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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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Elle a commencé par dire en entrant: «C'est trop beau ici pour
qu'ils donnent bon; tout ça, c'est du flafla, vois-tu?»

Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais tout honteux
en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait.

Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la
salle. On commence à dire que nous passons bien souvent! Enfin ma
mère paraît fixée.

«Nous serons bien ici...--non, de ce côté-là...--Va-t'en voir
si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond.»

Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.

Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la
délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer
absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le
garçon prenait à gauche, moi aussi!--À droite: il me trouvait
encore! Il allait droit--halte-là!

Des paris s'engagent dans le fond.

--Passera, passera pas!

Ma mère disait: C'est mon fils!

«_Je vous en félicite, madame!»_

Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux
applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de
moi règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant
d'un air courroucé.

Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter.

«Restons ensemble!» dit-elle.

Nous nous portons sur un point stratégique qui nous paraît le plus
sûr, et nous tenons conseil.

On nous regarde beaucoup.

«Tu as faim? mon pauvre enfant!»

Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-là?

Une scie s'organise.

«_Va rincer l'pau..._

--_Consoler l'pau..._

--_Remplir l'pau... vre enfant._»

Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en
bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras.

«Êtes-vous venus pour dîner? Voyons!»

Je réponds «non», audacieusement.

Étonnement de cet homme,--murmure de la foule.

J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux!

«Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pour quoi faire donc?

--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il
s'appelle Jacques, lui!»

On crie bravo dans la salle.--_Écoutez! écoutez! laissez parler
l'orateur._

Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement
que le patron dit: Il faut en finir!

On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin.

J'avouai à la fin que nous étions venus pour dîner.

On nous servit en se tenant sur la défensive.

«Je connais ça, disait un des garçons, un vieux; ce sont des
frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils
pisseront à l'anglaise.»

«J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère.

--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je déteste la chanson: _Rincer
l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est à deux
pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.»

Ma mère s'installe chez Bessay.

«Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon?

--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garçon?

--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si
fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon
enfant!»

Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est
occupé avec un client, à qui il dit:

«Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas?»

Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tête
de veau.


Le garçon revient à nous.

«Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mère.

--Je vous recommande le fricandeau.

--Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger
chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-même? Dites-nous
ça?»

Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. «Là, voyons, qu'y a-t-il
de bon?... De quel pays êtes-vous?» Il propose un plat, elle a
l'air d'accepter, mais non, non, elle a réfléchi...

«Jacques, rappelle-le!

--Garçon?»

Je dis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste.
J'espère qu'il ne m'entendra pas.

«Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours après lui, cours donc!»

Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie
d'une voix de stentor dans l'escalier:

«ET MES TRIPES?»

Il se retourne brusquement:

«Qu'y a-t-il?

--Ce n'est pas un rôti qu'il faut.

--Qu'est-ce qu'il faut, alors!»

Ma mère, du fond de la salle:

«Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en
faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît!»


«La côtelette... enlevons!

--Je vous ai dit: pas grasse!

--Ce n'est pas gras, ça, madame!

--Voyons, mon ami, si vous êtes franc...»

Le garçon a disparu.

Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette;
elle finit par accoucher de cette proposition:

«Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer.

--Maman!

--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne
dirait-on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une
voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me
ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.»

Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que
nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur (je
crois même que je mords mon petit doigt):

«Moi qui aime tant le gras!

--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand
j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en
serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, régale-toi.»


Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne
pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce
gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon
gousset, et un autre dans ma poche de derrière.


Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler
sérieusement:

«Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous
allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les
théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous
n'avons rien décidé pour ton avenir.»

Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me passe des sueurs
dans le dos. Elle a été bonne femme pendant sept jours; le
huitième, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre
veines, que j'en prends bien à mon aise. «On voit bien que ce
n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que
vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre
sous, sans compter le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois
sous! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi
parfaitement; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!»

Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les
gâte un peu.

Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que
je rie pendant deux jours--pour bien montrer que ça n'a pas été
de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les côtes, elle dit:
«C'était bien la peine de dépenser quatre francs!»

Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tête, je me
repose un peu, mais ça fatigue tout de même.


Elle m'a mené voir l'Hippodrome--nous sommes revenus à pied.
Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique.

«Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste
quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu
regardais les écuyères.»

Au mirliflore???

«Allons! Que va-t-on faire de toi?

--Je n'en sais rien!

--As-tu une idée?

--Non.

--Il faut finir tes classes.»

Je n'en vois pas la nécessité.

Ma mère devine le fond de ma pensée.

«Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait à ce que les
sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de
quitter le collège, tenez! Il laisserait ses études en plan!...»

Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira!... (c'est en
dedans toujours que je fais ces réflexions).

«Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu?

--À quoi voulez-vous que je réponde?

--Que comptes-tu faire? As-tu une idée, quelque chose en tête?»

Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis:

Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le
temps passé sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps
perdu; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je
voulais apprendre un état! J'ai hâte de gagner mon pain et de me
suffire!

Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs
qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas
recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi,
pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que
je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me
dire que je vous coûte un sou!...

Voilà ce que je pense, ma mère.

J'ai à vous dire autre chose encore;--malgré moi, je me souviens
des jours, où, tout enfant, j'ai souffert de votre colère. Il me
passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content,
voulez-vous le savoir, que le jour où je serai loin de vous!...

Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut!

Ma mère en est devenue pâle.

«Oui, je veux entrer dans une usine, je veux être d'un atelier, je
porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la
place, mais j'apprendrai un métier. J'aurai cinq francs par jour
quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal,
et les trois sous du garçon...

--Tu veux désespérer ton père, malheureux!

--Laissez-moi donc avec vos désespoirs! Ce que je veux, c'est ne
pas prendre sa profession, un métier de chien savant! Je ne veux
pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une
veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit
d'aller où je veux le dimanche.»

