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Tertroud n'ose pas s'avancer. Cependant il ne me décourage pas.
Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l'oeil
au guet, l'épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira--
mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.
Il n'a pas de vêtement long.
Lui, il apporte le pantalon--Qu'un autre y aille du pardessus!
«Eudel te donnera peut-être ce qu'il te faut.»
On va chez Eudel.
Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu'on ne
lui a pas rendus ou qu'on lui a rendus tachés et décousus--avec
des allumettes dans la doublure et une drôle d'odeur dans le drap.
«Cependant, si c'est indispensable!
--Merci, à charge de revanche!»
J'essaie le vêtement, qu'il a décroché de son armoire.
J'entends un petit craquement! Je ne dis rien... Eudel me
retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du
petit craquement.
Me voilà ficelé.
Je n'arriverai jamais à pied; c'est tout au plus si j'ai pu
descendre les escaliers en sautant.
Quand il faut marcher, c'est une affaire! Je vais me partager en
deux, sûrement--payer double place, alors?... J'ai juste six
sous.
On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on
a assez de moi, on n'en veut plus.
Quel ennui pour descendre! Je sue--tout le ventre de Tertroud
est mouillé sur ma poitrine.
Je marche comme je peux--avec des airs bien équivoques! Je finis
par arriver à la maison où l'on attend un professeur, qui ait
l'air _comme il faut et bien tourné..._
Je sonne. Oh! je crois que la bretelle a craqué!
«Monsieur Joly.
--C'est ici.
--Y est-il?»
Ah! s'il pouvait ne pas y être!
Il y est: il arrive. Est-ce le fils difficile? est-ce le père
insouciant?
C'est le fils!
«Vous venez pour la leçon?»
Je ne réponds pas! Quelque chose a sauté en dessous...
Le monsieur attend.
Je me contente d'un signe.
«Vous avez déjà enseigné?»
Nouveau signe de tête très court et un «oui, monsieur», très sec.
Si je parle, je gonfle--on gonfle toujours un peu en parlant.
Cet homme ne se doute pas de ce qu'il est appelé à voir si le
paletot craque.
Il continue à parler tout seul.
«Je voudrais, monsieur,--mais prenez donc la peine de vous
asseoir, j'ai besoin de vous expliquer mon intention...»
Je m'assieds tout juste! C'est encore trop! une épingle s'est
défaite par-derrière. Il m'expose son plan.
«Quelques mères s'adonnent à l'éducation de leurs enfants jusqu'à
l'héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes
pour pouvoir suivre les travaux du collège. J'ai pensé à créer un
cours, où un garçon du monde--habitué aux belles manières--
leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même de grec. Je
sais ce qu'en vaut l'aune, vous pensez bien, mais il y a là une
idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes mères
amoureuses de leurs petits.»
Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le
fauteuil...
Il faut cependant que je réponde quelque chose!...
«Sans doute...»
Je m'arrête, l'épingle s'est mise en travers--c'est affreux! Je
remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de
danger.
«Eh bien! monsieur, vous réfléchirez... Vous me paraissez sobre de
gestes et de paroles... c'est ce que j'aime. Nous pouvons nous
entendre... C'est dix francs le cachet de deux heures. Les dames
fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours retenus?»
Je voudrais dire «oui» pour faire des embarras, mais la pomme
d'Adam me fait trop de mal et j'ai besoin de remuer la tête en
largeur pour me soulager d'un col en papier qui m'étrangle: je
remue en largeur--ce qui veut dire: «non» dans toutes les
pantomimes.
«Bon, c'est bien! Veuillez revenir ou m'écrire.»
Il se lève. Je n'ai qu'à m'en aller!
Je souffrirai moins debout.
Je m'éloigne à reculons.
Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.
«Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly? Il vous a
trouvé une distinction!...--un peu de _raideur_--trop la
_manière anglaise_--pas desserré les dents... assis comme sur un
trotteur dur... des gestes un peu secs...--mais il ne déteste
pas cette froideur, à ce qu'il a dit.
«Bref, mon cher, l'affaire est dans le sac si vous voulez. Mais
montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté!
--Eh! eh! maître Boulimart, vous m'envoyiez comme pis-aller...
Vous voyez qu'ils se connaissent mieux que vous en distinction...
Et qu'aurait-ce été si je n'avais pas eu d'épingles?
--Quelles épingles?
--N'insistez pas! ou je vous mets en face d'un affreux spectacle»
et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.
