free book ebook online reading
eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


You are here --- [ Home / Author Index J / Jules Vallès / Le bachelier / Page #14 ]

Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et je

fais de mon mieux pour ne pas les blesser...

Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement; quelques-uns
même attendent pour que je les mouche, et s'offrent à moi
ingénument; beaucoup préfèrent ma façon à celle de leur mère.

Il y a toujours des gens injustes... quelques parents qui crient:

«Pas si fort! Voulez-vous arracher le nez d'Adolphe?»

Non, qu'en ferais-je!

En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aimé.


On me donne même des marques de confiance qu'on ne donne pas à
tout le monde.

Beaucoup de ces enfants sont jeunes--tout jeunes--ils ont des
pantalons fendus par-derrière, comme étaient les miens, mon Dieu!

«Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise?»

Je suis nouveau dans l'enseignement, il y a une belle carrière au
bout, il faut faire ce qu'il faut, et s'occuper de plaire au
début!

Je remets en place la petite chemise.

On a l'air content--j'ai le geste pour ça, presque coquet, il
paraît, un _tour de main_, comme une femme frise une coque ou une
papillote d'un doigt léger. On reconnaît quand c'est moi qui ai
opéré.

«Ce monsieur Vingtras! (on me connaît déjà, cela m'a fait un nom)
il n'y a pas son pareil, il a une façon, une manière de
_rouler_... À lui le pompon!...

On attaque la voiture de l'institution quelquefois.

L'autre jour, un homme s'est jeté à la tête du cheval: c'étaient
les Caleçons. Un second s'est précipité à la portière: c'étaient
les Saucisses: les Saucisses, violentes, fébriles, qui se
dressaient menaçantes et prétendaient qu'elles avaient faim!...
Les Caleçons disaient qu'ils avaient froid.

On s'en prenait à moi, comme si c'était moi qui eusse commandé
saucisses et caleçons.

La scène a duré longtemps.

On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait attroupement...
heureusement la police est intervenue.

J'ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m'adresser
--moi républicain--à un sergent de ville de l'empire...
J'aurais préféré moucher quatorze nez d'enfants sur un théâtre et
rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas
toujours ce que l'on préfère.


_À moi le pompon!_

Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je n'en
ai point pris d'orgueil; j'ai même gardé toute ma modestie. Je
fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet,
mon mouchoir... et je donne mon petit _tour de main_ sans en être
pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant
d'autres, qui ont toujours leur éloge à la bouche et jamais la
main à l'ouvrage.


Fin de mois.


La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinze francs ce
soir.

Joie saine de recevoir un argent bien gagné--je puis dire bien
gagné, puisque ces quinze francs représentent l'effort de deux
personnes--un travail d'homme et un travail de femme:
l'éducation répandue, les petites chemises rentrées.

J'ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.

Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et
m'accuser! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.

J'attends pourtant inutilement que M. Entêtard m'appelle; l'heure
de monter en voiture arrive, et je n'ai pas vu le bout de son nez.


Je pars sans mes appointements.

La rentrée est terrible.

L'usurier est là: Turquet aussi. Oh! ils doivent être associés!

J'explique qu'il y a eu oubli, retard... que c'est pour demain...

«Il faut bien se contenter de paroles quand on n'a pas d'argent!»
grogne le juif.


Jeudi, 5 heures.


M. Entêtard n'a pas paru!...

Autre signe: c'était mon jour d'oeuf, j'ai eu du raisiné. C'est le
troisième raisiné de la semaine. On veut m'affaiblir.

Je guette à travers les carreaux de la classe... les quarts
d'heure passent, passent... Entêtard ne revient pas.

Que dira le juif?...

Je n'ose reparaître, je descends les quais, je longe la Seine.
Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu'ils seront
couchés!... Peut-être Legrand sera mort...

Ils sont couchés, Legrand est encore vivant; mais Dieu seul--qui
voit sa tête par la tabatière--Dieu seul sait ce qu'il a
souffert! Il me confie ses angoisses.

