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«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front
avec l'index...
--Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du
gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si
M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il
est constipé parce qu'il est philosophe.
On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à
ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.
Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.
Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre
M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel,
les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de
la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son
mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes
l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas
l'équivalent dans les grands classiques.
«Je viens vous poser un dilemme.
--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»
Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait
surmonté ses répugnances à cause de moi.
Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de
paysanne qui aime à _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais
d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt--dans
mon intérêt--par amour pour son fils.
C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et
faisait encore asseoir près d'elle,--autant que s'asseoir se
pouvait,--cette statue vivante de la constipation.
Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me
montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les
philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à
tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,--
Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.
Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques,
s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard,
qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en
avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver
les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,--
comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.
Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.
«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes
du petit Bergougnard!»
En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le
ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à
côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient
placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur
père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait
commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés
à coups de canne, mais à fond,--jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de
cheveux ou de poussière.
On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.
Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des
illustrations:
«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les
bras vers la villa,--c'est là que M. Bergougnard écrit: _De la
Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.»
Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant
comme des singes et en rugissant comme des chacals.
Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que
M. Bergougnard distribue à sa famille.
M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son
bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnabé,--et pour son
plaisir à lui Bergougnard.
Il n'est pas égoïste et personnel,--il est dévoué à une cause,
c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la
chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants
qu'il va exercer son système.
Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est
content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une
locomotive.
Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en
Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et
enfoncé à la grille devant le palais.
Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,--je ne sers à
rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que
Bonaventure est un exemple et entre _à reculons_, mais
profondément dans la philosophie.
Je ne plains pas Bonaventure.
Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les
petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a
coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait
dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de
cacheter les lettres avec les gouttes de sang.
Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.
Son père était bien content.
«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la
science...»
Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé
l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de
pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?
L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de
coups de pied et tapé le nez contre le mur.
Mais sa petite soeur!--ô mon Dieu!
Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on
a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!
Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes!
J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais
jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres
de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.
Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me
battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,--
je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle
quand elle était bien en colère,--j'avais des os durs, du
_moignon, _j'étais un homme.
Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,--
parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.
«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»
Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en
joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur
devant son père qui la frappait encore... toujours!...
«Mal, mal! Papa, papa!»
Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans
crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir
quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!
Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de
Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!
«Pardon, pardon!»
J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien,
qu'un bruit étouffé, un râle.
Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite
poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.
Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant
plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père
froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur,
cette fois, de l'achever.
On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix
ans....................
De douleur!... comme une personne que le chagrin tue.
Et aussi du mal que font les coups!
On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.
Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait
dans sa tête d'ange....................
Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué
la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas
supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la
morte!
«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait
peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle
se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer
davantage.
Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand
elle arriva.
Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et
elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle
entendait rentrer son père.
Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux
Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la
recevoir comme un bouquet.
Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour
elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle
savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire
avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille,
Louisette, quand elle mourut à dix ans,--de douleur, vous dis-je!
Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.
«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»
Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.
«Tu ne pleurerais pas tant.»
Je ne dis rien.
«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui
répondes...--Veux-tu répondre?»
Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant
morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé
battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils
lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de
la peine à son papa!
Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre
et ce regard mouillé!
Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais
quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la
pauvre assassinée.
«Veux-tu lâcher cette saleté!»
....................................
Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma
poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.
«Veux-tu le donner!
--C'était à Louisette...
--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par
ton fils?»
Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.
«Non, je ne le donnerai pas!
--Jacques!» crie mon père furieux.
Je ne bouge pas.
«Jacques!»
Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais
de Louisette.
«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire
disparaître aussi», dit ma mère.
C'est le bouquet que me donna ma cousine.
Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.
Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla
qu'on _tuait_ quelque chose en déchirant ce bouquet fané...
J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas;
je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la
cousine...
Assassins! assassins!
Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai
longtemps dans un frisson nerveux...
Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise
avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui
sortait, avec des marques de coups!...
20
Mes humanités
Comme mon professeur de cette année est _serin!_
Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des
pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit
_arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes
lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos
extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux _cothurnes_, vrai,
avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous,
et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je
n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi
dans mes livres.
