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eBook Title
Le bachelier
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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Cela m'entra comme du feu dans les veines. Je n'ai jamais éprouvé
sensation si vive sous le ciel!

J'avais eu, une minute avant, envie de me retraîner jusqu'à la
cour des Messageries, et de redemander à partir, dussé-je étriller
les chevaux et porter les malles sous la bâche pour payer mon
retour. Oui, cette lâcheté m'était passée par la tête, sous le
poids de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de
ce verre de vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le
torrent d'hommes qui roule!

Un accident vient d'arriver. On court. Je m'approche. Un cheval
s'est abattu, une charrette cassée. Il faut relever un timon, hueho!
Ils n'y arrivent pas. Je m'avance et me glisse sous le timon.
Il m'écrase, je vais tomber broyé. Tant pis je ne lâcherai pas!--
et la charrette se relève.

Ce qu'il m'est revenu de confiance en moi pour avoir eu le courage
de ne pas lâcher quand je croyais que j'allais être tué sur place
sans bruit, sans gloire, je ne puis l'écrire et quand à côté de
moi ensuite on eut l'air de croire que c'était mon coup d'épaule
qui avait enlevé le morceau, alors quoique je singeais la modestie
et fisse l'hypocrite, je crus que j'allais étouffer d'orgueil.

Il me reste douze sous. Il est deux heures de l'après-midi.

J'ai les pieds qui pèlent, je n'ai pas aperçu Torchonette chez les
fruitières.

Que devenir?

Dans l'une des ruelles que j'ai traversées tout à l'heure, j'ai vu
un garni à six sous pour la nuit. Faudra-t-il que j'aille là, avec
ces filles, au milieu des souteneurs et des filous? Il y avait une
odeur de vice et de crime! Il le faudra bien.

Et demain? Demain, je serai en état de vagabondage.


Encore un verre de vin!

C'est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage de plus!


«Un _autre_ canon de la bouteille», dis-je au marchand d'un air
crâne, comme s'il devait me prendre pour un viveur enragé parce
que je _redoublais_ au bout d'une halte d'une heure; comme s'il
pouvait me reconnaître seulement!

Je donne dix sous pour payer--une pièce blanche au lieu de
cuivre; quand on est pauvre, on fait toujours changer ses pièces
blanches.

«Cinquante centimes: Voilà six sous.» L'homme me rend la monnaie.

«Je n'ai pris qu'un verre.

--Vous avez dit: _Un autre..._

--Oui.... oui...»

Je n'ose m'expliquer, raconter que je faisais allusion au verre
d'avant; je ramasse ce qu'on me donne, en rougissant, et j'entends
le marchand de vin qui dit à sa femme:

«Il voulait me carotter un canon, ce mufle-là!»

Je ne puis retrouver Matoussaint!

Si je frappais ailleurs?

Est-ce que Royanny n'est pas venu faire son droit? Il doit être en
première année, je vais filer vers l'École, je l'attendrai à la
porte des cours.

Allons! c'est entendu.

Je sais le chemin: c'est celui du Grand concours, au-dessus de la
Sorbonne.


M'y voici!

Je recommence pour les étudiants ce que j'ai fait pour les
fruitières. Je cours après chacun de ceux qui me paraissent
ressembler à Royanny; je m'abats sur des vieillards à qui je fais
peur, sur des garçons qui tombent en garde, je m'adresse à des
Royanny, qui n'en sont pas; j'ai l'air hagard, le geste fiévreux.

Ce qui me fatigue horriblement, c'est mon paletot d'hiver que j'ai
gardé pour la nuit en diligence et que j'ai porté avec moi depuis
mon arrivée, comme un escargot traîne sa coquille, ou une tortue
sa carapace.

Le laisser aux Messageries c'était l'exposer à être égaré, volé.
Puis il y avait un grain de coquetterie; ma mère a dit souvent que
rien ne _faisait mieux_ qu'un pardessus sur le bras d'un homme,
que ça complétait une toilette, que les paysans, eux, n'avaient
pas de pardessus, ni les ouvriers, ni aucune personne _du commun._

J'ai jeté mon pardessus sur mon bras avec une négligence de
gentilhomme.

Ce pardessus est jaune--d'un jaune singulier, avec de gros
boutons qui font un vilain effet sur cette étoffe raide. Cet habit
a l'air d'avoir la colique.

