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eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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Mais la physionomie de la maison change tout à coup...


Mon père me parle presque avec bonté depuis quelque temps.

La barrière de glace qui séparait Vingtras _senior_ et Vingtras
_junior _est trouée, et désormais la vie est moins pénible;
toujours aussi bête, mais point si gênée et si cruelle.

Qu'est-ce que cela veut dire?


J'ai oublié qu'il y avait au pays jadis une créature qui m'aimait,
qui fut la protectrice de ma vie d'enfance... qui depuis notre
départ ne nous a donné de ses nouvelles que deux fois--deux fois
seulement--mais qui n'a pas cessé de penser à moi. Bonne
mademoiselle Balandreau!

On a appris, je ne sais comment, à la maison, qu'elle est depuis
longtemps souffrante et paralysée, ne pouvant écrire, mais qu'elle
parle de Jacques et qu'elle a fait venir le notaire pour lui
annoncer qu'elle voulait--quand elle mourrait--laisser au
petit Vingtras ce qu'elle avait.

Mon oncle m'avait parlé aussi autrefois de me faire son héritier.
Est-ce que les douleurs des enfants les font aimer des vieillards?

Toujours est-il qu'on connaît à la maison--sans m'en rien dire--
la maladie et le voeu de mademoiselle Balandreau, et voilà
pourquoi on me ménage maintenant.

Un jour ma mère m'appelle.

«Jacques, ton père a à causer avec toi.»

Elle dit cela d'une voix grave et me conduit jusqu'au salon dont
les volets sont baissés. Une lettre encadrée de noir est sur la
table, mon père me la montre et dit:

«Tu te rappelles mademoiselle Balandreau?»

Oh! J'ai compris... et les larmes me sortent des yeux.

«Morte... Elle est morte?...

--Oui: mais elle te fait son héritier.»

Mes larmes coulent aussi fort.--Je regarde à travers ces larmes
dans mon passé d'enfant.

«Elle te laisse treize mille francs et son mobilier.»

Son grand fauteuil? La table où elle mettait la nappe pour moi
tout seul? Sa commode avec des crochets dorés? La chaise où je
m'asseyais--meurtri quelquefois!... Brave vieille fille!

Ma mère reprend:

«Mais tu es mineur.»

Ah! je m'en aperçois bien! Si j'avais vingt-un ans, je ne serais
pas ici. Pourquoi n'ai-je pas vingt-un ans!... Avec ces treize
mille francs-là je retournerais à Paris--on aurait de quoi
acheter des armes pour un complot, de quoi payer un gardien pour
faire évader Barbès...

Il m'en passe des rêves par la tête! Des rêves qui brûlent mes
pleurs et me font déjà oublier celle qui a songé à moi en mourant.
Ma mère me ramène à la lettre encadrée de noir... mais je
l'arrête.

Je me suis enfermé seul avec ma douleur.

J'ai pleuré toute la journée comme un enfant!


7 juin.


Dix heures cinq minutes, sept juin!

_J'ai ma liberté! _J'ai le droit de quitter le quai Richebourg,
de lâcher Nantes, de filer sur Paris.

Je l'ai payé, ce droit; il est à moi; on me l'a vendu. Me l'a-t-on
vendu cher, bon marché? Je n'y ai pas regardé.

On m'a dit: «Tu es mineur, il te faudra attendre des années avant
d'être maître de ton argent; si tu veux t'arranger avec ton père,
il te laissera libre dès aujourd'hui, tu pourras partir.»

«Mais, mineur, est-ce que j'ai le droit de signer?

--Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance en toi.
Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons.»

Vous le savez?--Je sais, moi, que vous avez souvent manqué à la
vôtre! Je me rappelle la dette du père Mouton... Oh! le sang m'en
bout dans les veines, à y penser!

Allons, faisons l'acte, écrivons la lettre que vous voudrez,
demandez-moi la promesse qu'il vous plaira--et que je tiendrai.
Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir! Les
gendarmes ne m'arrêteront pas maintenant que j'ai hérité. Je ne
suis plus un gredin et un vagabond.

