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Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père?
Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me
traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chien...
«Jusqu'à ta majorité, mon garçon!»
Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui
s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux
livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire
ma chambre.
«_Peut être enfermé, sur l'ordre de ses parents_, etc.»
Me faire arrêter?--Pourquoi?
Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée
que je mange,--parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me
frapper, moi qui pourrais le casser en deux,--parce que je veux
avoir un état, et que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant
lutté pour avoir une _toge_ roussie, il aura un fils qui aura une
cotte, un bourgeron!
Il me fera mettre les menottes peut-être et ordonnera aux
gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne
veux pas être professeur comme lui.
Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je
veux retourner au métier comme nos grands-parents! Dire que je
désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la
charrue et l'écurie.
Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas
ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans,
il le peut.
On a pensé à moi pour une leçon.
Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques
personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous,
veulent me montrer de l'amitié.
L'une de ces personnes s'adresse à ma mère; c'est une dame qui
veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu:
«Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu
d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont
bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.--Il
faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il
achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un
sourire) qu'il aille chez vous tout nu--sauf votre respect. Je
vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.--
J'ai gardé les vaches, voyez-vous!»
J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère!
La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de
recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son
chemin,--si mon père rentrait et que nous nous prissions aux
cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour
ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille,
et elle vient chercher un professeur et non pas un berger.
Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.)
«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en
croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!...»
Ah! cette paysanne!
Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une
leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même
prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne
tiennent pas.
Je suis forcé de m'asseoir de côté.
Je tremblai si fort un jour où l'on me dit:
«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez
votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes.
--Oh! non, au contraire, merci.»
Je ruisselle.
«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère,
qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si
l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.
--Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de
beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a
déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant
même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front
avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!...»
On me chasse le lendemain.
Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier.
«Cinquante francs.»
Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère
intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.
--Oh! non, par exemple, non!
--Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine
qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore!»
J'achète un costume tout fait.
Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande
à parler en particulier au patron de l'établissement et lui
explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les
larmes aux yeux!»
Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma
mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît.
Elle en est si contente et si fière!
Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup:
«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure!
Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me
tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).
Claquant la langue tristement, elle ajoute:
«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a
seulement pas demandé des morceaux!»
Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait
pâlir, il eut peur de mon désespoir.
«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère.
Il en est à croire cela.
La pauvre femme reste muette, glacée.
Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le
même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.
«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.»
C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur
du suicide.
C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour
écrire à, son père. Il faut mettre _vous_.
Je dis _vous_ pour la première fois.
Je ne vois pas bien avec la chandelle.
«Mère, donne-moi donc une bougie.
--Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça
éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!»
J'écris à mon père! Je rature, et je rature!
Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de
paraître faible.
Je recommence; c'est difficile et douloureux.
Ah! ma foi, non! et je déchire encore...
Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,--
quatre mots. Ça m'évitera ce «_vous»_, et ce que je veux dire y
sera tout de même. J'écris simplement ceci:
_Je veux être ouvrier._
«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient
de remettre le bout de papier.
Il me rencontre dans un corridor:
«Tu te f... de moi, dis...?»
Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser.
L'abîme est creusé,--il va arriver un malheur.
25
La délivrance
Le malheur est arrivé!
Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux
gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café
où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas
payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent
dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait
pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.
Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--même un sou.
J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Poésie
au seizième siècle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres
de M. Victor Cousin.
Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je
les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit
d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les
mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les
jeunes gens.»
Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux
qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que
moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des
vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de
nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait
chez les anciens, et n'ont pas le temps,--à cause des
répétitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux.
J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.
Elle avait levé les mains au ciel.
«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!...»
Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins,
il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce
que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des
choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu
acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi
prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de
Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.
Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui
passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.
«Te voilà, fainéant?»
Et il a continué son chemin.
Fainéant?--Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui
demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me
regarder en face, ce mot qui me faisait mal!
Fainéant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce
travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient,
parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les
miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne
faut pas qu'il m'appelle fainéant!
Fainéant!
Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais:
«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie
plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!»
Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand
j'étais plus jeune.
Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je
lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle
parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui
en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au
courage de son fils.
Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je
caponne!
Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme,
et je travaillerai tout de même! C'est dit.
Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée,
que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je
courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à
huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.
J'y ai couché.
C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il
a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et
je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des
sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix
heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé
le verrou mis.
Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de
courage que moi.
Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans
ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas
paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.
Comme c'est froid, quand le soleil se lève!
Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à
huit heures et demie du matin.
Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène
sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.
M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur?
La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était
blanc comme un mort.
«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!»
_Dans la maison, une heure après._
«Qu'y a-t-il?
--Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!»
Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait
volontiers estropié; il répétait:
«Je te casserai les bras et les jambes.»
