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eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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Il tombe de sa lettre un papier rouge. _Bon pour quarante francs_,
écrit en travers. C'est un mandat de poste!

Un mot joint au mandat:

«Ton père t'enverra quarante francs tous les mois.»

Quarante francs tous les mois!

Je n'y comptais pas, je croyais que les quarante francs du père
Truchet étaient quarante francs une fois pour toutes.

Quarante francs!...

On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côtelettes à
la sauce, et même aller voir _la Misère_ à la Porte-Saint-Martin
avec quarante francs par mois!...

J'ai eu de l'émotion, en présentant mon mandat rouge à la poste.

J'avais peur qu'on me prît pour un faussaire.

Non! j'ai reçu huit belles pièces de cinq francs!...

Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée, j'ai
fait des comptes.

J'ai établi mon bilan.


DÉPENSES
indispensables
fr. c.
CAPITAL
mensuel
fr. c.
Tabac
4 50
40 00
Journaux
1 50

Cabinet de lecture
3 00

Chandelle
1 50

Blanchissage
1 00

Savon de Marseille
0 20

Entretien (fil, aiguilles)
0 10

Chambre
6 00

Total:
17 80
17 80
_Reste:_

22 20



NOURRITURE


_À midi_


Demi-viande
0 20

Deux pains
0 10

_Le soir_


Demi-viande
0 20

Légumes
0 10

Deux pains
0 10


0 70

Total par jour


30 X 70 cent. = 21 fr.

21 00
Reste pour dépenses imprévues

1 20

Revoyons cela!

TABAC.--Trois sous à fumer par jour.

JOURNAUX.--_Le Peuple_, de Proudhon, tous les matins.

CABINET DE LECTURE.--Si je rayais cet article, ce ne serait pas
seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j'économiserais,
puisque je compte trente sous de chandelle pour pouvoir lire, en
rentrant chez moi, les ouvrages de location. Mais non! C'est là le
plus clair de ma joie, le plus beau de ma liberté, sauter sur les
volumes défendus au collège, romans d'amour, poésies du peuple,
histoires de la Révolution! Je préférerais ne boire que de l'eau
et m'abonner chez Barbedor ou chez Blosse.

BLANCHISSAGE.--Mon blanchissage de gros ne me coûtera rien. Tous
les dix jours, je confierai mon linge au conducteur de la
diligence de Nantes, qui se charge de le remettre sale à ma mère
et de le rapporter propre à son fils. Mais je consacre un franc à
mes faux cols; je voudrais qu'ils ne me fissent qu'une fois, mes
parents voudraient deux. Vingt sous pour _le fin_, ce n'est pas
trop.

ENTRETIEN.--Je puis me raccommoder avec un sou de fil et un sou
d'aiguilles.

CHAMBRE.--C'est six francs.

NOURRITURE.--21 francs. C'est assez.

Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dépenses imprévues. Il faut
toujours laisser quelque chose pour les dépenses imprévues. On ne
sait pas ce qui peut arriver.

J'étouffe de joie! j'ai besoin de boire de l'air et de fixer
Paris. Je tends le cou vers la croisée. Je la croyais ouverte:
elle était fermée, et je casse un carreau. Comme j'ai bien fait
d'ouvrir un compte pour le casuel!

Je suis allé changer mes pièces de cent sous pour faire des petits
tas, sur lesquels je pose une étiquette: _Tabac, savon de
Marseille, Entretien._

Il faut de l'ordre, pas de virements.


J'ai filé chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C'est lui qui a le
plus de pièces et de romans.

«Je veux un abonnement.

--C'est trois francs.

--Les voilà.

--Et cent sous pour le dépôt.»

Malheureux, je n'avais pas songé au dépôt!

J'ai dû balbutier, me retirer... Faut-il remonter chez moi et
prendre sur les autres tas?

J'entrerais là dans une voie trop périlleuse! Mieux vaut attendre
et tâcher d'amasser pour ce petit cautionnement.

