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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration.
À la fin de la classe, on m'interroge:

«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai
appris?


Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques
carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à
la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au
vent.

Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.

La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout
le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os,
représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite,
Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de
Néron!...

Mais comme ce logement est triste!

Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres,
un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à
cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte
en guenilles.

C'était le Romain.

«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras...»

Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je
le suivais des yeux.

Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce
vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de
savetier et qui mettait un fond à son pantalon.

C'était son _vexillum_[7] à lui, et cette aiguille était son épée?
Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine...

En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main;
c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui
restaient avaient l'air de deux cornes.

Il trembla un peu en refermant la lettre.

«Vous remercierez bien votre père», dit-il.

Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau
dans les yeux.

Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient?

Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti;
il me tendait un petit livre.

«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les
mathématiques?...»

Il vit que non à mon air.

«Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même.
Tenez, il y a une boîte avec.»

Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et
relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui
disait à son chien:

«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi,
j'aurai du pain.»

Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait
trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre.

«Aimez-vous les mathématiques?»

Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce
qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de
livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du
civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes!

Qu'y avait-il dans sa boîte?

Des plâtres en tranches.

Et dans ce livre? Des mots de géométrie.


Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme
mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et
ces plâtres.

C'est le samedi suivant que j'étais premier.

J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son
histoire.

Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples,
qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre
lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui
compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts
hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé,
sauvé, et il était passé en France.

«Conspirateur! Vous étiez conspirateur?

--J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais
de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous
avez compris mon système, il paraît.

--Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je
vous explique?»

Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma
démonstration.

«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut
enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le
coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des
lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre,
apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!--De la
théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon
Dieu!

--Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?

--Rien, rien.»

Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la
géométrie avec des fils et du plâtre.


21
Madame Devinol

«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au
théâtre avec moi.

«Voulez-vous?»

C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe
de mon père, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol
n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le
moutard à la porte depuis longtemps.

Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux
si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous
regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est
doux, c'est bon.

«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement.

Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:

«Voyez-vous ce grand garçon!... Oui, je l'emmènerai au théâtre
chaque fois qu'il sera premier.»

Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si
importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère.

«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?

--Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils,
un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat!

--Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas...
mais Jacques a beaucoup de ventre.»

Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.

«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as
eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je
dissimule ça par la toilette.»


Madame Devinol sourit en me regardant.

«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon
ami, et m'accompagner?

Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait
ressembler à Louis-Philippe?

Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette.

J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y
avait une tombola. Une maison de confection avait offert un
costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant.

Le numéro est sorti.

«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée.

--Et ceux qui n'ont pas gagné?

--Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout
laine, par exemple.»


Madame Devinol m'emmène.

«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme
ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.»

Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou
d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle
sente la vigueur du biceps.

«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau
gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me
conter!»

Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je
lui conte tout.

Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en
disant:

«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!»

Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots
d'argent.

Je lui narre mes malheurs.

J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai
dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je
l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade.

«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je
te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur?
C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?»

Fichtre! comme j'aurais préféré ça!

«Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis?»

Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles.

«Non, non!

--Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est
que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser...

--Non... oh! non!..

--Eh bien! embrasse-moi donc, alors...»


Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme
c'est convenu.

Il y a un mois que nous nous connaissons.

«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.

--Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup
à la comédie.»

Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir _les Pilules du
Diable_; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant
deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames,
maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de
décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des
orphelins, les malheurs du grand rôle! Et _les Huguenots_, avec la
bénédiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle
Masson chantait:

«Ô mon Fernand!»

Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras:


_Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!_


Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces
chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce
n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui
avait une moustache noire, des bottes molles.

Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait
fort et qu'on tournait les yeux!


_Oh! viens dans une autre patrie!_
_Viens cacher ton bonheur..._


Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;--
la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge.

Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris
d'émotion.

J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et
d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et
vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces
parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premières_,
ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se
penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous
jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches
mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y
avait de la lumière à foison!

J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui
tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos
livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et
à Hélène.

Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le
_pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de
voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et
essayaient leurs instruments.


Lorsque Mlle Masson était en scène, j'oubliais que Mme Devinol
était là.

Elle s'en apercevait bien.

«Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas?

--Non!... oui!... je l'aime bien.»


Mme Devinol était venue me prendre un peu plus tôt, certain jour,
pour faire un tour, et nous flânions près du théâtre.

Nous croisons une dame en chemin.

«La reconnais-tu?

--Qui?

--Cette femme, là-bas, qui passe près du café, avec un mantelet
de soie.»

Je regarde.

«Mlle Masson?»

Je ne suis pas encore bien sûr.

«Oui, _mon Fernand_», fit Mme Devinol en riant...

Quelle désillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis
trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne
sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait à sa ceinture,
trop gros, et elle relevait mal sa jupe.

«Eh bien!» me dit Mme Devinol.

À ce moment même, le directeur du théâtre passa et salua l'actrice
qu'il vit la première, Mme Devinol ensuite.

Elles répondirent à son salut: l'actrice comme tout le monde,
Mme Devinol avec une inclination de tête, et un jeu de paupières
qui lui donnèrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et
un air fier, mais si fier!

Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras.

«Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi?

--Oh! non! par exemple!

--Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me préfère
alors?»


Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir près d'elle,
tout près.

