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eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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«Mais, j'oubliais, M. Dunan-Mousseux a laissé une lettre pour
vous!»

Voyons la lettre:


«Cher monsieur,

«Le secrétaire de la rédaction vous remettra le montant de votre
article. Ci-joint un pet-en-l'air. J'aurais voulu faire mieux; nos
moyens ne nous le permettent pas. Il a même été question de ne
vous donner qu'un petit gilet. J'ai eu toutes les peines du monde
à obtenir le pet-en-l'air. Mais travaillez, monsieur, travaillez!
et nul doute que vous ne vous éleviez avant peu jusqu'au pardessus
d'été et même au paletot d'hiver.

«En vous souhaitant sous peu un joli complet.

«DUNAN-MOUSSEUX.»


Fallait-il refuser? Après tout, mieux vaut aller en pet-en-l'air
qu'en bras de chemise. J'emportai le paquet, et ce petit vêtement
me fit beaucoup d'usage.

Je n'ai pas encore touché un sou en monnaie de cuivre pour ce que
j'ai écrit. J'ai gagné une paire de chaussures, dans le_ Journal
de la Cordonnerie_, pour un article sur je ne sais quoi!--sur la
botte de Bassompière, si je m'en souviens bien. On m'a remis une
paire de souliers: presque des escarpins.

«C'est assez pour faire son chemin», m'a dit le rédacteur en chef,
un gros, large, fort et joyeux garçon, qui mène de pair la
tannerie et la poésie, le commerce de cuir et celui des Muses.

Ces souliers m'ont en effet aidé à aller quelque temps.

Comme ils avaient craqué, j'ai été au bureau du journal en offrant
une _nouvelle à la main_, si l'on voulait mettre une pièce.

«On ne met pas de pièces, on ne fait pas les raccommodages.»

Si je veux ajouter à ma nouvelle à la main un entrefilet de
quelques lignes, on me donnera des pantoufles claquées! C'est tout
ce qu'on peut faire, et je ne me serai pas dérangé pour rien.


J'accepte, et bien m'en a pris. Je me suis promené avec ces
pantoufles-là pendant toute une saison.

Je suis allé de Montrouge au Gros-Caillou, où j'avais des amis
dans une petite crémerie. Je me mettais en négligé, j'avais l'air
de rester au coin et de baguenauder comme en province, sur le pas
des portes.


Je voudrais bien avoir tous les jours des pantoufles pour un
entrefilet et une nouvelle à la main.

D'autre part, la pantoufle a bien ses inconvénients! Je n'osais
plus élever la voix dans les discussions, je n'osais plus passer
dans les endroits où l'on se disputait, moi qui les aimais tant
jadis, je devenais vil, je tournais à la lâcheté... C'est que si
j'avais eu une querelle avec des pantoufles, le coup de pied qui
est mon fort m'est défendu. Ce n'est pas la peine de taper sur le
tibia, je ne le casserais pas, ni d'enfoncer comme je le faisais
autrefois mon soulier dans le ventre. Ce n'est pas la peine! Je me
rouille et je vais le long des maisons comme un chat qui évite la
pluie. Je n'ai pas encore reçu de volée. J'en recevrais à tout
coup maintenant si je me battais avec des gens en souliers. Je
fuis les gens en souliers, il y en a beaucoup.

Un pet-en-l'air et une paire de chaussures. Je m'y habitue! Si je
trouvais maintenant un chemisier et des chapeaux.

Pour le logement il n'y a pas à y compter, il faut être
dessinateur. Bourgachard a crédit pour quelque temps dans tous les
hôtels parce qu'il dit qu'il fera des caricatures dans les coins
les plus reculés, ça le fait connaître, aussi on a le temps de
penser à lui.

Mais la littérature! Je ne pourrai jamais échanger de la copie
contre une quinzaine de chambre.


Il ne faut pas désespérer de la Providence!

On m'a présenté à un monsieur qui m'a vu en pantoufles et qui,
tandis que les autres s'étonnaient, a dit:

«Mais je sais pourquoi il a des pantoufles.