Il dit _cothurnes_ et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on
ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se
voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imité de
Bossuet).
Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.
«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa
marraine!
--Tante Agnès, dit ma mère.
--Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.
--Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de
ces consonances, et a rougi du génitif pluriel!
--Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver.
Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._
JE N'EN AI PAS!
On nous a donné l'autre jour comme sujet--«Thémistocle
haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien!
«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se
passant la langue sur les lèvres,--une langue jaune, des lèvres
crottées.
C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits
collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les
collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.
Qu'est-ce que je vais donc bien dire?
«Mettez-vous à la place de Thémistocle.»
Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci,
de celui-là,--avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet
rôti comme Scévola?
C'est toujours des généraux, des rois, des reines!
Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à
Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus!
Non, je ne le sais pas!
Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne
fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._
Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer.
Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu
que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de
pièces et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crétins?...
Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une
femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à
Ovide.
Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec
horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il
n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord,
désespéré!
Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre
beaucoup.
Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me
prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à
droite, à gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je
suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu
m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire
le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce
que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon
spondée ou mon dactyle, tant pis!--la _qualité_ n'est rien,
c'est la _quantité_ qui est tout.
Il faut toujours être près du Janicule avec eux.
Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
Je ne puis pas!
Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je
sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont
pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me
fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que
j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu
quelques-unes par derrière.
«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça...»
Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je
reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je
ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse
cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme
(_anus_), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du
second.
Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité.
C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!...
Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde
aime au collège. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a
son franc parler. C'est un bon garçon.
Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.
«M'sieu Jaluzot!
--Quoi donc, mon enfant?
--M'sieu Jaluzot!»
Je baigne ses mains de mes larmes.
«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!»
Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.
Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai
réavalé de _rejets_, je dis où je prends le derrière de mes vers
latins.
«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait
vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour
mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.
--Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!»
C'est l'aveu qui me coûte le plus.
M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait
de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.
Pour la _narration française_, je réussis aussi par le retapage et
le ressemelage, par le mensonge et le vol.
Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la
liberté pour élever l'âme.
Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est
que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,--voilà pour la
liberté;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement où
je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.
Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas.
J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le
crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la
salade.
RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT
«Plus fort, mon enfant!»
C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui!
«Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont
on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est
bien!»
Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous
comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une
goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est
rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si
j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont
partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce
matin!
C'est qu'aujourd'hui on compose en _récitation classique et
débit_, et ma mère veut que j'aie le prix.
Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un
nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.
On m'a clarifié le nez.
Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps,
longtemps! oh! les minutes étaient des siècles!
Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:
«Renifle, mon enfant! renifle!»
Je ne pouvais plus.
«Fais un effort, Jacques!»
Je l'ai fait.
Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une
demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma
tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la
balance. J'y porte la main. «Où est-elle?--Ah! la voilà!»
Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe
comme un bouchon de carafe.
Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me
conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je
repasse ma leçon.
Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les
sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je
dis: «Baban.»
BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour!
_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.»
En classe, quand je récite le premier chant de l'_Iliade_, je dis:
_Benin, aeïde!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_
Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum!
Zim, mala ya, boum, boum!
Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un
trombone qui a un trou,--où j'ai le nez. Je représente bien
l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les
deux bouts.
Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant
de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé.
Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.
Je suis malgré ou _balgré_ tout,--avec ou sans _atchiou,
atchoum, _--d'une force _énorbe_ en récitation. Ma mémoire prend
ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de
l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,--
mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie
l'aloès bienfaisant.
LES MATHÉMATIQUES
«Il a une imagination de feu, cet enfant.»
C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent
le chou: on en mange tant à la maison!).
«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui
sera fort en mathématiques!»
On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour
ceux qui n'ont rien _là._
Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de
chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des
soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve
de la division, rien, rien!
Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.
Je suis toujours dans les six derniers.
Mais un beau jour, une nouvelle se répand.
Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.
J'ai été premier en géométrie.
Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan
--ou n'en suis-je pas un?...
Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas
pillé, copié, _truqué_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si
je m'en tirerai la craie à la main.
Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes
camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes,
en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule
des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le
professeur me dit d'un air blessé:
«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui
faites le cours, ou moi?»
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