|
|
Jules Vallès
(1832-1885)
LE BACHELIER
(1879)
Table des matières
DÉDICACE
1 En route
2 Matoussaint?
3 Hôtel Lisbonne
4 L'avenir
5 L'habit vert
6 La politique
7 Les écoles
8 La revanche
9 La maison Renoul
10 Mes colères
11 Le comité des jeunes
12 2 Décembre
13 Après la défaite
14 Désespoir
15 Legrand
16 Paris
17 Les camarades
18 Le garni
19 La pension Entêtard
20 Ba be bi bo bu
21 Préceptorat. Chausson
22 L'épingle
23 High life
24 Le Christ au saucisson
25 Mazas
26 Journaliste
27 Hasards de la fourchette
28 À marier
29 Monsieur, Monsieur Bonardel
30 Sous l'Odéon
31 Le duel
32 Agonie
33 Je me rends
DÉDICACE
À CEUX
QUI
NOURRIS DE GREC ET DE LATIN
SONT MORT DE FAIM
JE DÉDIE CE LIVRE.
Jules VALLÈS.
1
En route
J'ai de l'éducation.
«Vous voilà armé pour la lutte--a fait mon professeur en me
disant adieu.--Qui triomphe au collège entre en vainqueur dans
la carrière.»
Quelle carrière?
Un ancien camarade de mon père, qui passait à Nantes, et est venu
lui rendre visite, lui a raconté qu'un de leurs condisciples
d'autrefois, un de ceux qui avaient eu tous les prix, avait été
trouvé mort, fracassé et sanglant, au fond d'une carrière de
pierre, où il s'était jeté après être resté trois jours sans pain.
Ce n'est pas dans cette carrière qu'il faut entrer; je ne pense
pas; il ne faut pas y entrer la tête la première, en tout cas.
Entrer dans la carrière veut dire: s'avancer dans le chemin de la
vie; se mettre, comme Hercule, dans le carrefour.
_Comme Hercule dans le carrefour._ Je n'ai pas oublié ma
mythologie. Allons! c'est déjà quelque chose.
Pendant qu'on attelait les chevaux, le proviseur est arrivé pour
me serrer la main comme à un de ses plus chers _alumni_. Il a dit
_alumni_.
Troublé par l'idée du départ, je n'ai pas compris tout de suite.
M. Ribal, le professeur de troisième, m'a poussé le coude.
«_Alumn-us, alumn-i»_, m'a-t-il soufflé tout bas en appuyant sur
le génitif et en ayant l'air de remettre la boucle de son
pantalon.
«J'y suis! _Alumnus_.... cela veut dire «élève», c'est vrai.»
Je ne veux pas être en reste de langue morte avec le proviseur; il
me donne du latin, je lui rends du grec:
«[texte en grec] (ce qui veut dire: merci, mon cher maître).»
Je fais en même temps un geste de tragédie, je glisse, le
proviseur veut me retenir, il glisse aussi; trois ou quatre
personnes ont failli tomber comme des capucins de cartes.
Le proviseur (_impavidum ferient ruinae_) reprend le premier son
équilibre, et revient vers moi, en marchant un peu sur les pieds
de tout le monde. Il me reparle, en ce moment suprême, de mon
éducation.
«Avec ce bagage-là, mon ami...»
Le facteur croit qu'il s'agit de mes malles.
«Vous avez des colis?»
Je n'ai qu'une petite malle, mais j'ai mon éducation.
Me voilà parti.
Je puis secouer mes jambes et mes bras, pleurer, rire, bâiller,
crier comme l'idée m'en viendra.
Je suis maître de mes gestes, maître de ma parole et de mon
silence. Je sors enfin du berceau où mes braves gens de parents
m'ont tenu emmailloté dix-sept ans, tout en me relevant pour me
fouetter de temps en temps.
Je n'ose y croire! j'ai peur que la voiture ne s'arrête, que mon
père ou ma mère ne remonte et qu'on ne me reconduise dans le
berceau. J'ai peur que tout au moins un professeur, un marchand de
langues mortes n'arrive s'installer auprès de moi comme un
gendarme.
Mais non, il n'y a qu'un gendarme sur l'impériale, et il a des
buffleteries couleur d'omelette, des épaulettes en fromage, un
chapeau à la Napoléon.