Ces cent sous me firent bien faute! Je dus vivre sur mon propre
fonds, pendant que les autres, qui avaient cent sous de dépôt,
avaient à leur disposition tous les bons livres. Il est vrai que
j'eus trois francs de plus à consacrer à ma nourriture ou à mes
plaisirs; j'économisais aussi sur la chandelle; mais je ne
pénétrai dans la littérature contemporaine que tard, faute de ce
premier capital.


4
L'avenir

Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire?

Ce que je vais faire? Mais le journaliste, que j'ai connu avec
Matoussaint, n'est-il pas là, pour me présenter comme apprenti
dans l'imprimerie du journal où il écrivait?

Je cours chez lui.

Il me rit au nez.

«Vous, ouvrier!

--Mais oui! et cela ne m'empêchera pas de faire de la révolution
--au contraire! J'aurai mon pain cuit, et je pourrai parler,
écrire, agir comme il me plaira.

--Votre pain cuit? Quand donc? Il vous faudra d'abord être le
saute-ruisseau de tout l'atelier; à dix-sept ans, et en en
paraissant vingt! Vous êtes fou et le patron de l'imprimerie vous
le dira tout le premier! Mais c'est bien plus simple, tenez!
Passez-moi mon paletot, mettez votre chapeau et allons-y!»


Nous y sommes allés.

Il avait raison! On n'a pas voulu croire que je parlais pour tout
de bon.

L'imprimeur m'a répondu:

«Il fallait venir à douze ans.

--Mais à douze ans, j'étais au bagne du collège! Je tournais la
roue du latin.

--Encore une raison pour que je ne vous prenne pas! Par ce temps
de révolution, nous n'aimons pas les déclassés qui sautent du
collège dans l'atelier. Ils gâtent les autres. Puis cela indique
un caractère mal fait, ou qu'on a déjà commis des fautes... Je ne
dis point cela pour vous qui m'êtes recommandé par monsieur, et
qui m'avez l'air d'un honnête garçon. Mais, croyez-moi, restez
dans le milieu où vous avez vécu et faites comme tout le monde.»

Là-dessus, il m'a salué et a disparu.

«Que vous disais-je? a crié le journaliste. Vous vous y prenez
trop tard, mon cher! Des moustaches, un diplôme!... Vous pouvez
devenir cocher avec cela et avec le temps, mais ouvrier, non! Je
suis forcé de vous quitter. À bientôt.»

Je suis resté bête et honteux au milieu de la rue.

Eh bien non! je n'ai pas lâché prise encore! et dans ce quartier
d'imprimerie j'ai rôdé, rôdé, comme le jour où je cherchais
Torchonette.

J'ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruisseau; dans
les escaliers, le nez contre les murs; il a fallu que deux patrons
imprimeurs m'entendissent!

Ils m'ont pris, l'un pour un mendiant qui visait à se faire offrir
cent sous; l'autre pour un poète qui voulait être ouvrier pendant
quatre jours afin de ressembler à Gilbert ou à Magut.

Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron bleu!

Quel autre métier?--Celui de l'oncle menuisier, celui de Fabre
cordonnier? Je me suis gardé d'en rien dire au journaliste ni à
Matoussaint, ni à sa bande, mais je suis allé dans les gargotes
m'asseoir à côté de gens qui avaient la main vernissée de
l'ébéniste ou le pouce retourné du savetier. J'ai lié
connaissance, j'ai payé à boire, j'ai dérangé mon budget, crevé
mon bilan, quitte à ne pas manger les derniers du mois!

Tous m'ont découragé.


L'un d'eux, un vieux à figure honnête, les joues pâles, les
cheveux gris, m'a écouté jusqu'au bout, et puis, avec un sourire
douloureux, m'a dit:

«Regardez-moi! Je suis vieux avant l'âge. Pourtant je n'ai jamais
été un ivrogne ni un fainéant. J'ai toujours travaillé, et j'en
suis arrivé à cinquante-deux ans, à gagner à peine de quoi vivre.
C'est mon fils qui m'aide. C'est lui qui m'a acheté ces souliers-là.
Il est marié, et je vole ses petits enfants.»