--Ah! il a des détails là-dessus! on a fait cercle.

--C'est parce qu'il n'a pas de souliers.»

Il est fort et l'on dit en effet qu'il est un des annonciers
d'avenir sur la place de Paris.


«Vous crevez la faim, n'est-ce pas?»

Mais non, Ah! pardon, j'ai justement des souliers aujourd'hui.
Prenez garde, je n'aime pas qu'on mette le doigt sur ma pauvreté.

«Je vis de mon travail, monsieur!...»

Il n'est pas mauvais homme et m'a demandé très rondement pardon de
sa brutalité, tout en me priant de lui apprendre quel était le
travail si mal payé qui m'obligeait à aller en pantoufles de
Montrouge au Gros Caillou, à me promener en babouches dans la vie.

«Vous ne pouvez pas sortir par les temps de pluie! Voulez-vous
pouvoir sortir même par la pluie?»

Il me semble que je donnerais un volume pour cela.


Il m'est défendu de sortir par les temps humides! Je ne connais
que la vie à sec. Je n'ai pas depuis deux mois pu suivre un jupon
troussé, un bas blanc tiré, comme j'en suivais, les jours d'orage!
Ma vie d'ermite me tue et je voudrais des chaussures à talons pour
mon pauvre coeur.


«Eh bien, je vous donnerai des bottes, des chapeaux, des chemises
comme à la foire de Beaucaire!

--Parlez!

--Voici. Je veux fonder un journal d'élégance pour l'annonce.
Vous y rédigerez la chronique du grand monde.»

Et je rédige la chronique du grand monde pour vingt francs par
mois d'argent comptant, rubis sur l'ongle, qui ne doivent pas un
sou à personne, puis le tailleur m'habille, le bottier me chausse,
le chemisier m'enchemise. Je suis couvert de parfums! Mais je ne
mange que des conserves!

Le journal n'en est pas à m'ouvrir les portes des restaurants. Les
restaurants ne tiennent pas à être annoncé dans la _Gazette du
Grand Monde_. S'il y en a quelques-uns qui s'y risquent, c'est le
Rédacteur en chef qui en profite. Mais il y a surtout une raison
grave pour que je ne fréquente pas les _Maison Dorée_, ni _Brébant
_ni le Grand 16 du _Café Anglais_.

Dans mes chroniques je jette les louis par les fenêtres comme des
haricots, je sable le champagne comme un Russe, je raie avec un
diamant les glaces des cabinets à la mode et je parle de mon grand
trotteur, une sacrée bête, pardon M. le Comte, dont je ne peux pas
venir à bout.

Si j'allais dans les restaurants bien, le patron me montrerais aux
viveurs en disant: «Voilà le Vicomte de ***» et il faudrait tenir
le dé, raconter mes bonnes fortunes et faire vingt-cinq louis sur
la main du Grand-chose ou de la Petite Machin, et se déboutonner,
nom d'un gentilhomme!

Je ne puis pas me déboutonner, nous n'avons pas encore mis la main
sur un marchand de bretelles qui voulût se faire annoncer, et j'ai
fait des bretelles avec des ficelles, nouées au bouton. C'est même
gênant quelquefois.

Je n'ai que la ressource du comestible en boîtes. Nous avons une
annonce d'un sardinier qui n'est pas chien avec moi pourvu que je
parle de lui dans ma chronique. C'est assez difficile, je suis
forcé d'inventer des histoires tirées d'une longueur. C'est
généralement un fils de famille qui s'est engagé et qui revient en
congé. Sur le boulevard un de ses amis l'accoste.

«Tiens déjà caporal!

--Oui mon cher, la sardine! La sardine comme celle que nous
mangions quand je finissais mon oncle! la sardine régence, la
sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du sardinier).
Maintenant, termine-t-il avec un éclat de rire, la sardine
Bugeaud...»


Et pour les timbales de thon?

«Qui est-ce qui donne le ton maintenant? Voilà dix mois que je
n'ai pas quitté le château!

--Qui est-ce qui le donne? toujours la grande Clara. Qui est-ce
qui le vend, toujours un tel...»