On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulement que
j'ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mis sous ma
main. Mon père gardera l'argent de la succession, mais me servira
quarante francs par mois--plus cinq cents francs d'un coup pour
m'habiller et m'installer à Paris.

J'oubliais; on m'assurera pour un billet de mille ou quinze cents
contre la conscription.

«Quand aurai-je ces cinq cents francs?

--Dans huit jours.»

C'est long!...

Je commande des habits chez le tailleur en vogue.

Qu'ils soient prêts samedi, surtout!

Ils arrivent à l'heure, les cinq cents francs aussi.

Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.

«Tu vas donc me quitter en me haïssant?

--Non, non... Vous voyez bien qu'il me vient des sanglots... mais
nous ne pouvons vivre ensemble, vous m'avez rendu trop
malheureux!...»

Adieu! adieu!


Je ne suis pourtant pas parti encore! Ma foi, de le voir pleurer,
j'en ai eu le coeur attendri et j'ai tout pardonné!

J'ai passé avec eux la dernière soirée.

«Je vous paie le spectacle: voulez-vous?»

Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur donnant le
bras à tous deux.

Il me semblait que c'était moi le père, et que je conduisais deux
grands enfants qui m'avaient sans doute fait souffrir, mais qui
m'aimaient bien tout de même!



16
Paris

Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.

Je reconnais l'homme qui brusqua ma malle lors de ma première
arrivée à Paris; il me parla alors d'un hôtel rue des Deux-Écus,
où je ne pus aller parce que je n'avais que vingt-quatre sous.
Allons à cet hôtel-là maintenant que je suis riche!

«Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Écus?

--Oui, hôtel de la Monnaie.»

Mais je suis très mal à l'auberge de la Monnaie. Je n'y resterai
que le temps de chercher un logement définitif.


J'ai écrit de Nantes, à Alexandrine: elle ne m'a pas donné signe
de vie. J'ai prié Legrand d'y passer; il m'a répondu qu'elle avait
eu l'air de ne pas se rappeler M. Vingtras.

J'en ai souffert d'abord! Mais peu à peu son souvenir s'est noyé
tout entier dans mes colères de province.

En remettant le pied sur le sol de Paris, j'ai de nouveau pourtant
un petit battement de coeur.

Je vais rue de La Harpe.

_Elle_ est là--le père, la mère aussi. La mère me dit _qu'il
reste encore vingt-cinq francs de dus; _elle les avait oubliés
dans le compte.

«Les voici.»

La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un autre
amoureux, elle va se marier, paraît-il.

Qu'elle se marie! Elle fait bien. Je sens que je suis guéri. Mon
compte est réglé. Son caprice est mort. N'en parlons plus!

J'ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et elle était
bonne fille.


Hôtel Jean-Jacques Rousseau.

J'ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempré
demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Rousseau.

M'y voici.

Une vieille femme--à tête de paysanne corrigée par un bonnet à
rubans verts--est assise et tricote dans le fond du bureau.

Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette vieille
n'a pas l'air gaie non plus; rien de la femme de roman.

Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de
libre.

Causer?--Elle cause peu; on dirait même qu'elle redoute de
montrer sa maison aux voyageurs, et qu'elle craint qu'on n'y
découvre un mystère comme dans une pièce que Legrand m'a racontée:
on versait du plomb fondu dans l'oreille des gens quand ils
étaient couchés, puis on les coupait en morceaux, et on les
donnait à manger aux cochons! Je crois même que le voile se
déchirait sur une exclamation d'un voyageur qui s'écriait: «Comme
vos cochons sont gras!» L'aubergiste se troublait, le voyageur le
remarquait, et l'on remontait ainsi à la source du crime.

La vieille me montre une chambre qui est toute chaude encore du
dernier locataire. Le lit est défait, la table de nuit trop
ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carreau.

«Combien?

--Dix-huit francs.»

Elle reprend:

«Vous avez une malle? Qu'est-ce que vous faites? Vous êtes
étudiant?»

