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eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part moi, je le suis
comme un séide. J'ai lu qu'il fallait _s'entendre_, être un
_cénacle. _Je l'ai lu dans Mürger comme dans Dumas, et j'ai
accepté le rôle de Porthos des _Mousquetaires_, presque le rôle de
Baptiste dans la _Vie de Bohème:_ parce que je suis nouveau, parce
que mon enfance n'a rien vu, parce que je me sens gauche et
ignorant, non pas comme un provincial, mais comme un prisonnier
évadé, comme un martyrisé qui étire ses membres.

J'ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans la grande
guerre entre_ calicots_ et _étudiants_. Il paraît qu'il faut
tomber sur les _calicots_, que les calicots sont des bourgeois et
des _réac_,--et je tombe dessus. Je dépense là mon énergie, et
je mets ma gloire à passer pour l'hercule de la bande.

Je ne fais rien: paresse dont je rends mon éducation responsable!
Il faut que je batte l'air de mes bras quelque temps encore, avant
de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au travail ma tête
trop calottée.

Je ne fais rien,--pardon! je gagne dix sous cinq fois par
semaine. Je donne une leçon à un fils de portier. J'ai ainsi, avec
mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes par
semaine. Je ne dépense pas un radis de plus!



5
L'habit vert

Un camarade m'a conduit dans une crémerie où se trouve une fille
dont tout un cénacle est amoureux.

Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de juive, et je
n'ai jamais éprouvé, à côté de femme de professeur ou de grisette,
une impression pareille à celle que m'a donnée le froissement de
sa jupe. Puis elle me regarde d'un oeil si gai, avec un sourire
qui montre de si belles dents blanches!

Elle me regarde encore, toujours--avec une persistance qui
commence à me flatter.

Ai-je le charme, décidément? Elle rit.--Voilà qu'elle éclate!

«Pardon, monsieur, oh! je vous demande bien pardon; c'est que vous
avez l'air si drôle avec votre habit vert et votre gilet jaune!»

Et elle repart d'un rire fou qui lui fait venir les larmes aux
yeux et serrer les genoux.

Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une figure
mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement d'un empalé
qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers
frémissements... Je fais aller mes prunelles à droite, à gauche,
une, deux,--sans oser les fixer sur rien ni sur personne... Il
me passe dans le cerveau l'idée que je suis un jeu de foire, où
l'on envoie des palets, une boule, et j'ai l'air de dire: Visez
dans le _mille_.


Enfin, la gaieté de la demoiselle s'est calmée, et elle vient me
retirer de ma chaise comme on désempale un mannequin qui garde, un
moment encore, quelque chose de raide et de presque indécent.

«Vous ne m'en voulez pas trop, n'est-ce pas? C'était plus fort que
moi.»

Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant les
doigts dans les siens:

«Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me prouver
que vous n'êtes pas fâché...»

Je ne suis pas encore bien déraidi et je procède par signes, pour
indiquer mes intentions de marionnette indulgente; j'avance et
retire ma main, je fais «oui» avec ma tête--comme l'infâme Golo,
au théâtre des marionnettes, à la _Foire au pain d'épice._

C'est mon habit et mon gilet qui m'ont valu cela!

Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivés de Nantes
ce matin, dans une malle expédiée par ma mère.

Moi qui croyais que j'avais l'air très comme il faut avec ce
costume!

Le collet m'inquiétait bien un tantinet; il me semblait qu'il
montait beaucoup pour l'époque; le gilet me paraissait de quelques
doigts trop long; mais je me rappelais les théories du _cossu_ si
souvent exprimées par ma mère, et j'étais sorti, point faraud,
point fat, point avec l'intention d'humilier les autres, mais avec
la pointe d'orgueil qui est permise à un jeune homme bien élevé,
qui étrenne une jolie toilette.

C'est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quatre sous
où l'on ne se voit pas.

Si j'avais pu me voir!... Je n'ai pas mauvais goût, allons! Je
sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l'est pas! En attendant,
j'ai été ridicule jusqu'à la racine des cheveux.


J'ai envie d'aller me jeter à l'eau, de quitter la France!

Si c'était un homme qui s'était moqué de moi!... Je le
souffletterais... un duel!

Mais pas un de ceux qui étaient là ne m'a insulté. D'ailleurs,
comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n'ai pu rien
voir.

Je vais donc me jeter à l'eau ou quitter la France!

Me jeter à l'eau?... Disons plutôt adieu à la patrie!... Et
encore, non!

