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Les diaboliques
Author Language Character Set
Jules Amédée Barbey d`Aurevilly French ISO-8859-1


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humaines, dont les traits sont soumis à une géométrie étroite et
inflexible, et peuvent se ramener à quelques types généraux. La
beauté est une. Seule, la laideur est multiple, et encore sa
multiplicité est bien vite épuisée. Dieu a voulu qu'il n'y eût
d'infini que la physionomie, parce que la physionomie est une
immersion de l'âme à travers les lignes correctes ou incorrectes,
pures ou tourmentées, du visage. Tressignies se disait confusément
tout cela, en mettant son pas dans le pas de cette femme, qui
marchait le long du boulevard, sinueusement, et le coupait comme
une faux, plus fière que la reine de Saba du Tintoret lui-même,
dans sa robe de satin safran, aux tons d'or, cette couleur aimée
des jeunes Romaines, et dont elle faisait, en marchant, miroiter
et crier les plis glacés et luisants, comme un appel aux armes!
Exagérément cambrée, comme il est rare de l'être en France, elle
s'étreignait dans un magnifique châle turc à larges raies
blanches, écarlate et or; et la plume rouge de son chapeau blanc -
- splendide de mauvais goût -- lui vibrait jusque sur l'épaule. On
se souvient qu'à cette époque les femmes portaient des plumes
penchées sur leurs chapeaux, qu'elles appelaient des plumes en
saule pleureur. Mais rien ne pleurait en cette femme; et la sienne
exprimait bien autre chose que la mélancolie. Tressignies, qui
croyait qu'elle allait prendre la rue de la Chaussée-d'Antin,
étincelante de ses mille becs de lumière, vit avec surprise tout
ce luxe piaffant de courtisane, toute cette fierté impudente de
fille enivrée d'elle-même et des soies qu'elle traînait,
s'enfoncer dans la rue Basse-du-Rempart, la honte du boulevard de
ce temps! Et l'élégant, aux bottes vernies, moins brave que la
femme, hésita avant d'entrer là-dedans... Mais ce ne fut guère
qu'une seconde... La robe d'or, perdue un instant dans les
ténèbres de ce trou noir, après avoir dépassé l'unique réverbère
qui les tatouait d'un point lumineux, reluisit au loin, et il
s'élança pour la rejoindre. Il n'eut pas grand-peine: elle
l'attendait, sûre qu'il viendrait; et ce fut, alors, qu'au moment
où il la rejoignit elle lui projeta bien en face, pour qu'il pût
en juger, son visage, et lui campa ses yeux dans les yeux, avec
toute l'effronterie de son métier. Il fut littéralement aveuglé de
la magnificence de ce visage empâté de vermillon, mais d'un brun
doré comme les ailes de certains insectes, et que la clarté blême,
tombant en maigre filet du réverbère, ne pouvait pas pâlir.

-- Vous êtes Espagnole? -- fit Tressignies, qui venait de
reconnaître un des plus beaux types de cette race.

-- Si, -- répondit-elle.

Etre Espagnole, à cette époque-là, c'était quelque chose! C'était
une valeur sur la place. Les romans d'alors, le théâtre de Clara
Gazul, les poésies d'Alfred de Musset, les danses de Mariano
Camprubi et de Dolorès Serral, faisaient excessivement priser les
femmes orange aux joues de grenade, -- et, qui se vantait d'être
Espagnole ne l'était pas toujours, mais on s'en vantait.
Seulement, elle ne semblait pas plus tenir à sa qualité
d'Espagnole qu'à toute autre chose qu'elle aurait fait chatoyer;
et, en français:

-- Viens-tu? -- lui dit-elle, à brûle-pourpoint, et avec le
tutoiement qu'aurait eu la dernière fille de la rue des Poulies;
existant aussi alors. Vous la rappelez-vous? Une immondice!

Le ton, la voix déjà rauque, cette familiarité prématurée, ce
tutoiement si divin -- le ciel! -- sur les lèvres d'une femme qui
vous aime, et qui devient la plus sanglante des insolences dans la
bouche d'une créature pour qui vous n'êtes qu'un passant, auraient
suffi pour dégriser Tressignies par le dégoût, mais le Démon le
tenait. La curiosité, pimentée de convoitise, dont il avait été
mordu, en voyant cette fille qui était plus pour lui que de la
chair superbe, tassée dans du satin, lui aurait fait avaler non
pas la pomme d'Eve, mais tous les crapauds d'une crapaudière!

-- Par Dieu! -- dit-il, -- si je viens! -- Comme si elle pouvait
en douter! Je me mettrai à la lessive demain, -- pensa-t-il.

