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eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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distingués.
Il a la clientèle de l'aristocratie.


«Sur ce canevas, dit Boulimier en terminant, il est facile, je
crois, de broder avec succès un récit où s'exerceront toutes vos
qualités, récit simple et touchant, qui peut valoir au journal des
abonnements d'hydrocéphales.

«M. Didot sait remarquer le talent où il est, s'il voit cela, il
vous protégera, et vous pourrez devenir, vous aussi, une _grosse
tête_ de la maison.»


J'ai écrit la Nouvelle dans le sens indiqué par Boulimier, et je
l'envoie.

Huit jours après je reçois une lettre.

«Monsieur,

«Nous vous renvoyons la nouvelle: _La Tête d'Edgard_, que vous
aviez confiée à M. Boulimier. À côté de détails charmants et se
jouant dans un cadre des plus heureux, nous avons remarqué une
tendance à l'attendrissement qui vous fait le plus grand honneur.
Mais c'est cet attendrissement même que nous redoutons pour nos
lectrices frêles et sensibles. Tous les petits coeurs en
deviendraient _gros._... Vous m'avez comprise, j'en suis sûre,
vous qui cachez sous un nom d'homme la grâce d'une femme.

«Agréez...

«La Directrice,

«ERNESTINA GARAUD.»


La grâce d'une femme!...

C'est possible--quoique j'aie vraiment beaucoup de barbe et une
culotte qui en a vu de dures et fait un sacré bourrelet
par-derrière.


BAS, LES COEURS!


J'ai fait connaissance de Mariani, qui était jadis chroniqueur à
l'_Illustration_. Il fonde un journal hebdomadaire, et il a
demandé à Renoul quelques garçons de talent pour composer la
rédaction.


Il est vieux mais il aime les jeunes. C'est un vieillard aimable
qui m'accueille sans morgue et me demande ce que je vais faire. Il
voit vite que je n'ai rien sur la planche et que je suis un
novice, malgré _le Pierrot, le Journal de la Cordonnerie et la
Gazette du Grand Monde_.

Je m'ouvre à lui.

«Ma foi, monsieur, je ne sais rien faire de ce qu'on me demande.
Je crois que je ne saurais bien faire que ce que je pense! J'ai eu
tort de ma lancer dans la carrière des lettres, mais ce n'est pas
tout à fait exprès. C'est que je n'en ai pas d'autres.

--Vous n'avez pas de fortune?» Il y a trop de pitié dans son
accent pour que je lui dise la vérité. J'aurais peur de paraître
m'être ouvert à lui pour aboutir à une lâcheté de pauvre.

«Pas de fortune, non, mais j'ai quelques ressources, de quoi
vivre.

--À la bonne heure! sans cela quelle vie, mon ami!» et il lève
les bras au ciel en hochant sa tête honnête et blanche.

S'il savait ce que j'ai déjà enduré! S'il voyait le fond de ma
bourse!

«Eh bien, mais... dit-il en revenant à ma confession. Vous ne
savez faire que ce que vous pensez! Ce serait beaucoup, savez-vous!
Tenez, moi je vous donne carte blanche. Vous pouvez prendre
le sujet qu'il vous plaira et vous le traiterez comme vous
voudrez. Faites ce que vous pensez! Je voulais vous offrir deux
sous la ligne, vous en aurez trois.»

Trois sous la ligne, cent lignes quinze francs! Cet homme à donc
des millions à dépenser! Il a Rothschild derrière lui?

Ce ne sera pas en pet-en-l'air, ni en escarpins, ni en pommade, ni
en salaison que ma copie sera payée. Je toucherais de l'argent.


«Quel sujet? voyons! me demande M. Mariani.

--Je ne sais trop...

--Avez-vous étudié telle ou telle question?

--Je n'ai rien étudié en particulier,--ni en général, il faut
bien le dire. J'ai habité le quartier Latin,--on n'y étudie
guère!...

--Le quartier Latin? Voulez-vous le raconter? Est-ce entendu? Un
article, deux, trois, si vous voulez, intitulés: _La jeunesse des
Écoles_. Le titre vous va-t-il?»

Il sonne bien, en effet.

Je suis rentré chez moi tout ému.

