|
|
Et j'ai planté là celle qui était ma fiancée! j'ai fui, enfonçant
ma tête dans le collet de ma redingote comme une autruche,
laissant ma mère désolée. J'ai filé par le premier train,
désespéré.
J'ai peur du milieu où je rentre, qui me paraissait déjà lugubre
quand je n'étais pas sorti de ses frontières, mais qui va me
sembler bien autrement sombre, maintenant que j'ai vu les rivières
claires, les bois profonds; que j'ai vu surtout une maison
heureuse où entraient à grands flots le soleil, le luxe et le
bonheur; où une créature élégante et fine rôdait autour de moi
avec des mines d'amoureuse; où j'étais celui qu'on regardait avec
des yeux pleins de tendresse et pleins d'envie.
Un mot, rien qu'un mot a suffi pour noircir ce fond pur, pour
mettre une tache de gale sur l'horizon. Par moments je me trouve
si sot!... Je regrette mon acte de courage.
Pendant un arrêt, je suis bien resté cinq minutes, hésitant, prêt
à lâcher le train qui me menait sur Paris, pour attendre celui qui
me ramènerait au Puy...
Allons! Nous sommes arrivés.
Il est trois heures du matin.
J'ai laissé ma malle au bureau des bagages, ne sachant pas si,
dans ma maison, après ma longue absence, à cette heure, je
retrouverai ma chambre libre, et j'ai marché jusqu'au matin à
travers les rues.
Encore un courage que je ne pourrais pas avoir deux nuits de
suite: celui de rôder sur le pavé en regardant la lune mourir et
le soleil renaître!
Il y a surtout un moment, quand vient l'aube, où le ciel ressemble
à une aurore sale ou à une traînée de lait bleuâtre; où les glaces
dans lesquelles on se reconnaît tout à coup, à l'extérieur des
magasins de nouveautés et des boutiques de perruquier, reflètent
un visage livide sur un horizon dur et triste comme une cour de
prison.
Le silence est horrible et le froid vous prend: on sent la peau se
tendre, et les tempes se serrer. Cette aurore aux doigts de roses,
dont parlent les poètes, vous met un masque sale sur la figure, et
les pieds finissent par avoir autant de crasse que de sang... On
se trouve des allures de mendiant et de mutilé.
Je rencontre des gens sans asile qui baissent la tête et qui
traînent la jambe; j'en déniche qui sont étendus, comme des
mouches mortes, sur les marches d'escalier blanches comme des
pierres de tombe.
L'un d'eux m'a parlé; il était maigre et cassé, quoiqu'il n'eût
pas plus de trente ans; il avait presque la peau bleue, et ses
oreilles s'écartaient comme celles des poitrinaires.
«Monsieur, m'a-t-il dit, je suis bachelier. J'ai commencé mon
droit. Mes parents sont morts. Ils ne m'ont rien laissé. J'ai été
maître d'études, mais on m'a renvoyé parce que je crachais le
sang. Je n'ai pas de logement et je n'ai pas mangé depuis deux
jours.»
J'ai éprouvé une impression de terreur, comme une nuit où, dans la
campagne, j'avais été accosté, au détour d'un chemin qu'inondait
la pleine lune, par une mendiante qui avait une grande coiffe
blanche, la tête ronde et blême, l'oeil fixe, et qui était
recouverte d'une longue robe noire.
Je vis à un mouvement de cette robe, relevée tout d'un coup d'un
geste gauche, que c'était un homme habillé en femme! Pourquoi?
Était-ce un fou ou un assassin? un échappé d'asile, un évadé de
bagne las de la fuite et qui s'arrêtait une minute entre la prison
et l'échafaud?
De ses lèvres sortirent ces seuls mots:
«N'ayez pas peur, allez! Ayez pitié de moi.»
Devant cet homme de Paris avec ses oreilles décollées, et qui
murmurait: «Je suis bachelier, je crache le sang, je meurs de
faim», devant cette apparition, comme devant l'homme habillé en
femme, j'ai ressenti de l'épouvante!
Il est bachelier comme moi... et il mendie; et il n'en a pas pour
une semaine à vivre... peut-être il va pousser un dernier cri et
mourir!
Dans le calme immense de la nuit, au milieu de la rue déserte,
c'était si triste!
Je suis parti; parti sans retourner la tête...
C'est qu'il est mon égal par l'éducation et l'habit! c'est qu'il
en sait autant que moi--plus, peut-être!
Et il marche, le ventre creux, l'oeil hagard... Il marche et la
mort ne lui fait pas l'aumône, elle ne lui tord pas le cou!...
