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retrouve de la force, à ce qu'il me semble, pour une éternité!»
Tressignies frémissait, en écoutant cette femme effrayante. Il
frémissait de ses gestes, de ses paroles, de sa tête, devenue une
tête de Gorgone: il lui semblait voir autour de cette tête les
serpents que cette femme avait dans le coeur. Il commençait alors
de comprendre -- le rideau se tirait! -- ce mot vengeance, qu'elle
disait tant, -- qui lui flambait toujours aux lèvres!
«La vengeance! oui, -- reprit-elle, -- vous comprenez, maintenant,
ce qu'elle est, ma vengeance! Ah! je l'ai choisie entre toutes
comme on choisit de tous les genres de poignards celui qui doit
faire le plus souffrir, le cric dentelé qui doit le mieux déchirer
l'être abhorré qu'on tue. Le tuer simplement cet homme, et d'un
coup! je ne le voulais pas. Avait-il tué, lui, Vasconcellos avec
son épée, comme un gentilhomme? Non! il l'avait fait tuer par des
valets. II avait fait jeter son coeur aux chiens; et son corps au
charnier peut-être! Je ne le savais pas. Je ne l'ai jamais su. Le
tuer, pour tout cela? Non! c'était trop doux et trop rapide! Il
fallait quelque chose de plus lent et de plus cruel... D'ailleurs,
le duc était brave. II ne craignait pas la mort. Les Sierra-Leone
l'ont affrontée à toutes les générations. Mais son orgueil, son
immense orgueil était lâche, quand il s'agissait de déshonneur. Il
fallait donc l'atteindre et le crucifier dans son orgueil. Il
fallait donc déshonorer son nom dont il était si fier. Eh bien! je
me jurai que, ce nom, je le tremperais dans la plus infecte des
boues, que je le changerais en honte, en immondice, en excrément!
et pour cela je me suis faite ce que je suis, -- une fille
publique, -- la fille Sierra-Leone, qui vous a raccroché ce
soir!...»
Elle dit ces dernières paroles avec des yeux qui se mirent à
étinceler de la joie d'un coup bien frappé.
«-- Mais, -- dit Tressignies, -- le sait-il, lui, le duc, ce que
vous êtes devenue?...
-- S'il ne le sait pas, il le saura un jour -- répondit-elle, avec
la sécurité absolue d'une femme qui a pensé à tout, qui a tout
calculé, qui est sûre de l'avenir. -- Le bruit de ce que je fais
peut l'atteindre d'un jour à l'autre, d'une éclaboussure de ma
honte! Quelqu'un des hommes qui montent ici peut lui cracher au
visage le déshonneur de sa femme, ce crachat qu'on n'essuie
jamais; mais ce ne serait là qu'un hasard, et ce n'est pas à un
hasard que je livrerais ma vengeance! J'ai résolu d'en mourir pour
qu'elle soit plus sûre; ma mort l'assurera, en l'achevant.»
Tressignies était dépaysé par l'obscurité de ces dernières
paroles; mais elle en fit jaillir une hideuse clarté:
«Je veux mourir où meurent les filles comme moi, -- reprit-elle. -
- Rappelez-vous!... Il fut un homme, sous François Ier, qui alla
chercher chez une de mes pareilles une effroyable et immonde
maladie, qu'il donna à sa femme pour en empoisonner le roi, dont
elle était la maîtresse, et c'est ainsi qu'il se vengea de tous
les deux... Je ne ferai pas moins que cet homme. Avec ma vie
ignominieuse de tous les soirs, il arrivera bien qu'un jour la
putréfaction de la débauche saisira et rongera enfin la
prostituée, et qu'elle ira tomber par morceaux et s'éteindre dans
quelque honteux hôpital! Oh! alors, ma vie sera payée! -- ajouta-
t-elle, avec l'enthousiasme de la plus affreuse espérance; --
alors, il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment
sa femme, la duchesse de Sierra-Leone aura vécu et comment elle
meurt!»
Tressignies n'avait pas pensé à cette profondeur dans la
vengeance, qui dépassait tout ce que l'histoire lui avait appris.
Ni l'Italie du XVIe siècle, ni la Corse de tous les âges, ces pays
renommés pour l'implacabilité de leurs ressentiments n'offraient à
sa mémoire un exemple de combinaison plus réfléchie et plus
terrible que celle de cette femme, qui se vengeait à même elle, à
même son corps comme à même son âme! Il était effrayé de ce
sublime horrible, car l'intensité dans les sentiments, poussée à
ce point, est sublime. Seulement, c'est le sublime de l'enfer.