J'ai bien de la peine au commencement; je veux toujours parler des
gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe prétexte, etc.,
etc. C'est ma plume qui écrit tout cela contre mon gré; elle se
refuse à me laisser entrer dans l'article, rien qu'avec mes
souvenirs et mes idées, à moi Vingtras, sans nom, sans le sou, qui
ai mis mes pieds dans du vieux linge pour n'avoir pas froid en
travaillant.

Enfin, le voilà, mon article, tel qu'il est avec ses
gribouillages. J'ai enlevé, comme des lambeaux de chair, quelques
phrases douloureuses et brutales.

J'arrive chez Mariani.

«Vous ne pourrez jamais lire, dis-je en déployant mon manuscrit.

--Eh bien, lisez vous-même!»


Je lis--très pâle ma foi! Mais à mesure que je retrouve le fond
de mon coeur à travers ces ratures et dans ces explosions de
phrases, le sang me revient dans les veines et ma voix sonne haute
et claire.

Le rédacteur en chef m'écoute, l'oeil tendu, et dit de temps en
temps tout bas:

«C'est bien, bien...»

J'ai fini, j'attends mon sort.

«Mon ami, vous avez écrit là un morceau qu'il ne faut pas perdre.
Mettez-en les tranches dans votre poche, et boutonnez bien votre
habit par-dessus. Que les mouchards ne vous voient point! Il y a
dans vos trois cents lignes trois ans de prison. Vous comprenez
que je ne puis vous prendre un article qui a tant de choses dans
le ventre. Je vous le paierai--et de grand coeur--mais je ne
vous l'imprimerai pas!

--Alors, il n'y a pas à me le payer.

--Pas de fausse honte--il ne faut pas avoir travaillé pour
rien, d'ailleurs vous m'avez empoigné, je vous le promets, pour
l'argent que je vous donnerai! Il y a de la verdeur et de la force
là-dedans, savez-vous bien?»

Je ne sais pas: je sais seulement que c'est le fond de mon coeur.

J'ai peint les dégoûts et les douleurs d'un étudiant de jadis
enterré dans l'insignifiance d'aujourd'hui. J'ai parlé de la
politique et de la misère!

«Il faut attendre un _nouveau régime_. Je ne crois même pas qu'un
journal républicain, politique, vous prendrait cette page ardente.
Cependant je vais vous donner un mot pour X...»

J'ai porté le mot. J'ai entrevu X.... entre deux portes.

«Ah! de la part de Chose? Laissez-moi votre copie.»

Huit jours après je reçus avis que tout_ cautionné_ et tout
républicain qu'on fût, on ne pouvait se hasarder à publier mon
travail. Je ferais condamner le journal.

Alors l'empire a peur de ces quatre feuilles que j'ai écrites dans
mon cabinet de dix francs!


J'ai repris ma copie. Je suis rentré chez moi désespéré! Ce que je
fais de personnel est dangereux, ce que je fais sur le patron des
autres est bête!...

Pour ne pas être l'obligé du journal et n'être pas payé d'une
copie non publiée, j'ai proposé à M. Mariani de lui livrer le même
nombre de lignes en prose _possible_.

«Tout de même, a-t-il dit, pour me couvrir vis-à-vis du bailleur
de fonds.»

J'ai bâclé deux ou trois articles que je n'ai pas eu le courage de
relire quand je les ai vus imprimés!

Je serais honteux qu'on en parlât de ces articles, et je les cache
comme des excréments.

Le jour de la paye, on m'a soldé en grosses pièces de cent sous,
comme on paie à la campagne--elles suent noir dans ma main
fiévreuse.


Une chance!


Un ancien voisin de Sorbonne, au grand concours, un _Charlemagne_,
Monnain me reconnaît et m'arrête. Il est _ému_...

«C'est bien toi qui as allumé le brûlot dans une petite machine à
esprit-de-vin, le jour de la composition de vers latins?...

--C'est moi.

--Deschanel qui était de garde dit: «Ouvrez les fenêtres! D'où
vient cette odeur moderne?»--Et elle était bonne, ton eau-de-vie!...
Tu sais, je suis maintenant directeur de la _Revue de la
Jeunesse_[15]... Veux-tu faire la chronique?...--C'est bien toi
qui as allumé le brûlot?...