Son coeur continue à battre, son cerveau las pense encore--et ce
coeur et ce cerveau n'ont rien trouvé pour l'aider à ne pas crever
comme un chien--non: rien trouvé, que la mendicité, la mendicité
en larmes!
J'aurais dû lui parler, lui prêter mon bras, l'aider à se soutenir
sur le pavé! J'ai craint d'attraper sa fièvre, celle des
poitrinaires et des mendiants...
Le soir, j'ai conté l'histoire aux camarades. On n'a point frémi
de mon frémissement, on a même blagué ma sensibilité et ma
frayeur.
L'un des assistants qui vit avec mille francs de rente et qu'on
appelle le Tribun, parce qu'il a parfois des gestes et des
souffles d'éloquence, a souri amèrement:
«Que diriez-vous d'un marin qui passerait toute sa vie à plaindre
les naufragés et qui aurait l'air de supplier l'océan de ne pas
porter l'agonie de tant de victimes!»
«Votre chambre est encore libre», m'a-t-il été répondu à mon
ancien hôtel quand j'y suis rentré le matin.
Mais des lettres, vieilles de huit jours, m'annoncent que j'ai
exaspéré deux leçons, mes deux meilleures, qui me lâchent. Il ne
me reste que du fretin. Me voilà frais! Je suis juste aussi avancé
que quand j'ai débuté.
Tout est à recommencer après tant d'hésitations, d'efforts, de
douleurs! Eh! pourquoi suis-je allé dans ce trou de province? Est-ce
qu'on a le temps de faire du sentiment et de la villégiature
quand on est engagé pour vendre à heure fixe du latin et du grec,
quand il y a pour cela des périodes sacrées?
Je rêvais de revoir mon village comme la _Vielleuse _de mélodrame
ou le _Petit Savoyard! _Triple niais!
J'ai recouru après les leçons perdues, j'ai eu le courage d'être
lâche et de demander pardon.
Mais les places étaient prises et l'on ne pouvait ou l'on ne
voulait flanquer dehors ceux qui m'avaient remplacé.
Si j'attends seulement un mois avant de gagner quelque argent, je
ne serai plus en état de me présenter nulle part. Il ne me reste
qu'un vêtement propre, redingote, pantalon et gilet noirs,--à
peu près noirs encore, quoiqu'ils montrent par endroits la corde.
J'ai de quoi manger et payer un garni ignoble avec mes vingt-six
sous et trois centimes par jour, mais mes habits sont mes outils.
Il m'en faut de propres et de décents.
Je connais Cicéron, Virgile, Homère, tous les grands auteurs
anciens, mais je ne connais pas de petit tailleur moderne pour me
raccommoder ou me faire un costume.
Il y a bien longtemps que je n'ose plus passer devant la maison de
Caumont à qui je n'ai pas pu payer sa dernière note.
J'avais trouvé une belle leçon dans ce voisinage. Je n'ai pas osé
l'accepter, j'aurais rencontré le tailleur et il m'aurait peut-être
fait une scène.
29
Monsieur, Monsieur Bonardel
Que faire?
Copier des rôles? Mais pourrai-je! J'ai une écriture d'enfant,
embrouillée et illisible. On disait dans les classes de lettres:
«Il n'y a que les imbéciles qui _peignent_ bien»; on promettait le
prix de calligraphie au plus bête. Et moi, faisant chorus avec mon
professeur, ce niais! avec mon père, cet aveugle! j'étais presque
fier d'écrire si mal. On trouvait cela original et coquet de la
part d'un fort.
Si, au lieu de faire des discours latins, j'avais fait des
_bâtons_,--si, au lieu d'étudier Cicéron, j'avais étudié
Favarger!--je pourrais aujourd'hui copier des rôles le jour, et
être libre le soir, ou bien les copier la nuit et bûcher le jour à
mon choix! Il eût suffi de cela pour que je fusse libre.
J'ai cherché tout de même les demandes de copistes derrière les
grillages du Palais de Justice, dans les colonnes des _Petites
affiches_, sur les plaques des pissotières, et je me suis rendu
aux adresses indiquées.
On m'a ri au nez quand j'ai montré mes échantillons; on m'a mis en
face de gens à tête de sous-officier ou de notaire qui écrivaient
comme des graveurs--c'était _moulé!_
J'en ai été quitte pour ma courte honte; je ne puis pas gagner mon
pain de cette façon.
«Ce serait bien difficile, allez, même si vous aviez une belle
main! On ne vit pas de cela; vous vous useriez les yeux sans
encore récolter de quoi manger», m'a dit un de ces calligraphes.
Il faut avoir des maisons attitrées.--Cela ne s'acquiert qu'avec
le temps et de grandes protections!...
