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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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l'église.
Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban
rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la
mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin
d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui
monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de
petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de
dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc
gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du
Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.

J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la
pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de
la moutarde!

Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est
à côté de chez nous.

Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.

Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une
bouteille de vin blanc.

J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la
charcuterie m'ont agaillardi.

Leur conversation est poivrée comme le reste.

Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel
et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de
gaieté.

«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!--Versez toujours,
madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas?
Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph
était cocu»


8
Le Fer-à-Cheval

Le Fer-à-cheval...

J'y vais avec ma cousine Henriette.

C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y
vient.

Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des
nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis
pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les
lui dit à l'oreille.

Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand
Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.


Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands
peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.

C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont
encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.

Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus
loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse
plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais
pas au bon Dieu en les enfilant!

Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais,
violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.


Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et
fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes
sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme
des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;--et surtout
cet air frais, ce silence!

On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le
bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas...

«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...»

Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit
tout l'horizon et retombe.

C'est comme un coup sur la poitrine.

Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame
s'asseyent et causent tout bas.

Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne.

Comme ils s'embrassent!


LE PLOT

Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des
poulets et du beurre.

Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois.

C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!

Il y a des embrassades et des querelles.

Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les
joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les
oeufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et
me remplissent d'une joie pure.

Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.

J'aspire à plein nez des odeurs de nature: la marée, l'étable, les
vergers, les bois...

Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des
paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des
tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du
pot de miel.

Et comme les habits sont bien des habits de campagne!

Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux,
les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait
un champignon dessous.

Des cols de chemise comme des oeillères de cheval, des pantalons à
ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes,
des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des
souliers comme des troncs d'arbre...

Les parapluies énormes, en coton sang-de-boeuf, les longs bâtons
qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se
cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs
pattes à la hussarde...

C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier,
de paille et de feuillage.

La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de
fraîcheur.


Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n'a pas
l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché
ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des
petits loups vivants.

Prisonnier? Mendiant?

Il appartient, bien sûr, à cette race.

On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque
histoire dans sa vie.

Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien; ou bien il a
lui-même eu affaire aux gendarmes.

Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la
montagne.

Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il
blesse un aigle,--il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous
à la ville; pour un morceau de lard dans les villages.

J'ai eu peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné
dix sous et lui a parlé:

«Comment ça va, Désossé?»

Et en s'en allant il a dit: «Pauvre bougre! il ne mange pas tous
les jours.»


SUR LE BREUIL

J'ai eu bien des émotions au Breuil.

On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée,
et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.

C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.

Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos
et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes
comme des pâtés.

Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse;
les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.

Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient
en trottant.

Une écuyère a laissé tomber sa cravache.

Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à
qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et
j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...

J'veux _la_ revoir, _cette femme_!

Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.

Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur
deux jambes, débouchent des bouteilles--avec un clown bariolé
qui fait le saut périlleux par-dessus.

Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant,
par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.


«C'est sur moi qu'il est tombé!

--Pas vrai, sur moi!

--À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!

--Il ne t'a pas écorché, toi,--j'ai du rouge à la joue, c'est
lui qui m'a fait ça!»

Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par
le clown!


Au tour de l'écuyère!

Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me
regarde...

Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!

Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins,
elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son
corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.

«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»


Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'écuyère.

J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix
sous, prix des troisièmes.

J'irai tout de même.

Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet
des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour
le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.

Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que
j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La
musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends
claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.

_Elle_ est là!

Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.

Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me
dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour
mon regard de flamme!


Par ici...

Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du
poteau, et en déchirant encore un peu...

J'ai élargi la déchirure, mis le pied--je veux dire passé la
tête--dans le chemin qui conduit à l'écurie.

Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse
comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque
habité!

M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je
me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre
un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai
peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble
guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai
_la_ voir en passant derrière cette grosse bonne.

Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je
me raccroche à ce que je trouve...

Un cri!... tumulte!

Une femme serre ses jupes, appelle au secours!