«Les heures étaient des siècles, vois-tu!»

C'était mon tour d'être _de lit_, mais je me suis mis _d'escalier
_pour être réveillé de bonne heure par la bonne qui nous gratte
toujours les pieds en descendant.


6 heures du matin.


Le ciel est tout pâle, la nuit est à peine finie. Je vais partir,
descendre à pas de loup, éviter Turquet, fuir l'usurier! Ce soir,
j'aurai l'argent, mais, ce matin que leur répondrais-je?


Vendredi.


Quelle journée!

J'ai vu Entêtard. Je me suis avancé pour lui parler.

«Trop, trop pressé en ce moment!»

Il m'a éloigné d'un geste rapide...

«Ce soir, alors?

--Oui, oui! ce soir, ce soir!...» et il a disparu.


Six heures sont arrivées!--Où est Entêtard?...

Le cocher m'appelle...

Que faire?

Le mieux est de ne pas donner prétexte à un retard de paye. Je
ramènerai les enfants chez eux, et je reviendrai.


7 heures.


Les enfants sont ramenés. Je rentre au gaz, dans l'institution.

Où est Entêtard? J'appelle!

J'appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on appelle
l'enfant qui s'est égaré dans la forêt.

L'écho me renvoie _Têtard_, rien que _Têtard! Entêtard_ ne vient
pas.

Mais sa femme doit être là.

Je vois de la lumière à travers les volets. Je vais frapper à ces
volets...

On ne m'ouvre pas.

Une fois, deux fois!

J'enfonce la porte. Tant pis! Il me faut mon dû!


Lanterne rouge.


Je suis chez le commissaire, accusé de m'être introduit chez
Mme Entêtard par violence et de l'avoir poursuivie jusque dans sa
chambre à coucher, où elle s'était réfugiée pour m'échapper.

Elle a fermé une porte, deux portes! Je les ai forcées; je criais:
Quinze francs! Quinze francs!

En fuyant, elle ôtait ses vêtements, je ne sais pourquoi.

Quand on est arrivé au bruit de ses cris, elle n'avait plus qu'un
jupon et un petit tricot.

Nous sommes donc chez le commissaire.

M. Entêtard paraît...

Il sort de je ne sais où, l'air accablé, et plonge dans le cabinet
particulier du commissaire. On a évité de le faire passer près de
moi; on craint une scène de honte et de douleur.

Le chien du commissaire est entré, derrière lui, mais ce chien
revient un moment après, se glisse vers moi, s'assied d'une fesse
sur mon banc et me dit à demi-voix d'un air sympathique et
entendu:

«Avez-vous de la fortune?!!!!!

--C'est que si vous aviez de la fortune, ça pourrait s'arranger.

--Ça ne s'arrangera donc pas?...»


Une voix à travers la porte:

«Introduisez le sieur Vingtras.»

Je pénètre.

Le commissaire me fait signe de m'asseoir, et commence:

«Vous avez été arrêté sur la plainte de Mme Entêtard qui, pour
échapper à vos obsessions, a dû fuir de chambre en chambre,
jusqu'à ce qu'elle ait réussi à fermer une porte sur vous et à
vous tenir prisonnier dans un petit cabinet. C'est là que la
police est venue vous trouver.

--Monsieur...»

Le commissaire n'a pas fini, il a une phrase à placer.

«Nous avons des personnes qui, emportées par la passion, se
précipitent sur les honnêtes femmes; mais ils les choisissent
généralement jolies. Madame Entêtard est laide...»

Je fais un signe de complète approbation.

«Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hochant la
tête... Mais il reste un point à éclaircir! On vous a entendu
crier «Quinze francs, Quinze francs!» Offriez-vous quinze francs,
ou demandiez-vous quinze francs? Nous devons ne voir ici que des
faits. Si Mme Entêtard était dans l'habitude de vous donner quinze
francs pour vos faveurs coupables, cela vaudrait mieux pour vous;
votre cas serait plus simple; vous vivriez de prostitution, voilà
tout; l'accusation perdrait beaucoup de sa gravité.»

