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eBook Title
L`enfant
Author Language Character Set
Jules Vallès French ISO-8859-1


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Jules Vallès

(1832-1885)

L'ENFANT

(1879)



Table des matières

DÉDICACE
1 Ma mère
2 La famille
3 Le collège
4 La petite ville
5 La toilette
6 Vacances
7 Les joies du foyer
8 Le Fer-à-Cheval
9 Saint-Étienne
10 Braves gens
11 Le lycée
12 Frottage--Gourmandise--Propreté
13 L'argent
14 Voyage au pays
15 Projets d'évasion
16 Un drame
17 Souvenirs
18 Le départ
19 Louisette
20 Mes humanités
21 Madame Devinol
22 La pension Legnagna
23 Madame Vingtras à Paris
24 Le retour
25 La délivrance




DÉDICACE

À TOUS CEUX
qui crevèrent d'ennui au collège
ou
qu'on fit pleurer dans la famille
qui, pendant leur enfance,
furent tyrannisés par leurs maîtres
ou
rossés par leurs parents

Je dédie ce livre.
Jules VALLÈS.


1
Ma mère

Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné
son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu,
je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit;
je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j'ai été beaucoup
fouetté.

Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants, et elle me
fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin,
c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.

Mademoiselle Balandreau m'y met du suif.

C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure
au-dessous de nous. D'abord elle était contente: comme elle n'a pas
d'horloge, ça lui donnait l'heure. «Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voilà
le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon café au
lait.»

Mais un jour que j'avais levé mon pan, parce que ça me cuisait
trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon
derrière lui a fait pitié.

Elle voulait d'abord le montrer à tout le monde, ameuter les
voisins autour; mais elle a pensé que ce n'était pas le moyen de
le sauver, et elle a inventé autre chose.

Lorsqu'elle entend ma mère me dire: «Jacques, je vais te fouetter!

--Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça
pour vous.

--Oh! chère demoiselle, vous êtes trop bonne!»

Mademoiselle Balandreau m'emmène; mais au lieu de me fouetter,
elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le
soir, sa remplaçante.

«À votre service» répond la brave fille, en me glissant un bonbon
en cachette.

Mon premier souvenir date donc d'une fessée. Mon second est plein
d'étonnement et de larmes.


C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille
cheminée; ma mère tricote dans un coin; une cousine à moi, qui
sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches
rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête
rouge et à queue bleue.

Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les
copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me
fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont
déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur
cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va être fini;
j'attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père
pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s'est enfoncé le
couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m'avance vers
lui; un coup violent m'arrête; c'est ma mère qui me l'a donné,
l'écume aux lèvres, les poings crispés.

«C'est ta faute si ton père s'est fait mal!»

Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le
front contre la porte.

Je crie, je demande grâce, et j'appelle mon père: je vois, avec ma
terreur d'enfant, sa main qui pend toute hachée; c'est moi qui en
suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On
me battra après si l'on veut. Je crie, on ne me répond pas.
J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met
des compresses.

«Ce n'est rien,» vient me dire ma cousine, en pliant une bande de
linge tachée de rouge.

Je sanglote, j'étouffe: ma mère reparaît et me pousse dans le
cabinet où je couche, où j'ai peur tous les soirs.

Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.

Ce n'est pas ma faute, pourtant!

Est-ce que j'ai forcé mon père à faire ce chariot? Est-ce que je
n'aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu'il n'eût point mal?

Oui--et je m'égratigne les mains pour avoir mal aussi.

C'est que maman aime tant mon père! Voilà pourquoi elle s'est
emportée.

On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en
grosses lettres, qu'il faut obéir à ses père et mère: ma mère a
bien fait de me battre.


La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à
gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les
voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y
arrivent, traînées par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon.
Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur
peau fume. Je m'arrête toujours à les voir, quand ils portent des
fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte; je
regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four
tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la
croûte et la braise!


La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent
souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans
regarder ni à droite ni à gauche, l'oeil fixe, l'air malade.

Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains
en inclinant la tête pour remercier.

Ils n'ont pas du tout l'air méchant.

Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui
le couvrait tout entier; il s'était mis le poignet sous une scie,
après avoir volé; il avait coulé tant de sang qu'on croyait qu'il
allait mourir.

Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison; il
vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et
nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmène quelquefois à
la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on
joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et
qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de
noix.

À la maison, l'on ne rit jamais; ma mère bougonne toujours.--Oh!
comme je m'amuse davantage avec ce vieux là et le grand qu'on
appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du
Vivarais!

Puis, ils reçoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur
leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'étaient des
femmes qui les leur donnaient.

D'autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur
portent, comme s'ils étaient encore tout petits. Moi, je suis tout
petit, et je n'ai jamais ni gâteaux, ni oranges.

Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit
que ça gêne, et qu'au bout de deux jours ça sent mauvais. Je
m'étais piqué à une rose l'autre soir, elle m'a crié: «Ça
t'apprendra!»