«Revenez ou écrivez-moi», m'a dit le monsieur qui me trouve la
_raideur anglaise_.
J'écris.--Je ne puis apparaître encore. Je n'ai toujours comme
habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot
d'Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J'ai
cela--et les épingles...
J'aurais encore l'air distingué, c'est possible, si je m'assieds
sur la pointe, mais je préfère avoir l'air plus commun et ne plus
souffrir comme j'ai souffert. La place est encore si sensible!
M. Jolyme fait savoir que j'ai à ouvrir mon cours le lundi
suivant.
Quelles luttes tous les lundis!
Dès le vendredi, l'inquiétude me prend, et je tremble de ne pas
pouvoir arriver!
Je vais emprunter des habits comme il faut chez l'un, chez
l'autre.
Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de ma
race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être
de ma grosseur maintenant, avoir ma_ ceinture_, pour devenir mon
ami.
«Que pensez-vous d'un tel, me demande-t-on quelquefois?
--Un tel?--Ses pantalons pourront-ils m'aller?»
Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des
vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs, ce
qui n'est rien, mais dissemblables aussi comme opinion!--ce qui
est grave!
Des vêtements de républicains _modérés_, que j'aurais fait
fusiller si j'avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant
par là: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond
de leur culotte.
Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à
force de me boutonner haut--parce que je suis souple, que je
puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup,
comme si je voulais faire passer le hoquet.
Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!
On n'aime pas mon caractère. «Drôle d'homme, nature si peu
ouverte, trop _boutonnée_.» Voilà les bruits qui se répandent.
Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me déboutonner!
Je n'ai déjà plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop
long,--il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y
ont renoncé.
Les camarades!... C'est tout feu au début, ça vous mettrait des
épingles partout, si on les laissait faire; puis, peu à peu,
l'indifférence arrive--l'indifférence, la fatigue--je ne sais
quoi! et ils ne sont plus là quand on a besoin d'eux,--on ne les
trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond--ils sont
loin, les camarades!...
Il me faudrait un tailleur, même au prix d'un crime.
Je L'AURAI.
Je ne rêve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant
avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse
pas mal entre les jambes.
Où cela me mènera-t-il?
N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!...
C'est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques,
a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.
Mais il m'a demandé l'épingle qui s'était mise en travers de mon
avenir, en m'entrant dans la pelote.
«Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.
--Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason.»
23
High life
J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa
femme.
Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente.
C'est la première fois que je suis si bien reçu et qu'on est si
poli avec moi.
Il me gêne presque... Je me crois obligé de lui avouer ma
pauvreté.
«M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je
pourrais vous payer...»
M. Caumont a l'air étonné au possible.
J'insiste encore. «Ah! cela se gâte!...»
«M. Vingtras!... Si vous parlez encore d'argent, nous nous
fâchons! Qu'allons-nous vous faire, voyons?
--Une redingote...»
Une redingote?... M. Caumont est ahuri; madame Caumont aussi. Ils
se consultent des yeux.
J'ai peur d'avoir été trop loin.--J'aurais dû demander un
pet-en-l'air.
Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me
viennent à mi-fesse; je me scie la fesse avec la main.
«Avec de toutes petites basques. J'aime les basques courtes.»
Ce n'est pas vrai; j'aime les basques longues. C'est comme pour
les _têtes_ chez Turquet--mais il faut moins de drap pour les
basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l'habit
est taillé comme pour un nain.
M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés d'un
grand poids.
«Vous parlez d'une jaquette! Nous nous disions aussi!... une
redingote, c'est bon pour les gens de bureau et pour les vieux,
mais pour un jeune homme comme vous! Il vous faut quelque chose
dans le genre de ceci...»
On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a une
tournure élégante! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance
grise, d'un gris doux et vif comme de la poussière d'acier...
On me donne le drap à choisir.
Que c'est souple sous la main! Il me semble que je caresse et
compte des billets de banque.
Je joue le blasé et j'ai l'air de cligner de l'oeil et de faire le
connaisseur.
À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le
sombre; mais je me figure que je parais plus sérieux et par
conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en
choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n'avoir pas mis
des lunettes bleues.
«Voyons, décidément, vous voulez être de l'Académie! dit
M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante
ans pour une étoffe comme celle-là! Autant vous prendre mesure
d'un cercueil!»
Je fais fausse route: «Vingtras, tu fais fausse route! Tu vas
rater ta pelure!»