«Et quand il ne le saurait pas, -- reprit-elle encore, redoublant
d'éclairs sur son âme, -- moi, après tout, je le saurais! Je
saurais ce que je fais chaque soir, -- que je bois cette fange, et
que c'est du nectar, puisque c'est ma vengeance!... Est-ce que je
ne jouis pas, à chaque minute, de la pensée de ce que je suis?...
Est-ce qu'au moment où je le déshonore, ce duc altier, je n'ai
pas, au fond de ma pensée, l'idée enivrante que je le déshonore?
Est-ce que je ne vois pas clairement dans ma pensée tout ce qu'il
souffrirait s'il le savait?... Ah! les sentiments comme les miens
ont leur folie, mais c'est leur folie qui fait le bonheur! Quand
je me suis enfuie de Sierra-Leone, j'ai emporté avec moi le
portrait du duc, pour lui faire voir, à ce portrait, comme si
ç'avait été à lui-même, les hontes de ma vie! Que de fois je lui
ai dit, comme s'il avait pu me voir et m'entendre: "Regarde donc!
regarde!" Et quand l'horreur me prend dans vos bras, à tous vous
autres, -- car elle m'y prend toujours: je ne puis pas
m'accoutumer au goût de cette fange! -- j'ai pour ressource ce
bracelet, -- et elle leva son bras superbe d'un mouvement
tragique; -- j'ai ce cercle de feu, qui me brûle jusqu'à la moelle
et que je garde à mon bras, malgré le supplice de l'y porter, pour
que je ne puisse jamais oublier le bourreau d'Esteban, pour que
son image excite mes transports, -- ces transports d'une haine
vengeresse, que les hommes sont assez bêtes et assez fats pour
croire du plaisir qu'ils savent donner! Je ne sais pas ce que vous
êtes, vous, mais vous n'êtes certainement pas le premier venu
parmi tous ces hommes; et cependant vous avez cru, il n'y a qu'un
instant, que j'étais encore une créature humaine, qu'il y avait
encore une fibre qui vibrait en moi; et il n'y avait en moi que
l'idée de venger Esteban du monstre dont voici l'image! Ah! son
image, c'était pour moi comme le coup de l'éperon, large comme un
sabre, que le cavalier arabe enfonce dans le flanc de son cheval
pour lui faire traverser le désert. J'avais, moi, des espaces de
honte encore plus grands à dévorer, et je m'enfonçais cette
exécrable image dans les yeux et dans le coeur, pour mieux bondir
sous vous quand vous me teniez... Ce portrait, c'était comme si
c'était lui! c'était comme s'il nous voyait par ses yeux
peints!... Comme je comprenais l'envoûtement des siècles où l'on
envoûtait! Comme je comprenais le bonheur insensé de planter le
couteau dans le coeur de l'image de celui qu'on eût voulu tuer!
Dans le temps que j'étais religieuse, avant d'aimer cet Esteban
qui a pour moi remplacé Dieu, j'avais besoin d'un crucifix pour
mieux penser au Crucifié; et, au lieu de l'aimer, je l'aurais haï,
j'eusse été une impie, que j'aurais eu besoin du crucifix pour
mieux le blasphémer et l'insulter! Hélas! -- ajouta-t-elle,
changeant de ton et passant de l'âpreté des sentiments les plus
cruels aux douceurs poignantes d'une incroyable mélancolie, -- je
n'ai pas le portrait d'Esteban. Je ne le vois que dans mon âme...
et c'est peut-être heureux, -- ajouta-t-elle. -- Je l'aurais sous
les yeux qu'il relèverait mon pauvre coeur, qu'il me ferait rougir
des indignes abaissements de ma vie. Je me repentirais, et je ne
pourrais plus le venger!...»