On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m'en suis pas aperçu,
dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les boulevards, mais ici il
fait sensation. On croit que je veux le vendre; les jeunes gens se
détournent avec horreur, mais les marchands d'habits approchent.

Ils prennent les basques, tâtent les boutons, comme des médecins
qui soignent une variole, et s'en vont; mais aucun ne m'offre un
prix. Ils secouent la tête tristement, comme si ce drap était une
peau malade et que je fusse un homme perdu.

Et il pèse, ce pardessus!

Avec mes courses vers l'un, vers l'autre, le grand air, et ce
poids d'étoffe sur le bras, j'en suis arrivé à l'épuisement, à la
fringale, à l'ivrognerie!

J'ai déjà mangé un petit pain, bu deux canons de la bouteille, et
j'ai encore soif et j'ai encore faim! La boulimie s'en mêle!

Pas de Matoussaint, pas de Royanny!

Je me suis décidé à entrer dans les amphithéâtres. J'ai produit
une émotion profonde, mais n'ai pas aperçu ceux que je cherchais.


Les salles se vident une à une. Un à un les élèves s'éloignent,
les professeurs se retirent. On n'a vu que moi dans les escaliers,
dans la cour,--moi et mon paletot jaune.

Le concierge m'a remarqué, et au moment de faire tourner la grosse
porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de
curiosité; il me semble même lire de la bonté dans ses yeux.

Il a dû voir bien des timides et des pauvres depuis qu'il est dans
cette loge. Il a entendu parler de plus d'une fin tragique et de
plus d'un début douloureux, dans les conversations dont son
oreille a saisi des débris. Il me renseignerait peut-être.

Je n'ose, et me détourne en sifflotant comme un homme qui a mené
promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a pris un
pardessus jaune, parce qu'il aime cette couleur-là.

La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rejoignent,
ils se touchent--c'est fini!

Elle me montre une face de morte. Je ne sais où est Matoussaint,
je n'ai pu retrouver Royanny. J'irai coucher dans la rue où est le
garni à six sous.

Je montre le poing à cette maison fermée qui ne m'a pas livré le
nom d'un ami chez lequel je pourrais quêter un asile et un
conseil.

Pourquoi n'ai-je pas parlé à ce portier qui me semblait un brave
homme? Poltron que je suis!

Ah! s'il sortait!...


Il sort.

Je l'aborde courageusement; je lui demande--qu'est-ce que je lui
demande donc?--Je ne sais, j'hésite et je m'embrouille; il
m'encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un
nommé Royanny et que l'École doit avoir son adresse, puisque
Royanny est étudiant en droit.

«Allez voir le secrétaire de la Faculté, M. Reboul.»

Il rentre dans l'École avec moi et m'indique l'escalier.

M. Reboul m'ouvre lui-même--un homme blême, lent, l'air triste,
la peau des doigts grise.

«Que désirez-vous? Les bureaux sont fermés... Vous avez donc
quelqu'un avec vous?»

Il regarde au coin de la porte. C'est que j'ai planté là mon
paletot jaune qui a l'air d'un homme; M. Reboul a peur et il me
repousse dans l'escalier.

Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on lève un
paralysé et je m'en vais, tandis que M. Reboul se barricade.

«Écoutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de regarder
dans les registres, en balayant. Faites comme si vous étiez
domestique et descendez dans la salle des inscriptions.»

Je fais comme si j'étais domestique. Je mets ma coiffure dans un
coin et je retrousse mes manches. Ah! si j'avais un gilet rouge au
lieu d'un paletot jaune!

Nous entrons dans la salle du secrétariat et l'on cherche à l'R.

Ro... Ro... Royanny (Benoît), rue de Vaugirard, 4.

Le concierge s'empresse de fermer le registre et de le remettre en
place.


Je le remercie.

«Ce n'est rien, rien. Mais filez vite! M. Reboul va peut-être
venir et il est capable de crier au secours s'il voit encore votre
paletot!»



3
Hôtel Lisbonne

4, rue de Vaugirard... Hôtel Lisbonne? C'est au coin de la rue
Monsieur-le-Prince.


Je demande M. Royanny.

«Il n'y est pas. Qu'est-ce que vous lui voulez? Vous êtes de
Nantes, peut-être?...»