Je saute dans l'éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal
aux yeux! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte
dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de côté
et la queue entre les jambes si le maître est content. J'ai l'air
d'un Munito, d'un Munito des rues, qui sait qu'il lui en cuira de
ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle! Si je
commets encore un impair, il m'en cuira aussi. M. Caumont regarde
mon choix. Que va-t-il me dire? «Oui, oui!--mais ça _date_.» Sa
femme jette un petit coup d'oeil et dit aussi: «Ça date.» Je fais
comme eux, et je dis: «Ça date.» Je ne comprends pas--je ne sais
pas si c'est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir
l'air d'un ignorant ni les contrarier. «Ça date peut-être un peu
trop, répètent-ils.--Vous trouvez?» Je dis vous trouvez, comme
un homme qui a eu sa hardiesse et qui n'en rougit pas, qui a ses
idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par choisir une
étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui a l'air de
plaire à Mme Caumont. C'est Mme Caumont qui m'inquiète. J'ai
toujours vu pour les crédits qu'il fallait d'abord regarder la
figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va--ou bien il
reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une
épingle sur l'échantillon. C'est entendu j'aurai cette jaquette.
«Le pantalon et le gilet pareil, n'est-ce pas?
--Parfaitement.
--Maintenant au pardessus!» J'ai peur de faire encore un four
avec le pardessus.
Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n'y connaître
rien; je me rejette, comme un homme fatigué, dans l'excuse de ma
vie sédentaire.
«Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous
choisir pour moi?
--Nous ne le faisons jamais. Le client n'a ensuite qu'à être
mécontent...
--Je comprends, mais je vous dis... l'habitude de penser...
Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine...
--Oui, les gens qui travaillent de tête! Je sais.»
M. et madame Caumont ont l'air d'avoir pitié de mon cerveau, et se
décident à faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un
pardessus.
«Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous?»
Passer chez moi! mais il n'y a pas moyen d'essayer, chez moi! Il
faut se mettre sur l'escalier pour enfiler ses bas et dedans, on
se renfonce la tête.
«Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine.»
Il faut pourtant qu'on sache où je demeure. Je ne puis pas
emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis,
comme si j'allais rendre l'ouvrage, en marchant les reins cassés
comme un tailleur. Il ne m'a pas encore demandé mon adresse. Il
m'a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme pantalon.
Je n'en ai pas de personnelles. J'ai eu longtemps les habitudes de
ma mère; depuis j'ai eu l'habitude d'acheter mes culottes toutes
faites.
«Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond?»
De même couleur!... oh! de même couleur! Mes derniers pantalons
étaient comme fond d'une nuance si différente du ventre et des
jambes!... De même couleur! Je le demanderais à genoux!
Ces cris allaient m'échapper comme une culotte trop large que j'ai
failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oublié dans
le feu de la conversation de la retenir en l'empoignant par le
derrière.
J'ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.
«Vous ne dites pas pour le fond?
--Ah! c'est vrai!»
Je fais l'homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec
fatigue... M. Caumont insiste:
«Aimez-vous serré... la boucle en haut?... la boucle en bas?...»
Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n'aurai pas de
quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans!
«La boucle correspondant au nombril, s'il vous plaît, monsieur
Caumont.»
On passe à la jaquette.
«Quelle forme ont vos jaquettes, d'ordinaire?»
L'air d'un sac généralement: d'un morceau de journal autour d'un
os de gigot, d'une guenille autour d'un paquet de cannes--voilà
la forme de mes pardessus jusqu'ici; mais à M. Caumont, je
réponds:
«Je n'ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec un
sourire grave et hochant la tête).--C'est que je vis du travail
de la pensée!»
Menteur! menteur! Je vis de rien! D'un peu de saucisson ou d'un
bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me
pencher sur les livres! Ça me coupe tout de suite, d'ailleurs; ça
me fait comme une barre sur l'estomac quand les volumes sont un
peu gros.
M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.
«L'orthographe de votre nom, s'il vous plaît?... Vintras, sans
_g_?»
J'ai peur de lui déplaire; il a peut-être l'horreur de la lettre
_g_. Je consens à un faux,--je dénature le nom de mes pères!...
«Oui sans _g_.
--L'adresse?
--Hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52.»
Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52, mais je ne
pouvais pas donner mon adresse à moi. J'ai donné celle d'un
camarade qui paie trente francs par mois. C'est un palais chez
lui!