La Gorgone était devenue touchante, mais ses yeux étaient restés
secs. Tressignies, ému d'une tout autre émotion que celles-là par
lesquelles jusqu'ici elle l'avait fait passer, lui prit la main, à
cette femme qu'il avait le droit de mépriser, et il la lui baisa
avec un respect mêlé de pitié. Tant de malheur et d'énergie la lui
grandissaient: «Quelle femme! -- pensait-il. Si, au lieu d'être la
duchesse de Sierra-Leone elle avait été la marquise de
Vasconcellos, elle eût, avec la pureté et l'ardeur de son amour
pour Esteban, offert à l'admiration humaine quelque chose de
comparable et d'égal à la grande marquise de Pescaire. Seulement,
-- ajouta-t-il en lui-même, -- elle n'aurait pas montré, et
personne n'aurait jamais su, quels gouffres de profondeur et de
volonté étaient en elle.» Malgré le scepticisme de son époque et
l'habitude de se regarder faire et de se moquer de ce qu'il
faisait, Robert de Tressignies ne se sentit point ridicule
d'embrasser la main de cette femme perdue; mais il ne savait plus
que lui dire. Sa situation vis-à-vis d'elle était embarrassée. En
jetant son histoire entre elle et lui, elle avait coupé, comme
avec une hache, ces liens d'une minute qu'ils venaient de nouer.
Il y avait en lui un inexprimable mélange d'admiration, d'horreur,
et de mépris; mais il se serait trouvé de très mauvais goût de
faire du sentiment ou de la morale avec cette femme. Il s'était
souvent moqué des moralistes, sans mandat et sans autorité, qui
pullulaient dans ce temps-là où, sous l'influence de certains
drames et de certains romans, on voulait se donner les airs de
relever, comme des pots de fleurs renversés, les femmes qui
tombaient, Il était, tout sceptique qu'il fût, doué d'assez de bon
sens pour savoir qu'il n'y avait que le prêtre seul -- le prêtre
du Dieu rédempteur -- qui pût relever de pareilles chutes... et,
encore croyait-il que, contre l'âme de cette femme, le prêtre lui-
même se serait brisé. Il avait en lui une implication de choses
douloureuses, et il gardait un silence plus pesant pour lui que
pour elle. Elle, toute à la violence de ses idées et de ses
souvenirs, continua:
«Cette idée de le déshonorer, au lieu de le tuer, cet homme pour
qui l'honneur, comme le monde l'entend, était plus que la vie, ne
me vint pas tout de suite... Je fus longtemps à trouver cela.
Après la mort de Vasconcellos, qu'on ne sut peut-être pas dans le
château, dont le corps fut probablement jeté dans quelque
oubliette avec les noirs qui l'avaient assassiné, le duc ne
m'adressa plus la parole, si ce n'est brièvement et
cérémonieusement devant ses gens, car la femme de César ne doit
pas être soupçonnée, et je devais rester aux yeux de tous
l'impeccable duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. Mais, tête à tête
et entre nous, jamais un seul mot, jamais une allusion; le
silence, ce silence de la haine, qui se nourrit d'elle-même et n'a
pas besoin de parler. Don Christoval et moi, nous luttions de
force et de fierté. Je dévorais mes larmes. Je suis une Turre-
Cremata. J'ai en moi la puissante dissimulation de ma race qui est
italienne, et je me bronzais, jusque dans les yeux, pour qu'il ne
pût pas soupçonner ce qui fermentait sous ce front de bronze où
couvait l'idée de ma vengeance. Je fus absolument impénétrable.
Grâce à cette dissimulation, qui boucha tous les jours de mon être
par lesquels mon secret aurait pu filtrer, je préparai ma fuite de
ce château dont les murs m'écrasaient, et où ma vengeance n'aurait
pu s'accomplir que sous la main du duc, qui se serait vite levée.
Je ne me confiai à personne. Est-ce que jamais mes duègnes ou mes
caméristes avaient osé lever leurs yeux sur mes yeux pour savoir
ce que je pensais? J'eus d'abord le projet d'aller à Madrid; mais,
à Madrid, le duc était tout-puissant, et le filet de toutes les
polices se serait refermé sur moi à son premier signal. Il m'y
aurait facilement reprise, et, reprise une fois, il m'aurait jetée
dans l'in-pace de quelque couvent, étouffée là, tuée entre deux
portes, supprimée du monde, de ce monde dont j'avais besoin pour
me venger!... Paris était plus sûr. Je préférai Paris. C'était une
meilleure scène pour l'étalage de mon infamie et de ma vengeance;
et, puisque je voulais qu'un jour tout cela éclatât comme la
foudre, quelle bonne place que cette ville, le centre de tous les
échos, à travers laquelle passent toutes les nations du monde! Je
résolus d'y vivre de cette vie de prostituée qui ne me faisait pas
trembler, et d'y descendre impudemment jusqu'au dernier rang de
ces filles perdues qui se vendent pour une pièce de monnaie, fût-
ce à des goujats! Pieuse comme je l'étais avant de connaître
Esteban, qui m'avait arraché Dieu de la poitrine pour s'y mettre à
la place, je me levais souvent la nuit sans mes femmes, pour faire
mes oraisons à la Vierge noire de la chapelle. C'est de là qu'une
nuit je me sauvai et gagnai audacieusement les gorges des Sierras.