Il parlait si tristement qu'il m'en est venu des larmes.

«Essuyez ces yeux, mon garçon! Il ne s'agit pas de me plaindre,
mais de réfléchir. Ne vous acharnez pas à vouloir être ouvrier!

«Commençant si tard, vous ne serez jamais qu'une mazette, et à
cause même de votre éducation, vous seriez malheureux. Si révolté
que vous vous croyiez, vous sentez encore trop le collège pour
vous plaire avec les ignorants de l'atelier; vous ne leur plairiez
pas non plus! vous n'avez pas été gamin de Paris, et vous auriez
des airs de monsieur. En tous cas, je vous le dis: au bout de la
vie en blouse, c'est la vie en guenilles... Tous les ouvriers
finissent à la charité, celle du gouvernement ou celle de leurs
fils...

--À moins qu'ils ne meurent à la Croix-Rousse!

--Avez-vous donc besoin d'être ouvrier pour courir vous faire
tuer à une barricade, si la vie vous pèse!... Allons! prenez votre
parti de la redingote pauvre, et faites ce que l'on fait, quand on
a eu les bras passés par force dans les manches de cet habit-là.
Vous pourrez tomber de fatigue et de misère comme les pions ou les
professeurs dont vous parlez! Si vous tombez, bonsoir! Si vous
résistez, vous resterez debout au milieu des redingotes comme un
défenseur de la blouse. Jeune homme, il y a là une place à
prendre! Ne soyez pas trop sage pour votre âge! Ne pensez pas
seulement à vous, à vos cent sous par jour, à votre _pain cuit_,
qui roulerait tous les samedis dans votre poche d'ouvrier... C'est
un peu d'égoïsme cela, camarade!... On ne doit pas songer tant à
son estomac quand on a ce que vous semblez avoir dans le coeur!»

Il s'arrêta, il m'étreignit la main et partit.

Il doit être depuis longtemps dans la tombe. Peut-être mourut-il
le lendemain. Je ne l'ai pas revu.

C'est lui qui a décidé de ma vie!

C'est ce vieillard me montrant d'abord le pain de l'ouvrier sûr au
début, mais ramassé dans la charité au bout du chemin, puis
accusant ma jeunesse d'être égoïste et lâche vis-à-vis de la faim;
c'est lui qui me fit jeter au vent mon rêve d'un métier. Je
rentrai parmi les bacheliers pauvres.


.....................


J'ai été triste huit grands jours, mais c'est l'automne! Le
Luxembourg est si beau avec ses arbres dorés sur bronze, et les
camarades sont si insouciants et si joyeux! Je laisse rire et
rêver mes dix-sept ans!

Nous arrosons notre jeunesse de discussions à tous crins, de
querelles à tout propos, de soupe à l'oignon et de vin de quatre
sous!


Le vin à quat' sous,
Le vin à quat' sous.


«Comme il est bon!» disait Matoussaint en faisant claquer sa
langue.

Matoussaint le trouvait peut-être mauvais, mais dans son rôle de
chef de bande il faisait entrer l'insouciance du jeûne, comme des
punaises, et la foi dans les liquides bon marché.

Il n'était pas à jeter après tout, ce petit vin à quatre sous!

Comme j'ai passé de bonnes soirées sous ce hangar de la rue de la
Pépinière, à Montrouge, où il y avait des barriques sur champ, et
qui était devenu notre café Procope; où l'on entendait tomber le
vin du goulot et partir les vers du coeur; où l'on ne songeait pas
plus au lendemain que si l'on avait eu des millions; où l'on se
faisait des chaînes de montre avec les perles du petit bleu
roulant sur le gilet; où, pour quatre sous, on avait de la santé,
de l'espoir et du bonheur à revendre. Oui, j'ai été bien heureux
devant cette table de cabaret, assis sur les fûts vides!

