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l'escalier, avec le friturier qui me félicite de ma décision.
«Je crois que vous serez bien, dit-il; et puis, vous savez... si
un soir... j'ai été jeune aussi, je comprends ça; si un soir...
(il cligne de l'oeil et me donne un coup de coude), si un soir
l'amour s'en mêle!... eh bien, pourvu que ma femme n'entende pas,
moi je fermerai les yeux...»
J'ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncement où on
peut la mettre. On peut même faire une _petite pièce_ de ce
renfoncement.
«Celui qui y était avant s'asseyait là, le soir, pour réfléchir,
m'a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer ça
tout à l'heure... Je me suis dit: «Il a l'air intelligent, il le
remarquera tout seul»; puis, on ne peut pas tout dire en une
fois!»
Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais je sais que
j'ai l'esprit trop critique et que je cherche des poux où il n'y
en a pas.
Pourvu qu'il n'y ait pas de punaises!... Ce n'est pas probable.
S'il y en a, c'est deux ou trois tout au plus: Les autres ne
pourraient pas tenir.
C'est que c'est l'exacte vérité! Il n'y a que deux pouces de marge
--et malheureusement _je gagne _beaucoup dans le lit.
Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux être tout
de mon long. C'est une habitude à prendre.
Le jour vient par une tabatière, qui s'ouvre en grinçant comme
celle de Robert Macaire.
Je puis rentrer à l'heure où je veux. J'ai ma clef.
Je pourrai amener... Ô amour!
J'ai ce _renfoncement_ où je n'ai qu'à méditer--pas autre chose!
et à méditer sérieusement et longtemps--car on ne s'amuse pas
là-dedans, et c'est le diable pour en sortir.
Quand je n'ai que du pain pour mon souper, je passe mon bras dans
l'escalier, et je fais prendre l'air à ma tartine qui s'imbibe de
l'odeur de friture dont la maison est empestée.
Je ne vole personne et j'ai un petit goût de poisson qui me tient
lieu d'un plat de viande. De quoi me plaindrais-je?
J'aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes où l'on
a toute la place qu'on veut pour se promener!
Se promener, et après? Flâner, toujours flâner, au lieu de
réfléchir! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de
gauche dans un grand lit--comme une courtisane ou un
saltimbanque!
Vendredi, 7 heures du soir.
Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas! C'est une
infection--elle ne devait pas être fraîche... non plus!...
Samedi, 7 heures du matin.
Tiens! une de mes deux punaises!
Pas de fla fla.
Je vis comme cela sans faire de _fla fla_, dans mon petit
intérieur.
«Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon
correspondant, qui savait que j'en cherchais un.
--Oui, Monsieur, rue... entre la rue de la Parcheminerie et la
rue des Noyers.
--Ah! c'est très central!»
Je ne le lui fais pas dire! Aurais-je le génie du logement,
l'instinct de la topographie; la bosse du central: les bosses ne
manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j'ai celle de
la topographie. On le dirait. C'est peut-être celle qui saigne.
Tout s'arrange bien. Je n'ai pas de quoi manger beaucoup, mais je
me dis que si je menais une vie de goinfre, j'engraisserais et ne
pourrais plus entrer dans mon _réfléchissoir_.
Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la semaine;
samedi l'on doit me rendre deux francs que j'ai prêtés à un garçon
sûr. Sûr? Aussi sûr qu'on peut être sûr de quelqu'un en ce monde!
J'ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien que le
friturier me donne les raies dont on ne veut pas--en tout cas il
me donne des têtes, beaucoup de têtes.
«Vous les aimez, m'avez-vous dit?»
J'ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je n'osais
pas demander crédit d'une friture avec des poissons comme on les
pêche, ayant une tête, un ventre et une queue. C'est le poisson de
ceux qui paient comptant, celui-là! C'est le poisson des
_arrivés!_
J'ai dit:
«Quand vous aurez des têtes, vous m'en donnerez: c'est le morceau
que je préfère.»
J'ai même eu bien peur, l'autre jour. Il y avait un homme, à face
de mouchard, dans la boutique. On m'a appelé devant lui: _l'homme
qui demande des têtes; _c'était assez pour me faire arrêter.
Où est Legrand?
Si l'on en croit des «on-dit» il vit dans le grand monde. Il est
venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté, de la part de sa
mère, une malle bourrée de chaussettes, avec un vêtement de
fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf!
_On-dit!..._ Il y a bien des bruits qui courent.
Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf!
On parle aussi de cinq livres de beurre salé.
Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait bien fait
de m'en apporter un peu, avant d'aller dans le monde! On va dans
le monde, on étale ses grâces, on fait le talon rouge, et on
laisse des amis seuls dans leur renfoncement.