On croit que le cirque s'écroule!

J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que
c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.

On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse
comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!

On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je
ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.


Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame
Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,--(oh! Paola!) et à qui
je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre
une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos,
et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.

Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est
toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le
Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...



9
Saint-Étienne

Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne,
par la protection d'un ami. Il a dû filer _dare-dare_.

Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les
affaires, emballer, etc., etc.


Enfin nous partons. Adieu le Puy!


Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre.
Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse
femme et un petit vieux.

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une
échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche,
douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix.
Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils
très longs.

Une plaisanterie--à laquelle je ne comprends rien--dite par le
commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros
rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et
ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui
s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du
petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en
branlant la tête.

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois
à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis--
toujours en riant--et s'allongent des coups de coude.

Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui
a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit
par mettre le bouquet où il veut.

Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!

Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit
pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,--son
honneur, Jacques!

Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le
dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour
vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la
compares à ta mère, jeune Vingtras!


Nous arrivons à Saint-Étienne.


Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.

Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein
les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce
blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des
éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains,
fatigue les employés de questions éternelles.

On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le
bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses
malles à encombrer la porte.

«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»

Ils ont l'air de s'en moquer un peu!

Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les
doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.

«Jacques!»

Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville--et
elle marmotte entre ses dents qui claquent:

«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se
rôtirait les cuisses!»

Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche,
puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.


Mon père arrive tout essoufflé.

«Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un
bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)

Il se retourne vers moi.

«Ah! voilà Jacques!

--Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.

Mon père dit: «Non, non!»--c'est-à-dire--il ne sait plus trop.

Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma
mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les
baisers.

«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la
diligence...»

On ne lui répond rien, rien, rien!


Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.

Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige.
Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un
coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende
tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un
gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe--je me
penche pour le rattraper; mon père se tournait--_pan! _--Nous
nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore
un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure.

Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements
visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur
contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il
sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est
pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité,
pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va
le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il
attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux,
plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un
instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.

De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de
soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.

Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour
des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en
était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en
arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait,
neigeuse et triste, notre fiacre muet.


La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.

L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le
seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à
laquelle il manque des membres.

Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos
pieds--ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait
rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.

«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un
trou là. Tiens-toi à la rampe.»

Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé
et saugrenu comme un geste de bébé.

Je traînais le parapluie.

Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou
cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du
«nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.

Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est
contente quand elle me donne une gifle,--cela l'émoustille,
c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,--
elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour
une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est
mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,--clac!

Mais non.

Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle...
Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.

Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un
petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte
fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi
contre le mur comme des habits de la Morgue.

Jamais moment ne m'a paru plus long.

Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef
dans la serrure...

Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées
énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.

Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette,
avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la
solennité d'un revenant.

....................................

Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon
derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en
glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des
pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.

Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!

Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on
s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je
déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.--
C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par
cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première
cette peau d'orange.

Elle croise ses bras et avance sur mon père:

«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...»

Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire.

Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se
passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un
cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop
lourd.

Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas
écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente,
m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop
tardé déjà!

Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi
de ton père. Relève-toi, fils ingrat.

Mais non, non!

J'ai voulu bouger... je ne puis...

Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.

On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques
gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à
mon père--et à ma mère aussi--pour entrer dans des mouvements
nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir
sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien
content tout de même d'avoir dérangé ce silence, _cassé la glace_,
et ma famille en arrache les morceaux.

On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.

L'opération est minutieuse et faite avec conscience.

Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les
paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma
blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage
pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à
fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes,
tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les
piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma
famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?

Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi
M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est
bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui
se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit
Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.»

On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de
catéchisme.

J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé:
on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une
raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les
compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.

On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait
un mystère, tout de même...

Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je
le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à
un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage
et surtout l'échenillage, faisait un somme.

«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.--
Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la
rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?»

J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu
de côté, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_
signifiait.


10
Braves gens

Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans
lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre,
clignotement de réverbère et raccommodement posthume--si
    
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