Je ne mets ces choses sur le papier qu'avec un sentiment profond
de mon infériorité, la rougeur au front, je tire les rideaux pour
qu'on ne me voie pas. Mais j'en vis!

C'est même échauffant au possible, toujours des conserves, jamais
de viande fraîche. Heureusement la parfumerie donne énormément à
la quatrième page et j'ai toutes espèces d'eaux pour rincer mon
sel. Je me gargarise comme on dessale de la morue!

Ma chambre sent la mer malgré tout et ressemble avec ses boîtes à
conserves à la cabine du cuisinier sur un paquebot qui fait le
tour du monde.


Je trouve un soir une lettre près de mon chandelier.

Je fais sauter le cachet.

Matoussaint, que je n'ai pas revu depuis des siècles, est
rédacteur de la _Nymphe_. Il m'écrit pour m'en avertir--lettre
simple, point écrasante, qui ménage mon obscurité.

Je me rends aux bureaux de la _Nymphe_; c'est près des boulevards,
_de l'autre côté de l'eau_. Heureux Matoussaint!

Passé les ponts, tiré du néant, parti pour la gloire, à mi-côte du
Capitole!

La maison est d'honnête apparence--sur le côté une plaque avec
ces mots:


LA NYMPHE
JOURNAL DES BAIGNEURS
2e, porte à gauche


Je monte au deuxième et trouve une autre plaque.


BUREAU DE RÉDACTION
de 11 h à 4 h.

Tournez le bouton, S.V.P.


Je tourne, et m'y voici.

Comme il fait noir! Les volets sont baissés, les rideaux tirés--
pas un chat!

J'entends un bruit de paille.

«Qui est là?» dit une voix qui vient d'une autre chambre et n'est
pas reconnaissable; je ne suis pas sûr que ce soit celle de
Matoussaint...

J'ai recours à un subterfuge, et avec l'accent d'un pauvre
aveugle, je chante dans l'obscurité:

«Je suis un abonné de la _Nymphe._...

--Vous êtes l'Abonné de la _Nymphe_?»

Le bruit de paille et des paroles entrecoupées recommencent.

«L'Abonné... l'Abonné... Mais où est donc mon caleçon?...
L'Abonné!...»

Matoussaint (c'est bien lui), apparaît en se boutonnant.

«Comment! c'est toi!... Tu ne pouvais pas te nommer tout de
suite?... Tu me fais croire que c'est l'Abonné! Je me disais
aussi, ce n'est pas sa voix.

--Ils n'ont pas tous la même voix, tes abonnés?

--Mes abonnés?--pas _mes! _--_mon! _Nous avons_ un _abonné,
rien qu'_un! _--Mais passe donc dans l'autre pièce... Assieds-toi
sur le bouillon.»

Il y a des paquets de journaux par terre. J'ai le séant sur la
vignette; lui, il s'élance contre le mur et grimpe jusqu'à une
soupente bordée de maïs, et qui a une odeur de chaumière indienne
--une odeur d'enfermé aussi.

Matoussaint demeure là.

Le reste de l'appartement appartient au journal; ce coin est le
logement du secrétaire de la rédaction. Il est chez lui dans cette
soupente, il peut y recevoir ses visites particulières.

Matoussaint me conte l'histoire de la _Nymphe_, journal des
baigneurs.

C'est une feuille d'annonces qui vit, ou plutôt qui doit vivre, de
publicité, comme le _Pierrot_, mais avec une idée de génie.

L'idée consiste à donner pour rien aux maisons de bains une
feuille, que le baigneur lira en attendant que son eau
refroidisse, que sa peau soit mûre pour le savon, que ses cors
soient attendris et qu'il puisse les arracher avec ses ongles.

On pouvait laisser traîner les coins du journal dans l'eau;
c'était un papier étoffe qui ne se déchirait pas et ne s'empâtait
point.

«Crois-tu, disait Matoussaint en se posant le doigt sur le front
comme un vilebrequin, crois-tu qu'il y avait là une pensée
grande!... Malheureusement, le siècle est à la prose, l'homme de
génie est un anachronisme, puis le pouvoir a démoralisé les
masses... On ne se lave plus, les riches vivent dans la
corruption, les pauvres n'ont pas de quoi aller à la
_Samaritaine_. Oh! l'Empire!...»

