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N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude
depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin!
Qui remplace une mère?
Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne!
Ne pas me reconnaître! mais elle sait bien qu'il me manque
derrière l'oreille une mèche de cheveux, puisque c'est elle qui me
l'a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître; mais j'ai toujours la
cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour
laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa
tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en
petites places bleues. Elle me reconnaîtra; il me sera donné
d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté!
Il ne faut pas gâter les enfants.
Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est
écriée:
«Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre
jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte
ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bâille encore! devant
sa mère!
--J'ai sommeil.
--On aurait sommeil à moins!
--J'ai froid.
--On va faire du feu exprès pour lui,--brûler un fagot de bois!
--Mais c'est M. Doizy qui...
--C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais
pas fait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait
pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voilà
ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour
veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur! Allons, ne
faisons pas le gelé,--n'ayons pas l'air d'avoir la fièvre...
Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que
tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être...»
Je ne croyais pas être tant dans mon tort: en effet, c'est ma
faute; mais je ne puis pas m'empêcher de claquer des dents, j'ai
les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le
dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre
le pupitre; cette lecture aussi m'a remué...
Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise.
«Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort
pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant?
--Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je
n'ai pas reposé dans mon lit.
--Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à
_vagabonder_.
--Je n'ai pas vagabondé...
--Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à
sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons
pour ce soir?»
Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les
tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du
sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales,
--mais pas les leçons pour ce soir!
Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour
amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon
imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu
la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où
l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.
Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_!
Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève
de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il
avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la
_Vie de Cartouche_, avec des gravures.
Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non!
Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un
mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire
d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le
dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la
Banque de France, à moi-même.
J'ai été _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de désespérer
des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de
faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à
arracher.
Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance
je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec
quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.
Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine
Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes
camarades--treize ans et les cheveux rouges--était là qui les
possédait...
Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai...
Je me rappelle même que je n'hésitai pas.
Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.
On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des
exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que
dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une
surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de
rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des
récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à
me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.
Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.
«Tu sais faire le paraphe de ton père?»
Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas
dans ma bouche.
«Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la _Vie
de Cartouche_.»
Mon coeur battait à se rompre.
«Je te la donne! Je ne te la _prête_ pas, je te la _donne_...»
Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon honneur
par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me
réfugiai dans le faussariat.
J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose
mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui
avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle
combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal
complice.
À ce prix-là, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-même;
--il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait même
entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu
avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'étais
capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce
que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je
n'avais pu résister à cette tentation-là, je m'étais juré de
résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une
grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés
d'aveux.
Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique,
imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Cela
dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela
ne servait plus à rien; j'ai oublié, et nul ne sut jamais que nous
avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus
mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le
remords pâlit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien
ne mord et que leur infamie n'empêche pas de jouer à la toupie et
de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des
hannetons.
Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est
peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air
si ouvert, que pendant cette période du faussariat.
Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me
confesse en rougissant. On commence par contrefaire des
exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais
pensé aux billets: c'est peut-être que j'avais autre chose à
faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez
moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je
devrais y être.
Et qui dit que je n'irai pas?
12
Frottage--Gourmandise--Propreté
On me charge des soins du ménage. «Un homme doit savoir tout
faire.»
Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes à laver, un coup
de balai à donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main
malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.
Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt
sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas.
Une fois, je me suis coupé le doigt--jusqu'à l'os.
«Et encore il se coupe!» fait-elle avec fureur.
Le malheur est qu'elle a une méthode... comme Descartes, dont
M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des
bouquets avec des épluchures.
«Pas pour deux liards d'idée.»
Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le
plancher avec l'eau ou la poussière, en se balançant un peu,
minaudière et souriante.
Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement!
Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec
du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant
de cuivre ou un coin de meuble.
Elle fait: «Han!» comme un mitron; elle geint à faire pousser des
pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!
Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le
torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le
meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je
dévore le vernis.
«Jacques, Jacques! tu es donc fou!»
En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie
flottante...
«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce
brutal, si on le laissait faire!»
Je suis fort embarrassé:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que
je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que
j'appuie trop.
Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même
capable de faire la vaisselle avec grâce! Que deviendrai-je plus
tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain
et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour
laisser les restes dans l'herbe.
(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!)
C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne
m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.
Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me
met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des
visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à
travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume
de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on
ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.
Je maudis l'oignon...
Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et
pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans
être malade.
J'ai le dégoût de ce légume.
Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espèce de petit orgueilleux, je
me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me
donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'écoutais_, je
me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur,
--ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne
sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.
«Il faut _se forcer_, criait ma mère. Tu le fais exprès,
ajoutait-elle comme toujours.»
C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»
Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de
cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis
aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de
tout, que la volonté est la grande maîtresse.
Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle
n'en fit plus--à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et
ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,--et
plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi,
elle disait:
«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu
l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi,
Jacques!»