La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquement et
d'affilée.

«Je ne suis pas de Nantes, mais j'ai été au collège avec lui.

--Ah! vous avez été à Nantes? Vous connaissez M. Matoussaint?

--M. Matoussaint? oui.»

Je lui conte mon histoire. C'est justement après M. Matoussaint
que je cours depuis cinq heures du matin!...

«En voilà un qui est drôle, hein! Il demeure en haut, à côté de
M. Royanny--qui _répond_ pour lui, vous sentez bien--
Matoussaint n'a pas le sou... c'est un pané... _ça écrit_.»

Les concierges m'ont l'air tous du même avis pour les écrivains.

«Et Matoussaint est chez lui?

--Non, mais il ne ratera pas l'heure du dîner, allez! vous le
verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de
jardinier quand on sonnera la soupe.»

Je vois, en effet, au bout d'un instant, par la cage de
l'escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue
personne--les ailes se balancent comme celles d'un grand oiseau
qui emporte un mouton dans les airs.


«C'est toi?...

--Matoussaint!

--Vingtras!»

Nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre et nous nous
tenons enlacés.


Nous sommes enlacés.

Je n'ose pas lâcher le premier, de peur de paraître trop peu ému,
et j'attends qu'il commence. Nous sommes comme deux lutteurs qui
se tâtent--lutte de sensibilité dans laquelle Matoussaint
l'emporte sur Vingtras. Matoussaint connaît mieux que moi les
traditions et sait combien de temps doivent durer les accolades;
quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y a
longtemps que je crois avoir été assez ému, et Matoussaint me
tient encore très serré.

À la fin, il me rend ma liberté: nous nous repeignons, et il me
demande en deux mots mon histoire.

Je lui conte mes courses après Torchonette.

«Il n'y a plus de Torchonette: celle que j'aime maintenant se
nomme Angelina. Je vais t'introduire. Suis-moi.»--Et il m'emmène
devant mademoiselle Angelina.


«Je te présente un frère--un second frère, Vingtras, dont je
t'ai parlé souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la
gaieté, (se tournant vers moi), tu viens pour ça, n'est-ce pas?

_«Notre avenir doit éclore_
_Au soleil de nos vingt ans._
_Aimons et chantons encore,_
_La jeunesse n'a qu'un temps!_

«Tous au refrain, hé, les autres!

_«Aimons et chantons encore,_
_La jeunesse n'a qu'un temps!»_

Angelina est une grande maigre, pâle, au nez pointu, mais aux
lèvres fines.

«Ah! tu sais, dit-elle, après être allée au refrain, le boulanger
est venu, et il a dit qu'il ne monterait plus de _jocko_[3] si on
ne lui payait pas la dernière note.

--Et Royanny?

--Royanny! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son
pantalon au _clou_ de la Contrescarpe, on n'en a pas voulu _au
Condé_.»

Matoussaint, qui vient d'accrocher son chapeau immense à une
patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier),
Matoussaint se gratte le front.

«Tu vois, _frère_, la misère nous poursuit.»

_Frère?_--Ah! c'est moi!--Je n'y pensais plus. Je n'ai
jamais eu de frère et je ne puis pas me faire à cette tendre
appellation, du premier coup.

«Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu débarques? Tu
dois avoir de l'argent? Les arrivants ont toujours le sac.»

Je dépose mon bilan.

Angelina me regarde d'un air de mépris.

«Et _ça_, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me suit et
qu'on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un malade et pour
un voleur; _ça_, ça peut se mettre au clou.»

Angelina hausse les épaules jusqu'au plafond.

«On peut le vendre, toujours! Veux-tu le vendre? Tiens-tu à cette
jaunisse?

--Non...»

Un «non» hypocrite.


Pauvre vieux paletot! il est bien laid et il m'a valu aujourd'hui
bien des humiliations, mais j'étais habitué à lui comme à un
meuble de notre maison. Il m'a tenu trop chaud et il était trop
lourd sur mon bras toute cette après-midi, mais la nuit il m'a
empêché de grelotter. J'aurai encore des nuits froides dans la
vie! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture
si mon lit n'en a qu'une. Puis, il a été sur le dos de mon père,
le professeur, avant de m'être abandonné! Les élèves en ont ri,
mais c'était une gaieté d'enfants; ce n'était pas la brutalité
d'une vente au rabais, ni la mise à l'encan d'une vieille chose,
qui, toute ridicule qu'elle fût, avait son odeur de relique...

