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sentant la déroute.
Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes,
publiquement. On s'est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe rouge
au bout d'une canne--point comme il fallait pour vaincre.
Alexandrine avait raison.
Les_ redingotes_ ont pris le fusil; les blouses, non!
Un mot, un mot sinistre m'a été dit par un ouvrier à qui je
montrais une barricade que nous avions ébauchée.
«Venez avec nous!» lui criais-je.
Il m'a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé
cependant:
«Jeune bourgeois! Est-ce votre père ou votre oncle qui nous a
fusillés et déportés en Juin?»
Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant
emmener prisonnière l'assemblée des déporteurs et des fusillards.
Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu--les ouvriers
n'ont pas bougé.
Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n'est pas une
bataille!...
Le frère de l'adjoint se promène toujours et dit:
«_Allons fatiguer la troupe._»
4 décembre, au soir.
Nous n'avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir,
je n'ai plus de voix dans la gorge; à peine s'il peut sortir de ma
poitrine des sons brisés, tant j'ai crié: «Vive la République! à
bas le dictateur!» tant j'ai dépensé de rage et de désespoir,
depuis que Rock a frappé à ma porte...
Il est je ne sais quelle heure. J'ai regagné l'hôtel j'ignore
comment--en m'attachant aux murs, en traînant les pieds, en
soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s'il y était entré
du plomb, et je suis tombé sur mon lit.
Je n'ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas; je râle...
Le sommeil me prend, mais il me semble qu'une main m'enfonce la
bouche dans l'oreiller; je me réveille suffoquant et demandant
grâce, j'ouvre ma fenêtre.
J'entends un roulement de coups de fusil!
On se bat donc encore? On m'avait dit que c'était fini, que tous
ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou morts.
C'est sans doute des prisonniers qu'on achève; on dit qu'on tue à
la Préfecture...
Si la lutte avait recommencé!
Je dois y être!... Ma place n'est pas dans ce lit d'hôtel. Je vais
essayer de repartir, d'aller voir...
Mais le sommeil m'accable, mais mes jambes refusent le service,
mais j'ai le bras droit qui est lourd comme si j'avais un boulet
au bout.
Encore des coups de fusil!
Oh! je descendrai tout de même!
Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois personnes
qui jouent aux cartes.
Il y en a un qui dit: «_Quatre-vingts de rois!»_ et l'autre qui
répond: «Dis plutôt _quatre-vingts d'empereurs!»_
Et je croyais qu'on se battrait, que les jeunes gens se feraient
hacher jusqu'au dernier!--_Cinq cents de bésigue, quatre-vingts
d'empereurs..._
J'ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire!... Je
descends jusqu'au pont. Des factionnaires montent la garde.
«Où allez-vous?»
Si j'avais du courage, si j'étais un homme, je leur dirais où je
vais... où je crois de mon devoir d'aller. Je crierais: _À bas
Napoléon!_
Je regretterai plus d'une fois peut-être dans l'avenir, de ne pas
avoir poussé ce cri et laissé là ma vie...
J'ai balbutié, tourné à gauche...
La Seine coule muette et sombre. On dit qu'on y a jeté un blessé
vivant et qu'il a pu regagner l'autre rive en laissant derrière
lui un sillon d'eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant
dans un coin. N'y a-t-il pas quelque part une flaque rouge?
Je n'entends plus la fusillade, mais les factionnaires
reparaissent, victorieux et insolents.
C'est fini... fini... Il ne s'élèvera plus un cri de révolte vers
le ciel!
Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chancelant
comme un boeuf qui tombe et s'abat sous le maillet, dans le sang
fumant de l'abattoir!
13
Après la défaite
8 décembre.
Il y a trois jours que c'est fini...
Il me semble que j'ai vieilli de vingt ans!...
La terreur règne à Paris.
Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi
écrasés de douleur et de honte. On se revoit--mais en osant à
peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis
une mauvaise action en nous laissant vaincre.
Qu'allons-nous devenir?
Moi, je vais partir. Mon père m'a écrit qu'il fallait revenir--
revenir sur-le-champ!
On prétend à Nantes que j'étais parmi les insurgés et que j'ai été
blessé à une barricade.--Il est destitué si je n'arrive pas pour
démentir ce bruit par ma présence.
Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant
je sois malade.
Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s'est
glacé. Je n'ai pas une plaie glorieuse, j'ai un rhumatisme bête
qui me supplicie l'épaule gauche.
N'importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend
bien malheureux.
Je dois à l'hôtel; c'est grâce à Alexandrine que j'ai eu crédit.
Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de
professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus
de cent francs. Voilà tout.
Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par
mois--le café au lait le matin; le boeuf, le soir.
J'écris la situation à Nantes, en suppliant qu'on m'envoie de quoi
m'acquitter avant que je parte. J'aurais honte de rester le
débiteur du père après avoir été l'amoureux de la fille.
On me répond qu'on _verra_ quand je serai revenu.
J'ai pleuré de tristesse et de colère; j'oublie la bataille perdue
pour ne voir que ma situation pénible et fausse.
J'écris et supplie encore.
On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès
que j'aurai remis le pied au foyer paternel.
Il faut s'humilier--demander à Alexandrine d'intercéder auprès
de son père et de faire accepter la convention.
«Ce n'est rien, dit-elle, et elle me console et m'engage à partir
vite pour revenir plus tôt--vous me retrouverez comme autrefois,
ajoute-t-elle doucement.»
Je l'ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent
francs!
Enfin, c'est fait.
Elle m'a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et
j'avais comme de la boue dans le coeur.
J'ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces
wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras; il est
comme mort quand j'arrive.
«Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir été blessé comme on
le dit, me crie mon père d'un air furieux. Tu peux bien le lever
un peu, voyons!
--Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets;
seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en débarrasse
pour me donner du courage! Envoie dès ce soir à Paris l'argent de
l'hôtel.»
Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai
revenu; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.
Mon père n'est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots,
le matin où après que je m'étais battu pour lui j'allais être
arrêté, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit
jours avant.
Mais, la frayeur de perdre sa place,--que serait-il devenu?--
la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle--il
se vantait de les mater tous--la fièvre d'ignominie qui était
alors dans l'air! et aussi--je l'ai su depuis--une aventure de
femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux;
tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son
métier, l'âme malade et appauvrie.
Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie
d'enfant avait été douloureuse près d'elle, ma mère avait ménagé
mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si
loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de
fusil sur l'armée!
Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait
criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient
raison à son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans
les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps
vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi! Pauvre
femme!
Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.
«Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.
--Je suis mieux.
--Laisse-moi faire, mon enfant. C'est pour qu'il voie bien que ce
n'est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville.»
Le docteur arrive, me demande ci, ça...--Je ne vais pas lui
conter ce que j'ai dans le coeur. À lui de voir ce que j'ai à
l'épaule.
Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et
s'en va.
Ma mère de faire l'ordonnance et de me veiller comme un agonisant.
«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ma maladie, la belle
affaire! un rhumatisme, et après! C'est de ma dette de Paris qu'il
faut parler--dette sacrée!
--Pourquoi sacrée?» fait ma mère.
Pourquoi?--Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que,
Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés!... ils seraient
capables d'avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon
père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je
me dresse devant lui et je lui jette--le bras pendant, la tête
haute--ces mots d'indignation.
«Tu m'as menti alors, en m'écrivant!»
J'ai répété le mot sous son poing levé! Il ne l'a pas laissé
retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles:
«Tu sais que tu n'as pas vingt et un ans et que j'ai le droit de
te faire arrêter.»
Encore cette menace!...
Me faire arrêter, ce n'est pas ce qui guérirait mon bras...
Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en
prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir
sur mes folies barricadières de Paris.
L'exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus
crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié
publiquement: «À bas le dictateur!» dans une ville de province, au
Mans, je crois.
Qu'a fait le père? Il a dit qu'il fallait pour cela que son fils
eût perdu la tête, et il l'a fait empoigner et diriger sur
l'hospice où l'on met les fous.
Au bout de deux mois on l'a délivré, mais sa soeur a été tellement
émue d'entendre dire que son frère était fou qu'elle est tombée
malade et va, dit-on, en mourir.
La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires
nouveaux et des bonapartistes terrorisants! Ils promènent la faux
dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur
républicaine.
Au dernier moment mon père a hésité cependant... mais mon bras est
déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu'on n'a pas
encore payé ma dette de Paris.
J'en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que
je n'ai plus d'honneur.
Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu'il va payer; mais il
accompagne cette nouvelle d'observations amères, sanglantes, qui
font de nous deux ennemis, et la vie va s'écouler sournoise et
horrible dans la maison Vingtras. C'est comme avant mon premier
départ pour Paris.
Je demande à m'éloigner... je vivrai au loin comme je pourrai...
Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être
ouvrier?
«Toujours _démoc-soc_, n'est-ce pas? Va-t'en dire au proviseur que
tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille! Arrive en
blouse au collège, devant ma classe! C'est ce que tu veux, peut-être!»
Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que
j'abatte un _devoir_ grec ou latin, tous les jours.
Voilà à quoi j'occupe mon temps, moi, l'échappé de barricades.
Est-ce pour me châtier? Est-ce une farce de bourreau?
Quand j'ai latinassé, je suis libre--libre de regarder le quai.
Quai Richebourg.
Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste!
Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il
étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de
l'huile les bateaux de mariniers, d'où sort, par un tuyau, la
fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps
sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures
par-dessus bord.
C'est plein d'épluchures, ce canal sans courant!
C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout.
Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban
jaunâtre du quai.
En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes
rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup
de marteau qu'on entend à une demi-lieue dans l'air, lugubre comme
un coup de cloche d'église.
À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.
À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à
cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les
cheminées des _vapeurs de transport_, rangées comme des tuyaux de
poêle contre un mur; et les mâts avec les voiles ressemblent à des
perches où l'on a accroché des chemises--espèce de hangar
abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine,
ce morceau de la Loire!
Le ciel, là-dessus, est pâle et pur: pureté et pâleur qui
m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne
puis corriger ni atteindre... C'est affreux, ce clair du ciel!
tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine...
Oh! ce silence!--troublé seulement par le bruit d'une
conversation entre les mariniers! ou le _ho, ho! _lent de ceux qui
tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un
bateau...
Pourquoi le train qui me ramenait n'a-t-il pas sauté! Pourquoi
n'ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous
la locomotive, au lieu de m'installer dans le wagon comme un
condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à
travers champs, à l'endroit de l'exécution! Il y en a qui vont
ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau!
Mais, quand ils arrivent, ils n'en ont plus que pour un moment,
ils sont près de la délivrance; moi, je suis arrivé et je ne sais
pas quand mon agonie finira!
J'avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait
descendre de wagon que pour s'embarquer sur un paquebot; il allait
dans le pays des aventures et du soleil, où l'on se poignarde dans
les tavernes, où l'on se tue à coups de pistolet dans les rues.
Il fallait lui dire:
«Emmenez-moi! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées--
payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui
servira à m'acquitter! Je ne serai pas _chien_, j'ai du sang de
reste à vomir.»
Pourquoi ne le lui ai-je pas dit?
C'est affreux! il me semble que mon coeur s'en va et je pousse
comme des aboiements de douleur.
Donc, par-devant, c'est le quai vide, la rivière lente, le canal
sale; à gauche, la prairie pleine de mélancolie...
Par-derrière s'étend la rue mal pavée, bordée de maisons de
pauvres, pleine--comme toutes les rues misérables--d'enfants
déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent!
Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans
souliers et tête nue demander de l'ouvrage et du pain...
Il y a un estropié qui criait l'autre jour sous une fenêtre: «Ma
femme a faim, ma femme a faim!»
Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d'une
bête dans un pré ou le cri d'un geai dans un arbre!
14
Désespoir
Mon passé se colle à moi comme l'emplâtre d'une plaie. Je tourne
et retourne dans le cercle bête où s'est écoulée une partie de ma
jeunesse.
Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son
silence monacal.
Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me
rappeler les années affreuses, où, quatre fois par jour, je
montais ou descendais ce chemin, pavé de pierres pointues qui
avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un
flot vaseux qui entraînait des pourritures.
En été, il y faisait bon, quelquefois; mais mon père me disait:
«Repasse ta leçon», et je n'avais pas même la joie de renifler
l'air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour,
troués par le soleil et fourmillant d'oiseaux.
Au coude, à l'endroit où la ruelle tournait, se trouvait une
maison garnie de fleurs aux croisées et qui montrait, à dix
heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien
vivante.
Mais il était défendu de s'arrêter pour voir, parce que, paraît-il,
cette maison était le nid d'un ménage immoral, où l'homme et
la femme se couraient après pour s'embrasser. J'avais risqué un
oeil deux ou trois fois; ma mère m'avait surpris et retiré
brusquement en arrière comme si j'allais tomber dans un trou.
Une vieille dame qu'elle connaissait et qui demeurait en face
avait été chargée de l'avertir.
«Si Jacques regarde, vous me le direz.»
Et cette femme, à l'heure du collège, m'espionnait, le nez aplati
contre la vitre, la bouche méchante, l'air ignoble--bien plus
ignoble que les deux amoureux qui s'embrassaient en face.
Elle y est encore, cette moucharde!--elle a des mèches grises
maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin; elle me
dévisage d'un regard vitreux, et il me semble qu'elle me vieillit
en arrêtant sa prunelle ronde sur moi!
