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Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus
libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs
de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!
À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes
chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin,
d'ailleurs, l'en empêche.
«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la
bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade
ou au jardin.
C'est mon père qui paraît heureux!
Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre
coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il
chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui
des chansons du Midi.
Ma mère--paysanne--dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et
elle entonne en auvergnat:
_Digue d'Janette,_
_Te vole marigua_
_Laya!_
_Vole prendre un homme!_
_Que sabe trabailla,_
_Laya!_
«_Laya!»_ reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une
pose de danse--rien qu'un geste, la tête renversée, le buste
pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de
hanche!
Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin
de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un
souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans
rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle
la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
_La Madona et la fouchtra,_
_Laya!_
«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif,
qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le
savant et gâtent le dîner.
On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais!
Il_ l'_est toujours.
«C'est lui qui_ l'est!»_
Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en
regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:
«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de
Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?--
Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»
Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est
souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui
empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller
qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de même et
elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir,
cela me fait du bien, amusez-vous.»
Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:
«Amusez-vous!»
CHÔMAGE
La vie change tout d'un coup.
J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des
_rrra_ et des _fla_, elle a essayé sur moi des roulées et des
étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré,
tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je
sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait
poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le
dos--après tant de gigots pourtant!
À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa
surveillance.
On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On
m'appelait bandit, _sapré_ gredin!--_Sapré_ pour sacré;--elle
disait_ bouffre_ pour _bougre_.
Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq
minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans
exaspérer son amour.
Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?
Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais
fait,--même cela me flattait un peu.
Bandit!--comme dans le roman à gravures.--Puis je sentais bien
que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle
avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique
sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit
pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en
petite blouse et en petit pantalon.
Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle
gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou
me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de
palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes,
gonfle devant le feu.
Je n'ai plus à me lever pour aller--cible résignée--vers ma
mère; je puis rester assis tout le temps!
Ce chômage m'inquiète.
Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux
habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où
en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus
la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du
cuir battu!
Que se passe-t-il donc?
Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est
pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans
cette colère blanche de ma mère.
Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et
les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève
le rideau, elle a l'air de guetter une proie.
«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une
voisine.
--Si, si!
--Il y a un peu de froid?
--Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche
prochain.»
En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une
réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi
distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir
l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup...»
On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on
combine tout pour le dimanche.
J'avais justement gobé une _retenue!_
J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe--du
charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu
M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de
mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui
avaient une veine luisante, un point jaune.
Le professeur crut à une farce,--me voilà pincé! forcé de rester
en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue--
dans l'étude des internes, au lycée même.
Adieu la maison de campagne!
Je les vis partir avec les paniers de provisions.
Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une
écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait
bon--mais bon!
Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté
de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait
brouillard autour de madame Brignolin.
On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des
haricots à l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez
l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère.
Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne
point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et
j'acceptai mon sort de bon coeur.
Je mangeai les haricots à l'huile,--j'allai jouer aux billes
avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai à la
retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous
prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je
décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon
pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
«Te voilà, gamin?
--Oui, m'sieu.
--Toujours en retenue, donc!
--Non, m'sieu!
--Tu as faim?
--Oui, m'sieu!
--Tu veux manger?
--Non, m'sieu!»
Je croyais plus poli de dire _non_: ma mère m'avait bien
recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas
dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un
goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné
quelquefois chez des parents d'élèves.
«Voulez-vous de la soupe, madame?
--Non, si, comme cela, très peu...
--Vous n'aimez pas le potage?
--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...
--Diable! pas faim, déjà!»
«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une
recommandation qu'elle m'avait faite.
En laisser un peu dans le fond.
C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de
l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant
que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère--elle connaît les
belles manières, ma mère,--j'en laisse dans le fond, et je me
fais prier.
L'économe m'offre du poisson.--Ah! mais non!
Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un
paysan.
«Tu veux de la carpe?
--Non, M'sieu!
--Tu ne l'aimes pas?
--Si, M'sieu!»
Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on
avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait
pas ce qu'ils vous servaient.
«Tu l'aimes? eh bien!»
L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera
s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.
Je mange ma carpe--difficilement.
Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table;
il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.»
Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise à une lieue de
mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.
J'ai fini mon pain!
Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants
doivent attendre qu'on les serve.
J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a
lâché, et il mange, la tête dans un journal.
Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents
comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet,
le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous
_Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon
assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de
manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
Du pain, du pain!
J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas
m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les
doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet
de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.»
Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,--geste qui déconcerte
l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait
que penser!
«Ça te démange?
--Non, m'sieu!
--Pourquoi te grattes-tu?
--Je ne sais pas.»
Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique
finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable
répulsion.
«Tu as fini ton poisson?
--Oui, m'sieu!»
M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris
de veau et de la sauce aux champignons.
«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.»
Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me
jette sur le ris de veau.
Pas de pain! pas de pain!
Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer
de sauce et se livrent un combat acharné.
Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de
beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot
de pommade à six sous la livre!
Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans
mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon
pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.
_7 heures et demie_.
Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les
vitres; pas un bruit!
J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le
crâne d'un côté.
Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui
nageait, du veau qui tétait...
Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au
moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis
resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain;
j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
_9 heures_.
Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un
veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est
pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
_10 heures_.
J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va
finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils
rentreront.
Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle
on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle
en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet
suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu
tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
_Minuit_.
Je m'étais assoupi!--Je me suis réveillé brusquement!
Un bruit confus, des cris déchirants,--un surtout qui m'entre au
coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma
mère...
Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas
accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le
genou sur le carreau.
C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est
renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire
à lui, pâle, échevelée.
Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?
Je veux crier.
«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»--Il me
brise presque les dents sous son poing.--«Non, non!»--Il y a
autant de colère que de terreur dans sa voix.
Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes.
C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les
fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me
reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»--Elle prend ma main
dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux
et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute
d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa
aller doucement sa main et son coeur.
Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans
cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient
eu raison de moi dans la vie.
«Retourne te coucher», m'a dit mon père.
J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de
l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres
ouvertes pour que la malade eût de l'air!
Qu'est-il donc arrivé?
Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées,
réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une.
Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée
blanche monte à l'horizon.
J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les
heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres
enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans
regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent
qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un
courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens
qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!
Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir.
J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai
jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me
demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me
regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle
pas!»
J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots
je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.--
Mais par qui commencer?
Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus
effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé
du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on
craint de les irriter par les explosions de sa tendresse;
instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un
accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait,
noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une
colère.
Aussi on hésite, on recule!
Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'être méchant,
puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!--Parler? Mais
ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou
leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos
larmes,--vos _simagrées_--des fantômes qui devaient mourir
avec le dernier cri, le premier soleil!
Et je ne savais que faire!
Il y avait longtemps que c'était le matin.--Mon père se levait
d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit
heures. Je me levais aussi.
Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis
pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.
Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la
porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au
censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
«Tu reviendras dès que tu les auras remises.
--Je n'irai pas en classe?
--Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande
ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la
campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre...»
Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité
dans la tournure,--il traînait ses pantoufles sur le parquet et
rajustait son pantalon.
Que s'était-il passé?
Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les
orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent,
je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait
surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du
jardin, dans ce dimanche de malheur!
Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il
paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit,
jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul
de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu
d'essayer de le savoir!
Savoir quoi? Ce qui était fait était fait!
Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune,
l'enfant!
Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la
honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait
jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le
prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à
assister à quelques conférences que faisait le professeur de
rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste,
le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et
pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on
sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre
une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
Il a le coeur ulcéré, je le vois.
Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on
parle à voix basse.
Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait
passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père
m'empoigne.
Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne
sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent,
je le jure, sans que je le mérite.
J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes
et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit
que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu
l'idée de me tuer une fois!
Voici à quelle occasion.
Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il
faillit casser:
«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur
le carreau!»
J'entrevis un supplice--et justement, j'étais à peine guéri
d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la
question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à
mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit:
«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre
rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous
conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous?
--C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du
proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur.
Ce furent de véritables souffrances,--mais mon chagrin était
bien plus grand que mon mal!
Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause
qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le
destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des
coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais
peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à
réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait
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