Ces gendarmes-là n'arrêtent que les assassins; ou, quand ils
arrêtent les honnêtes gens, je sais que ce n'est pas un crime de
se défendre. On a le droit de les tuer comme à Farreyrolles! On
vous guillotinera après; mais vous êtes moins déshonoré avec votre
tête coupée que si vous aviez fait tomber votre père contre un
meuble, en le repoussant pour éviter qu'il ne vous assomme.
Je suis LIBRE! LIBRE! LIBRE!...
Il me semble que ma poitrine s'élargit et qu'une moutarde
d'orgueil me monte au nez... J'ai des fourmis dans les jambes et
du soleil plein le cerveau.
Je me suis pelotonné sur moi-même. Oh! ma mère trouverait que j'ai
l'air noué ou bossu, que mon oeil est hagard, que mon pantalon est
relevé, mon gilet défait, mes boutons partis--C'est vrai, ma
main a fait sauter tout, pour aller fourrager ma chair sur ma
poitrine; je sens mon coeur battre là-dedans à grands coups, et
j'ai souvent comparé ces battements d'alors au saut que fait, dans
un ventre de femme, l'enfant qui va naître...
Peu à peu cependant l'exaltation s'affaisse, mes nerfs se
détendent, et il me reste comme la fatigue d'un lendemain
d'ivresse. La mélancolie passe sur mon front, comme là-haut dans
le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de coton gris sur la
face du soleil.
L'horizon qui, à travers la vitre me menace de son immensité, la
campagne qui s'étend muette et vide, cet espace et cette solitude
m'emplissent peu à peu d'une poignante émotion...
Je ne sais à quel moment on a transporté la diligence sur le
chemin de fer[1]; mais je me sens pris d'une espèce de peur
religieuse devant ce chemin que crèvent le front de cuivre de la
locomotive, et où court ma vie... Et moi, le fier, moi, le brave,
je me sens pâlir et je crois que je vais pleurer.
Justement le gendarme me regarde--du courage. Je fais l'enrhumé
pour expliquer l'humidité de mes yeux et j'éternue pour cacher que
j'allais sangloter.
Cela m'arrivera plus d'une fois.
Je couvrirai éternellement mes émotions intimes du masque de
l'insouciance et de la perruque de l'ironie...
J'ai eu pour voisine de voyage une jolie fille à la gorge grasse,
au rire engageant, qui m'a mis à l'aise en salant les mots et en
me caressant de ses grands yeux bleus.
Mais à un moment d'arrêt, elle a étendu la main vers une
bouquetière; elle attendait que je lui offrisse des fleurs.
J'ai rougi, quitté ce wagon et sauté dans un autre. Je ne suis pas
assez riche pour acheter des roses!
J'ai juste vingt-quatre sous dans ma poche: vingt sous en argent
et quatre sous en sous... mais je dois toucher quarante francs en
arrivant à Paris.
C'est toute une histoire.
Il paraît que M. Truchet, de Paris, doit de l'argent à M. Andrez,
de Nantes, qui est débiteur de mon père pour un M. Chalumeau, de
Saint-Nazaire; il y a encore un autre paroissien dans l'affaire;
mais il résulte de toutes ces explications que c'est au bureau des
Messageries de Paris, que je recevrai de la main de M. Truchet la
somme de quarante francs.
D'ici là, vingt-quatre sous!
Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des épaules de lutteur, une voix
de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains comme
du citron, et les cheveux comme du bitume.
Avec cette tournure de sauvage, une timidité terrible, qui me rend
malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regardé en face par
qui est plus vieux, plus riche ou plus faible que moi; quand les
gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis me battre
et dont je boucherais l'ironie à coups de poing, j'ai des peurs
d'enfant et des embarras de jeune fille.
Ma brave femme de mère m'a si souvent dit que j'étais laid à
partir du nez et que j'étais empoté et maladroit (je ne savais pas
même faire des 8 en arrosant), que j'ai la défiance de moi-même
vis-à-vis de quiconque n'est pas homme de collège, professeur ou
copain.
Je me crois inférieur à tous ceux qui passent et je ne suis sûr
que de mon courage.
J'ai de quoi manger avec des provisions de ma mère. Je ne
toucherai pas à mes vingt-quatre sous.
