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eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il
m'envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à
la face. Mais souvent, bien souvent, il _tisonnait_ trop et
voulait faire trop d'étincelles: cela soulevait un nuage de
cendres.

Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.

À moi, il me semble que ce n'est pas honnête et que c'est
hypocrite de mentir pour rien; de s'aveugler et d'aveugler ainsi
le maître. Ce n'est pas la peine de crier contre les jésuites.

Quelle belle tête tout de même, et quel oeil plein de feu! Cette
face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile
comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur
d'argent, cette voix timbrée, la phrase si moderne, l'air si
vivant!

Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desmoulins; il a
contre les prêtres des gestes qui arrachent le morceau; il
égratigne le ciel de sa main blanche.[6]

Les journaux s'en sont mêlés, on a reproduit des passages de
quelques leçons--passages à mine ridicule. Le professeur a
protesté, il a _rebouté_ les citations, refait le nez de ses
phrases.

Pourquoi?

Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défendre, je
voudrais qu'il me parlât de choses que je n'entrevois point, qu'il
me jetât à la tête des idées que j'emporterais--même pour les
trouver mauvaises, sans en rien dire à personne--mais auxquelles
je penserais en me couchant.


«Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écouter mes
leçons et les dénaturent.»

Tous ceux, dans la salle, qui n'ont pas de barbe, qui ont le teint
un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes un peu longues et
des souliers noués; ceux-là sont fouillés d'un oeil menaçant et
soupçonnés d'être des échappés du séminaire, qui viennent faire le
jeu de l'ennemi. L'orage gronde au-dessus de leurs têtes, il est
question de les aplatir. Ils entendent murmurer autour d'eux:
«_Rat d'église, punaise de sacristie, mange bon Dieu! tête de
cierge, on sait bien où sont les cafards, à bas les calotins!»_


Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné par une
main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.

«Celui-là?...

--Où, où donc?

--Au troisième banc.

--Ce grand?

--Oui... quelqu'un vient de dire qu'il était toujours avec les
prêtres.»

C'est tombé dans l'oreille d'un _pur_, qui s'est levé, a demandé
ce que faisait l'homme là-bas, l'homme à lunettes...

«Il prend des notes.»

Il y en a bien d'autres qui en prennent--et des Micheletiers
enragés--mais le vent est au soupçon.

«À bas le preneur de notes!--Fouillez-le--Sa carte d'étudiant!
sa carte! Qu'il montre sa carte!...»

Il n'a pas de carte, moi, non plus! Sur les deux mille individus
qui sont là, qui donc a sa carte? Personne! Mais tout le monde
demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce qu'on lui
veut, qui croyait d'abord qu'on parlait d'un autre.

À la fin on lui explique. Il se lève et répond.

«Je m'appelle Émile Ollivier, le frère d'Aristide Ollivier, tué en
duel, l'autre jour, à Montpellier, dans un duel républicain.»

Il avait bien l'air d'un jésuite, pourtant!



7
Les écoles
Un matin, une rumeur court le quartier.

«Vous savez la nouvelle? On a interdit le cours Michelet. C'est au
_Moniteur_.»

Nous l'apprenons à l'hôtel Mouton, où se produit tout de suite une
agitation qui se communique aux petits cafés et crémeries
environnantes.

On sait que l'hôtel est républicain, on connaît nos crinières; sur
le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier; nous
avons notre popularité sur une longueur de quinze maisons et de
trois petites rues.

On vient nous trouver.

«Que faire? Que dit Matoussaint?

--Et vous, Vingtras?

--Que faire? mais _protester_, parbleu! Allons, Matoussaint,
mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensuite en bande
au Collège de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se
casser le nez à l'heure du cours.

--À qui enverra-t-on la protestation?

--ON IRA LA PORTER À LA CHAMBRE.»

L'idée m'est venue tout d'un coup. Elle fait sensation. (Oui!
oui!)

Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.

«Aide-moi! dit-il.

--Eh bien! est-ce fait?» demande-t-on au bout d'un moment.

Non.--Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes
en_ ment_ qui font très vilain effet.

Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire d'un
trait quatre lignes, pas plus.

«Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pensée et de
la liberté de parole, contre la suspension du cours du citoyen
Michelet, et chargent les représentants du peuple, auxquels ils
transmettront cette protestation, de la défendre à la tribune.»

«Ajoute: _À la face de la nation._

--Si tu veux.

--Citoyens! la protestation est ainsi conçue!»

Il lit.

«Bien! bien!»