Ils étaient au bout du passage par lequel on gagnait la rue des
Mathurins; ils s'y engagèrent. Au milieu des énormes moellons qui
gisaient là et des constructions qui s'y élevaient, une seule
maison restée debout sur sa base, sans voisines, étroite, laide,
rechignée, tremblante, qui semblait avoir vu bien du vice et bien
du crime à tous les étages de ses vieux murs ébranlés, et qui
avait peut-être été laissée là pour en voir encore, se dressait,
d'un noir plus sombre, dans un ciel déjà noir. Longue perche de
maison aveugle, car aucune de ses fenêtres (et les fenêtres sont
les yeux des maisons) n'était éclairée, et qui avait l'air de vous
raccrocher en tâtonnant dans la nuit! Cette horrible maison avait
la classique porte entrebâillée des mauvais lieux, et, au fond
d'une ignoble allée, l'escalier dont on voit quelques marches
éclairées d'en haut, par une lumière honteuse et sale... La femme
entra dans cette allée étroite, qu'elle emplit de la largeur de
ses épaules et de l'ampleur foisonnante et frissonnante de sa
robe; et, d'un pied accoutumé à de pareilles ascensions, elle
monta lestement l'escalier en colimaçon, -- image juste, car cet
escalier en avait la viscosité... Chose inaccoutumée à ces bouges,
en montant, cet abominable escalier s'éclairait: ce n'était plus
la lueur épaisse du quinquet puant l'huile qui rampait sur les
murs du premier étage, mais une lumière qui, au second,
s'élargissait et s'épanouissait jusqu'à la splendeur. Deux griffes
de bronze, chargées de bougies, incrustées dans le mur,
illuminaient avec un faste étrange une porte, commune d'aspect,
sur laquelle était collée, pour qu'on sût chez qui on entrait, la
carte où ces filles mettent leur nom, pour que, si elles ont
quelque réputation et quelque beauté, le pavillon couvre la
marchandise. Surpris de ce luxe si déplacé en pareil lieu,
Tressignies fit plus attention à ces torchères, d'un style presque
grandiose, qu'une puissante main d'artiste avait tordues, qu'à la
carte et au nom de la femme, qu'il n'avait pas besoin de savoir,
puisqu'il l'accompagnait. En les regardant, -- pendant qu'elle
faisait tourner une clef dans la serrure de cette porte si
bizarrement ornée et inondée de lumière, le souvenir lui revint
des surprises des petites maisons du temps de Louis XV. «Cette
fille-là aura lu, -- pensa-t-il, -- quelques romans ou quelques
mémoires de ce temps, et elle aura eu la fantaisie de mettre un
joli appartement, plein de voluptueuses coquetteries, là où on ne
l'aurait jamais soupçonné...» Mais ce qu'il trouva, la porte une
fois ouverte, dut redoubler son étonnement, -- seulement dans un
sens opposé.

Ce n'était, en effet, que l'appartement trivial et désordonné de
ces filles-là... Des robes, jetées çà et là confusément sur tous
les meubles, et un lit vaste, -- le champ de manoeuvres, -- avec
les immorales glaces au fond et au plafond de l'alcôve, disaient
bien chez qui on était... Sur la cheminée, des flacons qu'on
n'avait pas pensé à reboucher, avant de repartir pour la campagne
du soir, croisaient leurs parfums dans l'atmosphère tiède de cette
chambre où l'énergie des hommes devait se dissoudre à la troisième
respiration... Deux candélabres allumés, du même style que ceux de
la porte, brûlaient des deux côtés de la cheminée. Partout, des
peaux de bêtes faisaient tapis par-dessus le tapis. On avait tout
prévu. Enfin, une porte ouverte laissait voir, par-dessous ses
portières, un mystérieux cabinet de toilette, la sacristie de ces
prêtresses.

Mais, tous ces détails, Tressignies ne les vit que plus tard. Tout
d'abord, il ne vit que la fille chez laquelle il venait de monter.
Sachant où il était, il ne se gêna pas. Il se mit sans façon sur
le canapé attirant entre ses genoux cette femme qui avait ôté son
chapeau et son châle, et qui les avait jetés sur le fauteuil. Il
la prit à la taille, comme s'il l'eût bouclée entre ses deux mains
jointes, et il la regarda ainsi de bas en haut, comme un buveur
qui lève au jour, avant de le boire, le verre de vin qu'il va
sabler! Ses impressions du boulevard n'avaient pas menti. Pour un
dégustateur de femmes, pour un homme blasé, mais puissant, elle
était véritablement splendide. La ressemblance qui l'avait tant
frappé dans les lueurs mobiles et coupées d'ombre du boulevard,
cette femme l'avait toujours, en pleine lumière fixe. Seulement,
celle à qui elle le faisait penser n'avait pas sur son visage, aux
traits si semblables qu'ils en paraissaient identiques, cette
expression de fierté résolue et presque terrible que le Diable, ce
père joyeux de toutes les anarchies, avait refusée à une duchesse
et avait donnée -- pour quoi en faire? -- à une demoiselle du
boulevard. Quand elle eut la tête nue, avec ses cheveux noirs, sa
robe jaune, ses larges épaules dont ses hanches dépassaient encore
la largeur, elle rappelait la Judith de Vernet (un tableau de ce
temps), mais par le corps plus fait pour l'amour et par le visage
plus féroce encore. Cette férocité sombre venait peut-être d'un
pli qui se creusait entre ses deux beaux sourcils, qui se
prolongeaient jusque dans les tempes, comme Tressignies en avait
vu à quelques Asiatiques, en Turquie, et elle les rapprochait,
dans une préoccupation si continue qu'on aurait dit qu'ils étaient
barrés. Souffletant contraste! cette fille avait la taille de son
métier; elle n'en avait pas la figure. Ce corps de courtisane, qui
disait si éloquemment: Prends! -- cette coupe d'amour aux flancs
arrondis qui invitait la main et les lèvres, étaient surmontés
d'un visage qui aurait arrêté le désir par la hauteur de sa
physionomie, et pétrifié dans le respect la volupté la plus
brûlante... Heureusement, le sourire volontairement assoupli de la
courtisane, et dont elle savait profaner la courbure idéalement
dédaigneuse de ses lèvres, ralliait bientôt à elle ceux que la
fierté cruelle de son visage aurait épouvantés. Au boulevard, elle
promenait ce raccrochant sourire, étalé impudiquement sur ses
lèvres rouges; mais, au moment où Tressignies la tenait debout
entre ses genoux, elle était sérieuse, et sa tête respirait
quelque chose de si étrangement implacable, qu'il ne lui manquait
que le sabre recourbé aux mains pour que ce dandy de Tressignies
pût, sans fatuité se croire Holopherne.

