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bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait,
curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à
déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.
Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais
et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour
gagner avec l'argent un veau au débarqué.
Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser
au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s'agissait
encore d'être _premier _deux ou trois fois avant le bal du
proviseur.
Je décrochai de nouveau la timbale.
J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien
demandé: «_Elle sera pour moi? Je la garderai_.» J'avais indiqué
que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà
dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en
met pas sept.
«_Je la garderai?_
--_Tu la garderas._»
Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante
sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller
sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat:
«Tu m'as dit que tu les _garderais_!»
Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais
affaire à elle. Comme je protestais:
«Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça,
mon garçon!»
Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moi-même. Je m'étais
suicidé avec ma propre langue.
J'en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque
d'aveugle.
Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.
Un jour je ne pus les lui montrer!...
J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, _tout
à_ treize!
J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose
tendre!
À peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La
pièce était entamée: j'avais treize sous de bretelles. Il ne
restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère?--Perdu pour
perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.
Jouir...--après moi, le déluge!
Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai
pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles,
toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me
voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent,
quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le
premier que je trouverais.
Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu
une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes
poches.--Patatras! les sous roulent à terre,--même ailleurs!
C'est horrible.
Je n'ai retrouvé qu'un franc deux sous. Je perds la tête...
Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo:
«Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.»
Je prends la carabine, j'épaule et je tire... Je tire les yeux
fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.
«Il a gagné le lapin!»
C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un
Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent
à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des
noisettes à vingt pas.
«Il faut lui donner le lapin!»
Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la
foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il
ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.
Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.
Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts
terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.
Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns
tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le
Suisse--et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête.
Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je
voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en
temps. Je n'ose pas devant cette foule.
Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les
rangs se sont grossis.
On marque le pas.
Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un
prophète ou un chef de bande...
On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée
religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.
Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse là le lapin!
--Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors.
Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main.
Le lapin fait un suprême effort...
Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une
culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des
jambes.--Il y reste.
On s'inquiète, on demande...
Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas
ainsi son drapeau!
«_Le La-pin! Le La-pin!»_ sur l'air des _Lampions_.
Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.
Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.
Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là--je
l'enfile...
On me cherche, mais je connais les coins.
Où aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait
des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son
secret, je suis prêt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je
lui dis tout.
«Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que
c'est moi qui t'ai gardé, et lâche-moi cette bête!»
Ma mère croit à notre mensonge.
«Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il était avec vous...
Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les
mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent.»
Le lendemain.
«Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin
maintenant?»
Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un
peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les
dents.
Où est la peau?...
Je vais à la cuisine.
C'est _lui!..._
14
Voyage au pays
Jacques ira passer ses vacances au pays.
C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle.
«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous
t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des
truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs
pour tes frais de voyage.»
La vérité est que mon oncle le curé, qui _va sur soixante-dix_, a
parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de
lui pendant les vacances.
Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en
a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur
la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une
somme de... payable à ma majorité: c'est l'idée du testament.
J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une
gourde.
«Il a l'air d'un Anglais.»
Ce mot me remplit d'orgueil.
Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de
l'étrier.
«Allons, bois cela, ça te fera du bien.»
J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer
pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais
pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans
le ruisseau.
«Sois aimable avec ton oncle.»
C'est la dernière recommandation de mon père.
«Aie bien soin de ta veste neuve.»
C'est le cri suprême de ma mère.
En route, fouette, cocher!
Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez
le grand-oncle.
On n'a pas fait de sentiment.
Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient...
J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai
pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis
descendu_ aux côtes_.
À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le
café des Messageries.
Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne
maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit
que j'arriverais, sans fixer le jour.
Je frappe.
Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée
et émue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrassé
ma mère.
Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las,
et que j'aie eu froid...
«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas
possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit
en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?
--Pas fermé l'oeil.»
Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son
favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.--
C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.
«Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?--
Tu vas prendre une tasse de café au moins?--Tu sais, comme je
t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.--Tu
l'écrémais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".»
Comme elle m'aime!
Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi
d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le
moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu...
Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise--
elle aime son café au lait à l'adoration,--et il est bon, ma
foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes
chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon
museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait
arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors
d'elle;--puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants,
«ça donne des glaires».
«Mais venez donc le voir!»
Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères.