--Oui, oui... Et c'est sérieux, ton offre de chronique?

--Elle paraîtra le 15, si tu veux. Viens un peu avant.»

J'arrive le 12 avec ma copie.

Monnain la lit avec des soubresauts et finit par la jeter sur la
table.

«Je ne peux pas publier ça! Tu éreintes Nisard! C'est mon
protecteur à l'école et je compte sur lui pour me faire recevoir à
l'agrégation...»


Et ce sont des jeunes! Oui, des jeunes qui ont besoin des vieux!
Des jeunes qui n'ont pas le droit, ni le courage, ni l'envie de
crier ce qu'ils pensent!


Pourquoi ai-je mis les pieds dans ce métier! Mon père! pourquoi
avez-vous commis le crime de ne pas me laisser devenir ouvrier!...

De quel droit m'avez-vous enchaîné à cette carrière de lâches?...

«Laisse donc ta sacrée politique de côté, et fais de la copie pour
le pognon.»

Soit! je travaillerai pour le pognon.

Je laisserai aller de la prose qui sera tout simplement une
traînée d'encre, mais par exemple je ne signerai pas!


Non, je ne signerai pas. J'avais mis mon nom au bas de l'article
contre Nisard, je prends un masque de carton maintenant. Je n'ai
pas attendu, pâti, lutté pour aboutir à signer des niaiseries!

On a consenti à me laisser prendre le masque de carton. À l'ombre
de ses trois lettres je travaille sans responsabilité. J'en livre
pour l'argent qu'on me donne. Je ne relis pas la copie que je
porte. Si par hasard c'est bon, tant mieux, si c'est mauvais, tant
pis. Il paraît qu'une fois ou deux j'ai été intéressant entre
autres le jour où j'ai parlé d'un mort célèbre dont j'avais connu
la misère. C'est qu'il était mort celui-là et l'on pouvait le
louer ou l'assommer sans crainte. J'avais laissé parler mon coeur
et on ne l'avait pas fait taire.


Une semaine pourtant--celle où l'on a enterré un réactionnaire
célèbre de 48--je suis sorti de mon insouciance et de mon
dégoût, et j'ai demandé à avoir le champ libre--je signerai
cette fois, si l'on veut!

«Vas-y!»

Ah bien oui! J'ai encore mis des mots qui font bondir Monnain.

«Je ne croyais pas que tu prendrais le sujet aux entrailles! On
tuerait la revue, si elle imprimait ton appel à la révolte.»

On tuerait ta revue? Eh! elle mourra, ta revue! Elle mourra
d'insignifiance et de lâcheté. Ne valait-il pas mieux la faire
sauter comme un navire qui ne veut pas amener son pavillon!


«_Il faut attendre un nouveau régime_»--voilà mon avenir!...


«Vous perdez courage, vous voulez lâcher la partie? Ce n'est pas
brave! me dit un homme de coeur qui essaie de me retenir et de me
consoler.--Encore un effort, me crie-t-il.--J'irai voir P...,
qui a été déporté de Décembre avec moi, et je lui demanderai qu'il
vous fasse entrer dans le journal dont il est actionnaire.»


Il a demandé et obtenu!

J'ai à faire une série d'articles sur les professeurs de l'empire:
comme celui que j'avais écrit sur Nisard.--S'ils sont _verts_,
on les prendra. Aussi _verts_ que vous voudrez.


J'étais à la besogne quand on a frappé à ma porte.

C'est un professeur de Nantes, assez brave homme, qui m'aimait un
peu et ne se moquait pas trop de ma mère.

«Je suis de passage à Paris, et je me suis dit: j'irai serrer la
main à mon ancien élève.

--Merci.

--Et les affaires?--Vous n'êtes pas heureux, je vois ça!

--Ni heureux ni malheureux.»

Qu'a-t-il besoin de mettre le doigt sur ma misère! Est-ce qu'il
vient pour m'offrir l'aumône?

«Qu'est-ce que vous faites maintenant? Est-ce encore des petites
machines comme les choses dans la Revue de Monnain?

--Vous savez donc que j'écrivais?

--Un ami de Monnain, qui est venu faire la troisième à Nantes,
nous l'a dit, mais je n'en ai pas été bien content, entre nous!
Vous, le républicain, vous avez été bien pâle.»


