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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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posthume est le mot.
À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.

Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,--
celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon
père.


C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais là, je suis libre, et
je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de
l'épicière.

J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le
tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le
veau neuf et la pierre bleue.

On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à
mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade,
et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et
brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me
laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.

Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez
eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les
professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans
des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros
verre, quand on mange le _chevreton_.

Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon
enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute,
mais en s'aimant.

On les appelle les Fabre.

L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers.


Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens
que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans,
savetiers ou peseurs de sucre.

Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois,
vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux
heures, et est reparti.

Il paraît qu'ils sont séparés--judiciairement, je ne sais pas ce
que c'est--et il vit en Afrique, en _Algère_, dit Fabre.

Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui
rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on
l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la
porte--et le petit Vincent qui pleurait:

«Je veux rester avec maman!

--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.»

Un pistolet! un cheval!

Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de
ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et
le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!--
à la porte seulement--de peur que ma mère ne m'entendît et ne
voulût me reprendre!... Oh! oui, je serais parti!

Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux
jupes.

Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui
parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte
s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.

Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au
coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient
sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je
crus m'apercevoir qu'il pleurait.

Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi,
je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est
qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que
ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme
il faut.


Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie
criarde, joueuse, insupportable.

«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest...»

C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut
pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux
sourire de vieux.

«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!»

On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.

Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais
on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je
respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de
joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus;
ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés,
parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le métier qui
veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être
ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni
de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand
matin, pour chanter et taper tout le jour.

Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la
main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte,
et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et
piquait le nez.

Braves gens!

Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumône.
Ce n'était pas comme chez nous.


Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne
fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient,
ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la
rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais
pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain,
sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.

Mais comment cela se fait-il cependant?

Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de
sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle
embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»

Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait
pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous
blanc.

Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère
Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne
tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.

Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient
souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône,
parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.

Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait
ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se
livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;--vous
croyez que cela ne lui coûtait pas!--Il lui arriva même de se
casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa
main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.

Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair
avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui
l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son
enfant adoré.

Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des
sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de
ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières
pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à
moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest,
Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une
glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de
marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet,
quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou
l'échoppe, le travail ou la rigolade.


Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.

La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort
propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous
engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux,
quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il
fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que
pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus
languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent
d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore
pour cette fois, que cela désespérait son mari».

Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois,
passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de
farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de
ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais
elle semblait doucement gênée.

«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de
l'édredon là--(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et
hochait la tête en rigolant).

--Ce M. Fabre!...

--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les
choux.»

J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les
choux.»


Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme
de la poix.

M'a-t-on égaré?


Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne
sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis
plus libre que les jours où elle est absente par hasard.

Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à
l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de
goût!--et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas
eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras!

Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une
pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros
bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le
matin.

On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir
notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux
rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose
de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche;
on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et
de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris
et saisi.


Je suis de garde un des premiers.

Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue
Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église...

Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je
serai débordé, tourné.--Que dira le fils de l'aubergiste, et
toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en
héros?

Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde
et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts
une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont
j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets
fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.--
Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.--Si
j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire
d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle
de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du
capitaine Lelièvre.

Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom!

Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les
gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.

On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie
toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira
le siège.

J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans
une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je
me suis donc trompé; on n'attaquait point.--Je vais être pris,
jugé, mon père perdra sa place.

Que faire?

J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le
drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer?
Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...

Je prends ma course.


Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.

M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?

Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?

Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me
feront-ils?

Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais
l'évanoui pour mieux l'entendre.

«C'est grave, c'est grave!»

Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave,
pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!

C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que
je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est
commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant
longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.


Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point
dès que je le pus.

Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des
additions.

«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»

Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait
jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et
sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.

Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!

J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé,
quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie
de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour
un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible
d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le
comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.

On ne me frappa pas--on fit pire.

On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.


Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et
honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de
cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le
projet de m'en détacher.

Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait
chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être
qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas,
ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la
poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.

Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers,
mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.

Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de
ménager la chèvre et le chou.

Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se
brouilla point pourtant.

«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a
déjà assez souffert, le pauvre enfant.

--Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation--
même de savetière--, ferait pencher la balance du côté du pardon.