Il lui prit ses mains désarmées, et il s'en attesta la beauté
suzeraine. Elle lui laissait faire silencieusement tout cet examen
de sa personne, et elle le regardait aussi, non pas avec la
curiosité futile ou sordidement intéressée de ses pareilles, qui,
en vous regardant, vous soupèsent comme de l'or suspect...
Evidemment, elle avait une autre pensée que celle du gain qu'elle
allait faire ou du plaisir qu'elle allait donner. Il y avait dans
les ailes ouvertes de ce nez, aussi expressives que des yeux et
par où la passion, comme par les yeux, devait jeter des flammes,
une décision suprême comme celle d'un crime qu'on va accomplir. --
«Si l'implacabilité de ce visage était, par hasard;
l'implacabilité de l'amour et des sens, quelle bonne fortune pour
elle et pour moi, dans ce temps d'épuisement!» -- pensa
Tressignies, qui, avant de s'en passer la fantaisie, la détaillait
comme un cheval anglais...Lui, l'expérimenté, le fort critique en
fait de femmes, qui avait marchandé les plus belles filles sur le
marché d'Andrinople et qui savait le prix de la chair humaine,
quand elle avait cette couleur et cette densité, jeta, pour deux
heures de celle-ci, une poignée de louis dans une coupe de cristal
bleu, posée à niveau de main sur une console, et qui;
probablement, n'avait jamais reçu tant d'or.

-- Ah! je te plais donc?... -- s'écria-t-elle audacieusement et
prête à tout, sous l'action du geste qu'il venait de faire; peut-
être impatientée de cet examen dans lequel la curiosité semblait
plus forte que le désir, ce qui, pour elle, était une perte de
temps ou une insolence. -- Laisse-moi ôter tout cela, -- ajouta-t-
elle, comme si sa robe lui eût pesé, et en faisant sauter les deux
premiers boutons de son corsage...

Et elle s'arracha de ses genoux pour aller dans le cabinet de
toilette d'à côté... Prosaïque détail! voulait-elle ménager sa
robe? La robe, c'est l'outil de ces travailleuses... Tressignies,
qui rêvait devant ce visage l'inassouvissement de Messaline,
retomba dans la plate banalité. Il se sentit de nouveau chez la
fille -- la fille de Paris, malgré la sublimité d'une physionomie
qui jurait cruellement avec le destin de celle qui l'avait. «Bah!
-- pensa-t-il encore, -- la poésie n'est jamais qu'à la peau avec
ces drôlesses, et il ne faut la prendre que là où elle est.»