Et je me souvenais trop.
J'aimais les poireaux.
Que voulez-vous?--Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux.
On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des
mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un
malheureux qui veut se suicider.
«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.
--Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon
sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.
Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras
pas de poireaux, parce que tu les adores.
«Aimes-tu les lentilles?
--Je ne sais pas...»
Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus
qu'après réflexion, en ayant tout balancé.
Jacques, tu mens!
Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.
Tu aimes le gigot, Jacques.
Est-ce que ta mère t'en prive?
Ta mère en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne.
Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on?
On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons,
c'est sacré--tu en as deux portions au lieu d'une.
Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi,
pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son
enfant? Qui? parle!
C'est ta mère--comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot--
à toi l'honneur!
«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!»
Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de
scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton
appétit... «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!»
Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y
reviens, j'ai un mouton qui bêle dans l'estomac: grâce, pitié!
Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras.
«As-tu dit que tu l'aimais!
--Je l'ai dit, lundi...
--Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la
dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?...»
C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du
mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient
deux fois; je devais finir le reste--en salade, à la sauce, en
hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre
monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais
des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou».
Le bain!--Ma mère en avait fait un supplice.
Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond,
que tous les trois mois.
Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les
pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille
à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de
chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient
pendant une semaine, et ma bouche en bavait...
J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille!
On me nettoyait hebdomadairement à la maison.
Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait
fourbi le samedi; le dimanche on me passait à la détrempe; ma mère
me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je
devais comme Galatée--fuir pour être attrapé, mon beau Jacques!
Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon
impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu
comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.
Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les
narines, comme aux têtes de veau. J'avais leur reflet bleuâtre,
fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple!
Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de
serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un
foret, comme on plante un tire-bouchon...
Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais
les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais
sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.
La propreté avant tout, mon garçon!
Être propre et se tenir droit, tout est là.
Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me
tiens pas droit.
C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors
souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.
Ma mère veut que je me tienne droit.
«Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas
toi qui vas commencer, j'espère!»
Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être
bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie.
13
L'argent
«M'man! J'ai mal.
--Ce sont les vers, mon enfant!
--Je sens bien que j'ai mal.
--Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!...
Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la
culbute!»
L'argent!--les rentes!
On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros
sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une
petite piécette blanche. On me la donne?... Non, ma mère m'aime
trop pour cela.
Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.
Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se
coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.
«C'est pour toi», disait ma mère en me faisant voir la pièce et
avant de la glisser dans le trou!
Je ne la revoyais plus!
«Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!»
C'est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes
les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains,
dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux
baraques, cigares à paille, canons en cuivre.
Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui
marchait avec son siècle, m'inspirait ainsi la haine des _armées
permanentes _et me faisait réfléchir sur _l'impôt du sang_. Je me
regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient
leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.
«C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!»
Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion
à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler
en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés
sans que cela parût.
«Et pourquoi!» disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant
jusqu'à l'impiété.
«C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il
t'a épargné, toi», reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me
montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait,
qu'elle devait,--c'était son rôle de mère--continuer à nourrir
le remplaçant dans le fond de la tirelire...
Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois,
je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de
commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et
qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de
prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette
satanée tirelire.
Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.
Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer
l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci
ce passage, à celui-là cet autre.
«Tribouillard, vous avez le _que retranché_[3].--Caillotin,
l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophètes_.
--M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezéchiel?»_
Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.
«Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que
l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi
tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.»
Elle m'a montré de _l'or_; c'est une pièce de vingt sous. Oh!
pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part
d'une mère?
Il se livré un combat en moi-même--pas très long.
«Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me plaira avec? Je les
donnerai à un pauvre, si je veux?»
Les donner à un pauvre!--ma mère chancelle; ma folie l'épouvante
et pourtant elle répond à la face du ciel:
«Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à
un pauvre!»
Mais c'est une révolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui
fût à moi, pas même ma peau.
Je lui fais répéter.
_Minuit._
Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier,--et
je pioche, je pioche!
Le samedi arrive.
Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit:
«Thème grec.
--Premier: Jacques Vingtras.»
«Eh bien? dit ma mère en arrivant.
--Je suis premier.
--Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux
avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.»
La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre,
un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un
plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une
pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question
est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée
pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant:
«J'espère qu'il est gros!»
Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou
non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les
lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?
Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la
contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle
tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler
à la mère ce qu'elle a promis.
«Maman, et mes vingt sous?»
Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup,
d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et
charmante, en montrant le gros oeuf crotté:
«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?...»
Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte
son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne
défend pas sa bourse, la voilà!--Les vingt sous sont sur la
table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps.
Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt
sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que
vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans
me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous
joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires,
vous me faites l'associé de la maison! Merci!
Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait
rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à
quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.
Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui
avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé
le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du
ventre de la mère.
Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du
même âge.
Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque
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