|
|
À chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et paraît avoir bien
peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait
anneau, et je ne sais où mettre mon nez. Mais comme c'est doux,
cette femme à moitié dans mes bras, et dont le souffle me fait
chaud dans le dos!...
Nous sommes arrivés; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le
porche, pendant qu'on dételle la diligence dont la bâche
ruisselle, et que j'étire mes jambes moulues. «Il n'y a pas moyen
d'avoir une voiture?
--Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges
d'un pied, et des ornières comme des cavernes! Vous plaisantez, ma
petite dame!
--Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?»
Elle me regarde, et elle rit.
«S'il y avait une chambre où s'abriter en regardant l'orage.
--Nous en avons une, dit l'aubergiste.
--Ah!»
DANS LA CHAMBRE
«Je me sens toute mouillée, sais-tu...»
Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche!
«Toute mouillée.--J'ai de l'eau plein le cou. Ça me roule dans
la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'ôte ma guimpe... Tu
permets! Je vous fais peur, monsieur?»
....................................
Des cris, une explosion de cris! On m'appelle...
«Vingtras! Vingtras!»
Ils sont dix à demander Vingtras.
C'est la seconde étude qui est venue en promenade de ce côté et
qui s'est précipitée dans l'auberge. Je vois cela à travers le
rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme à clef; puis
elle se ravise. «Non, sors plutôt; va, va vite!» Je cherche mon
chapeau, qui n'y est pas.
«Avez-vous vu mon chapeau?
--Sors donc, que je referme!
--Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai?
--Tu diras ce que tu voudras, IMBÉCILE.»
Voici ce qui s'était passé. En entrant dans l'auberge on avait
remarqué sur une table un pardessus bizarre, c'était le mien, et
mon chapeau à gros poils. On m'avait reconnu!...
ÉPILOGUE
Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure.
Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner.
«Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit,
comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que
je lui écrive?
--Oui, mon Dieu, oui», dit mon père, qui a envie d'aller faire un
tour à Paris; et c'est une occasion.
On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère; je m'en
arrache, et en route!
Nous courons sur Paris.
22
La pension Legnagna
Je suis à Paris.
J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le maître de pension,
m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme: «Ce n'est pas
un élève, c'est une vessie.»
Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix aux concours.
«Vous travaillez bien, n'est-ce pas?»
Et moi dont la lèvre tient toute la joue, je réponds:
«Boui, boui.»
Il m'a trouvé moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans
mes devoirs.
«Il ne faut pas mettre du _vôtre_, je vous dis: il faut imiter les
Anciens.»
Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les
camarades.
Il y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des épinards.
Je n'aime pas les épinards, et voilà que je laisse le plat.
Il passait.
«Vous n'aimez pas ça?
--Non, monsieur!
--Vous mangiez peut-être des ortolans chez vous? Il vous faut
sans doute des perdrix rouges?
--Non; j'aime mieux le lard!»
Il a ricané en haussant les épaules et s'en est allé en murmurant:
«Paysan!»
Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite.
Je dis toujours: «Sacré mâtin!» C'est une habitude; elle me suit
jusque dans son salon.
«_Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre,
où avez-vous été élevé? Est-ce que vous avez gardé les vaches?
--Oui, monsieur, avec ma cousine.»
Il en perd la tête et devient tout rouge.
«Croyez-vous, madame!» dit-il à une voisine.
Et se tournant vers moi:
«Allez au dortoir!»
Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit
peu, mais sans que ça me gêne; qui ont l'air de faire les malins,
et que je trouve bêtes, mais bêtes!... Il y a une gloire, un prix
de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy,
se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à
s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.
Il y a une demi-gloire,--Anatoly.
Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il
voudrait qu'on s'entendît bien,--pourquoi donc?
J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres,
on me blague comme provincial. Anatoly me protège.
«Il se fera, ne l'embêtez pas! Dans un mois il sera comme nous;
dans deux, vous verrez!»
