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canon luisait sous la cassure d'un rayon de lune, mes yeux ne
pouvaient s'en détacher. Je vis le fantôme du suicide! et je dus
prendre ma vie à deux mains: sauter sur l'arme, l'empoigner en
tournant la tête, faire un bond chez le voisin!
«Ouvrez! ouvrez!»
Il entrebâilla la porte et je jetai le pistolet sur le tapis de la
chambre...
«Cachez cela, je me tuerais...»
Je veux vivre.--Comme l'a dit ce cuistre, avec des _grades_, j'y
arriverai: bachelier, on crève--docteur, on peut avoir son
écuelle chez les marchands de soupe.
Je vais mentir à tous mes serments d'insoumis! N'importe! il me
faut l'outil qui fait le pain...
Mais tu nous le paieras, société bête! qui affame les instruits et
les courageux quand ils ne veulent pas être tes laquais! Va! tu ne
perdras rien pour attendre!
Je forgerai l'outil, mais j'aiguiserai l'arme qui un jour
t'ensanglantera! Je vais manger à ta gamelle pour être fort: je
vais m'exercer pour te tuer--puis j'avancerai sur toi comme sur
Legrand, et je te casserai les pattes, comme à lui!
Derrière moi, il y aura peut-être un drapeau, avec des milliers de
rebelles, et si le vieil ouvrier n'est pas mort, il sera content!
Je serai devenu ce qu'il voulait; le commandant des redingotes
rangées en bataille à côté des blouses...
Sous l'Odéon.
Les talons noirs et les républicains sont mêlés.
On se presse autour d'un vieux bohème qui vient de recevoir une
nouvelle.
«Vous vous rappelez Vingtras, celui qui ne parlait que de rosser
les professeurs, et qui voulait brûler les collèges?...
--Oui.
--Eh bien! il s'est fait_ pion_.
--Sacré lâche!»
[1] En 1851, cela se faisait ainsi.
[2] Marchand de vin.
[3] Suite au succès de la pièce de théâtre «_Jocko ou
le Singe du Brésil_» en 1825, toutes sortes de choses
reçurent le nom de _Jocko_: robes, éventails, coiffures,
couleurs et un pain.
[4] Personnage d'une pièce de Balzac. «Allons voir
Godeau» est la réplique qui termine la pièce.
[5] Comme un cadavre.
[6] Vallès supprima sur épreuves le passage suivant:
«Mais il y a du comédien dans tout cela. Je me dis en
l'écoutant qu'il laisse son coeur chez lui et qu'il n'est plus
ici qu'un instrument qui veut sonner, vibrer comme à
l'orchestre d'un théâtre.
--C'est ce qu'il faut pour l'acoustique de la bataille, a
dit à côté de moi un gars qui n'a pas l'air d'un gobeur
pourtant, ses gestes muets se rencontrent quelquefois avec
les miens pour exprimer du désappointement quand
montent les nuages de cendres.
«Le mot m'a frappé, je comprends ce qu'il signifie: les
acteurs antiques avaient un masque, il faut peut-être que
la voix de ce lutteur soit conduite comme une voix de
comédien, traînante maintenant, brusque ensuite, sifflante
à ce moment, caverneuse à cet autre, mais ces sonorités de
masque vibrent à faux dans mon oreille de convaincu. Tant
pis si l'acoustique révolutionnaire veut cela! Il faut qu'on
me dise que c'est utile pour la foule. Cependant elle est
faite de trois mille Vingtras cette foule et tous ces Vingtras-là
ne peuvent pas se sacrifier chacun en particulier à un
Vingtras à grosse tête qui n'a qu'à acclamer et à applaudir!
«Enfin j'en veux à cet homme dont les livres
m'enfièvrent, d'avoir à cette table où il est assis un geste
qui vient de la phrase et non de la pensée; d'avoir une voix
qui prend des temps au lieu de s'abandonner, qui est plus
bizarre que chaude, une pantomime excessive des lèvres
c'est une voix de tête, ça, ce n'est pas une voix de coeur.»
[7] Société secrète, fondée en 1836 par Blanqui, dont
les membres jouèrent un rôle actif durant la Révolution de
Février.
[8] Société secrète qui eut un rôle déterminant dans la
préparation de l'insurrection de Juillet 1830 et de la
Révolution de 1848.
[9] Rock: Arthur Ranc (1831-1908), l'un des
fondateurs de la Ligue des Droits de l'Homme.
[10] Variante du manuscrit:
«Le fils n'a rien de tout cela. Je ne sais pas s'il a pu
échapper complètement à l'influence de tant de gouttes et
de tant de larmes, de tant de piété et de café? Je ne
jurerais pas qu'il n'a pas pris un peu de l'odeur de la
bouilloire catholique, et qu'il ne trempe pas son doigt avec
un reste de religion dans ce bénitier de famille et ce gloria
d'église. Mais il n'en est pas moins une plante d'homme,
libre et forte, qui toute imprégnée qu'elle puisse être d'une
odeur de cierge, ne repousse pas la chicorée qui pousse
près de lui, et se moque qu'il y ait des Pinauds de
l'impiété!»
[11] Variante du manuscrit:
«...Mais je ne connais pas ce sourire!