J'emportai tout ce que je pus de mes bijoux et de l'argent de ma
cassette. Je me cachai quelque temps chez des paysans qui me
conduisirent à la frontière. Je vins à Paris. Je m'y attelai, sans
peur, à cette vengeance qui est ma vie. J'en suis tellement
assoiffée, de cette fureur de me venger, que parfois j'ai pensé à
affoler de moi quelque jeune homme énergique et à le pousser vers
le duc pour lui apprendre mon ignominie; mais j'ai fini toujours
par étouffer cette pensée, car ce n'est pas quelques pieds
d'ordure que je veux élever sur son nom et sur ma mémoire: c'est
toute une pyramide de fumier! Plus je serai tard vengée, mieux je
serai vengée...»
Elle s'arrêta. De livide, elle était devenue pourpre. La sueur lui
découlait des tempes. Elle s'enrouait. Etait-ce le croup de la
honte?... Elle saisit fébrilement une carafe sur la commode, et se
versa un énorme verre d'eau qu'elle lampa.
«Cela est dur à passer, la honte! -- dit-elle; mais il faut
qu'elle passe! J'en ai assez avalé depuis trois mois, pour qu'elle
puisse passer!
-- Il y a donc trois mois que ceci dure? -- (il n'osait plus dire
quoi) fit Tressignies, avec un vague plus sinistre que la
précision.
-- Oui, -- dit-elle, -- trois mois. Mais qu'est-ce que trois mois?
-- ajouta-t-elle. -- Il faudra du temps pour cuire et recuire ce
plat de vengeance que je lui cuisine, et qui lui paiera son refus
du coeur d'Esteban qu'il n'a pas voulu me faire manger...»
Elle dit cela avec une passion atroce et une mélancolie sauvage.
Tressignies ne se doutait pas qu'il pût y avoir dans une femme un
pareil mélange d'amour idolâtre et de cruauté. Jamais on n'avait
regardé avec une attention plus concentrée une oeuvre d'art qu'il
ne regardait cette singulière et toute-puissante artiste en
vengeance, qui se dressait alors devant lui... Mais quelque chose,
qu'il était étonné d'éprouver, se mêlait à sa contemplation
d'observateur. Lui qui croyait en avoir fini avec les sentiments
involontaires et dont la réflexion, au rire terrible, mordait
toujours les sensations, comme j'ai vu des charretiers mordre
leurs chevaux pour les faire obéir, sentait que dans l'atmosphère
de cette femme il respirait un air dangereux. Cette chambre,
pleine de tant de passion physique et barbare, asphyxiait ce
civilisé. Il avait besoin d'une gorgée d'air et il pensait à s'en
aller, dût-il revenir.
Elle crut qu'il partait. Mais elle avait encore des côtés à lui
faire voir dans son chef-d'oeuvre.
«-- Et cela? -- fit-elle, avec un dédain et un geste retrouvé de
duchesse, en lui montrant du doigt la coupe de verre bleu qu'il
avait remplie d'or.