Je ne me suis même pas donné la peine de lui expliquer pourquoi il
m'avait trouvé si pâle.

Mais je lui ai lu l'article _vert_ que j'étais en train d'écrire.

«Trouvez-vous ceci meilleur?

--Certes! mon cher, c'est superbe!»


Quelques jours après, je sortais du journal où mon manuscrit avait
été lu, même applaudi. J'avais vu à la façon dont les domestiques
et les petits m'avaient salué quand j'étais sorti, que j'avais
pied dans la place.

Mais j'ai trouvé une lettre de mon père, en rentrant chez moi.

«M. Creton nous a dit que tu vas écrire contre les grands
universitaires... Tu veux donc me faire destituer?... Quand paraît
l'article? Quand nous ôtes-tu le pain de la bouche?... Nous
trouveras-tu un lit à l'hôpital, après nous avoir jetés dans la
rue? C'est ainsi que tu nous récompenses de t'avoir fait donner de
l'éducation.»

Votre éducation!... N'en parlons plus, s'il vous plaît.

Je retirerai mes articles. Je ne vous ôterai pas le pain de la
bouche.--Vous avez raison! Ce serait la destitution, et je ne
pourrais pas vous trouver une place à l'hôpital...


IL FAUT SE FAIRE
DES RELATIONS

LECAPET

Il y avait sous l'Odéon un petit journal qui pendait, _le
Mouvement artistique et littéraire_. Il ne tenait que par une
patte, le vent avait détaché l'une des pinces de bois qui le
maintenait sur la ficelle.

Il allait dégringoler et s'envoler, emporté par la bise qui
s'engouffrait dans les galeries. Je suis venu à son secours. Le
père Brasseur m'a remercié et du même coup, j'ai jeté un coup
d'oeil sur la feuille avant qu'on la rattachât à la ficelle.

Ce doit être un groupe de garçons sérieux qui rédige _le
Mouvement artistique et littéraire_. Un des articles se termine
ainsi: «Nous courons après des idées et non après des papillons.»
Cette phrase indique des penseurs. L'envie me prend de voir ces
jeunes courir après des idées.


C'est au fond d'une cour! bien humide! Mon nez coule, j'en serai
pour un mouchoir. Je pousse la porte. On ne court pas! C'est bien
petit pour courir--on ne court pas, au contraire on est assis.

Ils sont trois, le rédacteur en chef qui bégaie, le directeur qui
zézaie et un troisième qui a l'air de communier! Il ressemble à un
enfant de choeur qui aurait les cheveux gris et la patte d'oie, ou
à une jeune fille qui se serait fait des moustaches et une
barbiche avec du bouchon brûlé. On l'appelle M. Lecapet.

Il est maigre comme un salsifis et a bien la tournure d'un petit
salsifis qu'on vient d'arracher d'un champ et qui est tout plein
de terre, avec un petit fil qui le termine coquettement. Lecapet
aussi a un fil qui pend de la doublure de sa redingote. Pourquoi
ne boutonne-t-il pas sa chemise qui est toute ouverte par-devant,
je vois son petit poitrail. Sa patte d'oie lui ride sa petite
figure tout entière quand il rit. Quand j'étais enfant, dans les
belles années de mon enfance, ma mère me donnait les pattes des
volailles mortes, elle s'en privait pour me les donner et je
tirais un nerf qui faisait recroqueviller les griffes: c'était
innocent et instructif.--Tu apprends quelque chose au moins: tu
apprends le système nerveux des poules. La figure de Lecapet quand
il rit ressemble à une patte de poulet qu'on tire. On ne voit que
son oeil comme une prunelle de crevette qui luit au-dessus d'un
nez effilé et pâlot et un bout de langue qu'il laisse passer entre
ses dents, ce qui est vraiment très enfantin et pas du tout
déplaisant.

Il tient d'une main fluette, maigre, grise, une paire de gants
noirs qu'il secoue: des gants qu'a écorchés la vie, ridés comme
son cou de dindonneau.