J'ai toujours envie de rire quand on dit la prière. J'ai beau me
retenir! Je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure
bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à
genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le
démangent, et il les gratte, puis il les mord; j'éclate.--Ma
mère ne s'en aperçoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui
voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser?

Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dîné à la maison
avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on était
en train de manger la _tourte_, quand tout à coup il a fait noir.
On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l'on avait ôté
ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à
torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussière.
Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre;
dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les
vitres se sont mises à grincer; il tombait de la grêle.

Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l'un d'eux s'est
levé; il a ôté son chapeau et s'est mis à dire une prière. Tous se
tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux
pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'être pas trop cruel
pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs
moissons en fleur.

Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l'on disait
_Amen_, et a sauté dans un verre.


Nous venons de la campagne.

Mon père est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que
son fils étudiât _pour être prêtre_. On a mis ce fils chez un
oncle curé pour apprendre le latin, puis on l'a envoyé au
séminaire.

Mon père--celui qui devait être mon père--n'y est pas resté, a
voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s'est installé dans
une petite chambre au fond d'une rue noire, d'où il sort, le jour,
pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre le
soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui
accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d'une
tante malade.

On se brouille pour cela avec l'oncle curé, on dit adieu à
l'Église; on s'aime, on _s'accorde_, on s'épouse! On est aussi au
plus mal avec les père et mère, à qui l'on a fait des sommations
pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.

Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde
dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des
puces de séminaire.


La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n'a que deux
dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle
est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noyé en faisant
le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne
grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit
bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris
jusqu'à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin
qui sent l'homme qu'elle a aimé: les souliers du mort sont aussi
sur une planche, comme deux chopines vides.

On se grise pas mal dans la maison où je demeure.

Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans
avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l'oreille en
feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son
nez a l'air d'une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la
matelote.

Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de côté,
quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les
coins.

Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour
de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est
architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que «c'est lui qui
est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a coûté
cinquante mille francs à la ville, et que, _sans sa femme_...» On
dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands
yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la
lèvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons
quand elle marche.

Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons à l'imiter
quelquefois.

On dit qu'elle a des «amants». Je ne sais pas ce que c'est, mais
je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en
passant, des tapes sur les joues, et que j'aime à ce qu'elle
m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont
l'air de l'éviter un peu, mais sans le lui montrer.

» Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint?

--Oui, oui, au mieux!

--Ah! ah! et ce pauvre Grélin?»

J'entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que
je ne comprends pas.

«Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là,
on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour
leurs fêtes!»

Est-ce que madame Grélin n'est pas honnête? Que fait-elle? Qu'y a-t-il?
pauvre Grélin! Mais Grélin a l'air content comme tout. Ils
sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs
enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de
l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus
heureux si j'étais le fils à Grélin: mais voilà! L'adjoint
viendrait chez nous quand ma mère serait seule... Ça me serait
bien égal, à moi. Madame Toullier reste au troisième: voilà une
femme honnête! Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage,
et ma mère et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus,
et aussi des gens de Raphaël et d'Espailly. Madame Toullier prise,
a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle
est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus
laide aussi.


Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me
rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l'hiver
picorer dans la neige; que, l'été, je salis mes culottes dans une
cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires
engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son
mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma
grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît
que j'aime le bleu!

Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me
calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de
cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé
qu'elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.

Oui ingrat! car il m'est arrivé quelquefois, le soir, en grattant
mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c'est à la fin de
mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la
santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.


Je suis grand, je vais à l'école.

Oh! la belle petite école! Oh! la belle rue! et si vivante, les
jours de foire!

Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se traînent en
grognant, une corde à la patte; les poulets qui s'égosillent dans
les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons
écarlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraîches, les paniers
de fruits; les radis roses, les choux verts!...

Il y avait une auberge tout près de l'école, et l'on y déchargeait
souvent du foin.

Le foin, où l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'où l'on sortait
hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le
cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles!...

On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son
ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fête, toutes les
émotions d'un danger... Quelles minutes!

Quand il passe une voiture de foin, j'ôte mon chapeau et je la
suis.



2
La famille

Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan
Mariou. On appelle cette dernière _tatan_; je ne sais pourquoi,
parce qu'elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son
grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et
assez gracieuse, elle est femme.

Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée; elle a
l'air d'un chantre; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger,
qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques
quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son
ménage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de
gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son
visage fripé, tiré, ridé.--J'ai remarqué, depuis, que beaucoup
de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues;
ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s'est égaré un soir de
fête ou de comédie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le
cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de
l'étable à cochons et du fumier: ratatinés par leur origine, ils
restent gringalets sous les grands soleils.

Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau
laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des
poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré; il a la
peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des
lèvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise
entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille
tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des
champs dans des paysages de peintres.

Deux tantes du côté de mon père.

Ma tante Mélie est muette,--avec cela bavarde, bavarde!

Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs,
ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase,
interroge, répond; elle vous harcèle de questions, elle demande
des répliques; ses prunelles se dilatent, s'éteignent; ses joues
se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, là,
lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen
de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour
chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait,
regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée
comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner
tout entier, tandis qu'avec les commères qui ont une langue, on ne
fait que prêter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet.