Et il se promit de l'y prendre, mais il la trouva aussi ailleurs,
-- et là où, certes, il ne se doutait pas qu'elle fût, la poésie!
Jusque-là, en suivant cette femme, il n'avait obéi qu'à une
irrésistible curiosité et à une fantaisie sans noblesse; mais,
quand celle qui les lui avait si vite inspirées sortit du cabinet
de toilette, où elle était allée se défaire de tous ses caparaçons
du soir, et qu'elle revint vers lui, dans le costume, qui n'en
était pas un, de gladiatrice qui va combattre, il fut
littéralement foudroyé d'une beauté que son oeil exercé, cet oeil
de sculpteur qu'ont les hommes à femmes, n'avait pas, au
boulevard, devinée tout entière, à travers les souffles
révélateurs de la robe et de la démarche. Le tonnerre entrant tout
à coup, au lieu d'elle, par cette porte, ne l'aurait pas mieux
foudroyé... Elle n'était pas entièrement nue; mais c'était pis!
Elle était bien plus indécente, -- bien plus révoltamment
indécente que si elle eût été franchement nue. Les marbres sont
nus, et la nudité est chaste. C'est même la bravoure de la
chasteté. Mais cette fille, scélératement impudique, qui se serait
allumée elle-même, comme une des torches vivantes des jardins de
Néron, pour mieux incendier les sens des hommes, et à qui son
métier avait sans doute appris les plus basses rubriques de la
corruption, avait combiné la transparence insidieuse des voiles et
l'osé de la chair, avec le génie et le mauvais goût d'un
libertinage atroce, car, qui ne le sait? en libertinage, le
mauvais goût est une puissance... Par le détail de cette toilette,
monstrueusement provocante, elle rappelait à Tressignies cette
statuette indescriptible devant laquelle il s'était parfois
arrêté, exposée qu'elle était chez tous les marchands de bronze du
Paris d'alors, et sur le socle de laquelle on ne lisait que ce mot
mystérieux: «Madame Husson.» Dangereux rêve obscène! Le rêve était
ici une réalité. Devant cette irritante réalité, devant cette
beauté absolue, mais qui n'avait pas la froideur qu'a trop souvent
la beauté absolue, Tressignies, retour de Turquie, aurait été le
plus blasé des pachas à trois queues qu'il eût retrouvé les sens
d'un chrétien, et même d'un anachorète. Aussi, quand, très sûre
des bouleversements qu'elle était accoutumée à produire, elle vint
impétueusement à lui, et qu'elle lui poussa, à hauteur de la
bouche, l'éventaire des magnificences savoureuses de son corsage,
avec le mouvement retrouvé de la courtisane qui tente le Saint
dans le tableau de Paul Véronèse, Robert de Tressignies, qui
n'était pas un saint, eut la fringale... de ce qu'elle lui
offrait, et il la prit dans ses bras, cette brutale tentatrice,
avec une fougue qu'elle partagea, car elle s'y était jetée. Se
jetait-elle ainsi dans tous les bras qui se fermaient sur elle? Si
supérieure qu'elle fût dans son métier ou dans son art de
courtisane, elle fut, ce soir-là, d'une si furieuse et si
hennissante ardeur, que même l'emportement de sens exceptionnels
ou malades n'aurait pas suffi pour l'expliquer. Etait-elle au
début de cette horrible vie de fille, pour la faire avec une
semblable furie? Mais, vraiment, c'était quelque chose de si fauve
et de si acharné, qu'on aurait dit qu'elle voulait laisser sa vie
ou prendre celle d'un autre dans chacune de ses caresses. En ce
temps-là, ses pareilles à Paris, qui ne trouvaient pas assez
sérieux le joli nom de «lorettes» que la littérature leur avait
donné et qu'a immortalisé Gavarni, se faisaient appeler
orientalement: des «panthères». Eh bien! aucune d'elles n'aurait
mieux justifié ce nom de panthère... Elle en eut, ce soir-là, la
souplesse, les enroulements, les bonds, les égratignements et les
morsures. Tressignies put s'attester qu'aucune des femmes qui lui
étaient jusque-là passées par les bras ne lui avait donné les
sensations inouïes que lui donna cette créature, folle de son
corps à rendre la folie contagieuse, et pourtant il avait aimé,
Tressignies. Mais, faut-il le dire à la gloire ou à la honte de la
nature humaine? Il y a dans ce qu'on appelle le plaisir, avec trop
de mépris peut-être, des abîmes tout aussi profonds que dans
l'amour. Etait-ce dans ces abîmes qu'elle le roula, comme la mer
roule un fort nageur dans les siens? Elle dépassa, et bien au
delà, ses plus coupables souvenirs de mauvais sujet, et même
jusqu'aux rêves d'une imagination comme la sienne, tout à la fois
violente et corrompue. Il oublia tout, -- et ce qu'elle était, et
ce pour quoi il était venu, et cette maison, et cet appartement
dont il avait eu presque, en y entrant, la nausée. Positivement,
elle lui soutira son âme, à lui, dans son corps, à elle... Elle
lui enivra jusqu'au délire, des sens difficiles à griser. Elle le
combla enfin de telles voluptés, qu'il arriva un moment où l'athée
à l'amour, le sceptique à tout, eut la pensée folle d'une
fantaisie éclose tout à coup dans cette femme, qui faisait
marchandise de son corps. Oui, Robert de Tressignies, qui avait
presque dans la trempe la froideur d'acier de son patron Robert
Lovelace, crut avoir inspiré au moins un caprice à cette
prostituée, qui ne pouvait être ainsi avec tous les autres, sous
peine de bientôt périr consumée. Il le crut deux minutes, comme un
imbécile, cet homme si fort! Mais la vanité qu'elle avait allumée,
au feu d'un plaisir cuisant comme l'amour, eut soudainement, entre
deux caresses, le petit frisson d'un doute subit... Une voix lui
cria du fond de son être: «Ce n'est pas toi qu'elle aime en toi!»
car il venait de la surprendre, dans le temps où elle était le
plus panthère et le plus souplement nouée à lui, distraite de lui
et toute perdue dans l'absorbante contemplation d'un bracelet
qu'elle avait au bras, et sur lequel Tressignies avisa le portrait
d'un homme. Quelques mots en langue espagnole, que Tressignies,
qui ne savait pas cette langue, ne comprit pas, mêlés à ses cris
de bacchante, lui semblèrent à l'adresse de ce portrait. Alors,
l'idée qu'il posait pour un autre, -- qu'il était là pour le
compte d'un autre, -- ce fait, malheureusement si commun dans nos
misérables moeurs, avec l'état surchauffé et dépravé de nos
imaginations, ce dédommagement de l'impossible dans les âmes
enragées qui ne peuvent avoir l'objet de leur désir, et qui se
jettent sur l'apparence, se saisit violemment de son esprit et le
glaça de férocité. Dans un de ces accès de jalousie absurde et de
vanité tigre dont l'homme n'est pas maître, il lui saisit le bras
durement, et voulut voir ce bracelet qu'elle regardait avec une
flamme qui, certainement, n'était pas pour lui, quand tout, de
cette femme, devait être à lui dans un pareil moment.

-- Montre-moi ce portrait! lui dit-il, avec une voix encore plus
dure que sa main.

Elle avait compris; mais, sans orgueil:

-- Tu ne peux pas être jaloux d'une fille comme moi, -- lui dit-
elle. Seulement, ce ne fut pas le mot de fille qu'elle employa.
Non, à la stupéfaction de Tressignies, elle se rima elle-même en
tain, comme un crocheteur qui l'aurait insultée. -- Tu veux le
voir! -- ajouta-t-elle. -- Eh bien! regarde.

Et elle lui coula près des yeux son beau bras, fumant encore de la
sueur enivrante du plaisir auquel ils venaient de se livrer.

C'était le portrait d'un homme laid, chétif, au teint olive, aux
yeux noirs jeunes, très sombre, mais non pas sans noblesse; l'air
d'un bandit ou d'un grand d'Espagne. Et il fallait bien que ce fût
un grand d'Espagne, car il avait au cou le collier de la Toison-
d'Or.

-- Où as-tu pris cela? -- fit Tressignies, qui pensa: Elle va me
faire un conte. Elle va me débiter la séduction d'usage, le roman
du premier, l'histoire connue qu'elles débitent toutes...