Il a l'air de m'assurer que c'est aussi difficile que d'être nommé
préfet ou consul.
Peut-être bien! et ce n'est pas plus sûr!
Mon écriture me tue. Toutes mes tentatives pour entrer n'importe
où saignent et meurent sous le bec de ma plume maladroite.
Si je pouvais être caissier, teneur de livres?
Je m'y mettrai!
Je crois qu'avec ma volonté de fils de paysanne, j'arriverais à
faire entrer de force dans ma caboche les notions sèches qu'il
faut au pays de la pierre et du fer, je forgerais mon outil
d'employé de manufacture ou d'usine. J'apprendrais les chiffres,
je me cramponnerais à l'arithmétique comme Quasimodo à sa cloche,
dussé-je en avoir le tympan cassé, le cerveau meurtri, les ailes
de mon imagination brisées.
Oh! ce serait terrible, si je devenais un chiffreur, qui ne rêve
plus, n'espère plus, chez qui l'idée de révolte ou de poésie est
morte! Mais je me figure que qui est bien doué résiste--je
résisterai!
Allons! j'irai trouver les commerçants, et je leur crierai:--
Tenez voilà trois ans de ma jeunesse. Je _débiterai, j'aunerai,
j'appellerai à la caisse, _je ferai les paquets ou je vendrai du
fil!...
Est-ce qu'au moins, dans trois ans, j'aurai conquis un poste qui
me laissera de la liberté?... des heures pour causer avec moi-même
et pour préparer la défense ou la rébellion des autres?
Un camarade né dans la Laine, à qui j'en ai parlé, hoche la tête,
et me dit:
«Dans trois ans, tu seras esclave, comme au premier jour!
maladroit, autant que tu l'es aujourd'hui! Mettons que tu t'y
fasses, que tu ne sois pas renvoyé de maison en maison--ce qui
est la destinée des commençants--mais quant à être libre! Es-tu
fou? Libre après trois ans!...--Pas après cinq, pas après
dix!... Cette vie n'est possible qu'à qui l'aime et n'est bonne
que pour qui peut, un jour, avec l'argent du papa ou de la
fiancée, acheter un fonds--et ce jour-là, turlupiner les
employés, _refaire _le client pour devenir riche au lieu de
devenir failli--ou banqueroutier!... As-tu ce goût? As-tu ces
avances?... As-tu ce courage, cette lâcheté? Mon pauvre Vingtras,
je suis commerçant parvenu, et je sais ce que c'est!... Tu
entrerais chez mon père demain, que dans quinze jours, tu le
souffletterais et l'insulterais!--si brave homme qu'il soit; si
bon garçon que tu puisses être! N'y pense plus! Mieux vaut que tu
ailles porter ailleurs tes gifles et ton ambition.»
Je me suis mis à rire. Il m'a fait remarquer que mon rire seul
était un obstacle.
«Un tonnerre! Mauvais vendeur, avec ce rire-là!... Mais tout est
contre toi, malheureux! Tes yeux noirs, ta voix de stentor, ton
air d'insurgé, de lutteur!... Il ne faut pas ça pour écouler du
ruban ou du drap, pour faire l'article, _glisser le rossignol!
_Raye le commerce de tes papiers--à moins que tu ne t'engages,
ne te fasses un de ces matins glorieusement trouer pour la patrie,
et qu'on te décore! Tu pourras alors, comme l'homme du _Prophète_,
avec une calotte à glands et un habit noir, te tenir à l'entrée
des magasins pour ouvrir les portes, pour porter les parapluies
des clients, faire enseigne, en étalant, large comme un chou, le
ruban de ta boutonnière.»
Il faut que j'en aie le coeur net cependant!
Je vais m'adresser à tous ceux qui ont paru m'aimer un peu, et
leur demander des lettres de recommandation pour n'importe qui et
n'importe où.
J'ai écrit à tous mes anciens professeurs--non, pas à tous! je
n'avais pas de quoi affranchir, et il ne me restait plus de
papier.
J'attends les réponses.
Quatre jours, huit jours, quinze jours! Rien!
Faut-il écrire de nouveau? mais les timbres?...
Un dernier effort, voyons!
Serrons la boucle, mangeons du pain bis--sans rien autre pendant
deux jours--et affranchissons deux lettres encore.
J'ai eu de la peine pour les enveloppes! Il ne m'en restait qu'une
de propre--l'autre était vieille.--J'ai dépensé sur elle un
sou de mie pour la nettoyer. Elle a mangé le quart de mon
déjeuner, la malheureuse.