Les rédacteurs arrivent à ce moment. Ils causent, on me laisse de
côté. Cependant, à la fin, celui qui a l'air d'être le chef se
penche vers Matoussaint et lui demande qui je suis.

Il dit après l'avoir écouté:

«Mais il pourrait faire notre affaire!...»

Je saute sur Matoussaint dès qu'ils sont partis.

«Il t'a parlé de moi?

--Oui, tu peux entrer dans le journal, si tu veux.»

Déjà? Sur ma mine? Je fascine décidément.

«Voici, reprend Matoussaint. Nous avons besoin de quelqu'un qui
aille dans les bains demander la _Nymphe_, et qui, si on ne l'a
pas, se fâche et crie: "Comment, vous n'avez pas la _Nymphe_? Tous
les bains qui se respectent ont la _Nymphe_!"--Tu fais alors
sauter l'eau avec tes bras et tu te rhabilles avec colère.»


Je ne suis pas très flatté. Matoussaint s'en aperçoit.

«Tu ne peux pas non plus, d'un coup, arriver à l'Académie?

--Non, c'est vrai.

--À ta place, j'accepterais. Il faut bien commencer par quelque
chose.»

J'accepte, je deviens _demandeur de Nymphe_.

La caisse du journal me paie mon bain--avec deux oeufs sur le
plat ou une petite saucisse--pour que je déjeune dans l'eau et
aie le temps de causer avec le garçon.

Je mange ma petite saucisse ou je mouille mon oeuf, et je dis d'un
air négligé, quand j'ai noyé le jaune qui est resté dans ma barbe:

«La _Nymphe_, maintenant!»

Et si la _Nymphe _n'y est pas--elle y est rarement--je fais
sauter l'eau avec mes bras et je sors brusquement, tout nu, de la
baignoire--on me l'a bien recommandé!

Je fais ce que je peux. Je passe ma vie à me déshabiller et à me
rhabiller.

Je détermine deux abonnements... mais ce n'est pas assez pour
faire vivre le journal, et l'on trouve que je ne suis bon à rien,
que je ne suis pas propre à ma mission. (Je suis bien _propre_,
cependant! Si je n'étais pas propre en me baignant si souvent,
c'est que je serais un cas médical bien curieux!)

Je quitte le peignoir de _demandeur de Nymphe_, emportant avec moi
pour un temps infini l'horreur de l'eau chaude, et criant souvent,
au milieu des conversations les plus sérieuses: «_Garçon, un
peignoir!»_ par habitude.


Je communique mes réflexions de baigneur en retraite à un vieux
qui a accès dans les bureaux de quelques journaux par la porte des
traductions.

Il me dit que c'est l'histoire de bien d'autres.

«On ne sent pas partout le poisson ou le savon, mais on avale bien
des odeurs qui soulèvent le coeur, allez!»

Il me fait presque peur, ce vieux-là!

Il demeure pas loin de chez moi. Je le rencontre quelquefois,
toujours à la même heure.

Il y a une semaine que je ne l'ai vu... Qu'est-il devenu?--
J'interroge la concierge.

«Vous ne savez donc pas? Il y a huit jours, il est rentré, l'air
triste; il a embrassé mon petit garçon en me demandant quel état
je lui donnerais. «Lui donnerez-vous un état, au moins?» On aurait
dit qu'il tenait à le savoir... Il est monté et il n'est pas
redescendu. Ne le voyant plus, nous avons frappé à sa porte. Pas
de réponse! Mon mari a forcé la serrure, et nous sommes entrés. Il
était étendu mort sur son lit, avec un mot dans sa main qui était
déjà couleur de cire. «Je me tue par fatigue et par dégoût.»


JOURNAL DES DEMOISELLES


Boulimier, un de nos anciens camarades de l'hôtel Lisbonne, est
entré comme correcteur chez Firmin Didot. Il glisse de temps en
temps une pièce de vers dans la _Revue de la Mode_. Il veut bien
essayer de faire passer une _Nouvelle_ de moi.