-- Pris! -- repartit-elle, révoltée. -- C'est bien lui, POR DIOS,
qui me l'a donné!

Qui lui? ton amant, sans doute? -- dit Tressignies. -- Tu l'auras
trahi. Il t'aura chassée, et, tu auras roulé jusqu'ici.

Ce n'est pas mon amant, -- fit-elle froidement, avec
l'insensibilité du bronze, à l'outrage de cette supposition.

-- Peut-être ne l'est-il plus, -- dit Tressignies.

-- Mais tu l'aimes encore: je l'ai vu tout à l'heure dans tes
yeux.

Elle se mit à rire amèrement.

-- Ah! tu ne connais donc rien ni à l'amour, ni à la, haine? --
s'écria-t-elle. -- Aimer cet homme! mais je l'exècre! C'est mon
mari.

-- Ton mari!

-- Oui, mon mari, -- fit-elle, le plus grand seigneur des
Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte,
grand d'Espagne à plusieurs grandesses, Toison-d'Or. Je suis la
duchesse d'Arcos de Sierra-Leone.

Tressignies, presque terrassé par ces incroyables paroles, n'eut
pas le moindre doute sur la vérité de cette renversante
affirmation. Il était sûr que cette fille n'avait pas menti. Il
venait de la reconnaître. La ressemblance qui l'avait tant frappé
au boulevard était justifiée.

Il l'avait rencontrée déjà, et il n'y avait pas si longtemps!
C'était à Saint-Jean-de-Luz, où il était allé passer la saison des
bains une année. Précisément, cette année-là, la plus haute
société espagnole s'était donné rendez-vous sur la côte de France,
dans cette petite ville, qui est si près de l'Espagne qu'on s'y
rêverait en Espagne encore, et que les Espagnols les plus épris de
leur péninsule peuvent y venir en villégiature, sans croire faire
une infidélité à leur pays. La duchesse de Sierra-Leone avait
habité tout un été cette bourgade, si profondément espagnole par
les moeurs, le caractère, la physionomie, les souvenirs
historiques; car on se rappelle que c'était là que furent
célébrées les fêtes du mariage de Louis XIV, le seul roi de France
qui, par parenthèse, ait ressemblé à un roi d'Espagne, et que
c'est là aussi que vint échouer, après son naufrage, la grande
fortune démâtée de la princesse des Ursins. La duchesse de Sierra-
Leone était alors, disait-on, dans la lune de miel de son mariage
avec le plus grand et le plus opulent seigneur de l'Espagne.
Quand, de son côté, Tressignies arriva dans ce nid de pêcheurs qui
a donné les plus terribles flibustiers au monde, elle y étalait un
faste qu'on n'y connaissait plus, depuis Louis XIV, et, parmi ces
Basquaises qui, en fait de beauté, ne craignent la rivalité de
personne, avec leurs tailles de canéphores antiques et leurs yeux
d'aigue-marine, si pâlement pers, une beauté qui pourtant
terrassait la leur. Attiré par cette beauté, et d'ailleurs d'une
naissance et d'une fortune à pouvoir pénétrer dans tous les
mondes, Robert de Tressignies s'efforça d'aller jusqu'à elle, mais
le groupe de société espagnole dont la duchesse était la
souveraine, strictement fermé, cette année-là, ne s'ouvrit à aucun
des Français qui passèrent la saison à Saint-Jean-de-Luz. La
duchesse, entrevue de loin, ou sur les dunes du rivage, ou à
l'église, repartit sans qu'il pût la connaître, et, pour cette
raison, elle lui était restée dans le souvenir comme un de ces
météores, d'autant plus brillants dans notre mémoire qu'ils ont
passé et que nous ne les reverrons jamais! Il parcourut la Grèce
et une partie de l'Asie; mais aucune des créatures les plus
admirables de ces pays, où la beauté tient tant de place qu'on ne
conçoit pas le paradis sans elle, ne put lui effacer la tenace et
flamboyante image de la duchesse.

Eh bien, aujourd'hui, par le fait d'un hasard étrange et
incompréhensible, cette duchesse, admirée un instant et disparue,
revenait dans sa vie par le plus incroyable des chemins! Elle
faisait un métier infâme; il l'avait achetée. Elle venait de lui
appartenir. Elle n'était plus qu'une prostituée, et encore de la
prostitution la plus basse, car il y a une hiérarchie jusque dans
l'infamie... La superbe duchesse de Sierra-Leone, qu'il avait
rêvée et peut-être aimée, -- le rêve étant si près de l'amour dans
nos âmes! -- n'était plus... était-ce bien possible? qu'une fille
du pavé de Paris!!! C'était elle qui venait de se rouler dans ses
bras tout à l'heure, comme elle s'était roulée probablement, la
veille, dans les bras d'un autre, -- le premier venu comme lui, --
et comme elle se roulerait encore dans les bras d'un troisième
demain, et, qui sait? peut-être dans une heure! Ah! cette
découverte abominable le frappait à la poitrine et au front d'un
coup de massue de glace. L'homme, en lui, qui flambait il n'y
avait qu'une minute, -- qui, dans son délire, croyait voir courir
du feu jusque sur les corniches de cet appartement, embrasé par
ses sensations, restait désenivré, transi, écrasé. L'idée, la
certitude que c'était là réellement la duchesse de Sierra-Leone,
n'avait pas ranimé ses désirs, éteints aussi vite qu'une chandelle
qu'on souffle, et ne lui avait pas fait remettre sa bouche, avec
plus d'avidité que la première fois, au feu brûlant où il avait bu
à pleines gorgées. En se révélant, la duchesse avait emporté
jusqu'à la courtisane! Il n'y avait plus ici, pour lui, que la
duchesse; mais dans quel état! souillée, abîmée, perdue, une femme
à la mer, tombée de plus haut que du rocher de Leucade dans une
mer de boue, immonde et dégoûtante à ne pouvoir l'y repêcher. Il
la fixait d'un oeil hébété, assise droite et sombre,
métamorphosée, et tragique; de Messaline, changée tout à coup il
ne savait en quelle mystérieuse Agrippine, sur l'extrémité du
canapé où ils s'étaient vautrés tous deux; et l'envie ne le
prenait pas de la toucher du bout du doigt, cette créature dont il
venait de pétrir, avec des mains idolâtres, les formes puissantes,
pour s'attester que c'était bien là ce corps de femme qui l'avait
fait bouillonner, -- que ce n'était pas une illusion, -- qu'il ne
rêvait pas, -- qu'il n'était pas fou! La duchesse; en émergeant à
travers la fille, l'avait anéanti.