«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne.
Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.
C'est trop tard; je suis trop grand.»
BAS LES MAINS! OU GARE À VOUS!
_Minuit._
Mon père me fera arrêter, bien sûr.
La prison demain, comme un criminel.
Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui
commencent comme cela. Je le sens bien.
Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais
tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province.
L'idée m'est presque venue d'en finir.
Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui
m'aurait assassiné!
Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire,
voilà tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y
avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept.--Voilà
pourquoi je me pendrais à cette fenêtre?
Je n'ai pas un reproche à m'adresser.
Je n'ai pas même une bille _chipée _sur la conscience. Une fois
mon père me donna trente sous pour acheter un cahier qui en
coûtait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai
jamais _rapporté_, oh! non! ni _cané__[12]__ _quand il fallait se
battre.
Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait
la main tout de même. Ici, point!
Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai à Paris après; et
quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je
le crierai! Je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres
les DROITS DE L'HOMME.
Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le
corps et l'âme de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me
martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si
M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.
Paris! oh! Je l'aime!
J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre,
la sympathie aux révoltés.
L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais
déjà ma cravate.
Encore des cris, des cris! C'est deux jours après.
Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre.
«Jacques, viens, viens!»
On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours
auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison
où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant
calotté venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras
fît des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait,
on lui mettait le poing sous le nez.
Ils étaient deux, le père et le frère aîné, un vieux et un jeune.
«Qu'y a-t-il?
--Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler
mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais.
--Malheureux!»
Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! il ne pèse pas lourd! et le
vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils étaient en
morceaux.
Ils amassaient du monde dans la rue.
«Viens donc, me crie le frère aîné écumant.
--Eh! je viens!»
On nous a séparés à grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un
saint-cyrien, il est courageux, mais je le _règle_. Je le tiens
comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas
lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge
encore. On me tire par les cheveux.
On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte
par-dessus la foule. «Si c'était devant une épée, tu ferais moins
le fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi», et il gesticule, et
il en conte!...
L'imbécile!
«Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je
vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai
à l'épée avec lui.»
_Prairie de Mauves, 7 heures du matin._
Ça s'est arrangé sans que chez nous on en sût rien. Tout le
collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la
fièvre,--le médecin a même ordonné qu'on le laissât reposer,--
ce qui me donne ma liberté.
J'ai trouvé des témoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui
ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Cyr ou à la
Navale s'offrent pour la chose.
«Vous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aux pourparlers.
--J'ai dix-huit ans.»
Je mens de deux ans, voilà tout.
On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas
devant Saint-Cyr.
Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un
paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois
que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un
tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.
Je suis ému tout de même! Je vais peut-être avoir l'air si gauche?
Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit.
Nous sommes sur le terrain.
«Avancez, messieurs!»
Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de
rater le cérémonial.
L'autre ne vient donc pas?... Il a engagé le fer, puis a fait un
bond en arrière et il me laisse là.
J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître.
Il ne vient pas, j'avance.
Cri du médecin!
«Quoi donc?
--Vous êtes blessé.
--Moi?
--Vous avez la cuisse pleine de sang.»
Je ne sens rien.
«Recommençons, recommençons ça!»
Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrière comme a
fait l'autre, je bondis.
«Mais c'est un saltimbanque!» dit le chirurgien.
Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore pourquoi.
«Le gras de la cuisse traversé!
--Vous croyez?
--Et quinze jours sans marcher!»
Oh! je n'ai pas grand endroit où aller!
Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne.
Le saint-cyrien me serre la main et me dit: «Je regrette...»
Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai
vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de
bois.
J'avais laissé un mot à ma mère le matin: «Je suis chez un
camarade.»
Elle a même fait cette remarque:
«C'est mal pendant que son père est malade.»
Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette
voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente
sous à ma mère qui m'a cru fou.
«Il prend des voitures, maintenant!»
L'escalier est noir.
J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous
prétexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis allé me
fourrer dans mon lit.
Mais une voisine,--à peine étais-je dans les draps, lui a conté
toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le
mien.
«Jacques, tu as _été en duel_!
--Et mon père, comment va-t-il?»
Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le
médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne
à lui.
Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi,
elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.
Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends
tout.
C'est mon père qui parle avec émotion:
«Oui, quand il sera guéri, il partira.
--Pour Paris?
--Pour Paris.
--Il n'est pas blessé grièvement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au
moins?
--Je t'ai dit que non.»
Un silence.
«C'est pour moi qu'il s'est battu... Après la scène de la
veille!...»
Il semble que sa voix tremble.
«Oui, oui... il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous
ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!... Il me hait
peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a
fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant,
et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux
creux... Ça vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai été cruel.
--Comme moi, dit ma mère... Mais je le lui ai dit un jour à
Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme
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