Vivre de prostitution!--comme rue de la Parcheminerie, alors!--
Cela eût mieux valu, c'est le commissaire qui le dit!

Ah! mais non!

Je ne m'appelle plus Vingtras, mais Lesurques.

Je demande à être réhabilité. Je commence mes explications--«le
sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisiné!»

Le commissaire voit bien à mon geste de rouler la chemise que j'ai
des habitudes de coquetterie plutôt que de libertinage.

Il sourit.

Je dévoile tout!... Je lève les caleçons, j'éventre les saucisses,
je montre par des chiffres que mon mois tombait avant-hier. Je
puis invoquer des témoignages précis. M. Firmin, le placeur,
déposera qu'on avait fait prix pour quinze francs!

Voilà pourquoi je criais: Quinze francs, quinze francs!--mais ce
n'était ni une offre pour acheter des faveurs, ni une réclamation
pour faveurs fournies par moi antérieurement.

«J'aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.

--Hé! c'est un prix!... Mais c'est question à débattre entre les
deux sujets.»

Le commissaire réfléchit un moment et reprend:

«Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de terre frites
et du raisiné, vos passions devaient plutôt être calmes
qu'ardentes... Vous aviez un oeuf, à la vérité, tous les quatre
jours, mais si ce que vous dites est vrai,--si vous pouvez faire
constater qu'il y avait trois jours que vous n'aviez pas eu d'oeuf
--aucun médecin ne conclura en faveur de l'attentat par la
violence.

--N'est-ce pas, monsieur?

--Éteignons l'affaire! Je vous conseille seulement de leur
laisser les quinze francs.

--Mais, monsieur, je ne suis pas seul!

--Vous êtes marié, diable!

--Non, mais je nourris un orphelin.»

Je fais passer Legrand pour orphelin--j'espérais attendrir! mais
il a fallu laisser les quinze francs; les Entêtard poursuivraient,
si je ne les laissais pas! J'en suis donc pour un mois de raisiné,
de chemises roulées, d'enfants mouchés, et je serai traité de
voleur ce soir par le juif, chassé demain par Turquet; et ce sera
le second jour que Legrand n'a pas mangé!...

S'il est mort, je ne pourrai même pas le faire enterrer!

Voilà mes débuts dans la carrière de l'enseignement!...


Legrand ne peut résister au coup qui nous frappe et il demande à
sa famille--dans une lettre qui sent la queue de merlan--de
lui tendre les bras. Il ira s'y jeter quelques semaines.

Les bras s'ouvrent en laissant tomber l'argent du voyage.

Il part, un peu contrefait et un peu fou à l'idée qu'il pourra
étendre ses jambes la nuit.--Étendre ses jambes!

Il part, me laissant généreusement quelque argent pour liquider la
friture.

Je liquide et repars, Paturot maigre, à la recherche d'une
nouvelle position sociale.



20
Ba be bi bo bu

Je retourne chez M. Firmin, il est en voyage; il marie sa fille.


Je vais chez M. Fidèle--un autre placeur.

M. Fidèle demeure rue Suger, à l'entresol.

Personne pour vous recevoir. Le patron ne se dérange pas pour
ouvrir la porte--il n'y a ni bonne ni domestique pour vous
annoncer. On tourne le bouton et l'on entre...

Une antichambre avec des chaises de bois usées par les derrières
de pauvres diables; noires--du noir qu'ont laissé les pantalons
repeints à l'encre; luisantes d'avoir trop servi comme les
culottes; les pieds boiteux comme ceux des _frottés de latin _qui
--dans des souliers percés--ont marché jusqu'ici, le ventre
creux.

Un jour sombre, des rideaux verts, fanés--on retient son souffle
en arrivant! Dans l'air, le silence du couloir de préfecture... du
cabinet du commissaire--je m'y connais!--du corridor où l'on
attend le juge d'instruction comme témoin ou comme accusé...