J'ai l'air de fuir la conscription, de me refuser à payer l'impôt
du sang! C'est mal.

Je m'endors là-dessus.

Je suis réveillé par le facteur.

«Une lettre, monsieur Vingtras!»


..........................


_En croirai-je mes yeux!_

Avec Matoussaint, j'ai tellement pris l'habitude de la solennité
qu'au lieu de dire: «Bah! est-ce possible!» je dis quelquefois:
_En croirai-je mes yeux!_


Voyons cette lettre!


«Hôtel des Quatre-Nations.


«Cher monsieur,

«Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse!... J'ai peur
de vous avoir blessé. Je ne serai tranquille que quand vous
m'aurez dit (sans être gêné par votre bel habit) que vous avez vu
là une gaieté de jeune fille, et voilà tout.

«Faites-moi donc l'amitié, pour me montrer que vous ne me gardez
pas rancune, de venir nous revoir ce soir à cinq heures. Nous
sommes seules avec maman. Il n'y a pas encore les pensionnaires,
et il me sera plus facile de vous demander pardon. Vous dînerez
ensuite avec nous, et c'est moi qui vous invite pour ma pénitence.

«ALEXANDRINE MOUTON.»


Elle a été charmante.


Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m'ait pas envoyé
cet habit vert et ce gilet jaune.

L'Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon coeur en
tient une assez étroite dans la rue. Il a la façade peinte en
jaune café au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette.
C'est à la fois un hôtel et une crémerie. On débite dans la salle
du bas du café au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et
des cerises à l'eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au
comptoir, sert les cerises et les prunes et laisse sa mère
apporter les bols et les tasses du fond de la cuisine.

Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaçon qui
mène dans la chambre de la mère et de la fille--oh! cette
chambre! mais tais-toi, mon coeur...


Je l'aime!


Comment cela est-il venu? Je ne sais plus!

Je sais seulement que le soir de ce qu'elle appelait la
_pénitence_, où, pour se punir, elle voulait m'avoir à dîner, et
pour se punir davantage encore, me tenir près d'elle; je sais que
ce soir-là je n'essayai pas de jouer au poète, ni au _bohème_, ni
même au républicain (pardonnez, morts géants!); je n'essayai pas
d'avoir l'air héroïque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni
rien de ce qu'on essaye de paraître quand on est près d'une femme
et qu'on a dix-sept ans.

Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon air
bête, et de mon envie de me jeter à l'eau, remplacée par ma
résolution de quitter la France; je contai que ce n'était pas la
première fois que ma mère me poussait dans la voie du suicide avec
des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je_ la _fis
rire encore--mais pas si fort que l'autre fois--rire d'un rire
doux et clair, qui, à un moment, se mouilla même d'une petite
larme. Une de mes histoires d'enfance avait détaché cette perle de
ses yeux attendris.

«Oh! je m'en veux bien plus de ce que j'ai fait», dit-elle, et
elle prit ma main comme celle d'un enfant, et la serra.

Avant le dîner, on avait fait des tours de force, et cette main-là
avait courbé quelques poignets et soulevé des poids dans les
coins. Maintenant elle tremblait comme la feuille.

À un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas se dire
nos lèvres; nos doigts se quittèrent, mais nos coeurs se
joignirent...

Je vins là tous les soirs; j'y vins prendre mon café, puis mes
repas; un matin, j'apportai ma malle! C'est elle qui le voulut.


Je passe à l'hôtel du père Mouton une vie bien heureuse, entre
l'amour et la politique, entre la tête brune d'Alexandrine et le
buste de la Liberté.

La mère Mouton espère-t-elle que j'épouserai sa fille, le père
Mouton croit-il à mon avenir?...

Ils me font crédit. Ils m'ont même proposé à un Russe, qui est
leur locataire, comme professeur de français.

Ce Russe me donne trente francs par mois.--Je ne lui apprends
pas beaucoup le français, mais je lui écris en style enflammé une
lettre tous les deux jours pour une actrice des _Délassements_
dont il est fou.

Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs partout.

J'ai soixante-dix francs!... J'en donne cinquante au père Mouton,
qui est content et paye encore la goutte. J'en garde vingt pour
mon blanchissage, mon tabac et mes folies! Sur ces vingt-là, il
faut dire aussi que je porte tous les dimanches quarante sous à
mon ancien petit élève, le fils du portier. Son père est mort, et
sans moi et son oncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait _à la
charité._

Je gagne ma vie, je suis aimé, et j'attends la Révolution.