Je n'ai rien fait à Legrand pour qu'il me cache son beurre. Il
sait pourtant qu'un demi-quart m'aurait rendu service!
Je passe des journées bien longues et des nuits bien courtes--
trop courtes de jambes, décidément.--Ce n'est pas tout à fait
assez, deux pouces de marge!... C'est monotone, presque humiliant
de vivre en chien de fusil, l'estomac vide... Il crie, cet
estomac, mes boyaux font un tapage! Et comme c'est tout petit, ça
vous assourdit.
Je n'ai toujours comme ressource habituelle que le poisson d'en
bas. Il commence à me faire horreur! J'ai eu l'énergie de demander
des queues--pas toujours des têtes! On m'a donné des queues,
mais c'est la même pâte; il me semble que je mange de la chandelle
en beignets. Je suis sûr qu'avec une mèche un merlan m'éclairerait
toute la nuit.
Qui est là?
Je dormais les jambes en l'air! J'ai arrangé un petit appareil--
comme on met dans les hôpitaux pour que les malades accrochent
leurs bras. Ce n'est pas mes bras, moi, que j'ai envie
d'accrocher, c'est mes jambes.
Je leur ai fait une petite balançoire--ça les délasse beaucoup.
Je dormais, les jambes en l'air...
Et l'enfant prodigue revint
(_Bible_, vers 11.)
On frappe à ma porte--on la pousse--c'est Legrand! Je ne me
dérange pas! Un homme qui a reçu de province deux douzaines de
chaussettes--un vêtement complet--un chapeau mou--tout neuf
--cinq livres de beurre salé--et qui a disparu sans donner de
ses nouvelles pendant un mois!... _Je ne me dé-ran-ge-pas!..._
À lui de comprendre ce que ça veut dire; tant pis s'il se sent
blessé.
Mais il n'a pas son vêtement neuf, il est très râpé, Legrand.
Il faut tout pardonner à qui a souffert.
Legrand ne s'est pas jeté dans mes bras--il n'y avait pas de
place, c'est trop bas.--Je ne le lui demandais point.--Une
foule de raisons!--Il ne s'est pas jeté dans mes bras, mais il
m'a tout conté; il m'a mis son coeur à nu!...
L'histoire de Legrand est lamentable! C'est un _béguin_ qui l'a
perdu!
Legrand, sans en dire rien, _aimait_. Ayant reçu ces choses de
chez lui, il les a portées dans la famille de sa_ connaissance
_qui a pris son beurre, ses vêtements, son chapeau, ses
chaussettes, et puis l'a flanqué dehors.
Il pourrait plaider, il ne veut pas; il lui répugne de salir un
souvenir de tendresse.
En attendant, il n'a plus rien à se mettre sur le dos ni sous la
dent, et il vient me demander un bout d'hospitalité.
Une petite sole aussi, s'il y a moyen... il a bien faim...
Je lui ai pardonné.
Je voudrais bien tuer le veau gras! Je ne puis!
J'obtiens même, à grand-peine, d'en bas, la petite sole pour lui
et des têtes de merlan pour moi.
Il veut se coucher maintenant.
«Tu n'as pas peur de te coucher comme ça après dîner?»
Se coucher? Il n'y a pas moyen! Il faudrait qu'il y en eût
toujours un ou la moitié d'un sur l'escalier!
J'avais deux pouces de marge... Legrand a la tête de trop! Il la
met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre dans sa poche!
«C'est inutile, mon ami! Mais il ne faut pas se décourager,
allons! Cherchons.»
En cherchant, on trouve qu'il peut garder ses jambes à
l'intérieur, s'il consent à ouvrir la tabatière en haut pour y
passer sa tête.
Il essaie. On pourrait croire à un crime, à une tête déposée là;
mais cette tête remue; les voisins des mansardes, d'abord étonnés,
se rassurent et on lui dit même bonjour le matin.
Legrand a peur d'être égratigné par les chats.
Tout n'est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus demander
du luxe quand on en est où nous en sommes!
Et Legrand vit ainsi, tantôt la tête sur le toit, tantôt les
jambes dans le corridor, les jours où il n'est pas _d'escalier.
_On lui chatouille la plante des pieds en montant, et ça le fait
pleurer au lieu de le faire rire, parce que sa bonne amie le
chatouillait aussi (c'était pour avoir le beurre) et lui faisait
ki-ki dans le cou.
Il a faim tout de même et il est incapable de faire oeuvre
lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crispés pour le
moment.
Il n'est pas né dans le professorat et perd la tête à l'idée
d'être pion... Le jour où il aura de l'argent, il le jettera sur
la table en disant: c'est à nous! il n'est pas seulement long, il
est _large_, dans le beau sens du mot. En attendant, moi qui suis
plus pauvre que lui, je puis, comme enfant de la balle
universitaire, apporter plus à la _masse_.