«-- Oui, -- lui dit-il, d'une voix qu'il s'arracha de la gorge où
elle était collée, tant ce qu'il avait entendu l'avait strangulé!
-- je vous crois (il ne la tutoyait déjà plus), car je vous
reconnais. Je vous ai vue à Saint-Jean-de-Luz, il y a trois ans.»

À ce nom rappelé de Saint-Jean-de-Luz, une clarté passa sur le
front qui venait pour lui de s'envelopper, avec son incroyable
aveu, dans de si prodigieuses ténèbres. -- «Ah! -- dit-elle; sous
la lueur de ce souvenir, -- j'étais alors dans toutes les ivresses
de la vie, et à présent...»

L'éclair était déjà éteint, mais elle n'avait pas baissé sa tête
volontaire.

«-- Et à présent?... dit Tressignies, qui lui fit écho.

-- À présent, -- reprit-elle, -- je ne suis plus que dans
l'ivresse de la vengeance... Mais je la ferai assez profonde, --
ajouta-t-elle avec une violence concentrée, -- pour y mourir, dans
cette vengeance, comme les mosquitos de mon pays, qui meurent,
gorgés de sang, dans la blessure qu'ils ont faite.

Et, lisant sur le visage de Tressignies: -- Vous ne comprenez pas,
dit-elle, -- mais je m'en vais vous faire comprendre. Vous savez
qui je suis, mais vous ne savez pas tout ce que je suis. Voulez-
vous le savoir? Voulez-vous savoir mon histoire? Le voulez-vous? -
- reprit-elle avec une insistance exaltée. -- Moi, je voudrais la
dire à tous ceux qui viennent ici! Je voudrais la raconter à toute
la terre! J'en serais plus infâme, mais j'en serais mieux vengée.

-- Dites-la!» -- fit Tressignies, crocheté par une curiosité et un
intérêt qu'il n'avait jamais ressentis à ce degré, ni dans la vie,
ni dans les romans, ni au théâtre. Il lui semblait bien que cette
femme allait lui raconter de ces choses comme il n'en avait pas
entendu encore. Il ne pensait plus à sa beauté. Il la regardait
comme s'il avait désiré assister à l'autopsie de son cadavre.
Allait-elle le faire revivre pour lui?...