Cela n'a duré qu'un instant. C'est bien mauvais signe, si j'ai de
ces sensibilités-là, à l'entrée de la _carrière!_

«Pstt, pstt, ho! hé! marchand d'habits!»

Le marchand d'habits est monté et nous a donné quarante sous de la
relique.

Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent, apportent
la gaieté dans la mansarde.

Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce: il y a tout cela
dans nos quarante-huit sous!

C'est moi qui irai commander.--Je dirai: «Des côtelettes avec
beaucoup de cornichons», et, quand le garçon viendra avec la boîte
en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire; je lui
donnerai même trois sous au lieu de deux, j'ai le droit de faire
des folies au péril de mon avenir.


Nous avons bien dîné, ma foi!

On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de cornichon,
on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre
son café, et l'on a braillé, ri et chanté, jusqu'à ce qu'Angelina
ait dit qu'il était temps de chercher où me _coller_ pour la nuit.

La concierge à qui l'on a parlé de l'affaire Truchet me logerait
bien s'il y avait de la place, et me ferait crédit d'une
demi-semaine. Mais tout est pris.

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parlé d'un
cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un hôtel rue
Dauphine, 6, près du café Conti.

Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour les
Riffault qu'elle connaît, et qui ont été concierges, comme elle,
avant de s'établir.

Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les
côtelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et
quoiqu'il soit minuit, on m'ouvre et l'on me conduit au cabinet
libre.


J'y arrive par une espèce d'échelle à marches pourries qui a pour
rampe une corde moisie et graisseuse; au sommet, entre quatre
cloisons, une chaise dépaillée, une table cagneuse, un lit tout
bas, en bois rouge, recouvert d'une couverture de laine poudreuse
--poudreuse comme quand la laine était sur le dos du mouton;--
l'air ébranle la fenêtre disjointe et passe par un carreau brisé.

Matoussaint lui-même semble effrayé; il a failli se casser les
reins en descendant l'échelle.

«Tu es tombé?

--Non.»

Mais je sais que Matoussaint n'aime pas à avouer qu'il est tombé,
et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre
un billet de parterre au collège; il disait que c'était _exprès._


JE SUIS CHEZ MOI!

Ce cabinet est misérable, mais je n'ouvrirai cette porte qu'à qui
il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai;
j'écraserais dans la charnière les doigts de ceux qui refuseraient
de filer, je ferais rouler au bas de cette échelle le premier qui
m'insulterait, dussé-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus
fort, ce qui est possible, mais on dégringolerait tous les deux.

JE SUIS CHEZ MOI!

Je rôde là-dedans comme un ours, en frottant les murs...

JE SUIS CHEZ MOI!

Je le crierais! Je suis forcé de mettre ma main sur ma bouche pour
arrêter ce hurlement d'animal...


Il y a deux heures que je savoure cette émotion.

Je finis par m'étendre sur mon lit maigre, et par les carreaux
fêlés je regarde le ciel, je l'emplis de mes rêves, j'y loge mes
espoirs, je le raye de mes craintes; il me semble que mon coeur--
comme un oiseau--plane et bat dans l'espace.

Puis, c'est le sommeil qui vient... le songe qui flotte dans mon
cerveau d'évadé...

À la fin mes yeux se ferment et je m'endors tout habillé, comme
s'endort le soldat en campagne.

Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la veille.

Il venait justement un soleil tout clair d'un ciel tout bleu, et
des bandes d'or rayaient ma couverture terne; dans la maison une
femme chantait, des oiseaux piaillaient à ma fenêtre.

On m'a fait cadeau d'une fleur. C'est la petite Riffault à qui
l'on avait donné plein son tablier d'oeillets rouges, et qui,
voyant ma porte ouverte, m'a crié du bas de l'échelle: «Veux-tu un
oeillet, monsieur?»

Je l'ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table boiteuse.

C'eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que
j'aurais été moins heureux: dans le fond de ce verre je relisais
les pages de ma vie de campagne et j'entendais vibrer des refrains
d'auberge.

On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Haute-Loire...