6
La politique

J'aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature, je le
sens--et malgré ma brutalité et ma paresse, je me souviens, je
pense, et ma tête travaille. Je lis les livres de misère.

Ce qui a pris possession du grand coin de mon coeur, c'est la foi
politique, le feu républicain.


Nous sommes un noyau d'_avancés_. Nous ne nous entendons pas sur
tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.


«93, CE POINT CULMINANT DE L'HISTOIRE; LA CONVENTION, CETTE
ILIADE, NOS PÈRES, CES GÉANTS!»


Quand je dis que nous sommes d'accord, nous avons failli nous
battre plus d'une fois: j'ai, un jour, appelé Robespierre un pion
et Jean-Jacques un «pisse-froid».

«Pisse-froid» a failli me brouiller avec toute la bande.

On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir et à
_discuter ça_ plus tard, mais «pisse-froid» appliqué à Rousseau
était trop fort.

Que voulais-je dire par là? Quand on lance des mots pareils, il
faut les expliquer... Que signifiait «pisse-froid»?

Eh! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j'ai entendu toujours
appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui n'étaient pas
francs du collier--qui avaient l'air sournois, _en dessous!_

_«_Alors, Jean-Jacques était _en dessous?»_

J'ai eu bien du mal à m'en tirer et j'ai dû faire quelques
excuses, j'ai dû retirer pisse-froid. Je l'ai fait à contrecoeur
et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est
pincé, pleurard; il fait des phrases qui n'ont pas l'air de venir
de son coeur; il s'adresse aux Romains, comme au collège nous nous
adressions à eux dans nos devoirs.

Il sent le collège à plein nez.

Pisse-froid, oui, c'est bien ça!


Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.

«Voltaire?» crie Matoussaint.

Il me lance à la tête les vers d'Hugo...


... Ce singe de génie!


Je laisse passer l'orage et maintiens mon dire, en aggravant
encore mes torts; le Voltaire qui me va, n'est pas le Voltaire des
grands livres, c'est le Voltaire des contes, c'est le Voltaire
gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au
diable, et s'en va blaguant tout...

«ALORS TU ES UN SCEPTIQUE??» dit Matoussaint, s'écartant de deux
pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.

J'ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens _sceptique_
pour moi.

«Et tu te prétends révolutionnaire!...

--Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m'ennuie,
Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n'aime pas
qu'on m'ennuie; si pour être révolutionnaire il faut s'embêter
d'abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté chez
mes parents.»


«Tu fais donc de la révolution pour t'amuser?» reprend Matoussaint
en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer où
j'en suis tombé.


Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon
embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve à
la fin quelque chose à répondre, me déclare qu'il sait «que j'ai
été plus loin que je ne voulais, que ce n'est pas moi qui
traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le
drapeau de nos pères comme un jouet...

«Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t'y trouves
pris quelquefois, dame!» et il rit d'un air de vainqueur
indulgent.

On trouve généralement que je n'ai pas d'enthousiasme pour deux
sous.

Pas d'enthousiasme! Que dites-vous là?

À l'heure où la _Voix du peuple_ paraît, je vais frémissant la
détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand
de vin; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais
d'acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant
que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à
travers les lignes flamboyer une baïonnette.

Pas d'enthousiasme? Ah! qu'on soulève un pavé et vous verrez si je
ne réponds pas _présent_ à l'appel des barricadiers, si je ne vais
pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait
écrit: _Mourir en combattant!_

Pas d'enthousiasme! Mais je me demande parfois si je ne suis pas
au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un
moinillon de la révolte, un petit esclave _perinde ac cadaver_[5]
de la Révolution.

Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion?
Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre? Je
subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au
refrain de la _Marseillaise..._

Ils trouvent à l'hôtel Lisbonne que je n'ai pas la foi! Ils m'en
veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres.--J'ai peur
d'y croire trop encore! Il me semble qu'il se mêle à mon
enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir
l'insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent
aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups de
canon.

Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce
que donnera la victoire? Pas trop. Mais je sens bien que ma place
est du côté où l'on criera: _Vive la République démocratique et
sociale! _De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a
suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait
saigner sous les coups de l'humiliation, tous les professeurs que
le proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont
affamés!...

Nous, de ce côté.

De l'autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la
routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les fainéants
gras!