Il est en train de réciter des vers:

_Jamais le lourd manteau du fourbe ou du sectaire_
_De ses plis ondoyants n'a blessé mes bras nus._

Il nous a dit cela en secouant ses gants comme la sonnette à
l'élévation, et son petit bout de langue est sorti religieusement
--comme pour qu'on y mette une hostie! Mais qu'entend-il par ses
bras nus? Est-ce qu'il compte se promener les bras nus? Il doit
avoir des bras comme des allumettes, ça doit faire pitié ses bras!
Il ferait mieux d'avoir un tricot avec des manches.

_...Oui, mon front est paré de grâce et de pudeur!_

Mais il est tout mâchuré ton front!


Quand courra-t-on après des idées?

Ah! l'on aborde un sujet littéraire.

Jusqu'à présent on n'a pas fait attention à moi. Quand je suis
entré et qu'on m'a demandé ce que je voulais, j'ai expliqué que
sous l'Odéon...--le journal--ses articles graves--enfin,
j'avais eu l'idée de venir fraterniser avec des camarades de la
République des lettres. On ne m'a pas accueilli comme un frère. On
n'a pas trop répondu grand-chose. Je pensais qu'ils auraient l'air
plus flattés. C'est qu'aussi je suis très mal mis! Pourtant on me
fait signe de m'asseoir sur une des deux chaises qu'il y a dans le
bureau et l'on s'est remis à écouter Lecapet. Je me suis contenté
de mettre une fesse comme tout le monde sur le rebord de quelque
chose. Elle me fait mal même au bout d'un moment. J'ai choisi une
place très incommode. M'asseoir pour me refaire? Je n'ose.
J'aurais l'air dans cette chaise au milieu de la pièce d'un homme
qui attend qu'on lui fasse la barbe.

On m'a négligé, trop négligé. Pourtant quand Lecapet est arrivé au
manteau du fourbe, aux bras nus, au front paré de grâce et de
pudeur, j'ai remué un peu: le bois a crié! On s'est tourné vers
moi avec humeur, comme si on ne me tolérait qu'à condition que je
ne ferais entendre aucun bruit. Avec ça, ce soupir du bois était
comme une plainte étouffée! Il y a eu doute dans l'esprit des
assistants...

Lecapet a fini, il remise son bout de langue, rebaisse ses
paupières, dodeline sa petite tête et bat son genou pointu avec
son gant fané. On reste un moment silencieux. Les yeux se tournent
vers moi. Ça me gêne.

On ne me questionne pas encore, mais je suis tellement l'objet de
la curiosité générale que je sens qu'il faut parler ou me brûler
la cervelle.

«Messieurs, les sentiments qu'on vient d'exprimer sont tout à fait
les miens--tout à fait, tout à fait--» j'y mets de
l'enthousiasme et je répète tout à fait d'un air crâne, presque
provocateur! On ne répond rien. S'il entrait un papillon, si on y
souffrait les papillons dans cette maison, on entendrait le bruit
de ses ailes!

On a l'air stupéfait.

L'idée du papillon qui passe me remet en selle. «C'est une phrase
qui est une théorie, un drapeau! "Nous ne courons pas après les
idées mais après les papillons!"«

J'ai su depuis que je m'étais trompé; c'était le contraire.

«Nous n'avons pas dit cela», bégaie le rédacteur en chef.

Me serais-je trompé de coin? Je m'informe comme si j'arrivais:

«C'est bien ici _le Mouvement artistique et littéraire_?

--Oui, monsieur.» Un «oui» très ferme et très carré.

Ils ne renient pas leur logement, ils ne rougissent pas de leur
rez-de-chaussée. Ils mettraient _c'est ici _sur la porte, en
grosse lettres s'il n'y avait pas à craindre une fâcheuse
confusion.

«Eh bien, n'avez-vous pas eu l'honneur d'écrire que vous ne
couriez pas après--après ci, après ça?»

Je mets tout, les papillons, les idées, papi-idées
pa-llon-papi-pa-pardon!

Les yeux du rédacteur en chef jettent des flammes. Ils croient que
j'imite le bègue pour me moquer de lui. Une querelle va s'en
suivre, il y a un duel de bègues dans l'air, d'un vrai et d'un
faux bègue.

Situation triste! malentendu pénible!


«Enfin, qu'êtes-vous venu faire ici?»

On s'avance vers moi.

