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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même.
J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en
m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir
contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes
douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.

Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux
qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même!
mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade,
l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le
pense.--Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur!

Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mère intervient;--
et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie!

«Tu ne toucheras pas cet enfant!»


De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la
fois! Les raccommodements durent peu.

Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche
sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en
courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa
situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de
ma paresse!

Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et
même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse
maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des
singeries, tout ça.»

Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait
pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît
content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête
et je suis le premier de la classe.

Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées!

Ce _Gradus ad Parnassum_[4] où je cherche les épithètes de qualité,
et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!

Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai
mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.

Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en
bourre, je l'avale comme de la boue.

Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant,
et j'entends qu'on dit par derrière:

«C'est parce que son père lui donne des danses.»

On dit aussi:

«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air
sainte-nitouche?»


J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les
compositions au proviseur; mais il est en conversation
particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le
cabinet voisin.--celui d'où l'on entend tout.

On parlait de nous.

«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?

--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans
l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec
une femme comme celle qu'il a...

--Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a
gardés, des bourrées qu'elle a dansées.--Youp, la, la!--tandis
que madame Brignolin, eh! eh!

--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!»

J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte,
l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.

C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu
leur voix. Ils reprirent:

«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai
pris le prétexte de son fils.

--Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?

--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on
bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à
l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte.
"Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un
peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de
l'observation.»


Je restai rêveur toute la journée du lendemain...

Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère:

«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit
arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte,
comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!»

Quelle honte? quelle paresse?

Mon père m'avait menti.


17
Souvenirs

M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première
classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante
à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il
s'est démené pour que mon père l'obtînt.


La nomination arrive.


Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers
d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions
latines par-là; il y en a des tas.

Mes parents vont faire leurs adieux.

Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.

Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et
prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame
Brignolin demeure...


J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de
l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine,
les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.

Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait
du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le
catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce
que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur
aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des
mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes
doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes
et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes
disaient.

Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel
et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent
et ne tiennent pas toujours.

À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les
meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les
débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter
un homme et qu'elle vient de casser.

Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours
plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin
de prison?

Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je
l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de
partir.


Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.

C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de
Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de
dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne
pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne
dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.


Pauvre cousine Marianne!

On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,--
moins les coups.

Nous étions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_--
un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des
chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes,
c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond:
c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction
que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce
qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà
pourquoi je faisais le_ gros_.

On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle
en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars
disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à
Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la
regardait avec curiosité.

Ma mère de dire:

«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de
différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait
presque s'en fâcher.»

Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est
bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on
l'ennuie aussi.

M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à
la ville; ma mère a répondu:

«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que
j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir
avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous
me connaissez mal, M. Laurier.»


Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa
nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine;
elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa
elle-même une robe.

«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où
on les essaya.

--Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante
est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne
ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?...

--Je n'ai pas dit ça, ma tante.

--Et hypocrite avec ça!--Oui va-t'en dire partout que je
souillonne les robes de mes nièces.--Tu ajouteras peut-être
aussi que je les laisse mourir de faim!»

Une pause.

Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment
celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et
ressusciter la mère:

«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère...»

Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout
d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela
me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans
de la colle.

«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de
ce retard en levant les mains au ciel.

Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me
donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne
enfonça un clou!

Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le
clou m'a fait une mâchure.

Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup
d'embrasser leur petit!

Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.

«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai
regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:--tu appelles
ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on
n'y a pas touché, je parie!

--Ce matin, maman!

--Ce matin! tu oses!...

--Je t'assure.

--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment.

--Non! m'man.

--Viens que je te gifle!»


Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle
écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner
tout de suite au village.

Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua:

«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur
une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne!
Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!»

C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.

On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un
mois encore.

Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus
heureux!

Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un
peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses
cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient
saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche,
tendre et fine comme du lait caillé.

Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à
travers une grille: elle s'était faite religieuse.

«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle
en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue
ici.

--Le regrettez-vous?»

Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande
coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je
crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla
reconnaître un geste de regret et de tendresse...

Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ
d'ivoire taché de sang.


Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si
haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.

Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles
mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait
dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche
et mes beaux habits!

Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je
regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les
livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon
rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le
bois.

C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.

J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est
resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna
pour me punir.


Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!

C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien
censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin.
Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait
pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du
pain pour sa femme et son enfant.

Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile,
grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en
sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier
en bas comme un cercueil!

J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un
camarade m'avait promis un coin de son jardin.

Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui
ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans
l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le
panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison
maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai
en criant:

«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant,
qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou
qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je
la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir
une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un
être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles
étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais
voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes...


18
Le départ

Quelle joie de partir, d'aller loin!

Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les
officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai
contempler des tempêtes!

J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et
j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les
désespoirs des naufrages.

J'ai lu _la France maritime_, ses récits d'abordages, ses
histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être
marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les
livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.

J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été
un des héros, et je crois même que les phrases que je viens
d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des
compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.

Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des
oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon
_tempêtard_ favori. Je me répète ces grands mots comme un
perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a
l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.

À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.

En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est
dans l'Océan.

Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe,
je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de
ma disparition, je suis en pleine mer.

Le capitaine a juré, sacré--mille sabords du diable!--en me
voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne
peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage!


Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà
plein de poésie.

Nous avons d'abord la diligence,--l'impériale,--puis nous
entrons dans une gare!

Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des
boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de
sifflet qui fendent l'âme!


ORLÉANS

Nous arrivons à Orléans la nuit.

Les malles sont laissées à la gare.

«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère.
Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai
l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec
difficulté.

Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de
la lune.

On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme
immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui
ai tout sur le dos.

Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare,
ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au
Coq-Hardi.--«À deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'hôtel!»

Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en
battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se
livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une
ville qu'ils ne connaissent pas.

Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui
lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle,
hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans
l'obscurité et le brouhaha.

Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un
paquet d'orphelins.


On éteint les lumières.--Il n'est plus resté qu'un réverbère à
l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà
comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à
laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à
mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort;
est-ce que ce n'est pas toi!

--Ah! par exemple!»

Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même
cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans
l'espace.

La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont
eue jusqu'ici pour témoin.

Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de
notre ombre. C'est même curieux.

Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père
ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres
s'allongent et se cognent sur le pavé.--Mon père a un nez!

Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore échapper
quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire.


«Quelqu'un là-bas!»


Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un
jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la
poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un
télescope qu'on ferme.

«Quelqu'un!

--C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!

--Sur quoi est-elle montée?

--Sur quoi?

--Oui, sur quoi?--(Ma mère est aigre, très aigre.)

--Hé! la bonne femme!»

Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler.

....................................

«Mes amis, nous nous sommes tous trompés...»

La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on
dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.

«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.

«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une
femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.»

Il s'arrête un moment:

«Jacques, c'est la _Pucelle!»_

J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la
bergère de Vaucouleurs!

«C'est la Pucelle, Jacques!»


Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de
paniers, aussi!

Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être
mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps
de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle
connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste
que lui a donné l'Histoire.

«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!»

Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne
doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux
heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne
connaissons pas...

«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant
son enfant, celle qui a sauvé la France!

--Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air
content: on peut s'asseoir contre.»


Nous avons passé la nuit là;--c'était un peu dur, mais on avait
le dos appuyé.

Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.

Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins
fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement--avec beaucoup
de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne
nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il
s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère
même, au bout de la rue, près du marché.

«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.

--Pourquoi aurais-je faim?»

Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au
buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait
pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle
n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa
décision en lui demandant si elle avait faim.

Mon père ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mère
un regard de terreur.


Nous sommes dans l'auberge.

Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on
attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son
beau-frère, en tapant contre une cloison.

Un grognement.

«On y va, on y va!»

À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend
l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et
ses souliers qui traînent.

«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.»

Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se
souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère.

Mais elle intervient.

«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant.
    
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