La soif m'ayant pris, je me suis glissé dans le buffet, et
derrière les voyageurs, j'ai tiré à moi une carafe, j'ai rempli
mon gobelet de cuir. Je l'achetai au temps où je voulais être
marin, aventurier, découvreur d'îles.
Il me faut bien de l'énergie pour sauter au cou de cette carafe et
voler son eau. Il me semble que je suis un de ces pauvres qui
tendent la main vers une écuelle, aux portes des villages.
Je m'étrangle à boire, mon coeur s'étrangle aussi. Il y a là un
geste qui m'humilie.
Paris, 5 heures du matin.
Nous sommes arrivés.
Quel silence! tout paraît pâle sous la lueur triste du matin et il
y a la solitude des villages dans ce Paris qui dort. C'est
mélancolique comme l'abandon: il fait le froid de l'aurore, et la
dernière étoile clignote bêtement dans le bleu fade du ciel.
Je suis effrayé comme un Robinson débarqué sur un rivage
abandonné, mais dans un pays sans arbres verts et sans fruits
rouges. Les maisons sont hautes, mornes, et comme aveugles, avec
leurs volets fermés, leurs rideaux baissés.
Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne.
Et le personnage aux quarante francs? l'ami de M. Andrez?
J'accoste celui des remueurs de colis qui me paraît le plus _bon
enfant_, et, lui montrant ma lettre, je lui demande M. Truchet,--
c'est le nom qui est sur l'enveloppe.
«M. Truchet? son bureau est là, mais il est parti hier pour
Orléans.
--Parti!... Est-ce qu'il doit revenir ce soir?
--Pas avant quelques jours; il y a eu sur la ligne un vol commis
par un postillon, et il a été chargé d'aller suivre l'affaire.»
M. Truchet est parti. Mais ma mère est une criminelle! Elle devait
prévoir que cet homme pouvait partir, elle devait savoir qu'il y a
des postillons qui volent, elle devait m'éviter de me trouver seul
avec une pièce d'un franc sur le pavé d'une ville où j'ai été
enfermé comme écolier, rien de plus.
«Vous êtes le voyageur à qui cette malle appartient? fait un
employé.
--Oui, monsieur.
--Voulez-vous la faire enlever? Nous allons placer d'autres
bagages dans le bureau.»
La prendre! Je ne puis la mettre sur mon dos et la traîner à
travers la ville... je tomberais au bout d'une heure. Oh! il me
vient des larmes de rage, et ma gorge me fait mal comme si un
couteau ébréché fouillait dedans...
«Allons, la malle! voyons!»
C'est l'employé qui revient à la charge, poussant mon colis vers
moi, d'un geste embêté et furieux.
«Monsieur, dis-je d'une voix tremblante... J'ai pour M. Truchet...
une lettre de M. Andrez, le directeur des Messageries de
Nantes...»
L'homme se radoucit.
«M. Andrez?... Connais! Et alors c'est d'un endroit où aller loger
que vous avez besoin?... Il y a un hôtel, rue des Deux-Écus, pas
cher.»
Il a dit «pas cher» d'un air trop bon. Il voit le fond de ma
bourse, je sens cela!
«Pour trente sous, vous aurez une chambre.»
Trente sous!
Je prends mon courage à deux mains et ma malle par l'anse.
Mais une idée me vient.
«Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici? je viendrais la
reprendre plus tard?
--Vous pouvez... Je vais vous la pousser dans ce coin... Fichtre!
on ne la confondra pas avec une autre, dit-il en regardant
l'adresse. J'espère que vous avez pris vos précautions.»
C'est ma mère qui a cloué la carte sur mon bagage:
Cette malle, souvenir
de famille, appartient à
VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), né le jour de la
Saint-Barnabé, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur
Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixième, au
collège royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars,
pour Paris, par la dili-
gence Laffitte et Gail-
lard, dans la Rotonde,
place du coin. La ren-
voyer, en cas d'acci-
dent, à Nantes (Loire-
Inférieure), à l'adresse
de M. Vingtras, père,
quai de Richebourg, 2,
au second, dans la mai-
son de Monsieur Jean
Paussier, dit «Gros
Ventouse».
_Veillez sur elle!_
C'est arrangé comme une épitaphe de cimetière sur une croix de
village. Le facteur me regarde de la tête aux pieds, et moi je
balbutie un mensonge:
«C'est ma grand-mère qui a fait cela. Vous savez, les bonnes
femmes de village...»
Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant l'épitaphe
à une vieille paysanne.
«Elle a un serre-tête noir, et sa cotte en l'air par-derrière, je
vois ça,» dit le facteur d'un air bon enfant.
S'il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetant, qui
était la coiffure aimée de ma mère!... ma mère que je viens de
renier...
Enfin, on a remisé la malle.--Je salue, tourne le bouton et m'en
vais.
Me voilà dans Paris.
C'est ainsi que j'y entre.
Je débute bien! Que sera ma vie commencée sous une pareille
étoile?
Je sors de la cour; je vais devant moi... Des voitures de bouchers
passent au galop; les chevaux ont les naseaux comme du feu (on dit
en province que c'est parce qu'on leur fait boire du sang); la
ferblanterie des voitures de laitier bondit sur le pavé; des
ouvriers vont et viennent avec un morceau de pain et leurs outils
roulés dans leur blouse; quelques boutiques ouvrent l'oeil, des
sacristains paraissent sur les escaliers des églises, avec de
grosses clefs à la main; des redingotes se montrent.
Paris s'éveille.
Paris est éveillé.
J'ai attendu huit heures en traînant dans les rues.
2
Matoussaint?
Que faire?
Je n'ai qu'une ressource, aller trouver Matoussaint, l'ancien
camarade qui restait rue de l'Arbre-Sec. S'il est là, je suis
sauvé.
Il n'y est pas!
Matoussaint a quitté la maison depuis un mois, et l'on ne sait pas
où il est allé.
On l'a vu partir avec des poètes, me dit le concierge... des gens
qui avaient des cheveux jusque-là.
«C'est bien des poètes, n'est-ce pas? et puis pas très bien mis;
des poètes, allez, monsieur, fait-il en branlant la tête.»
Oh! oui, ce sont des poètes, probablement!
Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour à la nièce
d'une fruitière qui demeurait rue des Vieux-Augustins.
N'avait-elle pas aussi, à ce que m'a confié Matoussaint, un oncle
_qui avait pris la Bastille?_ Il avait gardé un culte pour la
place et il était toujours au _mannezingue_[2] du coin, d'où il
partait tous les soirs soûl comme la bourrique de Robespierre, en
insultant la veuve Capet. Je le trouverai peut-être le nez dans
son verre, et il me mettra, en titubant, sur la trace de mon ami.
Hélas! le marchand de vin est démoli. C'est tombé sous la pioche,
et je ne vois qu'un tireur de cartes qui m'offre de me dire ma
bonne aventure.
«Combien?
--Deux sous, le petit jeu.»
Je tire une carte--par superstition--pour avoir mon horoscope,
pour savoir ce que je vais devenir. Deux ou trois personnes en
font autant.
Au bout de cinq minutes, l'homme nous racole, une bonne, deux
maçons et moi, et nous fait marcher comme des recrues que mène un
sergent, jusqu'au mastroquet voisin. Là, nous regardant d'un air
de dégoût:
«_L'as de coeur!_
--C'est moi qui ai l'as de coeur.
--Monsieur, me dit le sorcier en m'attirant à lui, voulez-vous le
grand ou le petit jeu?»
Je sens que si je demande le petit jeu il me prédira le suicide,
l'hôpital, la poésie, rien que des malheurs; je demande le grand.
«Quinze centimes en plus.»
Je donne mes vingt-cinq centimes.
«Payez-vous un verre de vin?»
Je suis sur la pente de la lâcheté. Il me demanderait une chopine,
j'irais de la chopine, je roulerais même jusqu'au litre.
On apporte des verres.
«À la vôtre!»
Il boit, s'essuie les lèvres, renfonce son chapeau et commence:
«Vous avez l'air pauvre, vous êtes mal mis, votre figure ne plaît
pas à tout le monde; une personne qui vous veut du mal se trouvera
sur votre chemin, ceux qui vous voudront du bien en seront
empêchés, mais vous triompherez de tous ces obstacles à l'aide
d'une troisième personne qui arrivera au moment où vous vous y
attendrez le moins. Il faudrait pour connaître son nom, regarder
dans le _jeu des sorciers._ C'est cinq sous pour tout savoir.»
L'homme se dépêche de m'expédier.