On parlait à voix basse. Le patron arrive. On se tait--comme au
collège.

Tous ici, pourtant, nous sommes taillés pour faire des soldats!...

J'appréhende le moment où mon tour viendra!

C'était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favori, chez
lequel j'étais entré derrière Matoussaint. Mais M. Fidèle, le
placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m'a jamais vu encore, et
M. Fidèle a une tête peu engageante, une tête jaune, verte, avec
des lunettes bleues et des moustaches noires collées sur la peau
comme une fausse barbe de théâtre; des cheveux longs et plats, des
dents gâtées.

Je n'ai pas peur des gens qui ont la mine féroce; mais je tremble
devant tous ceux qui ont des faces béates. Je préférerais être en
Décembre, devant le canon de Canrobert!


Mon tour est arrivé, M. Fidèle m'interroge:

«Que voulez-vous? Avez-vous déjà enseigné? Quels sont vos états de
service? Avez-vous des certificats?»

Il me demande cela d'une voix dégoûtée et irritée; il paraît
écoeuré de vivre sur le dos des pauvres; il trouve trop bêtes
aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu'il procure!

Mes certificats? Je n'en ai pas! Je n'ose pas dire que j'ai été
chez Entêtard! Je ne sais que répondre; je montre mon diplôme de
bachelier. J'invoque la profession de mon père. Je suis né dans
l'université.


«Ah! votre père est professeur! Vous auriez dû rester dans son
collège, y entrer comme maître d'études, au lieu de pourrir dans
l'enseignement libre.»

Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier de
professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas _prêter
le serment; _il me flanquerait à la porte comme un imbécile ou un
fou, et il aurait raison...

Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante:

«Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch,--de huit
heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez commencer
par là pour faire votre apprentissage?...

--Je veux bien.»

J'ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.

Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.

Je heurte, en entrant dans la rue, l'aveugle de l'église, bien
dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tricot de laine,
--les lèvres luisantes d'une soupe grasse qu'il vient d'avaler et
qui a laissé à son haleine une bonne odeur de choux, que m'apporte
la brise.

Il m'appelle «infirme», et replaque en grommelant son écriteau sur
sa poitrine.

J'arrive chez M. Benoizet.

Il se dispute avec sa femme; ils se jettent à la tête des mots qui
ne sont pas dans la grammaire, il s'en faut! Je les dérange dans
leur entretien, ils ne m'ont pas entendu venir.

J'avais pourtant frappé, et je croyais qu'on m'avait dit:
«Entrez!»

M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que je veux.

Je tends ma lettre.

«Avez-vous enseigné déjà?...»

Toujours la même question!--à laquelle je fais toujours la même
réponse:

«Non, je suis bachelier.

--Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI,
BO, BU? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE, BI, BO, BU?--
BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées?»

Pas pendant des journées, non! Quand j'étais petit seulement. Mais
j'ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j'ai dit BA,
BE, BI, BO, BU--BBA, BBÉ... J'en ai les lèvres qui se
collent!...


Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le débat.

«Tu peux en essayer», dit-elle à son mari, en me toisant, comme
elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son marché.

On en essaie.

Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J'ai une demi-heure
de libre à midi pour déjeuner.

Il n'y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d'écurie; mais je
préférerais qu'il y eût une écurie, l'odeur contrebalancerait
celle de la classe. Oh! s'il y avait une écurie!

J'étouffe, mon coeur se soulève; cette atmosphère me fait mal!

Mais j'y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une
pendule. Je viens avant l'heure, je pars après l'heure.

Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis, mais je
me suis juré d'être brave.


Mes élèves ont de six à dix ans.

Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâtons aux
autres.

J'ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme
s'injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.

Aux plus âgés, je fais réciter: À est long dans _pâte_ et bref
dans _patte; U_ est long dans _flûte_ et bref dans _butte_.