Enfin, je reçois une lettre du père Civanne.
«J'ai fouillé mes souvenirs, et me suis rappelé que le père d'un
de mes anciens élèves, M. Bonardel, est un grand fabricant de
Paris...
«Il trouvera peut-être à vous employer pour la correspondance,
pour l'anglais. N'avez-vous pas eu un prix d'anglais?
«Ci-joint la lettre pour M. Bonardel.»
M. Bonardel reste du côté de l'Hippodrome, dans une grande maison
qui me fait peur par son silence... C'est sa demeure privée.
Je m'adresse au concierge:
«M. Bonardel y est-il?
--Non, il n'y est pas.»
Un «_il n'y est pas_» insolent comme un coup de pied.
Il faut faire son deuil du linge blanc étalé exprès, de la
toilette organisée à grand-peine, et redescendre vers Paris pour
revenir ici demain, si j'en ai le courage.
Ah! j'aimerais mieux me battre en duel, passer sous le feu d'une
compagnie--je marcherais droit, je crois; tandis que je reviens
le lendemain, tout gauche et tremblant de peur!
«M. Bonardel?»
Même réponse qu'hier.
«J'ai quelque chose de très pressé à lui dire.»
Le concierge m'écoute, il me demande mon nom...
«Monsieur Vingtras.
--Vous dites?»
Il me fait répéter; je réponds timidement--il entend Vingtra_ze_
--je n'ai osé appuyer sur l'_s_, j'ai escamoté l'_s_ qui est une
lettre dure, pas bonne enfant.
«Avez-vous votre carte?
--Je l'ai oubliée.»
Ce n'est pas vrai, je n'ai pas de cartes--pourquoi en aurais-je?
--et je n'ai pas pu trouver un carré de carton pour en faire une
ce matin. L'homme ne s'y trompe pas et m'enveloppe d'un regard de
mépris, tout en montant le grand escalier qui conduit sans doute
au cabinet de M. Bonardel.
Je ne serais pas plus ému si j'attendais la décision d'un
tribunal. J'écoute les pas qui sonnent, la porte qui grince,
l'écho triste. Deux voix!... on parle... le concierge redescend...
«M. Bonardel a dit qu'il ne vous connaissait pas. Il faudra lui
écrire pourquoi vous voulez le voir.»
Je vais rédiger la lettre chez un de mes amis qui a du papier et
des enveloppes; mais il ne m'offrira plus de faire ma
correspondance chez lui.
J'ai usé trois cahiers, six plumes--brouillons sur brouillons,
taches sur taches! Pour la suscription, je m'y suis pris à trois
fois.
Comment fallait-il mettre?
Monsieur
_Monsieur Bonardel_
ou mettre:
Monsieur Bonardel
simplement--sur une seule ligne?
Que fait-on dans le commerce?
J'ai mis deux fois _Monsieur_ à tout hasard! Mieux vaut un
_Monsieur_ de trop qu'un _Monsieur_ de moins.
À ma lettre j'ai joint celle de mon vieux professeur.
La réponse m'arrive.
«M. Bonardel vous recevra demain, vendredi, à 8 heures du matin.»
Je me suis levé à cinq heures--par prudence--il fait froid.
J'ai été forcé d'ôter mes bottines et de tenir mes pieds dans mes
mains jusqu'à six heures.
Il pleuvait.
Je n'avais pas d'argent pour prendre une voiture, bien entendu.
J'ai dû marcher en sautillant pour éviter les flaques: j'ai
sautillé depuis le quartier Latin jusqu'à l'Hippodrome. J'ai un
pantalon noir qui traîne dans la boue. Je suis forcé de l'éponger
avec mon mouchoir.
Mes bottes aussi sont sales; je les gratte avec ce que j'ai de
papier dans mes poches. Il y a là-dedans des lettres auxquelles je
tiens, mais je ne puis pas arriver crotté comme ça!
Ô mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse!
Pour finir; je suis forcé de me rincer les mains dans le ruisseau.
Je sens encore du gravier dans mes gants; mais je n'ai plus de
plaques de boue. C'est terne malheureusement! Les bottes que j'ai
essuyées avec mon mouchoir sont ternes aussi: on dirait que je les
ai graissées avec du lard.
Pour entrer juste à l'heure fixée sur la lettre, je suis allé dix
fois regarder l'oeil-de-boeuf d'un marchand de vin qui fait le
coin; j'y suis allé sur la pointe du pied, pour ne plus me
crotter. J'avais l'air d'un maître de danse.
Enfin, il est 8 heures moins 5 minutes. Il me faut ces 5 minutes
pour arriver.
M'y voici.
