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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant:
«_Amen!»_

_Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand
j'étais petit.

_Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou,
tout bête.

Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de
faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits
clous à cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles.

Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent
avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches.

Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de
chatouillade.

Ils rient comme de gros bébés; quand ils éclatent, ils renâclent
comme des ânes ou beuglent comme des boeufs.


C'est fini,--ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans
la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la
main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs
grosses jambes de dessous la table.

Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le
porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui
ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.

Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur
long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la
barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau
comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres.

Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent
entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de
hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair
blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.

Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me
regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!--
quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un
singe.

Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs,
en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.

J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage;
je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je
piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes
comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.

Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un
ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans
l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les
bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais
dans le courant!...

Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à
regarder couler l'eau.

Elle a raison, je perds mon temps.

«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes
leçons!»

Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude:

«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue...
On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela!
Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!»

Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il
faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait
donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard
comme elle!

Ma mère veut que son Jacques soit un _Monsieur_.

Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de
poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier,
retourne à l'écurie mettre des sabots!

Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de
Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de
huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma
grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude.

Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à
lier des fagots, à porter du bois!

Je suis peut-être né pour être domestique!

C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois!
je le sens!!!

Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien!

J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une
branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes
dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.

Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un
point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme
de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches
vertes qui ont l'air saoules.

On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se
dépeigner quand il en a envie.

On n'est pas toujours à lui dire:

«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta
cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est
bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,--
Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus
verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!»


Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père!

Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut
pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon
oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent
pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous;
ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand
ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge.

Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un
emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la
couleur des feuilles, des branches et des choux.

Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des
frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a
avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui
reste grêlé, fragile et mou!

À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain...

S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-là... (il y a à donner des
coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.),
s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du
pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!

Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!--
comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.

On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues
aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les
appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire
mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours
l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore...


Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du
professeur de septième.

Ç'a été toute une affaire!...

On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur
s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:

«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de
professeur!»

Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis
du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai
donné un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tombé et
s'est fait une bosse.

On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de
_Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur
Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire
respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a
fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à
Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à
la maison pour me faire fouetter.

Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures.


Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles.

Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous
sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et
recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille,
nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus!

Et après?

Après?--nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau,
moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main.
--On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité
et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai
montré que j'avais du sang à mon mouchoir.


C'est le jour du _Reinage_.

On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine.

Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des
rubans au chapeau de la reine.

Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des
fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour
faire des cadeaux aux filles.

On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la
mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche
d'un grand arbre.

Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et
mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles,
et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les
côtes brisées.

Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne
reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait
le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a
condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui
venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort.

En revenant de l'église, on se met à table.

Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même
Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.

On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!...

On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on
prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un
vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près
des vaches...

Les veines se gonflent, les boutons sautent!

On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les
domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de
porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher,
Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur
plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes.

Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.

Gare aux filles!

Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou
viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est
devant la ferme et qui sert de banc.

Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les
embrasse à pleines joues.

Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux.


Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop...

C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de
Sansac sont venus, et il y a eu bataille.

On se tue dans le cabaret.

--_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant!

On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour
ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute,
une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils
ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles...

Voilà le cabaret!

On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À
moi, à moi!» comme un sanglot.

C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!

Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas
d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge,
un soir, dans le pré.

Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les
bouches des paysans...

Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?

J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans
mes veines d'enfant!

Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas!

Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je
tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas
empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne
veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.

Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre
aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de
labour, de reinage et de bataille!


7
Les joies du foyer

_1er janvier._

Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent
faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes.

«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»


Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la
friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;--je bats du
tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on
se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir
fou!

Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la
trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les
lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de
courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit
par lécher...» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir
s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;--
en effet, il se penche et montre qu'il comprend.

Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on
m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les
bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y
avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en
rougissant un peu. Pourquoi donc?

Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus
le goût du bois blanc des trompettes!...

On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.

«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la
cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir,
et demain je serai bien sage!

--J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je
te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour
qu'il les abîme.»

Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de
jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle,
ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts
fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de
l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces
parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du
tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est
bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mère ne soit pas
sourde!

Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents!
Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez
les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont
qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous,
leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont
dévoré leurs bonbons.

Et quel boucan ils font!


Je me suis mis à pleurer.

C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le
droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre
et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça
m'amuse...

Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils
sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent
les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme
des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque,
si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été
sage. Je les aime quand j'en ai trop.

«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour
que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline.

«Tiens, mange-la avec du pain.»

On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon
dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me
rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une
vie bien conduite et d'un esprit bien réglé.

«Mange-la avec du pain!»

Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette
praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il
profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une
portion, tu la manges avec du pain.

J'aime mieux le pain tout seul.


LA SAINT-ANTOINE

C'est samedi prochain la fête de mon père.

Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.

«C'est la fête--_de--ton--père_.»

Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez
remué, paraît-il.

«Ton père s'appelle Antoine.»

Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le
mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine,
voilà tout.

Je suis sans doute un mauvais fils.

Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me
ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la
poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé
du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et
aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.


«As-tu appris ton compliment?»

Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne
sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra
dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter
sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez--
bien rapproprié, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie,
que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout
de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en
murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:

«_Oui, cher papa_...»

J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête...--Non,
j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa
fête...

La fête de mon père!


Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai
offrir un pot de fleurs.

Comme ce sera difficile!

Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir
à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.

Nous faisons des répétitions.

D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai
beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes
majuscules, j'éborgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_,
et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis
pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon
père!

Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de
violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air
d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes
que j'ai faites à chaque syllabe pour les _fioner!_

Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains
de papier; je signe--encore un pâté--encore une claque.--
C'est fini!

Reste à régler la cérémonie.

«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu
t'avances...»

Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs;
--c'est quatre gifles, deux par vase.


Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je
marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des
rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!

L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché.
Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en
remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les
jardiniers commencent à se fâcher!--elle a dérangé les étalages,
troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste
s'y perdrait!

On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et même pour
son fils--qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il
est temps de fuir.

Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:

«Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu
sais,--s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»

Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est
justement celui qui m'a appelé «avorton».

J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de
chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les
cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et
j'offre mes onze sous.

Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se
moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je
puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre
allégresse:


_Accepte cette fleur..._
_Qui poussa dans mon coeur._


_Vendredi soir._

Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre.

Mon père--Antoine--est censé ne plus savoir ce qui se passe.
Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché,
et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un
geste furtif.

Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en
gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de
nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon
comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une
surprise.

Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.

«Comment! c'est ma fête?»

Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère:

«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!»

Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie
amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils.
Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux.


C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment
d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît
qu'on embrasse avant.

Je m'avance.

Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne
pour grimper.

Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je
glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le
fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est
pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas
son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il
a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était
un peu soulevée.

On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la
joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de
sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est
entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.


La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est
plus carré.

Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle
ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont
vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un
saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment!
Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon
pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça;
mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle
sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça
fait vingt-quatre sous partout.

Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je
pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me
regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.

Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.

Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!


La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit,
parce que c'est gratis.

La messe de minuit!

De la neige sur les toits et la crête des murs.

Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on
patauge dans la boue.

C'est triste en haut, sale en bas.

Il y a un monde fou chez les charcutiers.

On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un
cochon exprès l'autre soir.

L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.

Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans
    
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