C'est le 30... M. Benoizet m'appelle.

«Monsieur, voici vos appointements.»

Ah! celui-là est un honnête homme!

«Voulez-vous me donner un reçu?»

Je le donne.

M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage:

«Je dois vous avertir que je serai obligé de me priver de vos
services dans quinze jours. Cherchez une place d'ici-là, une place
plus en rapport avec vos goûts, votre âge. Il nous faut des gens
que l'odeur des enfants ne dégoûte pas, et qui n'ont pas besoin
d'ouvrir les portes pour respirer.

--L'odeur ne me dégoûte pas.»

J'ai même l'air de dire: «au contraire!» Mais M. Benoizet a pris
sa résolution.

«Vous me donnerez un certificat, au moins? fais-je tout ému.

--Je vous donnerai un certificat établissant que vous avez de
l'exactitude, sans dire que vous êtes incapable--je pourrais le
dire; vous l'êtes--l'incapacité même! Et de plus vous faites
peur aux enfants.»

Il me parle comme à un homme qui lui a menti, qui l'a trompé sur
la qualité de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela; passe encore!
Mais quant à faire peur aux enfants!...

«Oui, vous leur faites peur. Vous avez l'air de ne pas vouloir
qu'ils vous embêtent... Jamais une espièglerie! Vous ne vous êtes
pas seulement mis une fois à quatre pattes! Enfin, c'est bien!
vous êtes payé. Dans quinze jours vous nous quitterez--ni vu, ni
connu.--J'ai bien l'honneur de vous saluer!...»

Il me plante là et va sortir: mais comme il n'est pas mauvais
homme au fond, il me jette en passant cette excuse à sa
brusquerie:

«Ce n'est pas votre faute; vous êtes trop vieux pour ces places-là,
voilà tout... trop vieux.»

J'y serais resté, dans cette place, malgré l'odeur!

Je n'ai eu qu'un moment de faiblesse et de basse envie dans tout
le mois: c'est quand j'ai senti le chou dans la respiration de
l'aveugle.


BAHUTS


«Mais, mon cher garçon, me dit M. Firmin,--qui est de retour et
que je suis allé revoir pour mettre de nouveau mon avenir entre
ses mains--mon cher garçon, vous ne trouverez jamais une place
de professeur dans une pension de Paris avec votre diplôme de
bachelier!... C'est trop pour les pensions où il faut faire la
petite classe; c'est trop peu pour les grandes institutions. Dans
les grandes institutions, vous pourrez être pion, pas
professeur...

«Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans cette voie-là,
faire comme Fidèle vous a dit, retourner près de votre papa,
commencer dans son lycée... Vous secouez la tête, vous avez l'air
de dire: «Jamais!»

En effet, je secoue la tête et je dis: «Jamais!»

Je veux bien donner mes journées, me louer comme un cheval, mais
je ne veux pas rentrer dans la peau d'un maître d'études. J'ai
trop vu souffrir mon père. Je ne veux pas être enchaîné à cette
galère. Coucher au dortoir, subir le proviseur, martyriser à mon
tour les élèves, pour qu'ils ne me martyrisent pas! Non.

Je remercie M. Firmin; je le quitte d'ailleurs avec l'idée qu'il
se trompe ou me trompe.

Je frapperai à d'autres portes... J'irai chez Bellaguet, Massin,
Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur dirai:

«Je n'ai besoin que de gagner 30 francs par mois; je vous donnerai
trois heures, deux heures par jour pour 30 francs--je sais bien
le latin, vous verrez!--essayez-moi, faites-moi faire un thème,
un discours, des vers...»


J'ai commencé par Bellaguet.

Il tient une grande boîte, rue de la Pépinière, et mène les élèves
    
<<Page 13   |   Page 14   |   Page 15>>
Go to Page Index for Le bachelier

You are here --- [ Home / Author Index J / Jules Vallès / Le bachelier / Page #14 ]