«Encore plus près. Je te fais donc peur?»

Un peu.


Comme je bûche mes compositions maintenant!

De temps en temps je rate mon affaire tout de même. Je ne suis pas
premier.

Oh! une fois! en vers latins!

On nous avait donné à raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit
tout ce qu'on pouvait dire quand on a à parler d'un malheur comme
celui-là: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant
passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa
rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-même!--_triste
ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date
lilia plenis_.[9]

Dans un vers ingénieux, je m'étais écrié: «Maintenant, hélas! vous
pouvez planter du persil sur la tombe!»

Le professeur a rendu hommage à ce dernier trait, mais je ne dois
passer qu'après Bresslair, dont l'émotion s'est encore montrée
plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'idée, comme dans les
cantiques, de mettre un refrain qui revient:

Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu!

_Eheu_, quatre fois répété! Je ne puis pas crier à l'injustice.
Oh! c'est bien!

Je ne suis que second, et je n'irai pas au théâtre. C'est à
s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets même de
côté. Qui sait?

Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade,
maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir
de la barbe.


Mon père cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre
sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je
l'ai usé à force de frotter sur la machine.

Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me
glisse, comme un assassin... dans un lieu retiré.

Je ne suis pas dérangé. Il est trop tôt!

Je puis m'asseoir.

J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais
tous mes petits préparatifs, et je commence.

Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espèce de jus
verdâtre, comme si on battait un vieux bas.


J'attrape des entailles terribles.

Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup réfléchir
le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui
me prend la tête quand il a le temps.

«Ou cet enfant se penche de côté exprès, pour que le chat puisse
l'égratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine...»

Il s'arrête pensif et m'interroge.

«Te penches-tu pour qu'il t'égratigne?

--Quelquefois. (Je dis ça pour me ficher de lui.)

--Pas toujours?

--Non, m'sieu.

--Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent...
Après avoir été donné, pendant des siècles, de haut en bas, le
coup de patte est donné maintenant de droite à gauche...
Bizarrerie du grand Cosmos! métamorphose curieuse de
l'animalisme!»

Il s'éloigne en branlant la tête.


Nous étions au théâtre. Mme Devinol me dit:

«Tu as l'air tout drôle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es
fâché?...»

Fâché! elle croit que je puis être fâché contre elle, moi qui ai
quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum à faire pour
demain, moi l'indécrottable!

Je ne suis pas fâché. Mais je me suis, hier, presque coupé le bout
de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une
bague.

Je dirai tout de même: «Je suis fâché!»

C'est commode comme tout. J'ai un prétexte pour lui tourner le dos
et cacher mon nez.


Je m'arrangeai pour n'être pas premier, tant que la cicatrice fit
anneau, et pour n'être pas là quand elle venait à la maison.
Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un côté. Je pus
lui parler de profil.

Quelles soirées!

Nous revenons du théâtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son
mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Café des
acteurs_, où l'on fait la partie après le spectacle. C'est un
joueur. Elle prend mon bras la première, et elle le presse. Elle
languit contre moi. Je sens depuis son épaule jusqu'à ses hanches.
Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de
ses doigts traîne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.

Arrivés à sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous
recommençons ce manège jusqu'à ce qu'elle se dégage elle-même d'un
geste lent et sans me lâcher.

«Tu me retiens toujours si longtemps...»

Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai même été si étonné le
premier jour où, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener
encore et rôder en chatte sur le trottoir, où sonnaient ses
bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui
moulait sa cheville, en se fronçant quand elle posait son petit
pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc doré comme de la laine,
un peu gras comme de la chair.

Elle s'arrêta deux ou trois fois.

«Est-ce que je n'ai pas perdu mon médaillon?»

Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut défaire un bouton.

«Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura glissé!»

Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma
cravate quand elle serre trop.

«Aide-moi...»

Au même moment le médaillon jaillit et brilla sous la lune.

On aurait dit qu'elle en était furieuse.

«Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu
sèche, en voyant que je me baissais.

--Non, je lace mes souliers.»

Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros
et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnière qui a
crevé.


«Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je
t'emmènerai à Aigues-la-Jolie. Je dirai à mon mari que je vais
chez la nourrice de Joséphine, et nous partirons pour la campagne
tous les deux _en garçons_. Nous mangerons des pommes vertes dans
le verger, et puis des truffes dans un restaurant.»

Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers!

J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon père,
devant ma mère qui a rougi.


Je suis premier, parbleu!

J'ai accouché d'une poésie latine qui a soulevé l'admiration.

«Ne croirait-on pas entendre le gallinacé?» a dit le professeur.

Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq.

Et j'avais fait un vers qui commençait:

_Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.)

Nous irons donc à la campagne, comme c'est convenu.


Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge où est la diligence
pour Aigues. Le conducteur achève d'habiller les chevaux.

Je m'étais caché au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne
suis arrivé qu'après elle; j'avais peur de rester là tout seul. Si
l'on m'avait demandé: «Qui attendez-vous?»

Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler «ma tante» devant le monde.
Elle m'a dit cela hier, et elle me le répète aujourd'hui, en
montant dans la voiture.

Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du
coucou.

Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie
à torrents.

Un voyageur de l'impériale demande si on peut lui donner asile. On
n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir à
son côté.

Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place à
sa gauche, de son côté.

Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie à droite, elle est
presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule...
    
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