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mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne sais comment,
mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser.
L'aimait-elle?
Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que
la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces
émotions profondes. Mais alors,--au moment où mademoiselle
Célina se maria, j'étais aveuglé par la passion.
Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si
pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il y avait entre une
dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous
les choux.
Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me
promenais dans les légumes, avec l'idée que moi aussi je pouvais
être père...
Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les
joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une
certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le
Breuil, j'étais monté dans une balançoire de foire.
J'étais déjà grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais:
«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un
homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de
rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?»
Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et
bien, et ils s'en allèrent tous les deux.
Je les vis disparaître.
Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.
Elle me tordit le coeur, cette clef! J'écoutai, je fis le guet.
Rien! rien! Je sentis que j'étais perdu. Je rentrai dans la salle
du festin, et _je bus pour oublier._
Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-là.
Cependant quand il vint nous voir, la veille de son départ pour
Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit
adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari!
Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie.
C'est comme ça qu'ils ont baptisé leur fille, ces paysans!
Chère cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche,
de longs cheveux châtains, des épaules de neige; un cou frais, que
coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le
sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu'elle
rit, rouge dès qu'on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle
s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en
la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule
ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans
notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses
blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle
a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie.
Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les côtes, de
ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre
en me défendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la
mordre, mais je ne pouvais pas m'empêcher de serrer les dents,
comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a crié:
Petit méchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort;
j'ai cru que j'allais m'évanouir et j'ai soupiré en lui répondant;
je me sentais la poitrine serrée et l'oeil plus doux.
Elle m'a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle
avait attrapé froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc
que monte le petit du préfet.
J'ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes.
Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison
au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une
bouffée.
«C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez
nous! Si tu veux venir!»
Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et
je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traîner sur sa gorge
veinée de bleu!
Toujours cette odeur de framboise.
Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de
chemise.
Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour
sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tête sur mes
cheveux!
Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve
tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'ébouriffe de
nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col
ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça
me chatouillait; je ne lui disais pas.
Le garçon d'écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un
cheval jaune, avec des touffes de poils près du sabot; c'est celui
de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre
à porter, ou de fromages bleus à vendre. La bête va l'amble ta ta
ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et
sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui
ressemblent à des coeurs de moutons.
La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les
mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de
ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.
Hue donc! Ho, ho!
C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin
d'avoine et il hennit en retroussant ses lèvres et montrant ses
dents jaunes.
Le voilà sellé.
«Passez-moi Jacquinou», dit la Polonie, qui est parvenue à
abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installée à
pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide à
m'asseoir sur la croupe.
J'y suis!
Mais on s'aperçoit que j'ai oublié mes habits roulés dans un
torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cernés par
les mouches.
On les apporte.
«Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de
ma taille, serre-moi bien.»
Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je
m'aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait
réciter est vrai.
Dieu fait bien ce qu'il fait!
Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau.
«Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!»
Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme
des hannetons d'or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le
doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous
mes doigts qui s'appuient, et tout à l'heure, quand elle m'a
regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou
rengorgé, le sang m'est monté au crâne, a grillé mes cheveux.
J'ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par là
que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'étais tout
fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui
sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat
de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je
disais hue! comme un maquignon.
Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier.
Nous sommes à Expailly!
Plus de maisons! excepté dans les champs quelques-unes; des fleurs
qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long
d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivière au bas,--
qui s'étire comme un serpent sous les arbres, bornée d'une bande
de sable jaune plus fin que de la crème, et piqué de cailloux qui
flambent comme des diamants.
Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie
par le poil des sapins, le bleu du ciel où les nuages traînent en
flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné
un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au
bout du fil.
Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière
frissonnante, l'air tiède et le grand aigle...
J'avais oublié que j'étais le coeur battant contre le dos de la
Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne penser à rien, et je
ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement
d'une vache...
3
Le collège
Le collège.--Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes
les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'était pas loin du
Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie,
le marché aux fruits; le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous
les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue
était bruyant, il y avait des cabarets, «des bouchons», comme on
disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour
servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de
querelles, un goût de vin qui me montait au cerveau, m'irritait
les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.
Ce goût de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le
nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.
Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons
vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur
blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de
cochons ou de vaches.
Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles
trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette
de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il
cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume,
empeste, fume et bourdonne.