J'ai assez des cruautés que j'ai vues, des bêtises auxquelles j'ai
assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que
le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à
coups de fusil... Pas d'enthousiasme de commande, non! Mais la
fièvre du bien et l'amour du combat!

L'hôtel Mouton a remplacé l'hôtel Lisbonne. L'hôtel Lisbonne est
mort; c'est un marchand de vin restaurateur qui a succédé au
marchand de vins _mastroquet_, et qui a pris pour lui toute la
maison.

Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets
particuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des poulets
marengo et des filets aux truffes; les buissons d'écrevisses--
emblème du recul--fleurissent où hurlaient des hommes d'avant-garde!
Cette maison, où l'on cassait la coquille aux préjugés, a pris
pour enseigne: _À la renommée des escargots._

L'hôtel Lisbonne est mort.

Chacun est allé de son côté; Royanny a pris pour maîtresse la
fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans
le coin de la rue Madame.

Voilà ce qu'est devenu Royanny! Ainsi s'en vont les tapageurs
d'antan! Du reste Royanny voulait être notaire; il n'était
échevelé que par complaisance, et se promettait bien d'être
chauve, au besoin,--ses examens une fois passés,--si cela lui
était utile pour avoir une étude achalandée.

Matoussaint, lui, s'est attaché au tombeau d'un philanthrope, d'un
homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et à qui sa
famille veut élever une statue; elle a pensé qu'un livre, où
seraient les _anas_ de sa bonté, aiderait à consolider la gloire
du défunt, que sa renommée tiendrait là-dedans comme une cuiller
dans une soupe d'auvergnat, et c'est Matoussaint qui a été chargé
de tremper le bol. Il s'en acquitte consciencieusement, écumant
les_ bonnes actions_, les _traits de charité_ qui surnagent dans
la vie du défunt, comme des yeux sur un bouillon.

Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu'on est
obligé de manger la soupe à tous les repas--par respect pour la
mémoire du philanthrope--ce qui lui fait venir du bedon.
Matoussaint le cache en vain; il a du bedon, ce qui ôte beaucoup
d'étrangeté à sa physionomie.

Du reste, il est entré carrément _dans le pot du bonhomme_; il a
le vêtement arrondi des sages--comme en portent aussi les
baillis dans les pantomimes; il a un chapeau bas et des souliers
lacés.

Je crois qu'Angelina l'a quitté et trompé. Il prétend qu'elle est
en villégiature chez une parente; mais cette parente-là a des
moustaches et un chapeau pointu, à ce qu'il paraît.

La coiffure nouvelle de Matoussaint _soupophore_ a semblé à
Angelina une bassesse et l'habit de bailli une trahison.

«Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n'avait plus que des
gestes d'homme qui écume le pot-au-feu.»

Mais non; Matoussaint n'a pas trahi, et quoiqu'il ait cette odeur
de soupe et ces habits ronds, il n'en reste pas moins attaché aux
idées avancées--de toute la longueur de ses cheveux, qu'il n'a
pas sacrifiés, mais qu'il coiffe en rouleaux tombant sur un col
blanc, large comme une assiette.


Il a fait connaissance d'un poète.

Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d'un Bourguignon et
l'oeil à lunettes d'un Allemand, les dents de cheval d'un Anglais.
Il est grand, s'habille mal avec des redingotes de lazariste qui
ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il
produit sur nous un grand effet. C'est drôle! Nous parlons de la
jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs
cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être
pâles, verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs,
le poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est
grand homme, le _vates_ du cénacle.

Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois; on met ce
jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier
tiennent beaucoup de place et gênent sous la table--pendant le
dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de
réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une série de
petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu'on ne peut
accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il
en vers attendris qu'il aimait à dormir sur l'herbe, Matoussaint
appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller.
Est-ce la pêche, il a l'air d'attacher un ver rouge, quand vient
le vers où le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre
le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes de l'ablette
l'humble paille des champs! Boulimier nous montre-t-il un petit
âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui
pétarade sur sa chaise.

Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir son
pays--ça n'a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce
Bourguignon. C'est le vin des livres et pas des caves. Boulimier
est de Tournus. C'est Tournus qu'il chante. Au refrain, il a fait
rimer Tournus et Bacchus.

«Mais puisqu'il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse»,
dit dans un coin une petite femme qui s'attire des yeux terribles
de Matoussaint.

