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--Pas un sou de moins.
--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas
trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et
une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui
traînait par là.
Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre
sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et
la famille Vingtras d'injures.
Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la
rivière.
«Jacques, Jacques!»
Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse
des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon
père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre
entrée à Nantes.
Ouf!!!
Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine.
Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire
s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai
_jamais._
Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a
trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de
corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de
voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un
pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau
à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.
Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions
la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir
me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on
saurait où se diriger.
Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos
querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue,
cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le
mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma
mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après
avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.
Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille
navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des
bagages!
Nous étions dans la rue,--ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon
père en éclaireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il
est notre providence décidément.
Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il
connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se
demandaient ce que voulait cette famille.
Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant
indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.
Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre
emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela
lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des
leçons particulières en quantité.--Il a l'air si chien,--on
prendra des répétitions!
Tout va bien.--Voyons maintenant la ville.
Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de
tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce!
Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni
d'officiers en chapeau de commandement; point de salves
d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires
ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas
d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de
mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées
sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande.
Comme la vie de marin me paraît bête!
Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais
chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des
matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas
nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la
vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des
flots...». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y
a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah
bien! merci!
Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les
grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas
grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu
cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et
le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je
confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de
fromages.
MON PROFESSEUR
J'ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d'argent,
au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts
de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empêcheront pas de faire
son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette,
taupe: il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des
premiers à l'agrégation; il y a laissé des protecteurs que son
esprit de gringalet amuse; il en a rapporté une femme amusante,
jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses élèves,--il
est caressant avec les fils des influents, qu'il ménage et auprès
de qui il a conquis une popularité parce qu'il les traite comme de
grands garçons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu
qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose
quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien.
Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses
blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade
qui prend des répétitions avec lui, que j'ai voulu être cordonnier
et que maintenant j'aimerais être forgeron. Je lui semble commun;
ma mère d'ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait
l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a
l'air de me croire, même quand je dis que j'ai _oublié _mes
devoirs, ou que je me suis _trompé _de leçon.
À la fin de l'année, aux compositions de prix, il nous lit des
romans de Walter Scott.
Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai
quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux
couronnes et que je fus embrassé sur l'estrade par un homme qui
empoisonnait.--Toujours donc!
Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de
n'en pas avoir, du moment que mon père ne me tourmentait point.
LA MAISON
Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais
qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur
de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à
l'étouffée: pas d'air, point d'horizon!
Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de
bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en
semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que
sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.
J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu
des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine
et des colères des mineurs.
Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas
d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque
tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids:
ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont
l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point
l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est
pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils
ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des
boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas
la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un
blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot,
dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.
Le cours Saint-Pierre me paraît si vide--avec ses quelques vieux
qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui
glissent comme des insectes noirs du côté de l'église...
Je me sens des envies de pleurer!
On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la
souffrance ou à la colère,--je vivais toujours avec un peu de
fièvre.
On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a
entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même
méthode que mon père sur les reins de son fils;--il l'a fait
venir.
«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop,
a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande
votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.»
La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les
miennes.
Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est
bossue.
On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant
avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis
même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,--
cela ferait éclater mon pantalon.
Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame
Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée.
On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une
culotte large.
On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flâne à l'aise,--
j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse.
Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais
ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me
connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la
queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circé.
COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES
Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de
personnes me croient légitimiste.--J'ai une cravate qui fait
trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables,
comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant
les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos ne tardent
pas à s'évanouir. Ma mère a trouvé à côté d'un collier de chien,
dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie
au «bonapartisme» cette fois! C'est le signe de ralliement des
brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lemblin.
Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui
est justement là sur la place? On se perd en conjectures, mais
l'étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit
apparaître sur le cours, vêtu comme la _meilleure des
républiques_.
J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
C'est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis et
elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a
de l'étoffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet à
lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je préférerais
vivre dans l'obscurité, ne pas donner aux partis des espérances
étouffées le lendemain,--avec cela que j'étouffe aussi! cette
redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne
puis pas me moucher.
Légitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel
après-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on
démoralise les masses!
Puis les camarades sont toujours là,--on m'appelle Louis-Philippe.
C'est même dangereux par ce temps de régicide.
Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois
citoyen_, je rentre brisé.
NOS BONNES
Nous avons une bonne,--il paraît que mon père gagne de l'argent.
Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui
lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une
heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il
envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de
participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par
trimestre.
Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient
dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent
ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre
les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de
celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de
raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.
Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien
jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait
quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que
j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle
s'habille mal.
«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de
_cheux nous._»
Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit
rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!
