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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


You are here --- [ Home / Author Index J / Jules Vallès / L`enfant / Page #9 ]

On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il
y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.»

Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,--
et raide comme une épée.

Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on?
A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies
dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des
scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond
mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes
comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça!


Il faut partir.

Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt
rentrer à Saint-Étienne pour le collège.

Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai
cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis
suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je
suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur
la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon
pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil
ami...

Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec
bonté.

«Travaille bien, dit-il.

--Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.

--Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être
ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!»

Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu
la servante parler dans la chambre.

«C'est le fils de madame Vingtras?

--Oui.

--Celle qui disait tant de mal de vous?

--C'est fini maintenant, je lui ai pardonné,--et j'aime cet
enfant.»


Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez
gros, des poils un peu partout, mais il était bon.

Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en
le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi
triste que moi.


«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de
main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu
trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta
mère.»

Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de
tête et partit.

Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur!

Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît:
pourquoi donc?

J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant
mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.

«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»

Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa
chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de
fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter
mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je
range des papiers, je fredonne...


Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?

_Dix francs!_

Je puis les accepter de lui...

Me voilà riche tout d'un coup.


Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville,
libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me
sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en
avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat
dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je
vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant
quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur
particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.

Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère,
personne, rien!

Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et
amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je
frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.

Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah!
mais!

Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à
conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour
m'ouvrir les idées et le coeur!


Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens
camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait
brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit
des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double
mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que
je soulèverais le billard!

On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour--comme des
rentiers!--On s'arrête en rond aux moments intéressants, je
marche quelquefois à reculons devant la bande.

Puis l'âge reprend le dessus.

«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints?
Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?

--Je parie que je renverse Michelon.»

Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y
mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que
lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.

Je suis _mon maître_; je fais ce que je veux et même je suis un
peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand
un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!»--
J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la
ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--«Demande
pardon!» Il était plus grand que moi.


Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et
nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien
amusés!


On m'avait voulu nommer capitaine.

«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.»

Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me
faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau
bleue...


Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le
Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle
Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me
renverra après-demain.

«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.»

C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg.
J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air
de jurer en frappant avec le manche: «Ah! _carcan!»_

Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je
saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en
l'air comme un maquignon.

L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.

«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel.

Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en
mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par
une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa
branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.

«Tu verras tes cousines, elles sont jolies.»


Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air déluré, mâtin!

C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens
bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles
ont été à l'école au bourg voisin.

«Un verre de vin! me disent-elles.

--Oui, un verre de vin.»

Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les
auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je
ne prends de cognac que pour faire des brûlots: c'est joli les
flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup
par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais
boire--boire du bleu et du courage.

«À votre santé!» font-elles après avoir versé une goutte, une
toute petite goutte au fond de leurs verres.

Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.

Je crois que je suis un peu gris.--Gare à vous! cousines.

C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer!


Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y
entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.

Voilà comme je suis, moi!

Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour
leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons!

Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en
mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous
allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous
l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des
jarretières bleues.

Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me
tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur
leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent
autour des ruches, derrière ces groseilliers, met une musique
monotone dans l'air...


«Qu'est-ce que vous faites donc là-bas?» crie une voix du seuil de
la maison.

Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne
l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux
chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui
sentaient la fraise.


Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens
sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles
s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude,
chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me
demander ce que je sais.

On me gronde déjà, remarquez! On prétend que je ne réponds pas ou
que je réponds mal. «On ne me dira plus rien si je me moque comme
ça... Voulez-vous bien!»

On me donne des tapes, on me fait des reproches.

C'est que j'ai adopté un système pour être à l'aise: je les
embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop
difficile.

Ah! que j'ai bien fait de boire du vin!

Elles veulent me _rouler._

«Vous savez la géographie?

--Pas trop.

--Vous savez bien quel est le chef-lieu de...»

Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse,
j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de gros
bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se
cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.


Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de
ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde
rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se
pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant
la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les
champs les charrues s'arrêter et les laboureurs s'asseoir pour
manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier
vert.

C'est le grand calme de midi et son grand silence.


À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a
une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une
branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau,
fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.

Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur
qui s'en va, tant cette odeur est douce!


Après le dîner.

«Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?

--La Grise est trop fatiguée, dit le père.

--C'est vrai. Où irons-nous alors?»

J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d'un
moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des
sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se
coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le
blanc des feuilles.

On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains
arbres qui sont cause qu'on s'est coupé.

On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange
où les _fléaux _s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin
entrent! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent
en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour
essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et
qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du
vent... S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre.

Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes,
avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais
une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle
que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit
Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban écarlate, et la
pêche commence.

Quels cris quand la première rainette mord! Mais il faut
l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe
et les jeunes filles s'enfuient.


Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les
champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! Je cours après
elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.

À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.

Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout collé et
pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe.

«Si nous le tordions?» dit une cousine, en faisant un geste de
lessive.

Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal,
ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en
disent... et si blanches!

Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.

Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des
chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui
sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées,--
j'avale les noyaux pour faire l'homme.

On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus,
bras dessous, raccommodés et curieux: moi, racontant ce que je
fais à Saint-Étienne, les farces de collège; elles, disant des
gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier:

«Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?

--Laquelle aimes-tu mieux?» dit carrément Marguerite, qui jette
le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi.

Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me
fouette la figure avec une fleur et l'on s'écarte pour me
bombarder de prunes violettes.


Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée
devant la maison, comme de petits vieux à la porte d'une auberge.

Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la
main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma
crinière de ses doigts: «Rejette donc tes cheveux en arrière, tu
n'es pas beau comme ça!»

On me conduit à ma chambre qui est près du grenier,--le grenier
où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes,
avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il
en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle
entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir!

Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux.
Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter.
Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois,
et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.

J'écoute et finis par ne rien entendre.

Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans
mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d'un
sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.

Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles
près des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du
fléau, le chant doux des rivières et l'odeur du sureau!


Il faut partir!


«Tu m'écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu
garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!...»

Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux
jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air
toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son
mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur
fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma
poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé ce doigt-là.

Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs
sèches...



15
Projets d'évasion

J'entre en quatrième. Professeur Turfin.

Il a été reçu le second à l'agrégation; il est le neveu d'un chef
de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues,
il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de
faïence, des cheveux longs et plats.

Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres,
maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus.

Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire
rire de ma mère aussi.

Je le hais...


On m'accorde des _faveurs_ en ma qualité de fils de professeur.

Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne
rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un
morceau de pain sec.

«De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien; je sauve
encore une ratatouille à la mère Vingtras.»

C'est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit; il le
dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je
l'entende.

Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air
de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne
me voyait pas!


Je ne suis plus qu'une bête à pensums!

Des lignes, des lignes!--des arrêts et des retenues, du cachot!

Je préfère le cachot à la retenue.

Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des
boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout
seul.

Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des
potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne
vers le soir et je fais mon pensum.

On me renvoie à neuf heures à la maison.

Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à
revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage
quelques élèves qui me regardent comme un révolté!

Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre
cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'étude des grands.

Il va entrer en élémentaires.

C'est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l'an prochain. C'est le
champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire.

Il porte un képi à galons d'or et _il prend des leçons d'armes._

Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut,
Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme.


C'est la retenue qui m'ennuie le plus.

J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon
encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes
papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.

«Vingtras, cent lignes!»

Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage
d'enfer!

«Cent lignes de plus.

--M'sieu!

--Vous répliquez? Cinq pages de grammaire grecque.»

Encore! Toujours!

Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là!

C'est à peine si je vois le soleil!

Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande
retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là,
à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un
soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un
cri de marchand bien loin, bien loin!

Nous sommes là une vingtaine.

Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois
tours en regardant le ciel à travers les croisées.

«M'sieu... sortir!»

Il fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne
un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles
vides, je jette par une fenêtre une bille, j'envoie une boulette
de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller
chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied,
dans l'étude.

Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je
barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à tout autre
chose qu'à ce que j'écris--et il se trouve qu'il y a quelquefois
dans mes pensums des «Turfin pignouf. Turfin crétin.»


_Mardi matin_.

C'était composition en version latine.

Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père
m'a donné à la place de Quicherat.

Turfin croit que c'est une traduction.

Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure.

Je lui montre le petit dictionnaire.

«Ce n'est pas celui-là.

--Si, m'sieu!

--Vous copiez votre version.

--Ce n'est pas vrai!»

Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette.

Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le
droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les
pauvres.

Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préfet, qu'il a
été reçu second à l'agrégation.

Oh! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrême
qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une
petite claque à leur fils!

Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s'est tourné
contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin
est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que
quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur
ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur.

J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.

Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'échappe de la maison et
du collège.


Où irai-je?--À Toulon.

Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du
monde.

Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera
un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je
m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas
de leçon à apprendre ni du grec à traduire.

Il y a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand
mât ou enchaîné à fond de cale; il y a l'espérance d'arriver à
être officier à son tour, et l'on a le droit de souffleter le
capitaine.
    
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