À deux minutes de là, le collège moisit, sue l'ennui et pue
l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur
regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline,
troubler le silence, déranger l'étude.
Quelle odeur de vieux!...
C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mère est
souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais
m'enfermer là-dedans jusqu'à huit heures du soir. À ce moment-là,
mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J'ai le coeur bien
gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.
Mon père fait la première étude, celle des élèves de
mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n'est pas aimé,
on dit qu'il est _chien_.
Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son
étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à
ses côtés, tandis qu'il prépare son agrégation.
Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop
méchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqué; ils
ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce
qu'ils disent de mon père, comment ils l'appellent; ils se moquent
de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à
mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache.
Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. «Qu'est-ce que tu
as donc?--Comme il a l'air nigaud!»
Je viens de l'entendre insulter et j'étais en train de dévorer un
gros soupir, une vilaine larme.
Il m'envoie souvent, pendant l'étude du soir, demander un livre,
porter un mot à un des autres pions qui est au bout de la cour,
tout là-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps,
il y a des étages à monter, un long corridor, un escalier obscur,
c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire
peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien à l'aise que quand
je suis rentré dans l'étude où l'on étouffe.
J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est
en retard. Les élèves sont allés souper, conduits par mon père.
Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient
quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon père non plus, je
ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau
de bête et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent
l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil
dur, m'ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir,
met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot,
me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne
dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père
revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas «rapporter». Je ne le
fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence
de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes
maîtres.
Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse
arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu'on me maltraite,
pour qu'il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens
que j'ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis
un fils de galérien, pis que cela! de garde-chiourme! et je
supporte la brutalité du lampiste.
J'écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui
atteignent mon père; c'est dur pour un enfant de dix ans.
Il est arrivé que j'ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là,
quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de
grillé, j'entendais le cliquetis des fourchettes à travers la
cour.
Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas!
J'ai su depuis qu'on la retenait exprès; ma mère avait soutenu à
mon père que s'il n'était pas une poule mouillée, il pourrait me
fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément
qu'il demanderait au réfectoire.
«Si c'était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait
qu'à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite
boîte, s'il voulait.»
Mon père avait toujours résisté--le pauvre homme. La peur d'être
vu! le ridicule s'il était surpris--la honte! Ma mère tâchait de
lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans
son étude, à l'heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que
je souffrisse un peu et il avait raison.
Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire,
pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un
cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé
et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la
couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon
père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un
soir, au lycée du Puy...
Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoyé en disgrâce dans ce
trou du Puy.
Il a écrit un livre: _Les Vacances d'Oscar._
On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que
j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une
vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des
_Vacances d'Oscar_, qui daigne être proviseur dans notre petite
ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la
rencontre.
J'ai dévoré _Les Vacances d'Oscar_.
Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui
blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de
peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh
bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon
souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y
songe!
Il y a une histoire de pêche que je n'ai point oubliée.
Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des
perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs
sont dans l'eau jusqu'à la ceinture, c'est le frisson de la
rivière.
Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du
petit Oscar, traîner ce grand filet le long d'une page et faire
passer cette rivière dans un coin de chapitre...
Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une
tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans
la voix.
Il aimait à prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un
glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu'on le
dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une
réussite.
Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois,
des haricots.
«Nous plaçons ici un haricot, bon!--là, une allumette.--Madame
Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rangé, ici les
vices de l'homme, là les vertus, j'arrive avec les FACULTÉS DE
L'ÂME.»
Ceux qui n'étaient pas au courant regardaient du côté de la porte
s'il entrait quelqu'un, ou du côté de sa poche, pour voir s'il
allait sortir quelque chose. Les facultés de l'âme, c'était de la
haute, du chenu! Ma mère était flattée.
«Les voici!»
On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames; mais
Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec
impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que
diable! voulait-on qu'il prouvât l'existence de Dieu, oui ou non!
«Moi, ça m'est égal, et vous?» disait mon oncle Joseph à son
voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.
Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et
regardait voler les mouches.
Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui
et le ramenait à son sujet, l'agrippant par son amour-propre et
s'accrochant à son métier.
«Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu'avec le
compas...»
Il fallait aller jusqu'au bout: à la fin le petit homme écartait
sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et
disait: «DIEU EST LÀ.»