Bien désintéressé dans la question,--puisque j'étonne même les
tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue
depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une
politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,--je
puis apporter mon témoignage, il a son poids.
Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur
entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma
mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la
Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois
marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a
donné ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--où il
y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
On est donc heureux à la maison.
Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au
moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois,
lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups
de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais
fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des
seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si
je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.
«Il y a de la boue autour!
--C'est l'affaire de la bonne, cela!
--Avec la grosse brosse seulement?
--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller
toute la journée.»
Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a
l'oeil!
Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui
montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce
qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence
entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle
ne m'a jamais aimé!
La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien,
cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.
«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!»
Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif
cuit.
«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes
froides, voilà qui fortifie!»
Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle
dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est
pas grasse, tant s'en faut!
Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et
queue s'applique à la contrarier.
«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?
--Merci, madame.
--Merci oui, ou merci non.
--Non, madame.
--Vous n'aimez pas le cidre?»
Jeanneton balbutie.
«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité:
«Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous
voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.»
Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a
deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a
repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de
boucher.--Il est tombé un _cafard_ dedans. Mais ma mère l'a
retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait
pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est
décidée à l'offrir à Jeanneton.
«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les
femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.»
Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je
prendrai du cidre comme celui-là, _qui n'a pas d'acide_, qui sent
l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?
Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.
«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y
serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.»
Ah! les malins!
Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des
insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas
manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux
qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile!
Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma
mère lui offrait en signe d'adieu.
«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était
pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._»
Jeanneton a refusé.
On remplace Jeanneton par Margoton.
Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de
nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en
entrant.
«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne
un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa
robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la
viande; je veux manger chaud.»
Margoton joue gros jeu.
Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et
l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit
Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans
la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement
M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son
rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de
boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de
ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa
domestique.
Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du
proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!
On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les
prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place.
Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe,
à propos de cette bonne.
Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une
tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse,
c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas!
Mais quand il faut servir Margoton!...
«Vous avez encore faim?
--Oui, madame.
--Comme cela?
--Encore un petit morceau, si vous voulez.»
Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux
qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de
ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au
dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette
de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.
Marguerite en demande toujours.
Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni!
Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est
entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.
«Antoine!--et elle lui a parlé à l'oreille.
--Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant
son bonnet grec.
Elle se contente de hocher la tête en souriant.
«Il ne s'agit plus que de les surprendre...»
Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois
langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père,
un baiser furtif.
On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma
mère a mis son châle jaune et son beau chapeau--celui au petit
melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du
proviseur.
Elle en revient en se frottant les mains et en balançant
joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon.
Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui
on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette:
qu'y a-t-il?
Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
«Madame, c'était pour le bon motif!
--Pour le bon motif!... dans une cave!...»
Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais
quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de
Margoton.
«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que
le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour
amant!»
Je ne comprends pas.
Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça
fatigue trop ma mère!
Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec
des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux
qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous
vient beaucoup d'estomac à la maison.
Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner
ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même
qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une
bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis,
en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son
nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche
à moi; on nous voit ensemble.
On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on
m'appelle _suçon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait
de mon père avec _suçon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les
Suçons.
Voici pourquoi:
Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge
dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est
demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous
reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres
d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au
professorat.
On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à
Pétronille.
Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de
rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans
avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser
quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme
si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur
un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme
cela. Hé! Munito!
Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau,
c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à
détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs
comiques, les roses et les gratte-culs.
Je dois faire de très grands pas, c'est plus _homme_, puis ça use
moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air
d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à
la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la
rapidité d'une ombre chinoise.
Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière!
Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à
l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille,
le soir.
J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma
mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le
monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle
veut que je dise désormais: _chose_ de bouteille, et quand j'écris
je dois remplacer _chose_ par un trait.)
J'ai marché sur un _chose_ de bouteille et je me suis entré du
verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le
médecin a eu peur en voyant la plaie.
«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?»
Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre;
j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue,
le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je
n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance!
Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.
MON ENTRÉE DANS LE MONDE
Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les
mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur.
Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de «_comme il
faut_».
Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et
professeur de «_maintien_».
C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais
qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a
retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On
lui a donné cette_ chaire_ de chausson et de danse au lycée en
manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours
de _maintien_, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue
basse, l'oreille dure, aime à _téter_, et qu'en lui portant aux
lèvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce
qu'on veut dans son cours.
Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!
Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée.
M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père
saupoudre d'un peu de latin, et en échange M. Soubasson me donne
des répétitions de maintien.
Ma mère y assiste.
«Glissez le pied, une, deux, trois,--la révérence!--souriez!
--Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!»
Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie.
Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en _chose_ de
poule.
Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille
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