-- Reprenez cet argent, -- dit-elle. -- Qui sait? Je suis peut-
être plus riche que vous. L'or n'entre pas ici. Je n'en accepte de
personne. Et, avec la fierté d'une bassesse qui était sa
vengeance, elle ajouta: "je ne suis qu'une fille à cent sous." «
Le mot fut dit comme il était pensé. Ce fut le dernier trait de ce
sublime à la renverse, de ce sublime infernal dont elle venait de
lui étaler le spectacle, et dont certainement le grand Corneille,
au fond de son âme tragique, ne se doutait pas! Le dégoût de ce
dernier mot donna à Tressignies la force de s'en aller. Il rafla
les pièces d'or de la coupe et n'y laissa que ce qu'elle
demandait. "Puisqu'elle le veut! dit-il, je pèserai sur le
poignard qu'elle s'enfonce, et j'y mettrai aussi ma tache de boue,
puisque c'est de boue qu'elle a soif." Et il sortit dans une
agitation extrême. Les candélabres inondaient toujours de leur
lumière cette porte, si commune d'aspect, par laquelle il était
déjà passé. Il comprit pourquoi étaient plantées là ces torchères,
quand il regarda la carte collée sur la porte, comme l'enseigne de
cette boutique de chair. Il y avait sur cette carte en grandes
lettres:
LA DUCHESSE D'ARCOS
DE SIERRA-LEONE
Et, au-dessous, un mot ignoble pour dire le métier qu'elle
faisait.
Tressignies rentra chez lui, ce soir-là, après cette incroyable
aventure, dans une situation si troublée qu'il en était presque
honteux. Les imbéciles -- c'est-à-dire à peu près tout le monde --
croient que rajeunir serait une invention charmante de la nature
humaine; mais ceux qui connaissent la vie savent mieux le profit
que ce serait. Tressignies se dit avec effroi qu'il allait peut-
être se retrouver trop jeune... et voilà pourquoi il se promit de
ne plus mettre le pied chez la duchesse, malgré l'intérêt, ou
plutôt à cause de l'intérêt que cette femme inouïe lui infligeait.
«Pourquoi, se dit-il, retourner dans ce lieu malsain d'infection,
au fond duquel une créature de haute origine s'est volontairement
précipitée? Elle m'a conté toute sa vie, et je peux imaginer sans
effort les détails, qui ne peuvent changer, de cette horrible vie
de chaque jour.» Telle fut la résolution de Tressignies, prise
énergiquement au coin du feu, dans la solitude de sa chambre. Il
s'y calfeutra quelque temps contre les choses et les distractions
du dehors, tête à tête avec les impressions et les souvenirs d'une
soirée que son esprit ne pouvait s'empêcher de savourer, comme un
poème étrange et tout-puissant auquel il n'avait rien lu de
comparable, ni dans Byron, ni dans Shakespeare, ses deux poètes
favoris. Aussi passa-t-il bien des heures, accoudé aux bras de son
fauteuil, à feuilleter rêveusement en lui les pages toujours
ouvertes de ce poème d'une hideuse énergie. Ce fut là un lotus qui
lui fit oublier les salons de Paris, -- sa patrie. Il lui fallut
même le coup de collier de sa volonté pour y retourner. Les
irréprochables duchesses qu'il y retrouva lui semblèrent manquer
un peu d'accent... Quoiqu'il ne fût pas une bégueule, ce
Tressignies, ni ses amis non plus, il ne leur dit pas un seul mot
de son aventure, par un sentiment de délicatesse qu'il traitait
d'absurde, car la duchesse ne lui avait-elle pas demandé de
raconter à tout venant son histoire, et de la faire rayonner aussi
loin qu'il pourrait la faire rayonner?... Il la garda pour lui, au
contraire. Il la mit et la scella dans le coin le plus mystérieux
de son être, comme on bouche un flacon de parfum très rare, dont
on perdrait quelque chose en le faisant respirer. Chose étonnante,
avec la nature d'un homme comme lui! ni au Café de Paris, ni au
cercle, ni à l'orchestre des théâtres, ni nulle part où les hommes
se rencontrent seuls et se disent tout, il n'aborda jamais un de
ses amis sans avoir peur de lui entendre raconter, comme lui étant
arrivée, l'aventure qui était la sienne; et, cette chose qui
pouvait arriver faisait surgir en lui une perspective qui, dans
les dix premières minutes d'une conversation, lui causait un léger
tremblement. Nonobstant, il se tint parole, et non seulement il ne
retourna pas rue Basse-du-Rempart, mais au boulevard. Il ne
s'appuya plus, comme le faisaient les autres gants jaunes, les
lions du temps, contre la balustrade de Tortoni. «Si je revoyais
flotter sa diable de robe jaune, se disait-il, je serais peut-être
encore assez bête pour la suivre.» Toutes les robes jaunes qu'il
rencontrait le faisaient rêver... Il aimait à présent les robes
jaunes, qu'il avait toujours détestées. «Elle m'a dépravé le
goût», se disait-il, et c'est ainsi que le dandy se moquait de
l'homme. Mais ce que Mme de Staël, qui les connaissait, appelle
quelque part les pensées du Démon, était plus fort que l'homme et
que le dandy. Tressignies devint sombre. C'était dans le monde un
homme d'un esprit animé, dont la gaîté était aimable et redoutable
-- ce qu'il faut que toute gaîté soit dans ce monde, qui vous
mépriserait si, tout en l'amusant, vous ne le faisiez pas trembler
un peu. Il ne causa plus avec le même entrain... «Est-il
amoureux?» disaient les commères. La vieille marquise de
Clérembault, qui croyait qu'il en voulait à sa petite-fille,
sortie tout chaud du Sacré-Coeur et romanesque comme on l'était
alors, lui disait avec humeur: «Je ne puis plus vous sentir quand
vous prenez vos airs d'Hamlet.» De sombre, il passa souffrant. Son
teint se plomba. «Qu'a donc M. de Tressignies?» disait-on, et on
allait peut-être lui découvrir le cancer à l'estomac de Bonaparte
dans la poitrine, quand, un beau jour, il supprima toutes les
questions et inquisitions sur sa personne en bouclant sa malle en
deux temps, comme un officier, et en disparaissant comme par un
trou.