Quand on revenait, la mélancolie du soir nous prenait, et nos
masques de bohèmes se dénouaient; nous redevenions _nous_, sans
chanter l'avenir, mais en ramenant silencieusement nos réflexions
vers le passé.

À dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart d'heure
après, la chanson elle-même agonisait, et l'on causait--on
causait à demi-voix du pays!--On se mettait à deux ou trois pour
se rappeler les heures de collège et d'école, en échangeant le
souvenir de ses émotions. On était simples comme des enfants,
presque graves comme des hommes, on n'était pas poète, artiste ou
étudiant, on était _de son village._

C'était bon, ces retours du petit cabaret où l'on vendait du vin à
quatre sous.


Nous avons fait une folie une fois, nous avons pris du vin fin, un
muscat qu'on vendait au verre, un muscat qui me sucre encore la
langue et qu'on nous reprocha bien longtemps.

Nous tenions la caisse, cette semaine-là, Royanny et moi. Boire du
muscat, c'était filouter, trahir!


Nous fûmes traîtres pour deux verres.

Si toutes les trahisons laissent si bon goût, il n'y a plus à
avoir confiance en personne.


Voilà le seul _extra_, la seule folie, le seul luxe de ma vie de
Paris, depuis que j'y suis.

Il y a aussi l'achat d'un géranium et d'un rosier, puis d'une
motte de terre où étaient attachées des marguerites. Chaque fois
que j'avais trois sous que je pouvais dérober à la colonie--sans
voler (c'était assez du remords du muscat)--chaque fois,
j'allais au Quai aux fleurs _cueillir du souvenir_. Pour mes trois
sous j'emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l'odeur
du Puy ou de Farreyrolles; j'emportais cela en cachette, entre mon
coeur et ma main, comme si je devais être puni d'être vu! tant
j'avais envie--et besoin aussi--dans cette boue de Paris, de
me réfugier quelquefois dans les coins heureux de ma première
jeunesse!


Un malheur!

Mon petit cabinet de l'hôtel Riffault m'a été pris un mois après
mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir la maison, et
l'on a renversé mon échelle, profané ma retraite; on a fait un
grenier de ce qui avait été mon paradis d'arrivant... J'ai dû
partir, chercher ailleurs un asile.

Je n'ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers montent,
montent!

J'ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine, chassé
de chacune par l'odeur des plombs ou le bruit des querelles. Je
voulais le calme dans le trou où j'allais me nicher. Je suis tombé
partout sur des enfants criards ou des voisins ivrognes.

Je n'ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma chambre
donnait sur le grand air! J'étais bien seul et je voyais tout le
ciel; mais il y avait au rez-de-chaussée un café par où je devais
passer pour rentrer: ce qui m'obligeait à revenir le soir avant
que l'estaminet fermât, et me privait des chaudes discussions avec
les camarades. Elles étaient bien en train et dans toute leur
flamme au moment où il fallait partir. C'était une véritable
souffrance, et deux ou trois fois je préférai ne pas regagner mon
logis, sortir de l'hôtel Lisbonne à deux heures du matin, et
m'éreinter à battre le pavé jusqu'à ce que le café ouvrît l'oeil
et laissât tomber ses volets.

J'étais bien las de ma rôderie nocturne, et j'avais la tristesse
pesante et gelée de la fatigue. J'avais, en plus, à soutenir le
regard de la patronne qui m'avait attendu un peu, malgré tout--
qui attendait même ma _quinzaine _quelquefois!...

Elle avait l'air de me dire, quand je rentrais grelottant, fripé
et traînant la jambe, que je trouvais bien de l'argent pour passer
les nuits, que je ferais mieux d'en trouver pour payer ma chambre.

Elle avait l'habitude de me jeter mes bouquets dans les plombs, si
je me permettais d'avoir des bouquets lorsque je restais à devoir
encore 4 ou 5 francs.

Son mari était malheureusement un brave homme.