«C'est que je ne l'avais pas jadis. J'avais le rire aigu et
dur, quand il venait dans nos discussions échauffées et
brutales. Je n'ai pas encore eu ce luxe du bien mis et de
l'argent en poche depuis que je suis au monde, été à l'aise
dans mes habits ni dans mon coeur! Toujours la peur des
plis dans le dos ou le soucis de la quinzaine à payer. J'en
vieillissais de dix ans quand j'étais en retard de trois jours
pour cette quinzaine. Dix ans de plus ça me devait donner
l'air vieux! Les plis dans le dos me faisaient venir des rides
sur le front. Puis la politique! Ranc arrivant, le canon, la
boue, le silence... N'y pensons pas! Je veux aujourd'hui
vivre comme l'arbre qu'on a emmailloté de toile et cravaté
de fer et qu'on a tout d'un coup déshabillé, dont on a cassé
le tuteur. Il se redresse et s'étire et il boit par toutes ces
feuilles l'air et le soleil. Moi aussi! Je veux boire l'air et le
soleil.»
[12] Général grec, 253-184 av. J.C., dont la statue est
aux Tuileries.
[13] Variante du manuscrit:
«Je respire mieux maintenant que je n'ai plus devant
moi comme toutes ce nuits dernières, cette tête blême et la
figure du bourreau. Ces nuits-là et les jours passés
m'auront servi. J'ai vu, vu à ne pas s'y méprendre, j'ai vu
que tout espoir était perdu, irrémédiablement perdu, qu'il
n'y avait plus de parti républicain, plus de trace de colère,
plus de chance de révolte, on a arraché tout cela du sol.
Rock espère, me dit: «Attends.» Je sens, je sais qu'il
faudra attendre le temps d'avoir des cheveux gris. Mais je
n'ai plus foi dans le triomphe--et il n'y a plus qu'à vivre, à
couler sa vie bêtement, tristement jusqu'au moment où
elle sera prise par la maladie plutôt que par le combat--
j'en tremble! Je comprends que tu te saoules,
Dutripond!»
[14] Étoffe de laine, rase et brillante.
[15] Vallès a supprimé la description de Monnain du
manuscrit:
«Le rédacteur en chef est un ancien élève de l'École
Normale, un tantinet ivrogne. C'est dans un café, je crois,
que le directeur l'a rencontré, dans un café où il était en
train de se saoulôter. On a lié connaissance entre deux
carafons et c'est là qu'il a été décidé qu'on fonderait la
revue. Elle se ressentira de son origine et l'on boira
toujours un petit peu dans les bureaux, toujours un petit
peu, et quelquefois énormément.
«C'est drôle comme Monnain, qui a eu des prix de
version grecque, ressemble peu à un Grec! Il a toujours
son col de travers, un lorgnon qui ballote, le chapeau en
arrière, il se balance en marchant, quand il n'a pas bu; il se
balance sans marcher quand il a bu. Il a le nez pointu, la
bouche fine, le menton en galoche, c'est un fils de paysan,
bien sûr, il a même du faraud de village dans ses cravates
qui sont à pois quelquefois et il nasille comme un maître
d'école. C'est un échappé des champs que l'odeur de l'encre
a grisé d'abord, le parfum d'un petit succès ensuite. Il a
écrit un article qui a fait du bruit. Il vit sur ce bruit là, mais
il n'en a pas gardé une vanité gênante. Ce qu'il aime le
plus, ce n'est pas la gloire, c'est d'être un peu parti, c'est de
siroter des bonnes petites liqueurs dans un café en fumant
un cigare qui lui pique la langue. Il préférerait un café où
l'on ne recevrait pas la revue mais où la chartreuse serait
bonne. Il me paraît drôle ce normalien qui a si peu de
tenue, ce prix du grand concours qui, quand on lui
demande s'il se rappelle qui eut le prix de grec cette année
là, répond qu'il ne s'agit pas de ces bêtises et qu'il faut
boire de ce quidam dont on a vidé une fiole l'autre soir...
«Il était professeur je ne sais où. Il a demandé un
congé et il compte en redemander un autre et encore un
autre, en tout cas profiter du temps qui reste à courir sur
celui-ci pour se piquer le nez avec méthode.
«Je ne puis malheureusement pas me piquer le nez
comme lui. Je suis malade quand je me pique le nez. Mais
j'assiste avec plaisir à ces noces où ce normalien jette
par-dessus les moulins sa toque de licencié et finit la soirée en
disant: «Décidément Boileau est un mufle!»
«Je pousse des oh! oh! hypocrites, mais en dessous
je le pousse et lui, titubant, répète: «Je ne retire rien, c'est
un mufle.»
[16] Poète grec du début du VIIe siècle avant J. C.
[17] Variante du manuscrit:
«L'autre était gros, gras, donnait des répétitions qu'on
lui accordait par charité. Il avait été longtemps répétiteur
dans les bahuts, il était licencié ès lettres de province. Il
s'était malheureusement adonné à la philosophie, quoique
ses collègues lui conseillassent la boisson. Il avait mal
choisi. Les collègues étaient verts dans la tombe, ou gris
dans les cabarets, mais ils en avaient fini avec la vie dure
ou bien ils en noyaient les soucis dans leur verre, lui il
pensait à Platon, voulait faire un gros livre et il avait froid,
faim, il était devenu fou. Il croyait que l'École d'Alexandrie
voulait l'empoisonner. Il s'appelait Lagrillère. Nous
croisions ces deux créatures toute la soirée.»
END OF BOOK
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