Où allait-il? Qui s'en occupa? Il resta plus d'un an parti, puis
il revint à Paris, reprendre le brancard de sa vie de mondain. Il
était un soir chez l'ambassadeur d'Espagne, où, ce soir-là, par
parenthèse, le monde le plus étincelant de Paris fourmillait... Il
était tard. On allait souper. La cohue du buffet vidait les
salons. Quelques hommes, dans le salon de jeu, s'attardaient à un
whist obstiné. Tout à coup, le partner de Tressignies, qui
tournait les pages d'un petit portefeuille d'écaille sur lequel il
écrivait les paris qu'on faisait à chaque rob, y vit quelque chose
qui lui fit faire le «Ah!» qu'on fait quand on retrouve ce qu'on
oubliait.
«-- Monsieur l'ambassadeur d'Espagne, -- dit-il au maître de la
maison, qui, les mains derrière son dos, regardait jouer, -- y a-
t-il encore des Sierra-Leone à Madrid?
-- Certes, s'il y en a! fit l'ambassadeur. -- D'abord, il y a le
duc, qui est de pair avec tout ce qu'il y a de plus élevé parmi
les Grandesses.
-- Qu'est donc cette duchesse de Sierra-Leone qui vient de mourir
à Paris, et qu'est-elle au duc? -- reprit alors l'interlocuteur.
-- Elle ne pourrait être que sa femme, répondit tranquillement
l'ambassadeur. Mais, il y a presque deux ans que la duchesse est
comme si elle était morte. Elle a disparu, sans qu'on sache
pourquoi ni comment elle a disparu: -- la vérité est un profond
mystère! Figurez-vous bien que l'imposante duchesse d'Arcos de
Sierra-Leone n'était pas une femme de ce temps-ci, une de ces
femmes à folies, qu'un amant enlève. C'était une femme aussi
hautaine pour le moins que le duc son mari, qui est bien le plus
orgueilleux des Ricos hombres de toute l'Espagne. De plus, elle
était pieuse, pieuse d'une piété quasi monastique. Elle n'a jamais
vécu qu'à Sierra-Leone, un désert de marbre rouge, où les aigles,
s'il y en a, doivent tomber asphyxiés d'ennui de leurs pics! Un
jour, elle en a disparu, et jamais on n'a pu retrouver sa trace.
Depuis ce temps-là, le duc, un homme du temps de Charles-Quint, à
qui personne n'a jamais osé poser la moindre question, est venu
habiter Madrid, et n'y a pas plus parlé de sa femme et de sa
disparition que si elle n'avait jamais existé. C'était, en son
nom, une Turre-Cremata, la dernière des Turre-Cremata, de la
branche d'Italie.
-- C'est bien cela, -- interrompit le joueur, Et il regarda ce
qu'il avait écrit sur un des feuillets de son calepin d'écaille. -
- Eh bien! -- ajouta-t-il solennellement, -- monsieur
l'ambassadeur d'Espagne, j'ai l'honneur d'annoncer à Votre
Excellence que la duchesse de Sierra-Leone a été enterrée ce
matin, et, ce dont assurément vous ne vous douteriez jamais,
qu'elle a été enterrée à l'église de la Salpêtrière, comme une
pensionnaire de l'établissement!»