Nouveaux cris de «Vivent les Écoles! À la Chambre! À la Chambre!»

Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires de la
protestation. La première transcrite est offerte aux citoyens
Matoussaint et Vingtras; ils signent sur la même ligne, en tête et
en gros; et tout le monde de se presser pour mettre son nom après
le leur.

Il y eut même une crémerie, sur laquelle on ne comptait pas, qui
vint et demanda à avoir des feuilles: crémerie d'opinions pâles,
où l'on en était encore à l'_adjonction des capacités! _Comment
osait-elle se lancer dans le mouvement? Il fallait qu'il fût
irrésistible. Cependant elle garda dans cette occasion--tout en
apportant son contingent--les traditions bien connues de
prudence, qui l'avaient fait surnommer: _Au Chocolat pacifique_.
Sachant bien que dans les poursuites, ce sont toujours les
premiers signataires qui étrennent, ils signèrent en rond.


[Image de la signature en rond]


On se rend, muni de tout ce qu'il faut pour écrire, à la porte du
Collège de France.

Matoussaint est l'homme en vue; il se donne un mal de tous les
diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.

C'est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d'étudiants,
jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.

Il pleut des adhésions.

C'est décidé--MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI? (Oui!
oui!) À MERCREDI!


Mercredi.


Aujourd'hui la manifestation!

Nous sommes sur la place du Panthéon. L'hôtel Mouton est en avance
d'une heure; personne ne se montre encore.

Le ciel est gris, le soleil se voile.

On vient lentement, regardant de loin s'il y a du monde, les uns
par modestie, les autres par timidité, tous par peur de ne pas
être dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l'on est déjà
une cinquantaine devant l'École de droit.

On est prêt! En avant!

Nous descendons en silence--la consigne a été de ne pas jeter un
cri et on l'observe comme des gens de caserne ou d'église.

C'est même un peu triste, cette promenade sans bruit et sans
drapeaux.

Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus; d'abord il n'y
avait pas de drapeaux; on aurait été obligé de les faire faire. Il
fallait commander l'étoffe et les ourler. Mais il n'y en avait pas
de tout prêts, comme je le croyais d'après les livres, pas de
drapeaux des écoles, pas un.

On dirait qu'il pleut!

«Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en étendant la
main.

--Ce ne sont pas des gouttes, c'est quelqu'un qui a craché»,
répond-il tout haut; mais tout bas, à l'oreille, il me souffle ses
craintes.

Il n'est plus permis de nier les gouttes sans être taxé
d'impudence; d'ailleurs nous voyons de loin s'arrondir des
parapluies. Le premier qui s'arrondit fit pâlir Matoussaint!

Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes, mais
nous nous contentons de relever les collets de nos habits--comme
des colonels qui, contre les balles, en tête des régiments,
redressent seulement la tête de leur cheval, et vont crânes sous
le feu.

Ça tombe, ça tombe!

Les sergents de ville ne se fâchent pas; au lieu de barrer la
révolte, ils s'écartent; ils se mettent à l'abri sous les portes
et font même signe qu'il y a encore de la place pour un.

Nous arrivons sur la place Bourgogne.

La sentinelle crie: _Qui vive? _Le poste a couru aux armes.

«Ceignons nos reins, dit Matoussaint. Êtes-vous bien trempés?
ajoute-t-il d'une voix de héros en se retournant vers ceux qu'il
croit les plus résolus.

--_Trempés!..._ Mais oui, pas mal comme ça!»


Dans la Chambre on s'est ému de ce qui se passe sur la place. La
nouvelle a couru de bouche en bouche. D'ailleurs, nous avons fait
demander des députés républicains.

Il n'en vient pas; il pleut trop! Ils veulent bien mourir
fusillés, mais pas noyés.


Tout d'un coup, cependant, un cri s'élève:

«Crémieux! Crémieux!»

Ma foi oui, c'est Crémieux qui arrive--l'avocat Crémieux.

Il s'appuie sur le bras d'un homme jeune, modeste et frêle, qui
est aussi, assure-t-on, représentant du peuple; on l'appelle
Versigny.

Ils approchent, le pantalon retroussé.


Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la pétition
qu'il avait mise sur sa poitrine; malheureusement la pluie a
traversé son paletot et la pétition est toute verte; le vêtement
de Matoussaint est couleur d'herbe et il a déteint sur le papier.
On ne peut rien lire, mais Matoussaint sait la pétition par coeur,
il la récite.

Le jeune représentant paraît vouloir répondre!

Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit:

«_Atchoum!»_ seulement.

«Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je ne vous
demande pas de m'embrasser.»

Oh, non! Il est trop mouillé.

«Mais je vous demande une poignée de main que je transmettrai à
toute la jeunesse des écoles.»

Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main--qui lui
déraidit toutes ses manchettes.

«Vive la République!

--_Atchoum! Atchoum!»_ fait le jeune représentant. Et tout le
monde fait _atchoum! _comme on se mouche, même sans en avoir
envie, quand le prédicateur se clarifie le nez avant le sermon.


Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promenade dans
la boue, sous l'averse, et l'on a baptisé cette manifestation,
déjà tant baptisée par le ciel: la _Manifestation des parapluies._

Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré de
l'organiser sous forme d'une protestation nouvelle.

Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les
enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous
chatouillons la plante des pieds à toutes les passions--petites
ou généreuses--qui peuvent aider à rassembler de nouveau les
écoles.

Je suis dépêché près des_ anciens_ du quartier qui ont été témoins
et acteurs dans les protestations célèbres.

Un petit homme me frappe beaucoup par l'étendue de son dévouement
et de son nez.

Il s'appelle Lepolge et jouit d'un certain prestige, parce qu'il
passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin. On dit qu'il
fait partie en même temps des sociétés secrètes.

Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est né dans
le même département, la même ville, presque la même rue.

«Dans mes bras!» s'écrie-t-il, quand il l'apprend.

Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette embrassade.
Il a une habitude bien gênante aussi: il fait _chut! _dès que vous
voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.

C'est qu'il est des sociétés secrètes; voilà pourquoi!

«J'amènerai des hommes des _Saisons_.»

J'ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.

«Et de l'_Aide-toi, le ciel t'aidera_», répond-il.

Je fais un geste, il remet son doigt; il le laisse même trop
longtemps. J'ai envie de respirer, tiens!

Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom de
_Comité _depuis l'averse) que nous aurons des hommes des sociétés
secrètes, l'effet est énorme.

«Alors ce n'est plus une manifestation, c'est une révolution!»

Quelques mots graves sont prononcés: «J'aurais voulu embrasser ma
mère avant ce jour-là!--N'avoir encore rien connu de la vie!--
Nous irons souper chez Pluton!»


Le grand jour est arrivé.

Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit
beaucoup.

«_Les Saisons sont-elles averties?»_

Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois.

«_Chut!..._»

«Que t'a-t-il répondu?» me demande Matoussaint, le soir, quand je
rentre.

_Chut! _--Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le
préviens seulement qu'on m'a défendu de parler à âme qui vive.

_Chut_...--Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais
pourtant à l'avertir que les hommes d'action sont prêts, je chante
avec des couacs qui me désolent moi-même:


_Il y avait des hommes sur des pavés!_
_Trois hommes noirs qui étaient masqués..._


Matoussaint devine tout de suite que ce chant d'allure naïve est
un mot d'ordre! et à son tour comme un simple pâtre qui rentre à
la ferme, il continue:


_Ces hommes-là furent_ rejoignis,
_Par des escholiers de Paris..._


Matoussaint sait bien que rejoindre fait «rejoints» au participe
passé: «rejoints» et non pas «rejoignis». Mais «rejoignis» a l'air
pâtre (ce qui déroute la police; et en même temps m'indique qu'il
a compris).

En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il a
interverti:


_Par des escholiers de Paris_
_Ces hommes-là furent rejoignis!_


Oh! il est né conspirateur!



8
La revanche

Place du Panthéon.


Noire de monde, la place, cette fois!


Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la
couleur crie dans l'ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et
de loin en loin des bérets écarlates. Comme des fleurs de pourpre
en l'épaisseur des blés...


C'est plein de mouvement et de vie.

La première manifestation, malgré son malheur, a été un bon champ
de manoeuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvait alors;
aujourd'hui le soleil flambe. On était trois cents, on va être
deux mille!

Nous verrons ce que c'est que les Écoles sans la pluie!


Est-on prêt? Tous ceux qu'on attend sont-ils venus?

Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient pas
en place et qui fassent languir la Révolution?

On y est!

Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en abat-jour
sur ses yeux, embrasse la foule d'un regard et descend, grave
comme un Grecque venant du Capitole: il va donner le signal.

Mais voilà qu'un autre homme que Matoussaint monte comme lui les
marches et observe la place! Un grand garçon à moustaches et
barbiche brunes, teint blême, oeil louche...

«C'est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près de moi.

--Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la main de celui
qui a parlé; plus bas; on va l'assassiner!...»

Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la révélation
et où je plaide le silence.

«Si l'on veut le châtier, il faut aller lui brûler la cervelle sur
place, tirer au sort à qui s'en chargera; mais si on le livre à la
foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale,
vous verrez! il sera tué à coups de poing, à coups de pied, à
coups d'ongle!--Et l'on nous accusera de scélératesse et de
lâcheté!...»

Il paraît que je parle comme il faut parler et que j'ai dans la
voix une émotion qui porte, car on se range à mon avis; seulement,
par curiosité de paysan qui regarde se traîner un crapaud, on se
presse sur le chemin du signalé.

«C'est lui, c'est bien lui!» répète le garçon qui ne l'avait vu
que de loin.

Ce suspect a-t-il remarqué qu'on le dévisageait? toujours est-il
qu'il tourne sa face blême de notre côté et il écarte ses lèvres
dans un rire muet, sinistre. Je n'oublierai jamais ce rire-là.--
J'ai vu un jour un chien enragé qui agonisait: il avait l'oeil
boueux, la lèvre retroussée et montrait ainsi sa mâchoire
blanche...

Si ce n'est pas Delahodde, c'est un misérable sûrement; ce rire le
dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte?--Il s'écarte de la foule
et disparaît dans la petite rue qui est derrière l'École de
Droit...

J'ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.


«Où va-t-on?

--À la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui lire la
protestation contre la fermeture du cours», répondent les meneurs.


Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne--elle est pleine.

J'aperçois tout d'un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais qui
d'un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.

Est-il avec les _Saisons_[7]_? _Les hommes de _Aide-toi le ciel
t'aidera_[8] sont-ils là? Y a-t-il des armes sous les habits? Je ne
le saurai pas de la journée; au moment où nous nous croisons avec
Lepolge, je le questionne à l'oreille.

«_Chut!»_

Et il avance son fameux doigt, il m'agace, à la fin!

Je le mords, s'il y revient.

Je m'agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargés de
cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d'un coup
crier: «Vive Barbès!» et planter le drapeau rouge.

Le rouge, il s'étale en fromage sur la tête de quelques étudiants
à cheveux longs.

Sont-ce des chefs, ces porte-bérets? Si ce sont des chefs, qu'ils
le disent! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l'air de_
première année!_

Cependant, dans le tas--comme dessus du panier--un de ces
bouchons rouges couvre une bouteille, où il m'a l'air d'y avoir du
vin généreux. Cette bouteille est un garçon blond, aux grands yeux
gris, au front large, à la mine un peu pensive.

Il n'a pas le bouchon sur l'oreille; il l'a planté droit; comme
s'il ne voulait pas crâner avec sa coiffure, mais arborer du
rouge, simplement parce que c'est la couleur républicaine. Ce
porte-béret_ me va _et je le suis d'un oeil ami dans la foule.

Il n'est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelques
camarades qui me _bottent_ aussi. Ce groupe-là m'inspire de la
confiance; si on se bûche, je suis sûr qu'ils en seront.


On se bûche!


Le feu a pris aux poudres par une provocation des _Saint-Vincent
de Paul._

Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les marches du
grand escalier.

Ils n'ont encore rien dit, mais voilà qu'ils applaudissent!

Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d'un coup, se
sont jetés sur les bérets; les têtes coiffées de rouge sont
traquées par les policiers en bourgeois.

C'est alors que les Saint-Vincent ont crié «bravo!» du haut des
marches:

«Emballés, les coquelicots!»

Où est donc mon béret aux yeux gris?

Ah! je l'aperçois avec son ami brun.

Ils gagnent les escaliers d'où la Saint-Vincenterie hue les
coquelicots emballés.

Ils ne regardent pas si on les suit; ils vont gifler les
Saint-Vincent... J'en suis!


SCRUPULES


Je ne me rappelle plus bien ce qui s'est passé, ce qu'on a donné
de gifles; je sais que je n'en ai pas reçu, mais il y a eu une
bousculade et l'on s'est perdus tous dans la foule.

Moi, je tiens une oreille!--Je la tiens entre le pouce et
l'index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont applaudi.

«Tu vas demander pardon.»

Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.

L'oreille fait la sourde; j'abaisse encore un peu le museau.

Le _Saint-Vincent_ crie, moi je parle et je dis:

«Tu crieras après... Tu vas demander pardon, d'abord. Ah! tu
applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent!

--Ce n'est pas moi.

--Ce n'est pas toi? Eh bien! jure par le _saint-père le pape _que
    
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