À travers la grille du collège j'aperçois la cour des classes...
C'est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu'à ma
rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon
cahier? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester
deux heures--deux heures le matin, deux heures le soir!
On me punissait si je parlais, on me punissait si j'avais fait un
_gallicisme_ dans un thème, on me punissait si je ne pouvais pas
réciter par coeur dix vers d'Eschyle, un morceau de Cicéron ou une
tranche de quelque autre mort; on me punissait pour tout.
La rage me dévore à voir la place où j'ai si bêtement souffert.
En face, est la cage où j'ai passé ma dernière année. J'ai bien
envie de me précipiter là-dedans et de crier au professeur:
«Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton! Ça
vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, normalien idiot!»
Je me rappelle surtout les samedis d'alors!
Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant général
venaient proclamer les places, écouter les notes.
Est-ce qu'ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la
tête en signe de louange, quand j'étais premier encore une fois!
Niais, niais, niais! Blagueurs plutôt, je le sais maintenant. Vous
n'ignoriez pas que c'était comme un cautère sur une tête de bois,
cette latinasserie qu'on m'appliquait sur le crâne!
Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans ces
classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses
de cuistres, je préférerais, dans cette cour qui ressemble à un
cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en
fureur, même commettre un crime qui me mènerait au bagne! oh! ma
foi, oui!
Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrités et
jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s'écroulent. Les
professeurs demeurent volontiers dans ces endroits à mine de vieux
fromage. Le maître de mathématiques pour les petites classes
restait dans un de ces coins gâtés. Un homme affreux, boiteux,
velu, qui était sale comme un peigne et dont la narine enflammée
par le tabac était toujours rouge comme un naseau de cheval! Mon
père lui avait prêté quelque argent, qu'il ne rendait pas. Pour se
rembourser, on m'envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j'ai
passées là. Il m'apprenait la théorie de l'arithmétique, ce velu!
La théorie, qu'est-ce que c'est que ça! Est-ce que je ne suis pas
trop jeune? Je n'ai que quatorze ans! Je voudrais savoir comment
on fait, voilà tout! Je n'ai pas besoin de savoir pourquoi c'est
comme ça? Je ne comprendrais jamais, ma tête pète à suivre ce que
vous dites. Je ne voudrais pas que ma tête pétât...
Ma mère était bien contente que je m'ennuie à mourir. Si ça avait
été un amusement, il n'y en aurait pas eu pour vingt sous.
«Tu t'es bien ennuyé la dernière fois?
--Oh oui!
Elle avait l'air enchantée--Allons! ce gueux-là ne nous volera
pas tout! Il embête Jacques énormément.»
Je la sais par coeur votre théorie à la fin! Êtes-vous content! Je
la sais mot à mot comme dans l'armée, mais je ne sais pas faire
l'opération. Quand il y a des zéros dans la multiplication, je
suis déjà bien embarrassé. Mais pour une division, il n'y a pas
mèche, mon bonhomme!
«Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis», a crié ma
mère.
Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.
Allons plus loin!
Voici un endroit que je hais bien!
On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens
de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour
montrer mes livres.
J'avais l'air de vendre des tablettes de chocolat.
Une femme charmante, en robe gris d'argent--je la vois encore--
n'avait pu cacher un sourire; il lui était échappé un mot de
bonté:
«Pauvre garçon!»
En ai-je gardé un souvenir de ces distributions!
Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c'était utile à
mon père.
Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je retrouve une
douleur comique. Il me semble que j'ai un _palmarès _accroché dans
le dos, et que ma mère me suit avec de la musique! Je marche,
malgré moi, comme un petit éléphant que promène une troupe de
cirque.
Je me croise à chaque instant avec d'anciens _cancres_ qui ne s'en
portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir
qu'ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans
l'industrie, quelques-uns ont voyagé; ils ont la mine dégagée et
ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l'espoir du
collège.
«Eh bien, que deviens-tu? Vas-tu un de ces jours faire parler de
toi?
--Dis donc, est-ce vrai que tu_ t'en es mêlé _et que tu as failli
être tué en décembre?»
Il est interrompu par le rire et le coup de coude d'un autre qui
dit:
«Allons donc, c'est pas Vingtras qui irait où l'on joue sa peau!»
_Que fais-tu? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi?_
Que répondre?
Un matin, je disparaîtrai pour n'avoir à rougir devant personne de
n'être rien, de ne rien gagner; sans aucun espoir d'être quelqu'un
ni de jamais gagner quelque chose.
Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie de
malheureux.
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