--Aussi je ne veux pas le battre.»

J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais
j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être
que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore
assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon
un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que
de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec
du jus de raisin--car c'était de la vache.--«C'est plus
tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les
grandes personnes.»

J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée;
j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait
vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait
fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui
brûlaient.

«On ne voulait pas me battre!»

On voulait faire plus.

«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais
qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce
sera une bonne correction.»

Les Fabre ne répondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient
pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un
professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de
l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire
qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin,
préférait.

Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait
deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme.
J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on
rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais
pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin
que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une
cruauté, était méchante.

Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines
dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin
de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles,
et de leur raconter mon histoire.

Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans
l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es
pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de
l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers,
marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux
faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut
guéri.



11
Le lycée

Mon père était donc professeur de septième, professeur
élémentaire, comme on disait alors.

J'étais dans sa classe.

Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était
près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des
petits!

Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près
de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma
qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au
poste du sacrifice, au lieu du danger...

À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut
personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un
affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.

Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne
lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père
m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit
comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée
d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.

Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car
s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa
culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais;
c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire
et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de
pied, quelquefois trois.

Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il
n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales
et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au
derrière.

Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?

Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une
autorité.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles,
c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui
arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et
des gants à trois boutons, frais comme du beurre.

Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais
le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.

Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais
que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre
d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa!

Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu
de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du
professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.

Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas
comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants
savaient plaindre!

Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la
pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la
forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou
de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras
_ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un
camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup,
puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais
fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du
_moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant
gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,--_j'y avais fait_
avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On
appelait cela _y faire_. «Veux-tu _y faire_, en sortant de
classe?»

Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on
se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge,
une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se
battre sans être vu.

J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit
--sur son nez et au collège.--Songez donc! j'avais
l'autorisation de mon père.

Il avait eu vent de la querelle--pour une plume volée--et vent
de la provocation.

Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son
oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec
l'administration. Je pouvais _y faire_.

Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je
me figurais que je semais une graine, que je plantais une
espérance dans le champ de l'avancement paternel.

Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des
dangers, celui d'être--comme fils de professeur--persécuté,
isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux!

Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût
été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être
battu?...

On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain
qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et
pleure, pauvre enfant, fils du professeur...


Puis les principes!

«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société
qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un
haricot...»

J'eus la chance de tomber sur Rosée.

Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez
reçoive mes sincères remerciements:


_Calice à narines, sang de mon sauveur,_
_Salutaris nasus, encore un baiser!_


... J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous
la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui
passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il
s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était
dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit--
en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il
semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement
l'estomac.--Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui
gonfle... Le pion s'est fâché.

Il m'a mis aux arrêts;--il m'a enfermé lui-même dans une étude
vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles
sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un
grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du
censeur.

Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer
la place, et les élèves ont déménagé.

Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un
petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.

Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les
ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en
cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde
le titre: ROBINSON CRUSOÉ.


Il est nuit.

Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je
suis dans ce livre?--quelle heure est-il?

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes
yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se
mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.

J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse;
je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans
entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de
Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la
cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune
montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous
les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un
peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide
de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes;
debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je
me demande où je ferai pousser du pain...

La faim me vient: j'ai très faim.

Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale
de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes!
Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!


Clic, clac! on farfouille dans la serrure.


Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?

C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait
_oublié_, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si
c'est moi qui les ai mangés.

Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!--Il me retrouve
gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de
son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un
bon feu et de me réchauffer.

Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte
de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y
a deux mois».

C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte
humide, son dada jaune.

Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse
seul, seul avec du thon,--poisson d'Océan,--la goutte--salut
du matelot--et du feu,--phare des naufragés.

Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et
ma peau, et je le dévore--avec un peu de thon, des larmes de
cognac--devant la flamme de la cheminée.

Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y
a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux
gris, en tout cas le teint hâlé.--Que sont devenus mes vieux
parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur
enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne
l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!

Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire
comme dans les livres.

Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!»

Je la reverrai, _si Dieu le veut._

Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu? Me
reconnaîtra-t-elle?

Si elle allait ne pas me reconnaître!
    
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