C'est la première fois de ma vie que j'ai eu du sang-froid, que
j'ai trouvé illico ce qu'il fallait dire; le mensonge m'a donné de
l'assurance.
M. Caumont connaît justement la maison!
«Celle qui a une statue du _Dieu des Jardins_, dans la cour?...
--Oui...»
Je n'ai jamais remarqué la statue--je ne remarque pas les
statues généralement,--mais je dis: «oui» à tout hasard, parce
que la maison a l'air de plaire à M. Caumont.
«Vous aimez les arts, M. Vin-tras?
--Beaucoup.»
Il attendait plus, je le vois.
J'ai répondu comme s'il m'avait interrogé sur un plat, des radis,
des boulettes, de mou de veau; je crois bon d'insister, de donner
un peu plus de développement à ma pensée et je répète d'un petit
air échauffé:
«J'aime beaucoup les arts!»
Je suis habillé...
On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. À
chaque commande j'ai un frisson.
J'hésite à m'endetter, mais les camarades m'y poussent...
«Tu végètes avec tes capacités; quand tu pourras te présenter
partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au delà!»
Je me laisse aller, d'autant mieux que je grille d'être bardé de
drap fin et chaussé de chevreau.
On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît
que je ne l'ai pas trop vilain--je ne l'ai jamais su.
Je n'ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis
chaussé à la fortune du pot--à six sous la paire--toujours
forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le
talon comme une serviette, ce qui m'a fait, plus d'une fois,
accuser de manquer de courage, sous l'Odéon, quand, après cent
vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.
On accuse les gens de manquer de courage! On ne sait pas comment
sont leurs chaussettes, si la main d'une mère n'a pas entassé les
reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier!
J'ai toujours eu du linge propre, par bonheur! Je l'envoie à ma
mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne coûte
rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des
Messageries; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau
de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.
Le jour où j'essaie mes bottines, il y a des cris d'admiration. Je
garde un moment l'ancien soulier à l'autre pied pour constater la
différence. C'est celle du pied d'éléphant au pied de biche, du
moignon à la griffe.
Me voilà enfin armé de pied en cap: bien pris dans ma jaquette;
les hanches serrées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau
cuir rouge; à l'aise dans ce drap souple.
J'ai fait tailler ma barbe en pointe; ma cravate est lâche autour
de mon cou couleur de cuir frais; mes manchettes illuminent de
blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait
valoir une orange.
«Savez-vous que vous avez l'air d'un mâle!» dit une femme de
camarade, de l'air d'un sauvage qui dit, en apercevant un
missionnaire entrelardé,--et se léchant les lèvres: «J'en
mangerais.»
Je tiens haut ma tête.
C'est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis
«étudiant». Jusqu'à ce jour, je n'ai pas pu. Il fallait que je
fusse un peu _lancé_. J'oubliais alors que j'avais à cacher le
gras de ma cravate.
Ma grande joie est de pouvoir maintenant _penser à ce que je dis._
J'ai pu _penser en particulier_, quand j'étais seul dans mes
chambres de dix francs, devant les murs des cours!--mais je n'ai
jamais pu penser à ce que je disais _en public._
J'avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s'en
allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher
mes déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière
sans voile.
Toujours sur le qui-vive! Je monte la garde depuis le berceau
devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux
poings, la ficelle à l'épaule, les pieds près de l'encrier, pour
noircir mes chaussettes là où le soulier est fendu.
Je m'évadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de
Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain par l'horrible
spectacle de la mouchardise impériale et de l'aplatissement public
--le coeur et le nez y sont faits maintenant, et l'on ne sent
plus la mauvaise odeur qu'on a respirée des années: l'odorat s'est
_rallié!_
Je n'ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge, comme
celle qui m'empoigna le lendemain de décembre dans mon premier
vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le
talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tête...
comme un grand d'Espagne.
Me voilà fier et libre de nouveau!
Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les
pieds, je ne mâche plus les mots, je n'avale plus mes colères ou
mes rires. Je ne marche plus sous l'Odéon, comme les
réclusionnaires dans la promenade_ en queue de cervelas_, au fond
des lugubres centrales.
Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque
d'être écrasé par les voitures, j'y marche. Je n'en ferai pas une
habitude, c'est trop gênant, mais j'ai été condamné au rasage de
murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée que
je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où l'on
verra reluire mes bottines; en attendant, j'aveugle les gens de
l'entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les
entresols où je vois des gens à la fenêtre.
American Bar
Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y
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