Va pour étudiant!--J'écris «étudiant» sur le livre de garni.

Ah! ce livre! où il y a de toutes les écritures, où les doigts ont
fait des marques de toute crasse et de toute fièvre!...

Balzac, sans doute, a choisi l'hôtel qui lui paraissait répondre
le mieux à l'ambition et au caractère de son héros...--C'est à
donner la chair de poule!

Je suis gelé par l'aspect misérable de cette maison. Ma fenêtre
donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du
poing comme Rastignac! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en
face, avec des crottes d'oiseaux dessus. Dans un coin--sur une
tuile rongée--un chat qui me regarde avec des yeux verts.


Je suis installé.

On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table de nuit,
effacé la tache d'encre. On a même apporté sur la cheminée un vase
en albâtre avec lequel j'ai envie de me frotter: il ressemble à du
camphre. On a ajouté à mes gravures un _Napoléon au siège de
Toulon_, qui a vraiment l'air d'avoir la gale. Je voulais le
renvoyer d'abord, à cause de mes opinions; mais je le garde, tout
bien réfléchi--je cracherai dessus de temps en temps.


Je meurs d'ennui chez moi!

J'avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôtel
Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de
côtelette que m'avait laissé Angelina, dans le cas où j'aurais
faim la nuit... J'étais heureux parce que je me sentais libre!

Je me sens à peine libre aujourd'hui dans cette chambre trois fois
plus grande, où je puis faire les cent pas.

C'est que je suis plus vieux, c'est que j'ai déjà été mon maître
dans Paris!

Hôtel Riffault, je sortais du collège: voilà tout, aujourd'hui
j'entre dans la vie.

Maintenant, c'est _pour de bon, _mon garçon!


J'ai de l'argent, heureusement!--Courons après les camarades!

Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous, boire du
vin à _douze_... je demanderai le cabinet qui donnait sur le
jardin et où l'on met des nappes sur la table. Tant pis si les
_purs_ se fâchent!

Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et la
marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que nous
voudrons.

Je m'étais toujours dit:--«Dès que tu auras de l'argent, il
faudra que tu te paies des moules jusqu'à ce que tu gonfles!»

Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.

Ohé! la marchande de moules!

Je demanderai du veau braisé--je n'ai jamais mangé mon content
de veau braisé.

Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l'on buvait le vin
à quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs! On invitera les
carriers du voisinage!...

Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui venait
quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout étonné de me
revoir.

«On disait que tu étais parti pour les Indes!

--Où sont les amis? Quel est le café où l'on va?

--On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la mère
Petray, rue Taranne, où l'on dîne en bande le soir.»

Je cours rue Taranne au restaurant Petray.

Ce n'est pas le _chand de vin_ du quartier. Ce n'est pas la
crémerie non plus. Il n'y a ni la fumée des pipes d'étudiants, ni
l'odeur de plâtre des maçons; ils n'y viennent pas à midi faire
tremper la soupe.

Au comptoir se tient madame Petray; elle a les cheveux blonds, le
teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé de la farine sur
sa croûte.

Je n'ai jamais été à pareille fête, dans une salle à manger si
claire.

Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l'odeur des
sauces. Cela sent bon, si bon!...

Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quand on
avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d'un seul coup ses
invitations de trois ans.

C'était presque toujours aux vacances de Pâques quand renaissaient
le printemps, les lilas, et j'étais chargé d'aller chercher des
fleurs en plein champ.

On en décorait la grande chambre qui reluisait de fraîcheur et
avait un grand parfum de campagne.

Par le soleil d'aujourd'hui, avec ce linge blanc et ce bouquet, le
petit restaurant, où je viens d'entrer, a l'air de gaieté honnête
qu'avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison
Vingtras!

Les joies du foyer, mais les voilà! Je n'ai pas besoin de ma
famille pour les savourer; madame Petray peut me servir un bon
dîner sans m'avoir donné le jour; le père Petray a l'air plus
aimable que mon père: il a une toque aussi et un uniforme, mais
c'est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son costume
de cuisinier.