«Fraterniser.

--Fra-fra-fra?»

Le bègue ne peut pas finir.

«Monsieur, mon père était officier de la Garde républicaine, dit
celui qui zézaie, et on a l'habitude dans ma famille de corriger
les insolents ou de flanquer à la porte les idiots. Qu'êtes-vous,
un malotru ou un imbécile?»

Je ne veux pas y mettre d'animosité ni d'orgueil, de la franchise
seulement.

«Monsieur, je suis un imbécile.»

Je donne cela comme ma profession, sans rougir! pourquoi
rougirais-je? Il n'y a pas de sot métier, il n'y a que des sottes
gens!

Une fois que j'ai joué cartes sur table, je me suis senti plus à
l'aise! On savait qui j'étais maintenant sans avoir
malheureusement d'adresse à distribuer. Je pense qu'on pouvait me
croire sur parole et quelle raison avais-je d'abuser de la bonne
foi des gens?

Je ne prenais donc personne en traître et fort de ma franchise je
retrouvai de l'assurance.

«Si votre père était officier de la Garde républicaine, c'est que
probablement il était républicain...»

Ce n'était pas une raison. Cependant je m'appuyai là-dessus pour
dire que j'étais républicain aussi--j'appartenais à une bande
dont on avait parlé au Cours Michelet, aux manifestations et au 2
Décembre.

«Vous connaissez C...

--Comment vous appelez-vous?

--Jacques Vingtras.

--Il fallait donc le dire! C'est vous qui rappelez les Saint-Vincent
pour leur donner des coups de pieds au cul.»

Je rougis timidement, j'ai toujours eu des scrupules de conscience
à cet endroit. J'ai ce coup de pied au cul sur le coeur.

«C'est vous qui avez voulu enlever l'Empereur?...» Et ils en
content encore d'autres. Ils savent ma vie d'émeutier mieux que
moi. Ils connaissent des amis de nos amis, Boulimier est venu leur
apporter des vers!

«Monsieur, dit Lecapet après un instant de recueillement, d'une
voix douce et les yeux baissés. Vous n'avez pas senti ce que vous
avez d'idéal en vous se troubler quand vous avez prié ce jeune
homme de Saint-Vincent de prendre une attitude qui répondît aux
concepts de votre intelligence à ce moment...

--Je n'ai rien senti... Peut-être un peu d'engourdissement.

--Dans les facultés de votre âme?

--Non, au bout du pied qui avait frappé. J'avais tapé sur l'os
probablement. C'est un os spécial qu'il ne faut pas prendre en
biais. Quand on le prend en biais, on court le risque de se
blesser.»

Lecapet me remercie d'un air séraphique et a l'air de se parler à
lui-même.


J'ai revu souvent Lecapet.

Chaque fois que je l'ai revu, il lui manquait un lacet à ses
souliers, des boutons à son paletot, il avait du noir sur le
front, ses cheveux faisaient une petite queue par-derrière et sa
cravate était nouée sur le côté. On voyait souvent son petit
poitrail. Il a toujours un parapluie dont les baleines sont
cassées, et un gros livre sous le bras droit, où il met l'état de
son âme.

Lecapet écrit tous les soirs ce que son âme a fait dans la
journée. Quand il en oublie il pique des renvois. Il doit se
tromper de temps en temps aussi, mettre l'état de l'âme d'un autre
par inadvertance--ou bien mettre l'état d'autre chose que son
âme, faire erreur, car comment s'expliquer les ratures de son
manuscrit?

Son âme fait ceci ou cela, il n'y a pas à dire--et pas à se
tromper. C'est peut-être la faute du papier buvard. Il paraît que
ce papier buvard lui a déjà joué de mauvais tours. Il a fait des
pâtés dans certains endroits en essuyant des pensées trop
fraîches, ailleurs il a brouillé les lettres et Lecapet ne s'y
reconnaît plus. Il met des notes dans ce cas: «Je ne réponds pas
de ce qui est sous le pâté»--«Je ne puis engager la virginité de
ma pensée à l'endroit où il y a une tache de café ni à la place où
un peu de jaune d'oeuf est tombé par mégarde un jour de rêverie.»

Pendant longtemps son âme a senti la salade de chicorée. Nous
    
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