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eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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«Tu vas casser ta pipe!... Il faudrait peut-être aussi quelque

chose _ici_.--Je tape sur mon gousset.

--Bourgeois, va!»

On m'accuse de semer la division.--J'ai voué un culte aux
intérêts matériels.

Je suis un adorateur du veau d'or!

Je me défends comme je peux.

«Je ne parle pas pour moi; ma plume, on le sait, est au service de
la Révolution; mais l'imprimeur! est-ce qu'on trouvera un
imprimeur?»

J'emprunte une comparaison à Shakespeare pour _imager_ mon idée:

«L'imprimeur de nos jours! savez-vous comment il s'appelle? Il
s'appelle _Shylock_. Shylock, l'intéressé, l'avare, le juif, le
rogneur de chair!

--Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le tabouret;
il s'appelle «Va de l'avant!» Oui, oui! _Va de l'avant_, ou encore
_Fais ce que dois_. Il s'appelle Le Courage, il s'appelle La Foi.»

Je redescends de ma chaise au milieu de l'émotion générale, après
m'être couvert d'impopularité.

Je suis mis à l'index pour toute la soirée, et quand on verse le
café, je n'en ai qu'une toute petite goutte!

Je demande s'il n'en reste pas.

«Non», dit Renoul qui verse.

Un _non_ sec, qui m'attriste venant d'un compagnon d'armes, et
puis j'avais bien envie de café ce soir-là!

J'en ai trop envie! Tant pis! Je fais amende honorable.

«Eh bien, oui, j'ai eu tort! L'imprimeur s'appelle _Fessequedoit_
ou _Vadelavant! _J'ai eu tort... il faut d'abord agir, et ne pas
jeter des bâtons dans les roues du char qui porte la Révolution.»

On revient à moi, on me serre la main.

«Donne ta tasse! Il en reste encore un peu au fond de la
bouilloire.»

On a retrouvé du café sur ma déclaration, mon aveu m'a raccommodé.

Je regagnai toute leur estime et j'eus à peu près--pas tout à
fait--la valeur d'une demi-tasse.

Donc, il n'est plus question de l'imprimeur; ce n'est pas moi qui
en parlerai! Il n'est question ni de l'imprimeur, ni du papier, ni
du cautionnement. Il est décidé qu'on fera un journal, qu'on _aura
un organe, _voilà tout.

La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle qui
rentre dans nos tempéraments, qui est le mieux dans nos cordes.

«Moi, dit une voix qui a l'air de sortir de dessous terre, je
ferai la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.»

On cherche, on regarde.

C'est Championnet qui a parlé.


Championnet, _penseur! _--Avant la scène de la manifestation il
n'était guère connu de nous que parce qu'il tournait ses souliers
en marchant, mais il les tournait, c'est effrayant! Il les tourne
encore. Une paire de bottines neuves lui fait trois jours; les
bottines de ce jeune homme ont toujours l'air de vouloir s'en
aller de droite, de gauche, comme si elles étaient dégoûtées de
ses pieds...

Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

Comment l'entend-il? A-t-il une vue d'ensemble sur le déluge, sur
les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur Louis-Philippe?

«Citoyens, fait Renoul qui préside, personne ne dit rien?
Matoussaint, tu n'as pas d'observation à faire?... Vingtras?...
Rock[9]?... On ne demande pas la parole?»

Non, on se tortille sur ces chaises seulement; on a l'air de
chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir atteindre son
diable de tabac qu'on a dans le creux de la main... On se tortille
beaucoup; il y a de petites toux et un grand silence, troué de
rires qui pétillent...

Championnet a perdu la tête; il fait comme beaucoup de gens
embarrassés qui regardent le bout de leurs souliers. Il ne peut
pas voir le bout des siens, c'est impossible! il attraperait un
torticolis. Il a justement _tourné_ énormément, ces jours-ci.

«Citoyen Championnet, reprend Renoul d'un air doctoral, c'est bien
la philosophie de l'histoire que vous avez voulu dire, ce n'est
pas l'histoire de la philosophie?