Pauvre fille! elle n'a pas trouvé à se marier. C'était certain, et
elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle
manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante
Amélie!

Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses
yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût:
elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et
trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près
de son coeur qui veut parler...

Grand-tante Agnès.

On l'appelle la «béate[1]«.

Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-là.

«M'man, qu'est-ce que ça veut dire, une béate?»

Ma mère cherche une définition et n'en trouve pas; elle parle de
consécration à la Vierge, de voeux d'innocence.

«L'innocence. Ma grand-tante Agnès représente l'innocence? C'est
fait comme cela, l'innocence!»

Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux
blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a
toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le
crâne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils
ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des
poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa
figure.

Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête
noir, une pomme de terre brûlée et, par le bas, une pomme de
terre germée: j'en ai trouvé une gonflée, violette, l'autre matin,
sous le fourneau, qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux
gouttes d'eau.

«Voeux d'innocence.»

Ma mère fait si bien, s'explique si mal, que je commence à croire
que c'est malpropre d'être béate, et qu'il leur manque quelque
chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop.

Béate?

Elles sont quatre «béates» qui demeurent ensemble--pas toutes
avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre,
comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un
brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et
l'inévitable serre-tête, l'emplâtre noir!

On m'y envoie de temps en temps.

C'est au fond d'une rue déserte, où l'herbe pousse.

Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul.

Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu'elle a,--pas
son serre-tête, j'espère.

Il paraît qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et
quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouvé un sac d'écus
dans le fond d'un pot à beurre, elle rit dans sa barbe.

Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son
pot à beurre!

Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu
par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont
piquées et moisies!

La fenêtre donne sur une cour, d'où monte une odeur de boue cuite.

Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent
à me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres,
un cochon; ils sont peints en violet sur l'étoffe, c'est le même
sujet répété cent fois. Mais je m'amuse à les regarder de tous les
côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux
de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les
regarder.

La chasse--c'est le sujet--me paraît de toutes les couleurs.
Je crois bien! Le sang me descend à la figure; j'ai le cerveau
comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forcé de
retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer
droit comme une bouteille en vidange.

On fait des prières à tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la
rave et après l'oeuf.

Les raves sont le fond du dîner qu'on m'offre quand je vais chez
la béate; on m'en donne une crue et une cuite.

Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la
langue un goût de noisette et un froid de neige.

Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de
la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et
qui est le meuble indispensable des béates.--Huit jambes de
béates: quatre chaufferettes--qui servent de boîte à fil en été,
et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.

Il y a de temps en temps un oeuf.

On tire cet oeuf d'un sac, comme un numéro de loterie et on le met
à la coque, le malheureux! C'est un véritable crime, un
_coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans.

Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le
monde n'en mange pas, que j'ai le bénéfice d'une rareté, mais sans
entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet à
la petite cuiller.

En hiver, les béates travaillent _à la boule:_ elles plantent une
chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur
blanche, courte et dure, avec des reflets d'or.

En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la
porte, et les _carreaux _vont leur train.

Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de
perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d'argent
sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux
bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaieté.

Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans
les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons
muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu'elles sont
seulement cinq ou six à travailler,--puis quand midi sonne, le
silence!...

Les doigts s'arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière
de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent
mélancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent à
bavarder...


Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui
s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un
boeuf; il ressemble à un joueur d'orgue; la peau brune, de grands
yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe très noire, un
buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains énormes toutes
couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant
la prière!

Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs
rubans, et il m'emmène quelquefois chez la Mère des menuisiers. On
boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la
ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai
plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je
touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me
fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des
planches, et m'éborgne à leurs grands faux-cols, je m'égratigne à
leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles.

«Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la
bachellerie" qu'avec nous?

--Oh! mais non!»

Il appelle «messieurs de la bachellerie» les instituteurs,
professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui viennent
quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps;
ce jour-là, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on
me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer
les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je
m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis
si heureux avec les menuisiers!

Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans
m'avoir conté des histoires--il en sait tout plein,--puis il
bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il
m'apprend à donner des coups de poing, et il se fait tout petit
pour me présenter sa grosse poitrine à frapper; j'essaie aussi le
coup de pied, et je tombe presque toujours.

Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.

Il part le matin et revient le soir.

Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur
le point de rentrer.

Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à
ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, où il
travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui
m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est
moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts
dans son vernis.

Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les
mains dans les poches, l'épaule contre la porte. Ils me font des
amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le
gaillard--Jacques, dis-nous ta fable!»

Un jour, l'oncle Joseph partit.

Ce fut une triste histoire!

Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve,
avait une nièce qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la
catastrophe.

Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout
noirs, et qui brûlent; elle les fait aller comme je fais aller
dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent
dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.

Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je
ne me souviens que d'une scène de passion, d'épouvantable
jalousie.

Et contre qui?

Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à
    
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