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voilà que je me mets à bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans
un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole
comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me
regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en ai presque
envie.
5
La toilette
Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du
pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval.
Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais
vivant. Il a mis pied à terre, et s'adressant à ma mère, lui a
demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer
l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.
«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil.
Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.
Ma mère m'a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se
détournait de son chemin pour savoir qui m'habillait.
Je suis en noir souvent, «rien n'habille comme le noir», et en
habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un
poêle.
Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté, dans la campagne,
une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue
l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent; les savants me
regardent.
Mais l'étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et
se racornit, m'écorche et m'ensanglante.
Hélas! Je vais non plus vivre, mais me traîner.
Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux
barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des
uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donné, au sein
même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce
pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.
Madame Vingtras y met quelquefois de l'espièglerie.
On m'avait invité pendant le carnaval à un bal d'enfants. Ma mère
m'a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été
forcée d'aller ailleurs; mais elle m'a mené jusqu'à la porte de
M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.
Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le
jardin; j'ai appelé.
Une servante est venue et m'a dit:
«C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la
cuisine?»
Je n'ai pas osé dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle
toute la nuit.
Quand le matin ma mère est venue me chercher, j'achevais de rincer
les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperçu; on avait
fouillé partout.
Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, à
ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont
évanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait à travers ces
robes fraîches, parut singulière à tout le monde.
Ma mère ne voulait plus me reconnaître; je commençais à croire que
j'étais orphelin!
Je n'avais cependant qu'à l'entraîner et à lui montrer, dans un
coin, certaine place couturée et violacée, pour qu'elle criât à
l'instant: «C'est mon fils!» Un reste de pudeur me retenait. Je me
contentai de faire des signes, et je parvins à me faire
comprendre.
On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosité.
La distribution des prix est dans trois jours.
Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des
prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur
la tête une couronne trop grande, qu'il ne pourra ôter qu'en
s'écorchant, et qu'il sera embrassé sur les deux joues par quelque
autorité.
Madame Vingtras est avertie, et elle songe...
Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il
faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a
du goût.
«Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.»
On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont
les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de
soie.
Elle s'égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de
tigre au soleil;--une étoffe comme une lime, qui exaspère les
doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une
casserole! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère,
et qu'on a payée à prix d'or. «Oui, mon enfant, à prix d'or,
dans l'ancien temps.»
«Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour
toi!...», et ma mère ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la
tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.
«J'espère qu'on vous gâte, monsieur», et elle sourit encore, et
elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse.
«C'est une folie! tant pis! on fera une redingote à Jacques avec
ça.»
On m'a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent,
mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si
douloureusement la peau!
«Seigneur! délivrez-moi de ce vêtement!»
Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prête.
Non, Jacques, elle n'est pas prête. Ta mère est fière de toi; ta
mère t'aime et veut te le prouver.
Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans
ajouter un grain de beauté une mouche, un pompon, un rien sur le
revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta
mère, Jacques!
Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste,
avec des noyaux verts!
La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou.
Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!...
Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme
d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras épargne rien!--
qu'on va coudre tout le long, à la _polonaise_! À la polonaise,
Jacques!
Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi
d'étonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui
cousu à un souvenir terrible... la redingote de la distribution
des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des
olives et verts comme des cornichons.
Joignez à cela qu'on m'avait affublé d'un chapeau haut de forme
que j'avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une
menace sur ma tête.
Des gens croyaient que c'étaient mes cheveux et se demandaient
quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. «Il a vu le
diable», murmuraient les béates en se signant...
J'avais un pantalon blanc. Ma mère s'était saignée aux quatre
veines.
Un pantalon blanc à sous-pieds!
Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et
qui tendaient la culotte à la faire craquer.
Il avait plu, et, comme on était venu vite, j'avais des plaques de
boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, trempé par endroits,
collé sur mes cuisses.
«MON FILS», dit ma mère d'une voix triomphante en arrivant à la
porte d'entrée et en me poussant devant elle.
Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me
chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains
au ciel.
J'entrai dans la salle.
J'avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils; j'étais
reconnaissable, c'était bien moi, il n'y avait pas à s'y tromper,
et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.
Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de
ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du
pantalon qui remonte comme un élastique! Mon tibia se voit,--
j'ai l'air d'être en caleçon cette fois;--les dames, que mon
cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail...
Du haut de l'estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la
salle.
Les autorités se parlent à l'oreille, le général se lève et
regarde: on se demande le secret de ce tapage.
«Jacques, baisse ta culotte», dit ma mère à ce moment, d'une voix
qui me fusille et part comme une décharge dans le silence.
Tous les regards s'abaissent sur moi.
Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus
énergique que les autres donne un ordre:
«Enlevez l'enfant aux cornichons!»
L'ordre s'exécute discrètement; on me tire de dessous la banquette
où je m'étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se
trouve là, m'emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu'à la
lingerie, où on me déshabille.
Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.
«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!»
Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin
qui abandonne un malade.
Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce
petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand
je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.
Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un
vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.
Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je
suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et
qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version
gagne du terrain; heureusement on me connaît, on connaît ma mère;
il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent d'eux-mêmes,
et l'on finit par m'oublier.
J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans
le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.
À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un
dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs
accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par
une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait
pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant
l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant
les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.
C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait
choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y
mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur
joie!
Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la
baraque, je veux dire du collège:--Monseigneur au centre, le
préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet,
panachés de blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque
Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement.
Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait
la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'éléphant,
mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie,
j'ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme
un phoque: il avait beaucoup du phoque.
C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me
dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais qu'il allait dire «Papa»
et replonger dans son baquet.
6
Vacances
Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à
Farreyrolles.
M. Soubeyrou est un maraîcher des environs.
Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de
ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a
demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
Je prends le plus long pour arriver.