--Non, non, c'est bien la philosophie de l'histoire, c'est assez
clair!

--Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comité de rédaction
(murmures flatteurs dans l'assemblée) comment vous prendrez la
chose! Montez sur ce tabouret.»

On a justement ciré le plancher. Championnet a l'air de patiner.

«Ôtez vos souliers!

--Oui, oui.

--Vous savez bien qu'il a été voté que non! On ne peut pas aller
contre un vote.»

Championnet se dirige de nouveau vers le tabouret. C'est difficile
avec ses chaussures tournées!

«Qu'il parle assis!

--Non, non. À genoux!

--Assis, assis!»

Mais il n'y a plus de chaises--on a caché sa chaise.

Championnet fut simple et grand.

Il s'accroupit à l'orientale et commença à nous expliquer, les
jambes croisées, ce qu'il appelait la philosophie de l'histoire.

Il fut long, très long. Nous écoutâmes avec beaucoup de soin, mais
personne n'y comprit goutte--et encore aujourd'hui, je ne suis
pas bien sûr, pour mon compte, de savoir exactement ce que c'est
que la philosophie de l'histoire. Je me la représente toujours
sous la forme d'un homme assis en tailleur avec des bottines
tournées.



10
Mes colères

«Et toi, Vingtras, que feras-tu?

--Je ferai les _Tombes révolutionnaires_.»

L'idée m'est venue de visiter les cimetières où sont enterrés ceux
qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure
souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de
poètes.

J'ai rôdé autour des grilles, j'ai dérangé des veuves qui
apportaient des bouquets.

Je ferai l'histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées
au couteau sur la pierre--en essayant de jeter un éclair dans le
noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge
l'herbe terne: je mettrai des phrases rouges aussi.

«Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là!...»

Je blague toujours--mais quand nous sommes entre nous, il ne
servirait à rien d'avoir l'air de croque-morts. Il faut être grave
quand on parle au peuple.

On ne fait pas le journal, bien entendu.

On aurait un imprimeur qu'on ne le ferait pas davantage. Tout le
monde veut écrire le _Premier Paris, _avoir les plus grosses
lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n'y
aurait que des grosses lettres et des titres énormes. Pas de place
pour les articles!

Puis on se battrait deux jours après.

Je serais accusé sûrement de _baver _sur les tombeaux; car il y a
des morts que je jugerais à _l'égyptienne_ et dont je
souffletterais le crâne.

Quelques phrases de Matoussaint m'ont fait personnellement bondir;
je n'oublie pas que c'est lui qui a dit, à propos de Renoul
caressé par Béranger: «_Bercé sur les genoux de cette tête
vénérée_.»

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long?--
Des vers, oui,--un article, je ne crois pas!

J'ai bien vu, quand j'ai commencé mes _Tombes révolutionnaires_.--
Je répétais toujours la même chose, et toujours en appelant les
morts: «_Sortez, venez, rentrez, entendez-vous! Ô toi, ô vous!»_
Et j'avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours
de 93...

Sparte, Rome, Athènes... J'en plaisantais au collège et je
trouvais que c'était inutile, bête, les républiques anciennes,
grecques, romaines!... Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les
sages, et tous les consuls!... Je vois à quoi cela sert
maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains
sans connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu'il y a une seule
page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas
question d'Hannibal, de Fabricius, d'Aristogiton, de Coriolan, de
Cléon, des Grecs? On ne peut pas s'en passer. Ce serait une
impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire
qu'ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.

Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur
démission sont des _Cincinnatus._ Ceux qui n'ont pas de femme de
ménage et fendent leur bois, des_ Philopoemens_.

Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour
écrire. J'ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que
j'avais brouillonnées la veille au courant de la plume.

Je disais que j'avais remarqué la fille du concierge du cimetière
penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole blanche,
que j'avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite robe
courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman _dormait_. Failli
pleurer, oui--alors que j'étais devant la tombe d'un martyr qui
réclamait, au nom de la tradition, toute l'eau de mes yeux.

J'avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès de
son père en deuil.