Oh! on ne m'embête pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas
mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu
près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains.
Ah! je me faisais une autre idée de ces forts en latin! Je
trouvais la province plus gaie, moi!
Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose,--de celui-ci
qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir; il y a eu
un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par...
«Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de
version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort
le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le
ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a
continué à pleurer.»
Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.
La pension mène à Bonaparte.
Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et
je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner
le coin; alors je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande
heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la
copie qu'on me croit en train de finir.
Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si
gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les
suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à
travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses
blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que
je regarde.
Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de
bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se
ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.
Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du
faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue
Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de
domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe,
dont les rubans volent à la brise.
Le dimanche, nous allons en promenade.
Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier.
Ce _Sanglier! _je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre.
Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où M. Chaillu
devient notre pion.
Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpiller le
dimanche, à condition qu'à six heures nous soyons là.
Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le
café des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_
ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à
bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à
galons d'or ou d'argent.
Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout
avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de
vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de
trinquer.
Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu
un franc cinquante. À partir de la première partie, je voulais me
lever; je n'ai pas osé.
«Allons, allons, reste là!»
Sueur dans le dos, frissons sur le crâne.
Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la
_culotte_!...
Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une
volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des
anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler.
Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu.
Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces.
Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reçois rien.
Je n'en fus pas moins sauvé tout de même.
On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place,
et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais;
mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche.
Je vendis un discours latin à la composition du mardi,--vingt
sous comptant.
Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne
place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater
pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être _dans les
dix_, quoi!
Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la
main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou
une souscription des volailles qui avait réglé la _casse_ et les
consommations.
J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand
du coup de poing.
N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches!
Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je
deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai
peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté,
mon but, et qui n'aurai pas de fortune.
Ma vie des dimanches change tout d'un coup.
Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint.
Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre
qui l'autorise à me faire sortir le dimanche.
Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la
demi-journée,--nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures;
nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre
argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère; mais je
les ménage.
Nous tuons mal l'après-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se
promener quand tous les autres se promènent aussi, et qu'on a tous
l'air bête. Ah! si c'était comme en semaine! On verrait grouiller
le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme
des prêtres.
Il faudrait aller à Meudon. Là on rit, on s'amuse.
Mais c'est_ dix sous_, de Paris à Meudon! Attendons qu'on ait fait
fortune!
«Ça fait du bien de marcher par ce froid-là», dit Matoussaint,--
qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un
lustre qu'on époussette.
J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.
Les dimanches de pluie, nous allons dans les musées.
«On apprend toujours quelque chose,» dit Matoussaint, en entrant
dans les galeries.
«On apprend quoi?
--Tu contemples les tableaux, les marbres!
--Et après?»
Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume:
«Toi qui as fait de si beaux vers latins!»
C'est vrai, tout de même!
Matoussaint me voit ébranlé et continue
«Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!
--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en étendant sa
baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est
dans le coin.»
Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre
et des monuments, décidément.
C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Lemaître est
_calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend
que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des
_douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille à bras ouverts.
Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la
_Pissote_, où l'on espère rencontrer Grassot. «Oh! voici
Sainville!--Non! Si!»
L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous
filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez
Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la
table du coin.
Nous dînons à trente-deux sous.
Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites
amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient,
à propos de tout et de rien...
Et comme c'est bon ce qu'on mange!
_Purée Crécy, côtelettes Soubise, sauce Montmorency_. À la bonne
heure! Voilà comment on apprend l'histoire!
Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces!
M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces
blagues-là.
«Garçon, un pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de
cochon, prenez vos pieds, grattez-les.»
On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute.
«Votre ami est muet, M. Matoussaint?»
Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je
n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de l'Épée. On me discute
au coin de la table.
«Une tête--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!»_
Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets,
j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je
reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des
gens d'à-côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me
sortent de la tête.
«Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange», dit un
voisin.
Radigon lui-même en a assez.
«Ah! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration!»
