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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma
dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais
les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec.

Le jour du concours arrive.

Nous nous levons de grand matin. On nous a donné un _filet_ qui
est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet
froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la
mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est
pire que l'hostilité et le silence.

«Distinguez-vous...»

Il rit d'un rire lâche.

Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant.


Nous arrivons presque en retard.

Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et
calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder
le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du
pont.

Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait
son mouchoir. Il était à genoux comme une blanchisseuse; il se
releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je
le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher
sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de
voleur.

Il ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était
un livre comme un dictionnaire.

Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le
temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches.

Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée elle fut entre
moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été
devant moi toute ma vie.


C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que
son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie.

Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être.
Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon
père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche,
et le professeur toujours humilié, malheureux! menacé de disgrâce!

«Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est
bachelier», dis-je à Anatoly.

Je ne me trompais pas.

Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne,
_un Charlemagne_ avait crié, montrant une ombre noire qui montait
la rue:

«Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret!»

C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.


On dicte la composition.

Vais-je la faire? À quoi bon!

Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de
mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire à cet être qui
obsède ma pensée?

Je ne sais. Il a peut-être giflé un censeur, pas même giflé,
blagué seulement.

Il a peut-être écrit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le
Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a
destitué.

Pas ce métier-là, non, non!

Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je
fasse ce que je puis.


Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dégoût, comme une fois où
j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse.

Voilà enfin quarante alexandrins de_ tournés._ C'est ma copie.

«Tu as fini? me dit mon voisin.

--Oui.

--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites
saucisses?»

Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les
dictionnaires, puis il sort un bout de poêle.

«Ça va crier, prends garde!»

Le professeur qui surveillait était Deschanel; c'était un garçon
d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le
droit de manger cru dans la longue séance,--il pensa qu'on
pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole
au lieu du dictionnaire dans la bataille!

«Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et toi?» Celui de
Charlemagne fit le café.

Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des
tranches de copie à des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin
qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de
l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une
petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spécialement du
_brûlot_.


«Ton brouillon?» fit Anatoly le Pacifique, dès que je rentrai à la
pension.

Legnagna arriva, et ils l'épluchèrent ensemble.

Je sais que ma composition est ratée, et maintenant que le
souvenir de la face pâle est moins vif et que les fumées de notre
banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des
remords.

Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.


Le résultat est connu.--Je n'ai rien!

Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collège n'a
pas grand-chose. C'est un désastre pour le lycée.

Les bûcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma
conscience est plus calme.

La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux!
_Fractis occumbam inglorius armis! _[10]

Et chacun s'en va...


Moi, je reste.

J'attends une lettre de mon père, et des instructions. Rien ne
vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna, qui me hait.

Nous sommes quatre dans la pension.

Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un
créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit
Japonais qui ne sort jamais.

Ils payent cher, ceux-là; moi, je suis engagé au rabais, et je
devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.


J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas
de réponse, je quitte la maison et je pars.

Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le
commissaire, cette fois.

Oh! ces lettres attendues! ce facteur guetté! mes supplications
dont mon père et ma mère se rient!

J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me
chercher, parce que Legnagna me larde de reproches éternels.

«C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il
me nourrisse encore pendant les vacances!»


Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive
échevelé.

«Quoi! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur
votre père gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette
année; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai
fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un
riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendez-vous?»

Il frappe du pied, marche vers moi...

Oh! non, halte-là! Gare dessous, Legnagna!

Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte
avec laquelle il soufflette le mur.

Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce
qu'il vient de dire, et je lui donne raison.

Oh! mon père! vous pouviez m'éviter ces humiliations!

Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre?

C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même,
arrivé de Nantes la veille.

Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour.

«Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à
la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici
sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!»

Je balbutie et ne trouve rien à répondre; je pense comme lui.

«Mon père payera ces huit jours.

--Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il
n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent
francs sur votre pension.»

C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert!



23
Madame Vingtras à Paris

«Jacques!»

C'est ma mère! Elle s'avance et, mécaniquement, me prend la tête.
Le petit Japonais rit, le créole bâille,--il bâille toujours.

Ma tête a été prise de côté, et ma mère a toutes les peines du
monde à trouver une place convenable pour m'embrasser.


On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair,
c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette
qu'une faible lumière.

«Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!»

C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler;
elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.

«Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta
mère.»

C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours:

«Tu as si bonne tournure! Je t'ai apporté un habit à la française;
je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la
moustache! tu as des moustaches!»

Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains
au ciel et va tomber à genoux.

«C'est que tu es beau garçon, sais-tu!»

Elle me dévisage encore.

«Tout le portrait de sa mère!»

Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les
pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës
comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie,
le teint jaune comme du buis.

Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me
demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas
cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de
charbon neuf.

«Tu as l'air sérieux, sais-tu?»

Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été
humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance.

J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été
profonde.

Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans
la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone!

Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!

Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est
né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri.

Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice.


«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas?

--Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère.

C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de
pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.

«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce
qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose...

--Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas
lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai
écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux?

--Des insultes, des insultes?--Eh bien, après? Est-ce que tu
t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours
épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les
trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens
là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!»