Il faut que je me remette en route pour trouver une place où je
gagnerais notre vie, _avec mon éducation_. C'est que j'en ai, de
l'éducation!
19
La pension Entêtard
Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne; j'ai charge
d'âmes; c'est comme si j'avais fait des enfants.
Je me rends chez le père Firmin, le placeur que j'ai vu avec
Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnaît pas d'abord--il
m'est venu des moustaches.
Je lui fais part de mon intention d'entrer dans l'enseignement.
«Mais ce n'est pas la saison! Malheureux garçon, vous ne trouverez
rien pour le moment.»
Il faut que je trouve! Legrand a faim--j'ai faim aussi...
Le père Firmin continue à me déconseiller l'enseignement à une si
mauvaise époque de l'année.
Il ne sait pas que Legrand a _aimé_ et que nous en portons le
châtiment. Tout le beurre salé est resté dans les mains de la
_connaissance_ et le pain manque!
«Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous chercher quelque
chose.»
Il feuillette son registre.
«Voulez-vous aller à Arpajon?
--Je voudrais ne pas quitter Paris.
--Ah! ils sont tous comme ça... Paris! Paris!...»
Il continue à feuilleter le registre...
«Mon cher garçon, rien à Paris--rien!... qu'une place _au pair_,
rue de la Chopinette--chez Ugolin--nous l'appelons Ugolin
parce qu'on y crève la faim.»
Je ne puis accepter le pair--le pair, c'est la vie pour moi,
mais pour Legrand, c'est la mort.
Madame Firmin intervient.
«Dis donc, Firmin? dans les places _où l'on siffle_?...
--Mais M. Vingtras ne veut peut-être pas d'une place où l'on
siffle?»
Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d'embarrasser la
situation, je déclare qu'au contraire j'adore ces places-là.
«C'est ce que je rêvais, une place où l'on siffle.» Nous verrons
ce que c'est! En attendant, il faut que Legrand mange; je ne
voudrais pas retrouver son cadavre froid dans mon lit: je ne
pourrais pas dormir de la nuit.
«Eh bien, voici une lettre pour M. Entêtard, rue Vanneau. Vous
avez le déjeuner _au pupitre_ et quinze francs par mois.»
_Le déjeuner au pupitre!..._ quinze francs par mois--c'est dix
sous par jour. Oh! mon Dieu! le mois a trente et un jours!...
Je prends la lettre pour M. Entêtard, et je me dirige rue Vanneau.
INSTITUTION ENTÊTARD
Une immense porte cochère avec deux battants.
À gauche la loge.
J'entre.--La concierge est en train de faire cuire du gras-double.
«M. Entêtard?»
Elle me toise d'un air de défiance et ne se presse pas de
répondre. À la fin elle se figure me reconnaître.
«Ah! c'est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons?
--Vous faites erreur...
--Si, si, je vous remets bien!
--Je vous assure, madame...
--Pour les saucisses alors?»
J'essaie d'expliquer le but de ma visite.
«Je répands l'éducation...
--Nenni, nenni!» elle secoue la tête d'un air malin.
Il n'y a pas moyen de pénétrer. Impossible!
Je rôde devant la porte désespéré! Je cherche si je ne pourrai pas
monter par-dessus le mur!...
En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute après,
la portière au gras-double qui sort.
C'est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être plus
accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui
débite mon cas très vite, en mettant en avant le nom du placeur
cette fois.
«Je viens...»
Il m'interrompt d'un air entendu:
«Vous venez pour les saucisses?
--Non, je suis envoyé par un bureau de placement comme
professeur. On a le _déjeuner au pupitre_ et quinze francs par
mois.
--Ah! ah! C'est bien vrai, ce que vous dites là?»
Je proteste de ma sincérité.
«Eh bien! allez là-bas, au fond de la cour à droite. M. Entêtard
doit y être, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez votre
affaire.»
Je traverse la cour.--Quel silence!...
Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon approche. Il
me semble entendre: «Il vient pour les confitures!»
Je vais frapper à la porte que la concierge m'a indiquée.
J'y vais tout droit--tant pis!
Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure--un gros
oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines: «Ah! petit
polisson!»
On ouvre au petit polisson...
Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie de toutes
mes forces le nom du placeur:
«Monsieur Firmin!...»
Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la porte d'un
bal! Je le crie sans m'adresser à personne, la tête en l'air, et
fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que
je ne viens pas pour les caleçons, ni pour les saucisses, ni pour
les confitures.
Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s'il y avait du
savon dedans:
«Monsieur Firmin, monsieur Firmin!»
Une main me prend, et je sens que l'on me conduit dans une petite
salle.
«Ne criez pas si fort!...»
Je le faisais dans une bonne intention.
Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre de Firmin
et me dit:
«Monsieur, vous savez les conditions? quinze francs par mois, le
déjeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet.»
Je m'incline--décidé à ne m'étonner de rien.
M. Entêtard a encore un mot à ajouter.
«Une observation! Êtes-vous fier?»
Je pense qu'il aime les natures orgueilleuses, ardentes.
«Oui, monsieur, je suis fier.»
J'essaie d'avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tête
quoique mon col en papier me gêne beaucoup.
«Eh bien! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens
fiers ici.»
Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment!
«Il y a fierté et fierté...»
Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma voix!
«Allons, je vois que vous ne l'êtes pas--pas plus qu'il ne faut,
toujours. Venez demain à sept heures; ayez votre sifflet...»
Un gros, un petit sifflet?--je ne sais pas.
J'achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se
dévernissent sous ma langue.
J'arrive le lendemain à sept heures du matin.
«Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois!» m'a dit le
concierge la veille.
J'arrive, je sonne et je siffle! J'ai l'air d'un capitaine de
voleurs.
On m'ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu'il ne fallait.
«Il n'y a pas de mal, dit le concierge, je m'habille; asseyez-vous.»
Il me parle en chemise.
«Tel que vous me voyez, je suis concierge de l'Institution depuis
dix ans; pendant neuf ans c'était un autre que M. Entêtard qui
tenait la _boîte_.--Il y faisait de l'or, monsieur!--Mais
M. Entêtard est un maladroit qui a perdu la clientèle, qui a tout
de suite fait des dettes, et _va comme je te pousse!..._ Il s'est
enferré au point d'acheter des caleçons à crédit pour les
revendre, et de nourrir ses élèves avec un lot de saucisses
allemandes qui leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s'en
est aperçue, allez!... Il n'a pas encore payé les caleçons, pas
davantage les saucisses! Il n'a payé, il ne payera personne,
personne! Il doit à Dieu et au diable, au marchand de caleçons, au
marchand de saucisses, au marchand de lait et au marchand de
fourrage...
--Au marchand de fourrage?
--C'est pour le cheval--il y a un cheval et une voiture, vous
ne saviez pas cela? On va chercher les élèves le matin dans la
voiture, on les ramène le soir. Je suis concierge et cocher. C'est
vous alors qui allez être professeur et bonne d'enfants?»
En effet, je suis _bonne d'enfants_, le matin et le soir. Je suis
professeur dans le courant de la journée.
À midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner dans
l'étude.
Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour. On m'a
apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tranche de pain au
bord.
La confiture en premier?...
En premier et en dernier! Du raisiné, rien de plus...
Le second jour, des pommes de terre frites.
Le troisième jour, des noix!
Le quatrième jour, un oeuf!...
Cet oeuf m'a refait--on me donne un oeuf après tous les cinq
jours, pour que je ne meure pas.
Heureusement, un gros croûton--mais les Entêtard ne paient pas
souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont
beaucoup de cafards. La maison n'a que des demi-pensionnaires qui
apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en classe
à midi--un déjeuner qui sent bon la viande!
Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me poisse
la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait très
bon si je voulais être ténor; mais je ne veux pas être ténor.
J'ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.
Au bout de huit jours, je suis méconnaissable; j'ai eu, c'est
vrai, l'albumine de l'oeuf,--et l'on dit que l'albumine c'est
très nourrissant.--Mais l'albumine d'un seul oeuf tous les
quatre jours, c'est trop peu pour moi.
Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le
dîner-soupatoire, neuf sous!... Nous avons vendu à un usurier mon mois
d'avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions
dix à la fin du mois.
C'est le père Turquet, mon friturier maître d'hôtel, qui nous l'a
fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs
dix sous d'avance et d'un coup. On aurait pu faire des provisions;
ça coûte bien moins cher en gros; l'achat en détail est ruineux.
Mais si je mourais...
L'homme qui nous prête l'argent n'aventure ses fonds qu'au fur et
à mesure; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs. Les
jours d'oeuf, j'ai assez bonne mine et il paraît tranquille...
mais les jours de raisiné, il tremble...
Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à
domicile.
J'ai déjà usé un sifflet.
Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.
V'là vot' fils que j'vous ramène...
Je siffle. Les enfants descendent.
La mère a fait la toilette à la diable... Elle n'a pas que lui,
n'est-ce pas? On a oublié de petites précautions!... Elle me crie
souvent de la fenêtre:
«Voulez-vous le moucher, s'il vous plaît!»
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