«Garçon, l'addition!

--Vingt-quatre sous!»

J'ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artichaut
barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants ne dînent pas
mieux, voyons!

Quelle demi-heure exquise je viens de passer!

Je m'essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le mur,
un pied sur une chaise; je fais claquer entre mes dents de marbre
le bout de mon cure-dent.


L'égoïsme m'empoigne!

Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette
sensation du premier repas fait sans autre convive que ma liberté?

Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.

Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues! Oui,
sortons!


«Garçon, _payez-vous!»_

_Payez-vous:_ avec de l'argent qui n'est ni à la famille, ni à
la communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l'hôtel Lisbonne,
avec cette belle pièce de cinq francs qui a de grosses soeurs
blanches et de petites soeurs jaunes.

Il y a encore des_ roues de derrière_ par ici et dans cet autre
coin quelques louis. Je suis sûr qu'ils y sont, car je tâte à
chaque instant la place où dort ma fortune.

«Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous!»

J'en ai une petite larme d'orgueil au bout des cils.

Un salut à madame Petray; un dernier coup d'oeil--jeté par pose
--sur le journal, de l'air d'un homme qui regarde le cours de la
rente; un signe de tête au garçon; et je m'esquive de peur
d'incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.


Tous les bonheurs!

J'achète un trois sous: blond, bien roulé, et qui donne une fumée
bleue...

«La bouquetière! Vite un bouquet!»

Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d'officier; mon
habit me va bien, on dirait.

Je vois dans une glace un garçon brun, large d'épaules, mince de
taille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tête, ce
teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé
qui s'appelle Vingtras[11].

Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier.

Il me semble que j'essaie un tremplin: j'ai de l'élasticité plein
les muscles, et je bondirais comme une panthère.

Je donne à tous les aveugles; la monnaie qu'on m'a rendue chez
Mme Petray y passe.

Je préférerais un autre genre d'infirmes, soit des sourds ou des
amputés qui pourraient voir au moins la mine que j'ai quand je
suis habillé à ma manière, et que je marche sans peur de faire
craquer ma culotte.

Les Tuileries! Ah! voilà le SANGLIER!--C'est là qu'on faisait
les parties de barres, au temps du collège.

Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires faites
par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, avec son nez rouge,
ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de sacristain, me
revient à la mémoire et va me gâter ma journée!...

J'aime mieux passer de côté où le pion défendait d'aller et où
étaient les femmes.

Oh! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces mains
gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que laisse voir le
corsage échancré!... Il n'y a ni ces hanches, ni ces remous en
province... Au quartier Latin non plus!

Et dire que je ne suis jamais venu m'asseoir sur un de ces bancs
pendant tout le temps que j'ai habité autour du Panthéon! Je
regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans; les
promeneuses d'ici en ont trente. Je préfère leurs trente ans, et
leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dorée.

Elles s'en vont une à une. Il y en a qui s'attardent un moment
avec des hommes à tête de capitaines, après avoir dit à leur
enfant:--«Va, va, fais aller ton cerceau.»

Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles: «_Faites à
celui_ qui sera le plus tôt à la grille!»--et, tandis que les
gamins courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.

Tout ce monde a l'air heureux et amoureux! Oh! je reviendrai et je
tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une de ces robes de
soie ou d'indienne...


J'ai dîné au café!

Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comme des
boucles de cheveux blonds autour d'une tête brune.

Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui rient
plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage aux
filles du quartier Latin, mais, dans cet éclat de lumières dorées,
dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de vaisselle
d'argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point trop
vilain effet.

Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du sucre
sur les fraises.


Mon dîner m'a coûté trente-cinq sous--sans vin. Je n'ai pas bu
de vin ce matin non plus; je veux prendre l'habitude de n'en pas
boire. J'aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et
m'étendre sur une chaise verte près du _Philipoemen__[12]_.

Je n'ai pas besoin--comme jadis, quand je cherchais Torchonette
--de me donner du courage.

Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là... J'ai de quoi me
payer une bouteille aujourd'hui.--Mais pourquoi?

J'ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air, à voir
ces femmes, à lécher les fourchettes d'argent!... Cela vaut mieux
que dix _canons de la bouteille._

Je vois passer tout Paris! Il ne me fait plus peur comme jadis!

Peur?...

J'ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C'est sur ce banc, en
face, devant le passage des Panoramas, que je montai et criai, le
3 décembre: «Mort à Napoléon!»

Encore ce souvenir!--Faiblesse!... Regret d'enfant!...

«Garçon! le _Journal pour rire!..._»

Où irai-je finir ma journée?

On donne _Paillasse_ à l'_Ambigu_. Va pour _Paillasse!_

Sacrebleu, c'est beau, la scène où Paillasse dit, en
s'évanouissant: j'ai faim!--C'est beau, l'acte de la maison
vide, la femme partie, les enfants qu'il faut faire souper, le
coup de couteau dans le coeur, le coup de couteau dans le gros
pain!

En sortant, je suis allé m'asseoir à l'_Estaminet des
Mousquetaires_, plein d'hommes de lettres, plein de comédiens,
plein de femmes encore!

J'emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de sensations
douces et fortes.

Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur mon cou? Est-ce
l'émotion de ces heures si saines?

Je ne sais!--mais j'ai un frisson qui me va jusqu'au coeur:
frisson de froid ou frisson d'orgueil.

Le ciel est clair et dur comme une plaque d'acier...

Quelques jupons éclairent de blanc les trottoirs; on voit à cent
pas devant soi... mon ombre s'allonge aux rayons de la lune et
emplit toute la chaussée...

Il s'agit de me faire une place aussi large au soleil!



17
Les camarades

J'arrive chez Petray.

Personne encore. Le garçon me demande si je veux un journal, en
attendant.

Je prends le journal, comme s'il devait y être question de moi, de
mon bonheur d'hier, d'un monsieur qu'on a vu se promener, cigare
aux dents, fleur à la boutonnière, poitrine en avant: qui est allé
aux Tuileries, puis au spectacle le soir, un De Marsay chevelu,
trapu, et qui va compter dans Paris.

Parole d'honneur, je cherche entre les lignes s'il n'y a pas trace
de ma promenade si inondée de soleil, de joie intime,
d'insouciance robuste et de confiance en moi!

C'est Legrand qui paraît le premier, mais Legrand méconnaissable.
--L'air d'un homme épié par le Conseil des Dix, regardant de
droite et de gauche comme s'il avait peur de la _Bouche de fer_,
vêtu d'un paletot sombre et coiffé d'un chapeau triste.

Il me reconnaît, comme dans une conspiration, avec des gestes de
conjuré. Je lui serre la main et lui lâche mon impression sur sa
mine et son costume.

«Je t'aime encore mieux dans les rôles de cape et d'épée, tu sais!
Tu ressembles à un ermite, tu as l'air d'un capucin de baromètre.

--Rôles de cape et d'épée! fait-il avec un sourire de Tour de
Nesle: _cinq manants contre un gentilhomme_--ce temps-là est
passé--c'est maintenant dix sergents de ville contre un
républicain, un officier de paix par rue, un mouchard par maison!
On voit bien que tu arrives de Nantes! _Vingtrassello_, il n'y a
plus qu'à se cacher dans un coin et à rêvasser comme un toqué ou à
faire de l'alchimie sociale comme un sorcier... J'ai le costume de
la pièce!»


Il a dit juste, le _théâtral!_

Le souvenir de la défaite m'est revenu deux ou trois fois hier,
pendant que je me promenais,--mais j'ai chassé ce souvenir, je
lui ai crié: «Ôte-toi de mon soleil!»

N'ai-je pas dit une bêtise? Ne viendra-t-il pas toujours, ce
souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin? Il
enténèbre déjà ce restaurant!

Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlons tout
bas!...

Je n'y pensais plus, je n'en savais rien. Je suis parti le
    
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