«-- Oui, -- reprit-elle, -- j'ai voulu bien des fois déjà la
raconter à ceux qui montent ici; mais ils n'y montent pas, disent-
ils, pour écouter des histoires. Lorsque je la leur commençais,
ils m'interrompaient ou ils s'en allaient, brutes repues de ce
qu'elles étaient venues chercher! Indifférents, moqueurs,
insultants, ils m'appelaient menteuse ou bien folle. Ils ne me
croyaient pas, tandis que vous, vous me croirez. Vous, vous m'avez
vue à Saint-Jean-de-Luz, dans toutes les gloires d'une femme
heureuse, au plus haut sommet de la vie, portant comme un diadème
ce nom de Sierra-Leone que je traîne maintenant à la queue de ma
robe dans toutes les fanges, comme on traînait à la queue d'un
cheval, autrefois, le blason d'un chevalier déshonoré. Ce nom, que
je hais et dont je ne me pare que pour l'avilir, est encore porté
par le plus grand seigneur des Espagnes et le plus orgueilleux de
tous ceux qui ont le privilège de rester couverts devant Sa
Majesté le Roi, car il se croit dix fois plus noble que le roi.
Pour le duc d'Arcos de Sierra-Leone, que sont toutes les plus
illustres maisons qui ont régné sur les Espagnes: Castille,
Aragon, Transtamare, Autriche et Bourbon?... Il est, dit-il, plus
ancien qu'elles. Il descend, lui, des anciens rois Goths, et par
Brunehild il est allié aux Mérovingiens de France. Il se pique de
n'avoir dans les veines que de ce sang azul dont les plus vieilles
races, dégradées par des mésalliances, n'ont plus maintenant que
quelques gouttes... Don Christoval d'Arcos, duc de Sierra-Leone et
otros ducados, ne s'était pas, lui, mésallié en m'épousant. Je
suis une Turre-Cremata, de l'ancienne maison des Turre-Cremata
d'Italie, la dernière des Turre-Cremata, race qui finit en moi,
bien digne du reste de porter ce nom de Turre-Cremata (tour
brûlée), car je suis brûlée à tous les feux de l'enfer. Le grand
inquisiteur Torquemada, qui était un Turre-Cremata d'origine, a
infligé moins de supplices, pendant toute sa vie, qu'il n'y en a
dans ce. sein maudit... Il faut vous dire que les Turre-Cremata
n'étaient pas moins fiers que les Sierra-Leone. Divisés en deux
branches, également illustres, ils avaient été, durant des
siècles, tout-puissants en Italie et en Espagne. Au quinzième,
sous le pontificat d'Alexandre VI, les Borgia, qui voulurent, dans
leur enivrement de la grande fortune de la papauté d'Alexandre,
s'apparenter à toutes les maisons royales de l'Europe, se dirent
nos parents; mais les Turre-Cremata repoussèrent cette prétention
avec mépris, et deux d'entre eux payèrent de leur vie cette
audacieuse hauteur. Ils furent, dit-on, empoisonnés par César. Mon
mariage avec le duc de Sierra-Leone fut une affaire de race à
race. Ni de son côté, ni du mien, il n'entra de sentiment dans
notre union. C'était tout simple qu'une Turre-Cremata épousât un
Sierra-Leone. C'était tout simple, même pour moi, élevée dans la
terrible étiquette des vieilles maisons d'Espagne qui représentait
celle de l'Escurial, dans cette dure et compressive étiquette qui
empêcherait les coeurs de battre, si les coeurs n'étaient pas plus
forts que ce corset de fer. Je fus un de ces coeurs-là... J'aimai
Don Esteban. Avant de le rencontrer, mon mariage sans bonheur de
coeur (j'ignorais même que j'en eusse un) fut la chose grave qu'il
était autrefois dans la cérémonieuse et catholique Espagne, et qui
ne l'est plus, à présent, que par exception, dans quelques
familles de haute classe qui ont gardé les moeurs antiques. Le duc
de Sierra-Leone était trop profondément Espagnol pour ne pas avoir
les moeurs du passé. Tout ce que vous avez entendu dire en France
de la gravité de l'Espagne, de ce pays altier, silencieux et
sombre, le duc l'avait et l'outrepassait... Trop fier pour vivre
ailleurs que dans ses terres, il habitait un château féodal, sur
la frontière portugaise, et il s'y montrait, dans toutes ses
habitudes, plus féodal que son château. Je vivais là, près de lui,
entre mon confesseur et mes caméristes, de cette vie somptueuse,
monotone et triste, qui aurait écrasé d'ennui toute âme plus
faible que la mienne. Mais j'avais été élevée pour être ce que
j'étais: l'épouse d'un grand seigneur espagnol. Puis, j'avais la
religion d'une femme de mon rang, et j'étais presque aussi
impassible que les portraits de mes aïeules qui ornaient les
vestibules et les salles du château de Sierra-Leone, et qu'on y
voyait représentées, avec leurs grandes mines sévères, dans leurs
garde-infants et sous leurs buscs d'acier. Je devais ajouter une
génération de plus à ces générations de femmes irréprochables et
majestueuses, dont la vertu avait été gardée par la fierté comme
une fontaine par un lion. La solitude dans laquelle je vivais ne
pesait point sur mon âme, tranquille comme les montagnes de marbre
rouge qui entourent Sierra-Leone. Je ne soupçonnais pas que sous
ces marbres dormait un volcan. J'étais dans les limbes d'avant la
naissance, mais j'allais naître et recevoir d'un seul regard
d'homme le baptême de feu. Don Esteban, marquis de Vasconcellos,
de race portugaise, et cousin du duc, vint à Sierra-Leone; et
l'amour, dont je n'avais eu l'idée que par quelques livres
mystiques, me tomba sur le coeur comme un aigle tombe à pic sur un
enfant qu'il enlève et qui crie... Je criai aussi. Je n'étais pas
pour rien une Espagnole de vieille race. Mon orgueil s'insurgea
contre ce que je sentais en présence de ce dangereux Esteban, qui
s'emparait de moi avec cette révoltante puissance. Je dis au duc
de le congédier sous un prétexte ou sous un autre, de lui faire au
plus vite quitter le château..., que je m'apercevais qu'il avait
pour moi un amour qui m'offensait comme une insolence. Mais don
Christoval me répondit, comme le duc de Guise à l'avertissement
que Henri III l'assassinerait: "Il n'oserait!" C'était le mépris
du Destin, qui se vengea en s'accomplissant. Ce mot me jeta à
Esteban...»

Elle s'arrêta un instant; -- et il l'écoutait, parlant cette
langue élevée qui, à elle seule, lui aurait affirmé, s'il avait pu
en douter, qu'elle était bien ce qu'elle disait: la duchesse de
Sierra-Leone. Ah! la fille du boulevard était alors entièrement
effacée. On eût juré d'un masque tombé, et que la vraie figure, la
vraie personne, reparaissait. L'attitude de ce corps effréné était
devenue chaste. Tout en parlant, elle avait pris derrière elle un
châle, oublié au dos du canapé, et elle s'en était enveloppée...
Elle en avait ramené les plis sur ce sein maudit, -- comme elle
l'avait nommé, -- mais auquel la prostitution n'avait pu enlever
la perfection de sa rondeur et sa fermeté virginale. Sa voix même
avait perdu la raucité qu'elle avait dans la rue... Etait-ce une
illusion produite par ce qu'elle disait? mais il semblait à
Tressignies que cette voix était d'un timbre plus pur, -- qu'elle
avait repris sa noblesse.