Malheureusement! Oui, car je l'aurais battu s'il avait été comme
elle et je lui aurais fait payer à coups de bottes mes bouquets
jetés dans les plombs.


Notre avenir doit éclore! etc., etc.


Je ne voyais pas éclore mon avenir, et je voyais pourrir mes
fleurs.


J'aurais pu prendre du crédit, aller dans des hôtels où étaient
les étudiants, à qui on demandait le nom de leurs pères plutôt que
la couleur de leur argent. Mon père avait été jugé bon pour une
chambre de vingt francs. Tous les camarades faisaient ainsi, mais
je ne me croyais pas le droit d'engager le nom de mon père pour
avoir quelques punaises de moins, un peu de bonheur de plus!


Si petite qu'elle fût, j'ai pourtant partagé une de mes chambres
de dix francs.

Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais où, d'un ancien
cuirassier--qui _attendait de l'argent._ C'était sa profession;
il devait nous faire des avances à tous avec cet argent; il avait
promis à Matoussaint d'éditer son _Histoire de la Jeunesse_ à
laquelle il avait semblé prendre un intérêt puissant.

«C'est écrit avec des balles», avait-il dit.

Il avait achevé de séduire Matoussaint en lui fournissant des
détails militaires, des mots techniques, pour rendre émouvante une
attaque de barricade en Juin trente-neuf.

Aussi était-il du bivouac et mangeait-il à notre cantine, au
hasard de notre fourchette.

Il manqua de logement à un moment--il lui en fallait un
cependant--pour _faire adresser l'argent._

«Tu comprends, c'est à toi de le prendre, m'a dit Matoussaint.
Royanny et les camarades ont tous des femmes... ils ne peuvent pas
faire coucher le cuirassier avec eux. Moi, j'ai Angelina. Mets-toi
à ma place.»

À sa place, non.--Angelina était trop maigre!


C'était donc moi, le célibataire, qui devais rendre ce service à
la communauté: je n'ai pas osé refuser.


Oh! quel supplice! Toujours ce grand cuirassier avec moi! Il a dit
au propriétaire qu'il était mon frère, pour expliquer notre
concubinage.

Que dirait ma mère chargée d'un autre fils?--accusée d'avoir un
enfant que mon père ne connaît pas!

Oui, c'est du concubinage! Ce cuirassier se mêle à mes pensées,
entre dans ma vie, m'empêche de dormir, si j'en ai envie, de
marcher si ça me prend; ses jambes tiennent toute la place! Il a
une pipe qui sent mauvais et un crâne qui me fait horreur, dégarni
du milieu comme une tête de prêtre ou un derrière de singe. Il me
tourne le dos pour dormir, je vois cette place blanche... je me
suis levé plusieurs fois pour prendre l'air; j'avais envie de
l'assassiner!

Mais, un beau matin, je n'ai plus senti son grand cadavre près de
moi. Il était parti! parti en emportant mes bottines. J'ai dû
attendre la nuit noire pour remonter, en chaussettes, à _l'hôtel
Lisbonne_, j'avais l'air d'un pèlerin,--d'un jeune marin qui
avait promis dans un naufrage de porter un cierge, pieds nus ou en
bas de laine, à sainte Geneviève.


J'étais le seul célibataire de la bande. Il y a eu bien des
raisons!

D'abord, les autres préféraient que je vécusse seul pour que je
reste celui qui ferait les plus longues courses et les
commissions.

«Toi, tu n'as pas une femme qui t'attend, toi! tu n'as que toi à
nourrir. Un homme, pourvu qu'il ait un pantalon! mais quand il
faut acheter des robes. Tu mangeras avec nous. Quelle économie! Va
chez un tel lui emprunter cent sous, moi je ne peux y aller à
cause de son épouse. Angelina en est jalouse... Et ci, et ça!»