«Vous tirerez le diable par la queue jusqu'à quarante ans; alors,
vous songerez à vous marier, mais il sera trop tard: celle qui
vous plaira vous trouvera trop vieux et trop laid, et l'on vous
renverra de la famille.»
Il me pousse dans le corridor et appelle le _dix de trèfle._
Il n'y a plus qu'à aller du côté de l'amoureuse à Matoussaint.
Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit nom.
Matoussaint l'avait baptisée _Torchonette._
Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trottoirs et
cherchant les fruitières: il y en a deux ou trois. Je me plante
devant les choux et les salades en regardant passer les femmes;
toutes me voient rôder avec des gestes de singe, car je fais des
grimaces pour me donner une contenance et je me tortille comme
quelqu'un qui pense à des choses vilaines... je dois tout à fait
ressembler à un singe.
Je ne puis pas aller vers les fruitières et leur dire:
«Avez-vous une nièce qui s'appelle Torchonette et qui aimait
M. Matoussaint? Avez-vous un parent qui se soûlait tous les jours
à la Bastille?»
Je ne puis qu'attendre, continuer à marcher en me traînant devant
les boutiques, avec la chance de voir passer Torchonette.
J'ai eu cette bêtise, j'ai eu ce courage, comptant sur le hasard,
et je suis resté des heures dans cette rue, toisé par les sergents
de ville; mon attitude était louche, ma rôderie monotone,
inquiétante.
Il y avait justement une boutique d'horloger et des montres à la
vitrine voisine. Si dans la soirée on s'était aperçu d'un vol dans
le quartier, on m'aurait signalé comme ayant fait le guet ou pris
l'empreinte des serrures. J'étais arrêté et probablement condamné.
À l'heure du déjeuner, j'ai eu vingt alertes, croyant vingt fois
reconnaître l'amoureuse à Matoussaint, et vingt fois faisant rire
les filles sur la porte de l'atelier ou de la crémerie.
«Quel est donc ce grand dadais qui dévisage tout le monde?»
Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais rouge
jusqu'aux oreilles.
Je m'enfuyais dans le voisinage, j'enfilais des ruelles sales qui
sentaient mauvais; où des femmes à figures violettes, à robes
lilas, à la voix rauque, me faisaient des signes et me tiraient
par la manche dans des allées boueuses. Je leur échappais en me
débattant sous une averse de mots immondes et je revenais, mourant
de honte et aussi de fatigue, dans la rue des Vieux-Augustins.
Il y en a qui m'ont pris pour un mouchard.
«_C'en est un_, ai-je entendu un ouvrier dire à un autre.
--Il est trop jeune.
--Va donc! Et le fils à la mère Chauvet qui était dans la Mobile,
n'est-il pas de la _rousse_ maintenant?»
Il faisait chaud. Le soleil cuisait l'ordure à la bouche des
égouts et pourrissait les épluchures de choux dans le ruisseau. Il
montait de cette rue piétinée et bordée de fritures une odeur de
vase et de graisse qui me prenait au coeur.
J'avais les pieds en sang et la tête en feu. La fièvre m'avait
saisi et ma cervelle roulait sous mon crâne comme un flot de plomb
fondu.
Je quittai mon poste d'observation pour courir où il y avait plus
d'air et j'allai m'affaisser sur un banc du boulevard, d'où je
regardai couler la foule.
J'arrivais de la province où, sur dix personnes, cinq vous
connaissent. Ici les gens roulent par centaines: j'aurais pu
mourir sans être remarqué d'un passant!
Ce n'était même plus la bonhomie de la rue populeuse et vulgaire
d'où je sortais.
Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse; c'était le
sang de Paris qui courait au coeur et j'étais perdu dans ce
tourbillon comme un enfant de quatre ans abandonné sur une place.
J'ai faim!
Faut-il entamer les sous qui me restent?
Que deviendrai-je, si je les dépense sans avoir retrouvé
Matoussaint? Où coucherai-je ce soir?
Mais mon estomac crie et je me sens la tête grosse et creuse; j'ai
des frissons qui me courent sur le corps comme des torchons
chauds.
Allons! le sort en est jeté!
Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d'un sou où je
mords comme un chien.
Chez le marchand de vin du coin, je demande un _canon de la
bouteille._
Oh! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse de
sang!
J'en eus les yeux éblouis, le cerveau lavé et le coeur agrandi.
|