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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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--Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de

vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une
fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.

J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre
sous une voûte: les miens hurlent;--c'est un échange de
borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous
et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne
fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne
_man-ge-ra_ pas.

Elle a pourtant crié à mon père:

«Mange, si tu veux, toi!»

Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme
une carpe, et il a murmuré:

«Non, non, demain.»

Il sait ce que cela signifie!

Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette,
que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu
respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On
met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je
m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons
tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.

Ma mère est du concert comme les autres,--mais elle ne cédera
pas.--C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire
vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais
faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais... s'il y avait
de quoi!

Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!

Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en
tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et
attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui
mange par habitude, sans appétit, tu verras.--Tu as pour mère
une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le
nez, car tu l'as en pied de marmite.


Nous avons déjeuné,--ma mère, du bout des dents: mais je l'ai
vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait
demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;--
elle mordait là-dedans!

Mon père a mangé à en éclater,--il en a les oreilles bleues.

Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées
et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a
confié à ma mère tout l'argent.

Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien:

«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra
mieux; c'est moi qui payerai en route.»

Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur,
la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la
blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc,
pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les
mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des
messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de
groseille.

Il mourait de soif.

«Donne-moi de l'argent.

--Tu veux de l'argent?...

--Oui, Jacques a soif...»

Ma mère se tourne vers moi.

«Tu as soif?»

Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais
pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds
rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie
froide de son fils à son époux.

«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son
coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il
n'existait pas.»


Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de
versement!

Mon père s'est fâché;--il y a même eu scandale, d'abord sur le
pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus:
mon père a demandé grâce.

C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: «Je
suis franche comme l'or.»

Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père,
devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans
coeur, un époux sans conduite.

Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.

«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah!
ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-être
l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez
sa maîtresse.»


Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec
cela!

Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler
les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche!

«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me
pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien...
Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le
monde, peut-être?...»


SUR LE BATEAU

Le bateau nous affranchit,--ma mère se trouve malade
heureusement.

Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie
de veau trop vite,--elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.--
Enfin la migraine la prend et l'endort.

Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être
sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a
plus la force de fondre sur lui.

Il monte sur le pont...


UNE RECONNAISSANCE

«Chanlaire!

--Vingtras!»

Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle
avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec
lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un
voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.

Il est heureux, gagne de l'argent.

«Quelle rencontre!

--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?»

Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble
un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:

«En bas,--et d'un air plus gai: malade.

--Ce ne sera rien.

--Non,--non,--non.

--Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au
contraire...»

Se tournant vers moi:

«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels
yeux!--Garçon!»


Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient
aussi rencontré des camarades.

La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de
cruches de bière.

De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si
francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des
bishofs; il y a une odeur de citron.

Voilà qu'on chante, maintenant!

Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain!

Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai
bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui
a les pommettes roses, les yeux brillants.

Il a conté bravement à Chanlaire,--après la troisième tournée,--
qu'il a le gousset vide.

C'est la bourgeoise qui a le sac!

«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous
y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties...
Mais, je dis cela devant le moutard...

--Il n'y a pas de danger.»

Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et
je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.

Il me parle comme à un grand garçon.

«Allons, Jacques, une goutte!»

Puis une idée lui vient:

«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent
quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»

C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le
proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est
pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils
odorants.

Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son
parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!


On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me
servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis
camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.

Je m'essuie à la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise
commodément,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manières, je
suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes,
j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur
indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma
mère dort.


... Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!

Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,--elle était dans
celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient
droit à nous, et va commencer une scène.

Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garçons vont et
viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers
rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui
part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur
fait long feu.

«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis,
elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds
de cochon.

«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois,
et il crie:

--Une autre bouteille de ce jaune-là!

--Je n'ai pas soif.

--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?»

C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la
malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon.

«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille.

Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent
que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:

«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini.
Jacques, viens avec moi.

--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de
dominos, il fera le _troisième_.»

Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table;
écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui
me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me
tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_
sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate,
pouvant rire tout haut et salir mes manches!


La partie de dominos est finie.

«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.»

Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la
première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère
m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en
va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce
moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait
au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son
accueil.

«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.»

Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai
trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la
mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela.
--Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé
vous pourrez me battre...


C'est mon jour de chance!

Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est
engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien
mise lui fait l'honneur de causer avec elle.

On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à
leur mère, m'entraînent dans leurs jeux.

«Jacques, reste là.

--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté
l'interlocutrice élégante.

--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?»

C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que
son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me
noie, tant pis!

Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous
approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un
ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va
t'emporter!»

Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou
tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le
fouet.

C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus
poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de
m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils
ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai
jamais raté un _filage_; je me suis empressé de manquer la classe
aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou
près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson
est le contremaître.

Je suis monté sur le grand arbre du _Clos Pélissier_, et je suis
allé jusqu'au bout de la grande branche.

Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu
émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche
d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou
des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mère ait
peur;--mais, à la première occasion, je me rattraperai,
j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon
pied au-dessus des _coulées_ de fer fondu.

C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé
libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.

Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de
me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le
creux de la main...

Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le
mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons
aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever
l'ancre...

La journée fuit, le soir arrive.


Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du
crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos
grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que
creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles
qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les
traînées de lune.

La machine fait _poum, poum_!


C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont.

Nous voici à Tours: on relâche ici.

M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on
veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous
arrivons au _Grand-Cerf_.


Nous dînons à la table d'hôte.

Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le
monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine
moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant
donne soif.

J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les
oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On
bavarde, on dévore.

«Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?»

Il me semble que je suis à un repas des _Mille et une Nuits_.

Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux
pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se
tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa
chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin,
dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin
jaune.

Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa
droite, ses fils et moi.

Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en
plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse
de quelque chose.

«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix
fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire.

--Oui, deux francs par tête.

--Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!»

C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat:
«Mange de tout!»

Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes,
et fait rire tout un coin de table.

Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle
est, et veille toujours sur son enfant.

«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu
sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu
bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais
pas manger les croupions!»

Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa
poche des provisions qui traînent. On la remarque.

J'en deviens rouge.

«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!»

Ah! elle m'a gâté mon plaisir... Je m'aperçois parfaitement que
les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la
regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme,
en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la
bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en
finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.»


M. Chanlaire se lève:

«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.

--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont
elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.»

--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de
cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part
comme une balle; les enfants les premiers!»

Il remplit mon verre, qui déborde, et dit:

«Vide-moi ça!»

Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur
la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!

Je n'ose la regarder ni boire.

«Tu es là comme un empoté, voyons!»

Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se
fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne
sur une robe d'à côté.

«Nigaud!» dit l'inondée...

Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête.

Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.

Je vais me coucher gonflé et piteux.

«Par ici, votre chambre», dit le garçon.

Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame
de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés,
ma mère m'appelle:

«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!»


Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude
aussi--elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec
l'imprudence de son âge, ne songe pas.

Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.

Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au
milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends,
comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!»


Le lendemain matin nous reprenons le bateau.

La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.

Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du
pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer
et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les
feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des
voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la
rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et
j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux!


Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et
un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et
des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les
prêtres, l'air jésuite aussi.

«C'est lui! c'est lui!»

Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu.

«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].»

Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!

Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme
s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires,
mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore
réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde
Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des
oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis
s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des
osiers.

Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la
France.

Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi
gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;--ces parfums,
ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de
vert et rose le ruban bleu de la Loire!...

Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout
d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue.
C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir,
et l'Océan commence.

Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis resté tout
le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu joué avec
mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.

L'espace m'a toujours rendu silencieux.

Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin _Hôtel de
la Fleur_.--C'est Nantes.


NANTES

Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions
bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il
l'a envoyée au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitôt
qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un
portefaix, et le voilà loin.

La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main
avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au
collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses
malles, sa femme et son garçon.


Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de
nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment,
nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et
l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous
sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.--
À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un
port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de
notre colonie.

Ma mère a _entrepris_ mon père.

«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?...

--Puisque c'est toi qui t'en étais chargée...

--Moi!»

Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On
s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour
emporter ça?

--Trois francs.

--Trois francs!
    
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