À ces paroles, les joueurs tournèrent le nez à leurs cartes et les
plaquèrent devant eux sur la table, regardant tour à tour,
effarés, celui-là qui parlait et l'ambassadeur.
-- Mais oui! -- dit le joueur, qui faisait son effet, cette chose
délicieuse en France! -- Je passais par là, ce matin, et j'ai
entendu le long des murs de l'église un si majestueux tonnerre de
musique religieuse, que je suis entré dans cette église, peu
accoutumée à de pareilles fêtes... et que je suis tombé de mon
haut, en passant par le portail, drapé de noir et semé d'armoiries
à double écusson, de voir dans le choeur le plus resplendissant
catafalque. L'église était à peu près vide. Il y avait au banc des
pauvres quelques mendiants, et çà et là quelques femmes, de ces
horribles lépreuses de l'hôpital qui est à côté, du moins de
celles-là qui ne sont pas tout à fait folles et qui peuvent encore
se tenir debout. Surpris d'un pareil personnel auprès d'un pareil
catafalque, je m'en suis approché, et j'ai lu, en grosses lettres
d'argent sur fond noir, cette inscription que j'ai, ma foi!
copiée, de surprise et pour ne pas l'oublier:
CI-GIT
SANZIA-FLORINDA-CONCEPTION
DE TURRE-CREMATA,
DUCHESSE D'ARCOS DE SIERRA-LEONE
FILLE REPENTIE,
MORTE À LA SALPETRIERE, LE...
REQUIESCAT IN PACE!
Les joueurs ne songeaient plus à la partie. Quant à l'ambassadeur,
quoiqu'un diplomate ne doive pas plus être étonné qu'un officier
ne doive avoir peur, il sentit que son étonnement pouvait le
compromettre:
-- Et vous n'avez pas pris de renseignements?... -- fit-il, comme
s'il eût parlé à un de ses inférieurs.
-- À personne, Excellence, -- répondit le joueur. -- Il n'y avait
que des pauvres; et les prêtres, qui peut-être auraient pu me
renseigner, chantaient l'office. D'ailleurs, je me suis souvenu
que j'aurais l'honneur de vous voir ce soir.
-- Je les aurai demain, fit l'ambassadeur. Et la partie s'acheva,
mais coupée d'interjections, et chacun si préoccupé de sa pensée,
que tout le monde fit des fautes parmi ces forts whisteurs, et que
personne ne s'aperçut de la pâleur de Tressignies, qui saisit son
chapeau et sortit, sans prendre congé de personne.
Le lendemain, il était de bonne heure à la Salpêtrière. Il demanda
le chapelain, -- un vieux bonhomme de prêtre, -- lequel lui donna
tous les renseignements qu'il lui demanda sur le n° 119 qu'était
devenue la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. La malheureuse était
venue s'abattre où elle avait prévu qu'elle s'abattrait... À ce
jeu terrible qu'elle avait joué, elle avait gagné la plus
effroyable des maladies. En peu de mois, dit le vieux prêtre, elle
s'était cariée jusqu'aux os... Un de ses yeux avait sauté un jour
brusquement de son orbite et était tombé à ses pieds comme un gros
sou... L'autre s'était liquéfié et fondu... Elle était morte --
mais stoïquement -- dans d'intolérables tortures... Riche d'argent
encore et de ses bijoux, elle avait tout légué aux malades, comme
elle, de la maison qui l'avait accueillie, et prescrit de
solennelles funérailles. «Seulement, pour se punir de ses
désordres, -- dit le vieux prêtre, qui n'avait rien compris du
tout à cette femme-là, -- elle avait exigé, par pénitence et par
humilité, qu'on mît après ses titres, sur son cercueil et sur son
tombeau, qu'elle était une FILLE... REPENTIE.»
-- Et encore, ajouta le vieux chapelain, dupe de la confession
d'une pareille femme, par humilité, elle ne voulait pas qu'on mît
«repentie».
Tressignies se prit à sourire amèrement du brave prêtre, mais il
respecta l'illusion de cette âme naïve.
Car il savait, lui, qu'elle ne se repentait pas, et que cette
touchante humilité était encore, après la mort, de la vengeance!
END OF BOOK
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