M. Bonardel a _donné le mot._
Le portier me dit dès que j'ai montré mon nez:
«Suivez-moi.»
Il m'emmène par le grand escalier jusqu'à une porte devant
laquelle il me laisse planté. Enfin il revient et me fait signe
d'entrer. J'entre.
M. Bonardel m'indique un siège.
J'attends.
Rien!
Il regarde des papiers--et a l'air de ne plus s'occuper de moi.
Je puis faire des cocottes, si je veux!
Je tousse un peu--ça lui est égal; je peux tousser, je puis
faire _hum_, en mettant ma main gantée de noir devant ma bouche;
il écrit toujours!
C'est terrible, ce silence!...
Si je brisais quelque chose?...
Je laisse tomber mon chapeau; il se met à rouler jusqu'au bout de
la chambre, en faisant un grand rond avant de s'arrêter, comme une
toupie qui va mourir...
Il s'en paie, mon chapeau!...
Je cours après; cela prend un bon moment. Je le ramasse; j'ai le
temps de le ramasser, de revenir sur ma chaise. M. Bonardel me
laisse libre, tranquille. Je ne le gêne pas.
.....................
Ah! tant pis, je casse la glace!
--MONSIEUR, MONSIEUR BONARDEL!
Je me suis décidé à parler, mais d'avoir mis deux fois _Monsieur_
sur la lettre l'autre jour, ça m'est resté dans l'esprit, et j'ai
dit _Monsieur, Monsieur Bonardel_, comme si je lisais mon
enveloppe.
Il ne bouge pas. Il croit que je lui écris une lettre, il attend
sans doute que je la lui remette.
Je recommence, en précisant:
«Monsieur Bonardel, rue du Colysée, 28...»
J'espère qu'il n'y a pas à s'y tromper et que je prends bien mes
précautions!
C'est toujours le souvenir de l'enveloppe!
M. Bonardel a-t-il été frappé de mon insistance à mettre les
points sur les _i_? Reconnaît-il là des habitudes de commerce
vraiment sérieuses et toujours utiles?--Probablement, car, se
tournant de mon côté:
«Monsieur Vingtras.... fait-il avec un geste de lapin de plâtre.
--13, rue Saint-Jacques!»
M. Bonardel s'incline.
Nous sommes bien les deux hommes en question. Pas de surprise!
Et maintenant, qu'est-ce que je veux? L'oeil de M. Bonardel, rue
du Colysée, 28, demande à M. Vingtras, 13, rue Saint-Jacques, de
quoi il s'agit.
Ce n'est pas sans doute pour faire rouler mon chapeau et lui lire
des enveloppes que je suis venu.
Il faut s'expliquer.
«Monsieur, je suis jeune...»
J'ai dit cela très haut, comme si je faisais un aveu qui me
coûtât; comme si d'autre part, j'en avais pris mon parti
carrément.
«Je suis jeune...»
M. Bonardel a l'air de n'en être ni triste ni heureux. Ça ne lui
fait rien à M. Bonardel!
Je laisse mon âge de côté et je reprends d'une traite: «Monsieur,
j'ai compté, que sur la recommandation de M. Civanne, mon ancien
professeur, vous voudriez bien vous intéresser à moi et m'aider à
obtenir une situation, qu'il m'est difficile de trouver sans
connaissance et sans appui.»
M. Bonardel me fait signe de m'arrêter--et d'une voix lente:
«Que savez-vous faire?»
CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?
Il me demande cela sans me prévenir, à brûle-pourpoint!...
CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?
Mais je ne suis pas préparé! je n'ai pas eu le temps d'y
réfléchir!
CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?
«Je suis bachelier.»
M. Bonardel répète sa question plus haut; il croit sans doute que
je suis sourd.
«Que-sa-vez-vous-fai-re?»
Je tortille mon chapeau, je cherche...
M. Bonardel attend un moment, me donne deux minutes.
Les deux minutes passées, il étend la main vers un cordon de
sonnette et le tire.
«Reconduisez monsieur.»
Il remet le nez dans ses papiers. J'emboîte le pas du domestique
et je sors, la tête perdue.
CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE????
J'ai encore cherché toute la nuit, je n'ai rien trouvé.
.....................
J'ai lié connaissance avec un fils d'usinier, brave garçon que je
mets franchement au courant de ma situation d'argent, d'esprit et
d'ambition; je lui fais part de mes déconvenues et de mes
maladresses.
Il me répond en bon enfant:
«J'ai mon oncle qui est fabricant aussi, mais qui ne vous recevra
pas comme M. Bonardel. Je lui parlerai de vous: allez le voir
mardi, et bonne chance!»
|