Du jour où je me mettais en ménage, mes jambes, mes idées, mes
sous étaient perdus pour la colonie! L'hôtel Lisbonne ne voudrait
pas d'un autre couple, il n'y avait pas de place: d'ailleurs le
propriétaire en avait assez. Puis je m'entendais jusqu'à présent à
peu près avec chacun. Ma moitié me brouillerait avec tout le
monde. Il y avait donc une conspiration en faveur de mon célibat.

La femme d'un petit gros qui venait quelquefois nous voir était la
plus enragée à me détourner de toute alliance, chaque fois qu'une
rencontre, un bout de causette avec une blonde, donnait lieu à
quelque plaisanterie et excitait des craintes.

«Mais qu'est-ce que ça vous fait donc, Emma, que je me mette ou ne
me mette pas avec une femme, lui dis-je un soir, où étant seuls,
nous parlions de ça, faute de mieux.

--Ça me fait peut-être quelque chose», dit-elle avec un sourire
et en baissant les yeux.

J'ai eu l'air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre les points
sur les i.

«Et Adolphe? Si Adolphe savait! ...

--Pourquoi voulez-vous qu'il sache, est-ce vous qui lui direz»,
et elle se renversait la tête en montrant son cou blanc comme du
lait--le cou de la Polonie! et de ses doigts doux comme de la
soie tiède, elle écartait mes cheveux sur ma joue.

J'ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n'est pas
mon ami, une connaissance du Quartier latin, voilà tout.

Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du
jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mûres.

«Tiens, sais-tu pourquoi je t'aime! Je t'aime parce que tu aurais
fait un beau bouvier.»

Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j'éprouvais à
l'écouter et à l'embrasser le plaisir que j'éprouvais à sentir
l'odeur de miel et à frotter mon nez contre des feuilles vertes.


Je vais quelquefois au bal, je m'y bats toujours. Une fois lancé,
dès que je ne veille plus sur moi, j'arrive à la sauvagerie des
gestes, au vertige de la brutalité. Dès que je ne suis plus poli,
je suis casseur, violent, aveugle. Dans les poussées, je trouve
une joie bestiale, j'entre dans le tas comme un ours fou de
raisin. C'est la revanche des écrasements paternels, de
l'emmaillotage de famille, je me détends dans les querelles de
toute la force de ma haine contre les roulées que j'ai reçues par
respect filial, contre les avanies que j'ai subies de disciples à
maître. Et je me suis fait presque une popularité de batailleur
dans ces bals.

Au fond d'une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où l'on
danse aussi et où Matoussaint m'a amené, j'ai laissé mon paletot,
ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre hommes à qui
j'ai voulu tenir tête. On m'avait appelé provincial et enfoncé mon
chapeau sur les yeux. Provincial, c'est que j'en avais l'air sans
doute et voilà bien pourquoi je tapais si fort, c'était de la
honte dans la fureur! ce coup pour la honte, celui-ci pour la
fureur, et les deux sentiments se mêlant, des camarades s'en
mêlaient aussi, on s'était roulé dans la poussière!

On m'a battu pendant toute mon enfance, cela m'a durci la peau et
les os,--point le coeur, je ne pense pas! mais je trouve je ne
sais quelle joie féroce à m'aligner avec les fanfarons de vigueur.

À ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie:

«Mais vous ne savez donc pas que j'ai dû me laisser rosser pendant
dix ans... que les commandements de Dieu et de l'Église le
voulaient... Je m'en serais bien moqué, mais si j'avais crié trop
fort, on aurait destitué papa... Allons, rangez-vous, que je le
corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l'échappé des
mains paternelles!... J'ai dix ans de colère dans les nerfs, du
sang de paysan dans les veines, l'instinct de révolte... Je ne
voudrais pas être méchant, mais j'ai à faire sortir les coups que
j'ai reçus... Ne me touchez pas! Prenez garde!... Laissez-moi,
vous dis-je! j'ai trop d'avantage sur vous!»


Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma fierté,
avec qui veut prendre la succession du père Vingtras pour le coup
de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.

J'ai nommé Matoussaint le chef de notre clan--et, sans être
    
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