Il y a une petite demoiselle dans un coin.
«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?»
Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de
velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui
m'égratignait--j'en ai encore la marque,--elle était méchante
comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue
par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite
fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les
joues et la lèvre?
«Embrassez-vous donc!»
Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!
Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au
petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait
la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste
comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite
d'une scène de jalousie.
Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.
«Ma malle est aux messageries.»
Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai
avec un petit voisin la chercher.
«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau.
Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet
pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre
pour un monsieur.
Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux
et a cherché partout un _rognon_.
J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec
le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer,
que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au
collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute
Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut
s'accrocher à ce rognon.
Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se
trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est
que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.
J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne,
retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et
me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.
«C'est pour toi, fait-il.
--Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé.
--Pour toi, pour t'amuser en vacances.»
Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai
cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul.
À la tête d'une fortune!--Si jeune, à mon âge, sans que j'aie
besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en
disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou
d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par
les fenêtres!
Il y a peut-être un crime là-dessous.
Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une
bonne figure,--même l'air un peu bête;--j'ai entendu dire que
les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à
l'abri du soupçon.
Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de
ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.
«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en
prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...»
Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe
jusque devant la porte du monsieur «au rognon».
Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.
Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en
se frottant le nez plusieurs fois.
«Mais tu pleures!
--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en
s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre
la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je
pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit!
Déjà si fier...»
Elle s'éponge le nez et les cils.
Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en
allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.
À cheval!
Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus
pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un
d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons
en caravane à Chaudeyrolles.
Le rendez-vous est chez Marcelin.
Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la
réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les
grillades de cochon.
Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en
sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où
l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la
grillade, et qui mord les feuilles de persil.
Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.
C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de
bruit, plein de vie.
On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.
Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table,
et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont
une histoire qu'on raconte.--Il y a après le bout de la peau
d'huissier.
_Anyn!... _Il faut partir.
Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on
apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors,
j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le
garçon d'écurie.
Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.
Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met
rênes en mains.
«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?
--Non.
--Ça ne fait rien. _As pas peur!»_
Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On
s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve
assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!
CHAUDEYROLLES
Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui
qui n'est pas fatigué.
Les premiers moments ont été tristes.
Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfants pour
jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec
colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des
grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des
mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos
décharné d'un éléphant.
C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchés, ou des
chevaux plantés debout dans les prairies!
Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de
pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il
y avait eu du sang; l'herbe est sombre.
Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me
fait passer des frissons sur la peau.
J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise
pour qu'il me batte la poitrine.
Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et
la tête si claire!...
C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds
sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la
crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à
coups de balai...
Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une
gaieté dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de
bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais
sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce
bouquet de sapins...
Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant,
et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y
jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne
passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette
eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant
comme une jupe blanche sur les pierres!
La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois
jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec
une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier
frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les
fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Regis
est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles
ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites
taches de sang.
Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son
herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré,
cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue
trempée dans l'eau fraîche!
Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres.
Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la
tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire
dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays
me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment
comme un camarade.
Je suis heureux!
Si je restais, si je me faisais paysan?
J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner
sous le manteau de la cheminée, et qu'il avait bu de son vin
pelure d'oignon.
«Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine,
mais tu ne voudrais pas être valet de ferme?»
Je n'en sais trop rien.
Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pêcher ni d'aller
chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne,
entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brûle comme
une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,--
ces jours-là, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je
lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé
de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je
fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde
par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche
Hudson Lowe. Si je le tenais!
Mon oncle attend les curés du voisinage pour la _conférence_.
Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire
de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus
penser au bon Dieu qu'à l'an quarante!
Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense; il
se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et
presque l'aveugle; mais le vin a délié la langue des autres. Un
gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe
crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un
maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de
côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre
de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans
les verres; il a cet air-là.
Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont
une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.
On voit leur culotte sous leur robe sale.
Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.
«C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins,
ce gaillard-là; est-il râblé!»
Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.
«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une
voix.
--Il est maintenant au lac de Saint-Front.
--Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid.
--Nid de vipères», siffle la _tête_ de serpent.
Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la
bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés,
qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.
Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un
grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy,
et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.
Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des
cabanes perdues dans des champs tout autour.
On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je
n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait
et on me montrera les protestants.
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