Je suis donc libre!
Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir
tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagné,
surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser
sur la rampe de fer.
Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi!
«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère.
--Oui, m'man.»
Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue.
Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable
de m'empêcher d'y aller.
Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer,
ma mère me l'impose sur-le-champ.
«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent
s'habituer à tout.--Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien
coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...»
Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est _non_, et
je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
Je descends dans la ville.
Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir
des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage
d'une maison, qui est la plus haute de la ville.
Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans
la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme
qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_.
De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des
yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et
de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare
et des harnais qui brillent comme de l'or.
Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la
fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je
sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets à regarder les
boutiques à loisir.
Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge,
que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui
fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer
la peau et cligner des yeux.
Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte
verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et
un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu,
de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des
bouquets, et qui ont l'air vivantes.
À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.
Mais le fils du jardinier attend.
Je m'arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de
vernis.
Je prends le Breuil...
Il y a un décrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache.
Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir
là comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je
puis,--et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment
mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui
jettent leurs deux sous:
_Pour la goutte, Moustache!_
Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant!
_Pour la goutte, Moustache!_
J'ai essayé toutes les inflexions de voix; je me suis écouté, j'ai
prêté l'oreille, travaillé devant la glace, fait le geste:
_Pour la goutte_...
Non, je ne puis!
Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrête à le
regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa
boîte à décrotter; il m'a même crié une fois:
_Cirer vos bottes, m'ssieu?_
J'ai failli m'évanouir.
Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les réunir que plus tard
dans une autre ville,--et je dus secouer la tête, répondre par
un signe, avec un sourire pâle comme celui d'une femme qui
voudrait dire: «Il m'est défendu d'aimer!»
Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses
peaux qui sèchent, son odeur aigre.
Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on
peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidité
ou qui font sécher leur sueur au soleil.
Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins
plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
--Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouvée sur mon
chemin, à deux lieues à la ronde, je l'ai flairée, et j'ai tourné
de ce côté mon nez reconnaissant...
Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais,
comment finissait la ville.
Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un fossé qui
sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d'herbes et
de plantes qui ne sentaient pas bon.
J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays
des maraîchers!
Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des
haies; autant j'avais le dégoût de cette campagne à arbres courts,
à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un
terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec
des teintes d'oreilles de poitrinaires.
On avait déshonoré toutes les places, et l'on dérangeait à chaque
instant un tourbillon d'insectes qui se régalaient d'un chien
crevé.
Pas d'ombre!
Des melons qui ont l'air de boulets chauffés à blanc; des choux
rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau
et d'oignons!
J'arrive chez M. Soubeyrou.
Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le
blanc des yeux taché de jaune; il me montre un tas de livres qu'on
lui a achetés pour qu'il ne s'ennuie pas trop.
Un _Ésope_ avec des gravures coloriées.
Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée,
le Soleil et un voyageur.
Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le
front et un énorme manteau lie-de-vin.
«Veux-tu t'amuser, m'aider à arroser les choux?» me dit le père
Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le
pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de
cochon grillé; il a sa chemise trempée et des gouttes d'eau
roulent sur le poil de son poitrail.
Non, je ne veux pas m'amuser, aider à arroser les choux!
Si ça l'amuse lui, tant mieux!
Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui réponds
par un mensonge.
«Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins.»
J'aime les choux, mais cuits.
Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour
venir tirer de l'eau chez des étrangers.
Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez
l'oignon.
Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas: je ne
tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne
me livrerai pas au travail honnête des jardins.
Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous!
Mais je ne veux pas tirer d'eau!
DEVANT LES MESSAGERIES
En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le _Café des
Messageries_.
L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une
bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe.
C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et
c'est une histoire qui se suit depuis le _C_ de Café jusqu'à l'_S_
de Messageries.
Je n'ai jamais eu le temps de comprendre.
Il fallait rentrer.
Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosité
saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du
paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe,
autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les
palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier,
donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.
Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.
J'étais là quelquefois à l'arrivée: la diligence traversait le
Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussière
ou en envoyant des étoiles de boue.
Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se
disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des
gens engourdis qui s'étiraient les jambes sur le pavé.
Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait
la main, on s'embrassait; c'étaient des adieux, des au revoir, à
n'en plus finir.
On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec
regret des dames, qui répondaient avec réserve:
«Où aurai-je le plaisir de vous retrouver?
--Nous nous rencontrerons peut-être. Ah! voici maman.
--Voici mon mari.
--Je vois mon frère qui arrive avec sa femme.»
Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs
qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'échappait
comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un
champ.
J'en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant
le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne
venait pas.
Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient.
Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et
pâle.
Elle attendit longtemps...
Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'était pas son mari,
car sur la petite malle qu'elle avait à ses pieds, il y avait
écrit: «Mademoiselle.»
Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les
fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir
avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des
doigts. Elle demandait s'il n'était pas venu de lettre à telle
adresse: poste restante.
«Je vous ai dit que non.
--Il n'y a plus de courrier aujourd'hui?
--Non.»
Elle salua, quoiqu'on fût grossier, poussa un soupir et s'éloigna
pour aller s'asseoir sur un banc du _Fer-à-cheval_, où elle resta
jusqu'à ce que des officiers qui passaient l'obligèrent, par leurs
regards et leurs sourires, à se lever et à partir.
Quelques jours après, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord
de l'eau le cadavre d'une femme qui s'était noyée. J'allai voir.
Je reconnus la jeune fille à la tête pâle...
Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.
J'arrive souvent au moment où l'on se met à table.
Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands
bancs de chaque côté.
Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du
pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du
vert-de-gris sur de vieux sous.
Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques.
On mange entre deux prières.
C'est l'oncle Jean qui dit le bénédicité.
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