On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les
haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de
bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la
démonstration de l'_Être suprême_.
Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l'âme
venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir à ce tas-là. Tous les
haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.
4
La petite ville
La porte de Pannesac.
Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je
puis me faire une idée des monuments romains en la regardant.
J'ai d'abord une espèce de vénération, puis ça m'ennuie; je
commence à prendre le dégoût des monuments romains.
Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain.
Les culasses de blé s'affaissent et se tassent comme des endormis,
le long des murs. Il y a dans l'air la poussière fine de la farine
et le tapage des marchés joyeux. C'est ici que les boulangers ou
les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner.
J'ai le respect du pain.
Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne
m'a pas parlé durement comme il le fait toujours.
«Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur
à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en
avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras
peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que
je te dis là, mon enfant!»
Je ne l'ai jamais oublié.
Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma
vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me
pénétra jusqu'au fond de l'âme; et j'ai eu le respect du pain
depuis lors.
Les moissons m'ont été sacrées, je n'ai jamais écrasé une gerbe,
pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tué
sur sa tige la fleur du pain!
Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à
ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d'avoir toujours eu
le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.
«Tu verras ce qu'il vaut.»
Je l'ai vu.
Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes,
jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules.
Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde
comme de la croûte.
Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et
blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou
une épaule de monsieur qu'ils frôlent.
Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux
aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de
seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres:
des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du
papier mou.
À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts
ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient
du plomb dans les écuelles de bois.
C'était donc là ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les
lièvres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait même que les
charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une
mâchoire d'homme.
Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l'heure j'avais
plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb
qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau.
Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles et
des sacs.
Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.
Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme
un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de
couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil
d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et
les belles lignes luisantes comme du satin jaune.
Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un
poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et
deviendrait d'or dans le beurre!
Un goujon pris par moi!
Il portait toute mon imagination sur ses nageoires!
J'allais donc vivre du produit de ma pêche; comme les insulaires
dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook.
J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres à leurs huttes avec
de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les
carreaux à toutes les fenêtres de ma famille; je me proposais de
gratter tout ce qui «mordrait» et de mettre ce résidu d'écaille et
de fiente dans ma grande poche.
Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche,
produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un
objet de dégoût pour mes voisins.
Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le
doute s'éleva dans mon esprit.
Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux
odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente,
qu'exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la
graisse et le poivre.
C'était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les
insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés.
Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais
régulièrement d'être écrasé, près de la porte de pierre.
Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui
portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces
moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fête
dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarinés et de
pierrots à dos d'Hercule!
Là-haut, tout là-haut, est l'École normale.
Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.
Il y a un jardin derrière l'école, avec une balançoire et un
trapèze.
Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire;
seulement il m'est défendu d'y monter.
C'est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne
pas me laisser me balancer ou me pendre.
Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'être toujours à
me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obéir à ma mère.
J'obéis.
Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m'aime; et
elle lui permet pourtant ce qu'on me défend!
J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent
aussi.
Ils se casseront donc les reins?
Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui
laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là ne sont pas tout
simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des
assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs
petits, les envoient au trapèze--et à la balançoire!
Car enfin, pourquoi ma mère m'aurait-elle condamné à ne point
faire ce que font les autres?
Pourquoi me priver d'une joie?
Suis-je donc plus cassant que mes camarades?
Ai-je été recollé comme un saladier?
Y a-t-il un mystère dans mon organisation?
J'ai peut-être le derrière plus lourd que la tête!
Je ne peux pas le peser à part pour être sûr.
En attendant je rôde, le museau en l'air, sous le petit gymnase,
que je touche du doigt en sautant comme un chien après un morceau
de sucre placé trop haut.
Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas!
Oh! ma mère! ma mère! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur
le trapèze et me mettre la tête en bas!
Rien qu'une fois!
Vous me fouetterez après, si vous voulez!
Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver
les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est
devant l'école, et où je vais, quand je suis triste d'avoir vu le
trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le
jardin!
La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma
bouderie et mon chagrin.
Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un
banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou
relevant tout d'un coup ma tête pour regarder l'incendie qui
s'éteint dans le ciel...
«Tu ne dis rien, me fait le petit de l'École normale, à quoi
penses-tu?
--À quoi je pense? Je ne sais pas.»
Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et
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