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet hôtel,
ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de monde et pleine
de vie.

Je regarde l'heure dans une boutique, deux heures. Je me suis
réveillé à huit, j'ai entendu l'horloge. Mais depuis lors, le
bruit des horloges a été couvert par le bourdonnement de mes
pensées et de mes rêves.

J'arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne
savait que penser! «Qu'as-tu fait tout ce temps-là?

«Et tu n'as pas faim?

--Non.»

Et c'est vrai, je n'ai pas faim. Une fièvre de liberté nouvelle
m'a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre le pain béni
de la gaieté, si pain il y a. Il n'y a pas que la gaieté, et
l'appétit.

Mais Truchet est peut-être revenu! Allons voir Truchet! Comme
Mercadet[4] dit: «Allons voir Godeau!»

Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le
postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent aux
Messageries! Quarante francs, et ici nous n'avons pas de pain!

On reste pourtant jusqu'au soir dans le quartier parce qu'il y a
quelqu'un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en
l'attendant.

On est allé voir si Truchet était de retour.

--Dans trois jours.

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas.
Mais on a mangé; seulement il a fallu du temps pour trouver, c'est
un travail comme un autre de recueillir son dîner dans la bohème
et qui finit par être payé comme tout travail mais on ne peut
faire autre chose et l'estomac ne passe à la caisse qu'à des
heures irrégulières. La vie de nous tous passe à cela. Et il a
fallu courir, engager, emprunter!

Ce n'est pas assez pour moi--et déjà je souffre de ce tapage en
l'air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les
bocaux de prunes; je souffre de plus, encore... et je n'ose leur
dire.

Il me semble qu'on ressemble un peu à des mendiants, sur notre
carré.


Enfin j'ai touché mon argent! M. Truchet est revenu.

J'ai gardé six francs pour les Riffault. Mon _chez moi_ me coûte
six francs; il faut ce qu'il faut!

J'ai donné le reste à Angelina pour la _pot-bouille_.

Dès le premier jour on a détourné de la caisse à _pot-bouille_ six
autres francs pour aller au théâtre. Après un bon dîner, on est
descendu sur la Porte-Saint-Martin où se joue la pièce qu'on veut
voir: _la Misère_, par M. Ferdinand Dugué.

On boit en route et Matoussaint est très _lancé._

Le rideau se lève.

Le héros (c'est l'acteur Munié) arrive avec un pistolet sur la
scène.

Il hésite: «Faut-il vivre honnête ou assassiner? Sera-ce la vie
bourgeoise ou l'échafaud?»

Matoussaint crie: «L'échafaud! l'échafaud!»


Les quarante francs y ont passé.

On s'est bien amusé pendant dix jours, et je n'ai pas songé une
minute au moment où l'on n'aurait plus le sou.

Ce moment est arrivé; il ne reste pas cinquante centimes à
partager entre l'hôtel Lisbonne et l'hôtel Riffault.

Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n'ai
mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais
j'ai acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon
taudis.

Il n'est que huit heures.

La soirée sera longue dans ce trou, mais j'ai besoin d'être seul;
j'ai besoin d'entendre ce que je pense, au lieu de brailler et
d'écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour
les autres depuis que je suis là; il ne me reste, le soir, qu'un
murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force
d'avoir parlé; elle me brûle et me pèle à force d'avoir fumé.

Ce verre d'eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le
café noir de l'hôtel Lisbonne; mes idées sont fraîches, je vois
clair devant moi, oh! très clair!

C'est la misère demain.

Matoussaint assure que ce n'est rien.

Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n'en ont pas de la misère,
et est-ce qu'ils ne s'amusent pas comme des fous en ayant des
maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l'herbe, en se
moquant des bourgeois?

Je n'ai pas encore dîné sur l'herbe; je n'ai presque pas dîné
même, pour bien dire.

Pauvre mère Vingtras, elle m'a prédit que je regretterais son
pot-au-feu! Peut-être bien...


Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l'hôtel
Riffault, dans une chambre très propre. J'avais ajouté que j'avais
fait connaissance de gens qui pourraient m'être très utiles (!).

Je veux parler de Matoussaint, d'Angelina, de Royanny.--Ils
m'ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent
me donner l'adresse de tous les monts-de-piété du quartier.


Ma mère m'a répondu.
    
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