J'ai beaucoup de barbe pour écrire dans le _Journal des
Demoiselles!_

Elle traîne sur mon papier pendant que je fais les phrases.

Quel sujet vais-je prendre? Mes études ne peuvent pas m'aider!


Il n'y a pas de demoiselles dans les livres de l'antiquité. Les
vierges portent des offrandes et chantent dans les choeurs, ou
bien sont assassinées et déshonorées pour la liberté de leur pays.


J'ai cherché mon sujet pendant bien longtemps.

«Vous devriez faire le roman d'une canéphore!» me souffle un
agrégé en disgrâce pour ivrognerie.

Mais je ne sais plus ce que c'est qu'une canéphore.


«Si tu parlais d'une bouquetière? me dit Maria la Toquée, qui fait
des vers.

--C'est une idée. Viens que je t'embrasse!»


Je préviens Boulimier.

Il me répond courrier par courrier:

«À quoi pensez-vous? Voulez-vous donc encourager les filles de nos
lectrices à courir après les passants dans les rues et à leur
accrocher des oeillets à la boutonnière!... Où avez-vous la tête,
mon cher Vingtras!... Que personne ne se doute chez Didot que vous
avez eu cette idée-là!... Si on savait que je vous fréquente, je
perdrais ma place.»


Je lui réponds qu'il se trompe, et j'explique mon plan.

Je voulais peindre une petite orpheline qui, se trouvant seule au
cimetière quand les fossoyeurs sont partis après avoir enterré sa
mère, cueille des fleurs sur la tombe de celle qui n'est plus. La
nuit venue, elle les vend pour acheter du pain.

Elle fait tous les cimetières de Paris, bien triste,
naturellement! Elle se _suffit_ avec ça. Un soir enfin, elle
trouve un vieux monsieur qui est frappé de voir une bouquetière
offrir des fleurs avec des larmes dans la voix, et une branche de
saule pleureur dans les cheveux--ma bouquetière a toujours une
branche de saule pleureur sur sa petite tête d'orpheline--il lui
demande son histoire.

Elle la lui raconte en sanglotant. Ce monsieur l'adopte, lui fait
apprendre le piano, et puis la marie richement.

«Vous le voyez, mon cher Boulimier, c'est la bouquetière prise à
un point de vue émouvant, et, j'ose le dire, assez nouveau?»


Je trouve le lendemain une note de Boulimier:

«Je vous avais calomnié, je vous en demande pardon. En effet, il y
a quelque chose à faire avec cette idée touchante d'une orpheline
qui ne vend que des fleurs de cimetière. Mais avez-vous songé à
l'hiver? Que vendra-t-elle l'hiver?

«Les mères se demanderont où couche votre héroïne. Est-elle en
garni ou dans ses meubles? on ne loue pas facilement, vous savez
bien, aux orphelines de huit ans. Je ne vois pas comment vous
pourriez traiter cette question de logement. La passeriez-vous
sous silence? Oh! mon ami!... Ne pas dire ce que la petite
_Cimetièrette_ (je vous félicite sur le choix du nom) fait quand
les boutiques sont fermées!... M. Didot me renverrait, je vous
assure.»

Je ne puis pourtant pas lui faire perdre son emploi!

Eh bien! je m'en vais tout simplement raconter une histoire que
j'ai vue.

Une petite fille était toute seule dans la maison pendant qu'on
enterrait sa mère qui était morte de faim...--On avait prié une
voisine de veiller sur la petite, mais la voisine s'était enfermée
avec son amoureux; la petite en jouant a roulé sur les marches de
l'escalier et s'est cassé la jambe, on a dû la lui couper--elle
marche maintenant avec une jambe de bois dans les rangs de
l'hospice des orphelines.

Boulimier ne m'a pas écrit, il est venu lui-même,--en cheveux,
et tout bouleversé! Ç'a été une scène!...