Je n'aime pas ce Boulimier-là, mais j'aime le Boulimier des pièces
à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui
sentent par moments le pain noir, l'outil dur, qui sentent le
peuple et la révolte.

Matoussaint n'a pas besoin de souligner celles-là! les vers
sonnent comme des coups de tambour.

Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On
boit à la Révolution, l'on trinque à 93. On en a pour huit jours
après à boire de l'eau parce qu'on s'est ruiné dans cette heure de
trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a
empourpré les cerveaux pour cinq mois! On y gagne encore.


Tout le monde n'est pas de notre opinion dans l'hôtel; et il faut
la situation exceptionnelle que m'a créée mon amour pour que nous
puissions faire le tapage que nous faisons, les jours
d'enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la
_Marseillaise_--en basse d'abord--mais bientôt les voix
grondent, le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.

Un soir, on s'est battu et l'on nous a menés au poste. En route,
Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l'homme à la
soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.

Il se vengea, a-t-on dit.

Des bruits ont couru qu'il était descendu en cachette à la cuisine
et avait déshonoré la soupe--déshonoré! comment? de quelle
façon?--Il ne s'en ouvrit jamais à personne; on sait seulement
que ce jour-là on trouva un drôle de goût au bouillon, dans la
famille du _Petit Gilet bleu_.


Collège de France.


Depuis que Matoussaint est libre, on n'entend que nous dans le
quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.

Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les
jeudis, on monte vers le Collège de France.

On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des
jésuites, qu'on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans
la rue Saint-Jacques.

Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues
vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis; tout cerné de
bouquinistes misérables qu'on voit au fond de leur boutique noire,
éternellement occupés à recoller des dos de vieux livres.

Collège! c'est bien un collège, quoique les écoliers aient des
moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules
silencieux qui menaient aux études ou aux classes. On s'attend à
voir passer le proviseur causant avec l'économe, puis croisé par
l'aumônier qui rentre vite, comme si les péchés l'appelaient, et
qui fait, avec un sourire mécanique et blanc, un grand salut.

C'est triste! Matoussaint refuse d'en convenir:

«Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu'il y eût des
haricots avec des fleurs rouges?

--J'aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus clair
quelquefois!

--Alors, riposte-t-il d'une voix sourde et avec un rire de pitié,
_Zoïle_ n'a pas encore été content de lui à sa dernière leçon?...»

Content? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s'il n'y
avait pas l'esprit de corps, l'esprit de discipline, ce serait à
lui flanquer des gifles! Content!--Eh si! je suis content! Je
sais bien que Michelet est des nôtres et qu'il faut le défendre.

L'avant-dernier jeudi, est-ce que je n'ai pas à moitié assommé un
réac qui disait juste comme moi--à cette différence près que,
lui, il était enchanté que le cours eût été ennuyeux; moi, j'en
étais triste, parce que j'aurais préféré que ce fût moins élevé,
plus _terre à terre_.--Oui, Matoussaint--plus terre à terre.
Je me figure qu'il y en a beaucoup qui sont aussi terre à terre
que moi dans cette foule...

Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne
comprennent pas.

On attend toujours pour applaudir.

Quand ce n'est pas tout indiqué par l'intonation ou le geste du
maître, deux grands garçons--un qui a de longs cheveux, un autre
qui n'en a pas--donnent le signal; pas seulement pour
l'applaudissement mais pour le rire aussi; pas seulement pour le
rire mais pour le_ ricanement._

J'ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui
a produit un très mauvais effet: les voisins qui avaient ricané
d'après moi, _de confiance, _croyant que j'obéissais au signal du
_Chauve_ ou des _Longs cheveux_ m'en veulent beaucoup et me le
montrent.

Aussi j'attends maintenant que le ricanement soit absolument
adopté; que le rire soit indiscutable; que le bravo soit bien le
bravo qu'il faut, avant de faire n'importe quoi qui indique
l'enthousiasme, ou la joie, ou l'amertume. Je ne pars jamais avant
les autres.

Je pars après quelquefois!

Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitaire, me
compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui
semble se moquer du monde.

J'y mets de l'orgueil; je n'ose pas avoir l'air de n'être qu'un
écho stupide, et je continue tout seul à faire des gestes ou à
pousser de petits cris.

«Mais taisez-vous donc! me crie-t-on de toutes parts. Est-il bête,
cet animal-là!»

Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences?

J'ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait,
c'était clair et c'était chaud. Je partais quelquefois dans ma
chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer près d'un feu de
sarment.

Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme,
    
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