J'avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.

Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais
pas!

Il vaut mieux qu'on n'ait pas fait le journal. Je n'aurais pas pu
m'en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n'ai pas vu. Ah! je
ne suis pas fort, vraiment!


Je ne m'en suis ouvert à personne.--J'emporterai ce secret avec
moi dans la tombe.--Mais, je le sens bien, je n'ai rien dans la
tête, rien que MES idées! voilà tout! et je suis un fainéant qui
n'aime pas aller chercher les idées des autres. Je n'ai pas le
courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive à
mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose
qui m'inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon
pouce me fait mal tout de suite.

Rien que MES idées À MOI, c'est terrible! Des idées comme en
auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garçon
de café!--Je ne vois pas au-delà de mes yeux, pas au-delà, ma
foi non! Je n'entends qu'avec MES oreilles--des oreilles qu'on a
tant tirées!

J'ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les cimetières
pendant que j'y suis, plutôt que de parler de ceux qui _reposent
sous terre._

_Requiescant in pace!_

Le Béret rouge et les autres croient que je suis intelligent--il
paraît qu'ils le croient... Ils n'ont pas vu mes brouillons! Ils
ne se doutent pas du chien, de la poupée, de la fille du
cimetière!


Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs étaient
simples à leurs heures, les conventionnels aussi.


Nous jouons à colin-maillard.


On laisserait passer la Chambre des représentants sous les
fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu'on est en plein
jeu.


Il n'y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu'il s'amuse.
Il prétend qu'il joue parce que colin-maillard apprend à se
cacher, à dépister les mouchards, à tromper l'ennemi.

--C'est un bon exercice pour les conspirateurs, l'apprentissage
des Sociétés secrètes.

Quand il a le bandeau--quand c'est lui qui _l'est_--il se
figure être le Comité de Salut public qui cherche les _ci-devant_
dans l'ombre; quand on le poursuit, il croit échapper comme les
Girondins; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou
bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrêta
Robespierre.

Il rigole autant que les autres, quoi qu'il en dise, quand il se
cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.

Il y en a un qui _l'est_ bien souvent; c'est Championnet, à cause
de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n'y a pas une
heure qu'il joue, que ses talons sont tournés, et l'on n'a qu'à
tâter ses chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens
toujours la poudre de riz; j'ai toujours un peu embrassé
Alexandrine.

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq; nous
voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous
nous amusons comme une école de gamins. Robespierre, s'il
apparaissait _soudain_--ainsi qu'on le voit dans les bons
articles--Robespierre trouverait que nous n'avons rien des
Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.


Nous passons nos soirées à cela; quelquefois nous allons au café--
rarement, bien rarement.

Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès
d'Alexandrine; Championnet pioche dans son coin la philosophie de
l'histoire.

Il n'y a que Rock et Matoussaint qui, n'ayant ni Alexandrines, ni
robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l'histoire,
aiment à jouer aux cartes en prenant leur gloria.

Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où vont des
étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.

C'est prodigieux! Cela me paraît presque contre nature! Avoir des
enfants dans le Quartier Latin! L'odeur de lait et de couches m'en
éloigne comme d'une crèche. Je n'y suis entré qu'une ou deux fois
pour prendre Rock, et j'ai failli chaque fois m'asseoir sur un
moutard qu'on avait mis une seconde sur une chaise, pour pouvoir
_marquer dix de blanches._

On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un grand
estaminet qui, tous les soirs, s'emplit d'une foule bruyante et
républicaine.

C'est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel,
contre la fontaine. On l'appelle le café du _Vote universel._

Il y va des célébrités.

Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démocratie
autorisée, où les têtes sont déjà mûres; où il y a des gens qu'on
dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry, prisonniers à
Doullens, insurgés de Juin; qui ont le prestige de
l'enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.

Ont-ils tous cette auréole? On ne peut pas bien voir les auréoles
dans cette fumée.

Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce
qui me frappe le plus, c'est l'air _bon enfant_ de ceux qui ont un
nom, dont on dit: «Un tel, c'est lui qui en février tirait sur les
municipaux, au Château-d'Eau.--Cet autre, là-bas, a fait six
mois de ponton après Juin.»


Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est
fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là qui
crient le moins et qui rient le plus.


Un jour Rock m'a tiré la manche.

«Tu vois bien ce grand?

--Là à gauche?

--Oui, ne fais pas semblant de le regarder.

--Qui est-ce?

--Un représentant de la Montagne, X...

--Il ne parle jamais à la Chambre?

--Non, il_ se réserve._»

C'est bien de Rock ce mot-là!

«Il se réserve! pour quand?

--Pour la Convention...»

Rock a l'air convaincu qu'il y aura une Convention; on dirait
qu'il en a reçu la nouvelle ce matin; il aurait dû nous en
prévenir cette après-midi! Il répète en parlant du représentant
X...

«Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à la
Constituante, ... qui attendait son heure.»

Muet? Non! Il se leva une fois pour demander l'abolition de la
peine de mort. Sais-tu ça?


Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et
crie:

«Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just,
tout ça c'est de la blague! Vous êtes les calotins de la
démocratie! Qu'est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou Falloux
qui vous tonsure?... À la vôtre tout de même, les séminaristes
rouges!»


Comme ces mots m'entrent dans le coeur! C'est qu'il m'arrive
souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je
n'ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les
classiques de l'Université, il n'y a pas les classiques de la
Révolution--avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin!

Par moments, j'ai peur de n'être qu'un égoïste, comme le vieil
ouvrier m'appela quand je lui parlai d'être apprenti. Je voudrais
dans les discours des républicains trouver des phrases qui
correspondissent à mes colères.

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent
pas de la loi qui fait du père le bourreau de l'enfant, ils ne
parlent pas de ceux que la misère rend voleurs! J'en ai tant vu
dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et
qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et
les autorités.

Égoïste! Oh! non! Je serais prêt--je le jure bien--à souffrir
et à mourir pour empêcher que d'autres ne souffrent et meurent des
supplices qui m'ont fait mal, que je n'ai plus à craindre, mais
que je voudrais voir crever devant moi...

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de
tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des
traîtres... Je m'en moque, de ça!

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges!

Ils ne m'écoutent pas, me blaguent et m'accusent d'insulter les
saints de la République!

Ce sont des scènes!--Il y en a eu de terribles à propos de
Béranger!


Béranger!

Oui, c'est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de
chambre, on ne me l'ôtera pas de l'idée.

C'est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménage.

Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu'il faisait sauter
sur ses genoux, d'avoir une Lisette comme il en avait une.

Je lui en veux moins pour cela.

Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons notre
salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissent la chambre
de grâce aux jours d'été et tranchent en bleu ou en rose sur notre
rouge sombre.

Nous jouissons de tous les riens qu'une femme éparpille de droite
et de gauche de sa main blanche.

Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l'on nous
fait même un point à notre habit, quand il y a une déchirure.

Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nous promet
d'être ambulancière s'il y a des blessés.

Encore du Béranger!... les _Deux Anges de charité!_

N'importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux
honnêtes, au coeur droit, plein de courage, aurait le langage plus
jeune et plus vivant encore, s'il n'avait pas, à dix-sept ans,
Lisette, la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la
houppelande et les poésies de Béranger!


Béranger!

Mon père avait un portefeuille qui en était plein.

À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait
les _Gueux_:


Les gueux, les gueux
Sont des gens heureux,
Qui s'aiment entre eux,
Vivent les gueux!


«Les gueux sont des gens heureux, qui s'aiment entre eux»--mais
on se cogne et l'on s'assassine entre affamés!

«Les gueux sont des gens heureux!» Mais il ne faut pas dire cela
aux gueux! s'ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils
prendront le bâton, la besace, et non le fusil!


Et puis, et puis--oh! cela m'a paru infâme dès le premier jour!
--ce Béranger, il a chanté Napoléon!

Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le
tombeau du César, il s'est agenouillé devant le chapeau de ce
bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l'oreille
aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la
Vendée: Hoche qu'il fit peut-être empoisonner, comme on dit qu'il
fit poignarder Kléber!...

Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote grise!

Deux redingotes sur lesquelles je crache!

Tiens, imbécile! tiens, lèche-éperons!


Ah, ma foi, je l'ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour qu'il
vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de député le
lendemain de Février.

«Cette sagesse-là, mais c'est de la sagesse de lâche.

--Ne répète pas! a crié Renoul, sautant sur moi.

--Je ne répéterai pas si c'est toi que je blesse, mais si j'ai le
droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce
que tu crois qu'il n'y en a pas d'autres qui voudraient n'être pas
à la Chambre et qui y restent par devoir.--Il ne savait pas
parler, dis-tu! Pas besoin de savoir parler; il aurait toujours pu
en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et
crier après Lamennais «Anathème, anathème aux fusilleurs!». Il
aurait pu au moins aller aux barricades comme l'archevêque. Il
aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent
contre lui pour le détacher de la tribune et crocheter ses
soixante ans déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de
vieillard, pendant qu'on l'entraînait, crier: Armistice,
armistice!»


Béranger a presque creusé un abîme entre nous! Tant pis! Je ne
croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.

Je serai peut-être forcé de ne plus revenir; je perdrai ce coin de
camaraderie et de bonheur; mais je ne puis cacher mon étonnement,
ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par des
révolutionnaires de dix-sept ans.

C'est à faire rire vraiment!

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l'air bon enfant
et patriote, il va en mission chez les simples, dans les
mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les
colères, les empêcher de fermenter et d'éclater en coups de feu!

Et il se moque de nous!

_Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!_

On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a une
minute pour se reposer, mesurer l'espace et bander sa blessure. On
y est bien comme moi chez Alexandrine--quand on est l'amoureux
de la fille d'en bas, et qu'on ne reste jamais en haut, où il fait
trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement
qu'enfoncé sous les draps, l'hiver, et étendu sur le lit, l'été:
où l'on ne travaille pas, parce que l'odeur est horrible, parce
qu'on n'a pas de livres, parce qu'on a des puces!--Blagueur de
bonhomme!

Eh! misérable, si l'on était bien dans un grenier à vingt ans,
pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte!...

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.

«Montre-nous quelqu'un parmi les _avancés, _qui dise, qui ose dire
ce que tu dis!»

En effet les plus écarlates même saluent Béranger!: «Ah! celui-là
par exemple!»--et ils se découvrent.

Les plus indulgents, quand ils m'entendent, sourient et me donnent
des tapes sur l'épaule d'un air qui signifie: «tu ne sais pas ce
que tu dis--allons, mon garçon!...»

«C'est pour se faire remarquer, se singulariser», insinuent en
ricanant les autres!

Éternelle bêtise que j'entends sortir de la bouche des jeunes
comme de la bouche des vieux! Mais _se singulariser_, c'est très
bête! On se brouille avec tout le monde. J'aimerais bien mieux
être de l'avis de la majorité; on a toujours du café, et avec ça
des politesses; les gens disent: «Il est intelligent» parce que
vous êtes de leur avis.

Me faire remarquer, me singulariser! Quand cela m'empêche d'avoir
mon gloria et ma goutte de _consolation!_


Seul, seul de mon opinion!

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, à
tranches fades ou violentes, n'a laissé échapper un mot--comme
un souffle d'écrasé--contre cette popularité qui met son pied
mou, chaussé de pantoufles, sur le coeur du peuple, et qui lui
enfonce du coton tricolore dans les oreilles!

Au secours, donc, les fils de pauvres! ceux dont les pères ont été
fauchés par la Réquisition! Au secours, les descendants des
sans-culottes! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi l'ogre
de Corse! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont les
Lisettes ont faim! Au secours!...

J'en suis pour mon ridicule et ma rage, et l'on est arrivé à
traiter mon indignation de manie.

La compagne de Renoul m'en veut avec fureur! c'est à elle que je
touche en fripant le bonnet de la _Lisette_ du chansonnier.
    
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