«Vous voulez donc appeler aux armes, exciter les pauvres contre
les riches!... et vous prenez le _Journal des Demoiselles _pour
tribune?... Pourquoi ne pas proposer une société secrète tout de
suite... ou bien défendre l'_Union libre!..._»

Il faisait peine à voir!

Il a repris l'omnibus, plus calme. Je lui ai dit que je gardais
mes convictions, que je restais républicain, mais je lui ai promis
que je n'appellerais pas aux armes dans le _Journal des
Demoiselles._

Il a été bon comme un frère,--il m'a tout pardonné, il m'a lui-même
trouvé un sujet.

Il m'en a envoyé le canevas.


_Sujet d'article pour le _JOURNAL DES DEMOISELLES.

LA TÊTE D'EDGARD


Une famille est rassemblée autour d'un berceau. Le père arrive.

«Est-ce une fille? Est-ce un garçon? (Passer légèrement là-dessus).»

C'est un garçon.

«Comme il a une grosse tête, mon petit frère!»

On s'aperçoit, en effet, que le nouveau-né a une tête énorme... Le
médecin consulté appelle le père dans la chambre à côté. Le père
le suit, reste quelque temps avec le docteur et reparaît. Il a
l'air abattu. Il fait un signe aux domestiques:

«Que tout le monde sorte!

--Marie, dit-il à la mère, notre enfant est hydrocéphale!»

Voilà la première partie.

Dans la seconde partie l'enfant à grosse tête grandit. Le père est
bien triste, mais la mère est un ange de dévouement et de
tendresse pour le petit qui a la tête en ballon.

«Il y en a plus à aimer!» dit-elle.

Je vous donne le mot comme il me vient, vous en ferez ce que vous
voudrez, je le crois bon; le geste du bras, qui se trouve être
trop court pour embrasser toute la tête, peut arracher des larmes.

Vous établirez un contraste entre le dévouement des pères et mères
et la froideur d'un oncle, qui trouve que cet enfant est plutôt
une gêne pour la famille.

«Il vaudrait mieux qu'il remontât au ciel... on pourrait le vendre
à des médecins!...»

«Vendre mon fils!...»

Vous voyez la scène.


Tout d'un coup un collégien saute dans la chambre. C'est le fils
aîné de la famille. Il était en pension, boursier (mettez
«boursier», cela fait bien) dans un petit collège du Midi. Il ne
venait pas en vacances parce que c'était trop cher.

Il a enfin fini ses classes--on ne l'attendait pas--il ne
devait passer son bachot que trois mois plus tard, mais il a
ménagé cette surprise, et le voici!...


Il a tout entendu, caché derrière la porte; et il va droit à son
oncle:

--Non, mon oncle, nous ne vendrons pas mon frère! il ne s'appelle
pas _Joseph! _(se tournant vers son père). Comment s'appelle-t-il?

Je crois ce mouvement heureux, parce qu'il double le mérite de ce
frère aîné qui va se dévouer à son frère sans même savoir son nom.
On lui apprend qu'il s'appelle _Edgard_, et il continue:

«Je voulais être avocat, j'avais rêvé les palmes du barreau! (avec
mélancolie). La tête de mon frère m'impose d'autres devoirs... Je
me ferai médecin...»

Indiquer qu'il avait toujours eu de l'horreur pour ce métier... Ça
le dégoûte, la médecine... mais il a conçu dans sa tête--de
taille moyenne--le projet de se vouer à l'étude des têtes
grosses comme celle de son frère.

«Qui sait! Ne peut-on pas les diminuer?... n'est-ce pas une
enflure provisoire?... peut-être un dépôt seulement...!»


Ce n'était qu'un dépôt!...

Le frère héroïque a pâli, penché sur les livres. Il résulte de ses
études qu'il y a des enfants qui paraissent hydrocéphales et qui
ne le sont pas.

C'est l'histoire d'Edgard--Edgard qu'on revoit avec une petite
tête à la fin.

Le frère aîné, lui, a pris goût à ses travaux qu'il n'avait
entamés qu'avec répugnance et uniquement par dévouement fraternel.

Il est maintenant un de nos médecins spécialistes les plus
    
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