Elle rit et tape sur sa poche.

«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu
es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris
pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a
pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu
n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir mieux:
qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son
affaire, moi, attends un peu, va!»


Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais
haïr, voilà qu'il me fait de la peine!

Tout en m'annonçant ses intentions de le _sabouler _d'importance,
ma mère dit:

«Fais tes paquets!»

Nous étions déjà dans le corridor,--le concierge y était aussi.

«Madame, rien ne peut sortir de la maison.

--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de
prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre
_Gnagnagna_ qui a dit ça?

--Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a
donné la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis
le boucher...

Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il
n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient
abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits
même recevaient des coups.

Il est bête,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions.
On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard.


Le raisonnement que vient de me tenir ma mère, l'argument de la
vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé.

Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux
yeux, bien sûr!

«Non, va, tu peux être tranquille», a repris ma mère, qui lisait
mes réflexions dans mon silence et mon regard.


Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère
qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire
qu'il laisse sortir mon trousseau.

On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour
aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la
diligence.

Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des
ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix,
du geste, comme s'il était là:

«Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous
lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de
t'être laissé traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mère!»

Suis-je un enfant du hasard? Ai-je été fouetté par erreur pendant
treize ans? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici _genitrix_, ma
mère, dont j'ai été le _cara soboles_, parlez!


«Et où allons-nous, maintenant?»

Ma mère me pose cette question quand nous sommes déjà empilés dans
la voiture. Le cocher attend.

«Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voilà un
an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère,
tu ne connais pas un endroit où descendre?»

Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait
un lit aux Hollandais?

«Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.»

Elle me pousse vers la portière.

«Appelle le cocher?

--Cocher!»

Il arrête et se penche.

«Connaissez-vous l'Écu-de-France?

--C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise!

--Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'appelle
l'Écu-de-France.

--Connais pas ici!»

Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage
d'une main, elle empoigne la portière de l'autre et saute à terre.

«Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.

--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde
qui est si _chose_ que ça! Payez l'heure, et voilà vos malles.»

Nous payons,--et l'histoire d'Orléans, de la place de la
Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout
devant des colis et des cartons à chapeau qui s'écroulent. Ma mère
ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...

Elle me donne des coups de parapluie.

«Mais remue-toi donc!»

Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je
n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste
un doigt.

«Arrête une autre voiture.»

Je fais signe à un nouvel automédon[11], mais l'équilibre a des
lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La
montagne de bagages s'écroule.--Ma mère pousse un cri! Les
voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent,--toujours!
toujours! Quelle spécialité!


Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par
là?

Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions
politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs
conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce
n'est pas les jésuites qui auraient fait ça!

Ils nous conseillèrent d'aller en face, «Juste en face, où il y a
un écriteau», et ils nous apprirent que les _chambres meublées_
étaient pour les gens qui n'en avaient pas.

«Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mère. C'est les vers
latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es
pas tombé sur la tête, dis?

--Non, sur le derrière seulement.»

Ma mère paraît un peu plus tranquille.


Nous sommes installés: une chambre et un cabinet.

Des cris dans la chambre de ma mère...

«Jacques, Jacques!

--Me voilà.»

À peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le
mal du monde pour le garder.

Elle l'a attrapé par le fond et elle m'attire à elle, à rebours.

«Es-tu mon fils?»

Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé
une fois.

Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes et deux vestes
que j'ai portées toute cette année.

Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle
soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma
place.

Enfin, presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie
d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur.

«Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, sont-ce là
les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je
sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais,
mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour
t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large! Il y
avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la
place! Ici, rien! rien!»

«Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai
écrit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?»

C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me
tâte.

«Mais explique-toi, imbécile!»

Oh non, elle m'a bien reconnu.

J'explique l'histoire des vêtements.

J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on
m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient
trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne
connaissais personne.

Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et
qui avait, lui, des habits trop petits.

Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de
tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de
gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?

Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses
frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de
nouveau.


Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son
silence.

«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y
connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en
retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait
été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de
pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le
tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes
vieux rideaux.»

Diable!

«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi
j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette,
--une redingote verte, un pantalon à carreaux... Oh! je ne
voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans
le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie
dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin
d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si
on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui
est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras
inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et
de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis
pas que ce n'est pas du bon.»


«Où me mènes-tu dîner?»

Elle dit ça presque comme Mlle Herminie le disait à Radigon, en me
câlinant.

Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de
suite de Tavernier, à trente-deux sous.

«Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux ou chez Véfour?
--pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton père a fait une
si bonne année!»

J'ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était
disposée à ne pas lésiner; s'il fallait dix francs, on les
mettrait! «Ah! tant pis! on fait la noce!»

Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant à un louis, ma
mère les appelant voleurs. «Je sais le prix de la viande, moi!
Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous
pour un fromage!»

Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient
dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente
sous.

«On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré
que ça dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande
trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut
avoir un petit cochon dans nos pays!

--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela
timidement.)

--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix
francs, sois tranquille!»

Je ne l'étais pas, et je reprends:

«Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.»

Nous allons chez Tavernier.
    
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