....................................

«Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?»

Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil,
dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler
qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne
voulais plus les voir!

Son air de tristesse m'a tout ému; je lui prends les mains.

«Tu pleures?»

Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme
j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa
tête dans ses mains...

Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y
avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur;
elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme
des perles dans les yeux.

«Pardon!»

Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.

«Je n'ai pas à te pardonner... J'ai à te demander seulement, vois-tu,
de ne plus me dire de ces mots durs.»

Elle baissa la voix et murmura:

«Surtout si je les ai mérités, mon enfant...

--Non, non, dis-je à travers mes pleurs.

--Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir; tu peux
sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.»

Elle me fit donner la clef--«pour qu'il puisse rester jusqu'à
minuit», avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire.

Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis
dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles
touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de
gestes cruels...


«Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller
encore au collège?

--Oui, mère.»

Je ne l'appelai plus que «mère» à partir de ce jour jusqu'à sa
mort.

«Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant
souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu
t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de
la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après...
Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux
de faire ce que nous voulons...»


Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que
l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais
simplement mon baccalauréat.

J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver
avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme!

Elle ne me parle plus comme jadis.

Elle est si grave et a si peur de me blesser!

«Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?»

Elle ajoute avec émotion:

«C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse,
d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une
vieille femme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je
puis très bien rester à causer avec Mme Molay. Elle me mènera voir
les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes
soirées, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez
Matoussaint.»


J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, où il
demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est
jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une
histoire de la Convention.

Matoussaint écrit sous sa dictée.

Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil,
mais on a continué la conversation.

Leurs phrases font un bruit d'éperons:

«Un journaliste doit être doublé d'un soldat.»--«Il faut une
épée près de la plume.»--«Être prêt à verser dans son écritoire
des gouttes de sang.»--«Il y a des heures dans la vie des
peuples.»

Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons,
m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche
suivant, je n'étais plus le même.


J'étais entré dans l'histoire de la Révolution.

On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la
misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me
rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers
avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les
fourches avaient du sang au bout des dents.

Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que
Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique à laquelle était
embrochée la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages
et me crevait les yeux.

C'était de voir qu'ils étaient des simples comme mes grands-parents,
et qu'ils avaient les mains couturées comme mes oncles;
c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui
nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des
enfants qu'elles traînaient par le poignet; c'était de les
entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la
mère Vincent, comme moi; c'était cela qui me faisait quelque chose
et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.

Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient: «Nous avons
faim! Nous voulons êtres libres!»

J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr
à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le
coeur.

Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais
toujours portés et qui avaient toujours fait rire; je les
remplaçais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les
haillons de Sambre-et-Meuse.

On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était
fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le
peuple!_

C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en
culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on
venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce
que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais
petit.


Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les
veillées, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les
noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en
patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui
vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il
mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et
regardait les cendres d'un oeil fixe.

Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne
_tolérait_ pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où
sa femme, avant de mourir, avait demandé_ le bon Dieu._

Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en
tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec
un regard de colère, du côté du château.

Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers,
bondissait dans mes veines de savant malgré moi!

Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle
Chadenas... «Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que
j'aurais mieux aimé être avec vous, à la charrue ou à l'étable,
qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les
_aristocrates_, appelez-moi!»


«Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps», dit ma mère.

C'est vrai;--j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant.--
Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux,
des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de
Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de
mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de révolté, de
la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec
une encre qui est à peine séchée.


Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère!
J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les
livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du
drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les
brigades au cri de: «_Vive la nation! _--_À bas les rois! _--_La
liberté ou la mort!»_

Être libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est
d'être victime; je le sais, tout jeune que je suis.


Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes
en campagne, et chacun fait ses rêves.

Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les
épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore.

Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_

On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on
parle de la Haute-Loire.

Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle.

Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et
des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas,
lieutenant.

Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les
champs «après la victoire».


_Rue Coq-Héron._

Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le
rez-de-chaussée où le journal se tire; il est l'ami d'un des
ouvriers.

La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies
ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche.

C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que
dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en
bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en
détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui
surveille comme un capitaine.

Un rouleau de la machine s'est cassé.--Ohé!--oh!

On arrête,--et, cinq minutes après, la bête de bois et de fer se
remet à souffler.


J'ai trouvé l'état qui me convient...

J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris,
j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je
respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin.

Compositeur? Non.--Imprimeur, à la bonne heure!

Le beau métier, où l'on entend vivre et gémir une machine, où tout
le monde à un moment est ému comme dans une bataille.

Il faut être fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit,
j'aime ça. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal.


Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est
une force d'être muet, quand ce que l'on veut est ce que les
autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie!

Il y a un peu de vanité cruelle dans cette joie-là.

Je pense que je vais être si supérieur aux camarades qui mènent la
vie de bohème!--il n'y a pas à dire--parce qu'ils n'ont pas
d'ouvrage sûr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par
jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.

Je ne dépendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche
j'écrirai.--Je serai d'une société secrète, si je veux.--
J'aurai mangé quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque
chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes...

_Vivre en travaillant, mourir en combattant!_

«Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous
retournerons à Nantes pour que tu prépares ton baccalauréat avec
lui.»

Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et
j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions
été manger des_ ordinaires_ dans des crèmeries, où il venait des
ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient été
mêlés à des émeutes.

La blouse et la redingote s'asseyaient à la même table et l'on
trinquait.

Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnière
_ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien.

Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on
disait tout à coup: «C'est Festeau, c'est Gille.» Et il me
semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour
républicain; puis la batterie était plus claire, Gille entonnait,
et cette musique tirait à pleines volées sur mon coeur.

Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui
parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de
batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air
    
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