Après le dîner, il faut que je parte.
Les autres élèves de la pension ont jusqu'à minuit. Legnagna--
par méchanceté,--exige que je sois là à huit heures.
Je quitte la _société _et je redescends du côté du faubourg
Saint-Honoré.
Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le
bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps
si je reparaissais avant l'heure.
J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce
dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis
penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand
silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma
timidité m'isole, je ne suis pas troublé par les bruits de
dictionnaires ni les récits de grand concours.
Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade à Vourzac,
d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette
pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où
j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au
passé.
On m'appelle un jour chez Legnagna.
Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie; il a l'air furieux.
«Vous emporterez cela aussi», me dit-il.
Il me glisse en même temps un pot et me reconduit vers la porte.
Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre:
«_Mon cher fils,_
«_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui
l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous
avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons
un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à
M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._
«_Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu
t'assieds._»
Il y avait un mot de mon père aussi.
Je lui avais écrit que Legnagna essayait de m'humilier, que je
voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'être ainsi
blessé tous les jours.
Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le
comédien? Est-il bon au fond?
«_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta
faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye
avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités._»
Pas une allusion au passé, rien? Pas un reproche; presque de la
bonté, un peu de tristesse!... Je lui aurais sauté au cou s'il
avait été là.
Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des
prix.
Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce
que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes!
Et toujours, toujours le grand concours!
Le professeur s'appelle D***.
Il a une petite bouche pincée, il marche comme un canard, il a
l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme
de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au
concours général; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge.
Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: «Cicé-on,
discou-e, _Alma pa-ens_.»
Il est le professeur de latin, il a un français à lui.
Quand des élèves ont manqué la classe pour aller au café ou au
bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit:
«Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas.»
Le professeur de français s'appelle N***. c'est le frère d'un
académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne
nuit pas.
Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des
lunettes de carnaval, une voix cassée, flûtée, sifflante.
De cette voix-là, il lit des tirades d'_Iphigénie_ ou d'_Esther_,
et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein
d'araignées et crie: «À genoux! à genoux! devant le divin Racine!»
Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de
bon.
Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui,
le professeur continue:
«Il ne reste plus qu'à fermer les autres livres.»
Je ne demande pas mieux.
«Et à s'avouer impuissant.»
C'est son affaire.
J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français,
mais je dégringole vite.
De second, je tombe à dixième, à quinzième!
Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent
ensemble, j'avais dit une fois:
_Et tous réunis, ils burent un_ BON _verre de vin_.
«UN BON!--Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne
serais pas étonné qu'il fût méchant. UN BON! Quand notre langue
est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opération
accomplie par ceux qui portent à leurs lèvres le jus de Bacchus,
le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image à la
fois modeste et hardie de Boileau:
_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougère!»
C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi! Boire un verre
qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette!
Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de
choses que je ne comprends pas davantage.
«Bien peu là-dedans», fait le professeur en mettant un doigt sur
son coeur.
Il s'arrête un moment:
«Mais rien là-dedans, bien sûr», ajoute-t-il en se frappant le
front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. «Il a
une fois réussi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est
un garçon qui aimera toujours mieux écrire «fusil», qu'_arme qui
vomit la mort_.»
C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à
la maison;--on parle comme cela dans celles où j'allais.--Nous
fréquentions du monde si pauvre!
Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit.
Il était temps.
Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de
me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui
aurais, un beau matin, cassé les reins.
J'avais même songé une fois à filer pour tout de bon; non pas pour
aller flâner aux Champs-Élysées ou devant les saltimbanques, comme
je faisais quand je manquais la classe; mais pour lâcher la
pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les
profondeurs de Paris.
Qu'aurais-je fait? Je l'ignore.
Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas autant valu que
je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que
ma vie serait une série de combats? Peut-être bien.
Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui
la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.
Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais
faire. Il ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je
m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.
C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques,
qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en
tirais comme cela au concours.
|