«Je ne sais pas, -- continua-t-elle, -- si les autres femmes sont
comme moi. Mais cet orgueil incrédule de don Christoval, ce
dédaigneux et tranquille: "Il n'oserait!" en parlant de l'homme
que j'aimais, m'insulta pour lui, qui, déjà, dans le fond de mon
être, avait pris possession de moi comme un Dieu. -- "Prouve-lui
que tu oseras!" -- lui dis-je, le soir même, en lui déclarant mon
amour. Je n'avais pas besoin de le lui dire. Esteban m'adorait
depuis le premier jour qu'il m'avait vue. Notre amour avait eu la
simultanéité de deux coups de pistolet tirés en même temps, et qui
tuent... J'avais fait mon devoir, de femme espagnole en
avertissant don Christoval. Je ne lui devais que ma vie, puisque
j'étais sa femme, car le coeur n'est pas libre d'aimer; et, ma
vie, il l'aurait prise très certainement, en mettant à la porte de
son château don Esteban; comme je le voulais. Avec la folie de mon
coeur déchaîné, je serais morte de ne plus le voir, et je m'étais
exposée à cette terrible chance. Mais puisque lui, le duc, mon
mari, ne m'avait pas comprise, puisqu'il se croyait au-dessus de
Vasconcellos, qu'il lui paraissait impossible que celui-ci élevât
les yeux et son hommage jusqu'à moi, je ne poussai pas plus loin
l'héroïsme conjugal contre un amour qui était mon maître... Je
n'essaierai pas de vous donner l'idée exacte de cet amour. Vous ne
me croiriez peut-être pas, vous non plus... Mais qu'importe, après
tout, ce que vous penserez! Croyez-moi, ou ne me croyez pas! ce
fut un amour tout à la fois brûlant et chaste, un amour
chevaleresque, romanesque, presque idéal, presque mystique. Il est
vrai que nous avions vingt ans à peine, et que nous étions du pays
des Bivar, d'Ignace de Loyola et de sainte Thérèse. Ignace, ce
chevalier de la Vierge, n'aimait pas plus purement la Reine des
cieux que ne m'aimait Vasconcellos; et moi, de mon côté, j'avais
pour lui quelque chose de cet amour extatique que sainte Thérèse
avait pour son Epoux divin. L'adultère, fi donc! Est-ce que nous
pensions que nous pouvions être adultères? Le coeur battait si
haut dans nos poitrines, nous vivions dans une atmosphère de
sentiments si transcendants et si élevés, que nous ne sentions en
nous rien des mauvais désirs et des sensualités des amours
vulgaires. Nous vivions en plein azur du ciel; seulement ce ciel
était africain, et cet azur était du feu. Un tel état d'âmes
aurait-il duré? Etait-ce bien possible qu'il durât? Ne jouions-
nous pas là, sans le savoir, sans nous en douter, le jeu le plus
dangereux pour de faibles créatures, et ne devions-nous pas être
précipités, dans un temps donné, de cette hauteur immaculée?...
Esteban était pieux comme un prêtre, comme un chevalier portugais
du temps d'Albuquerque; moi, je valais assurément moins que lui,
mais j'avais en lui et dans la pureté de son amour une foi qui
enflammait la pureté du mien. Il m'avait dans son coeur, comme une
madone dans sa niche d'or, -- avec une lampe à ses pieds, -- une
lampe inextinguible. Il aimait mon âme pour mon âme. Il était de
ces rares amants qui veulent grande la femme qu'ils adorent. Il me
voulait noble, dévouée, héroïque, une grande femme de ces temps où
l'Espagne était grande. Il aurait mieux aimé me voir faire une
belle action que de valser avec moi souffle à souffle! Si les
anges pouvaient s'aimer entre eux devant le trône de Dieu, ils
devraient s'aimer comme nous nous aimions... Nous étions tellement
fondus l'un dans l'autre, que nous passions de longues heures
ensemble et seuls, la main dans la main, les yeux dans les yeux,
pouvant tout, puisque nous étions seuls, mais tellement heureux
que nous ne désirions pas davantage. Quelquefois, ce bonheur
immense qui nous inondait nous faisait mal à force d'être intense,
et nous désirions mourir, mais l'un avec l'autre ou l'un pour
l'autre, et nous comprenions alors le mot de sainte Thérèse: Je
meurs de ne pouvoir mourir! ce désir de la créature finie
succombant sous un amour infini, et croyant faire plus de place à
ce torrent d'amour infini par le brisement des organes et la mort.
Je suis maintenant la dernière des créatures souillées; mais, dans
ce temps-là, croirez-vous que jamais, les lèvres d'Esteban n'ont
touché les miennes, et qu'un baiser déposé par lui sur une rose,
et repris par moi, me faisait évanouir? Du fond de l'abîme
d'horreur où je me suis volontairement plongée, je me rappelle à
chaque instant, pour mon supplice, ces délices divines de l'amour
pur dans lesquelles nous vivions, perdus, éperdus, et si
transparents, sans doute, dans l'innocence de cet amour sublime,
que don Christoval n'eut pas grand'peine à voir que nous nous
adorions. Nous vivions la tête dans le ciel. Comment nous
apercevoir qu'il était jaloux, et de quelle jalousie! De la seule
dont il fût capable: de la jalousie de l'orgueil. Il ne nous
surprit pas. On ne surprend que ceux qui se cachent, Nous ne nous
cachions pas. Pourquoi nous serions-nous cachés? Nous avions la
candeur de la flamme en plein jour qu'on aperçoit dans le jour
même, et, d'ailleurs, le bonheur débordait trop de nous pour qu'on
ne le vît pas, et lé duc le vit! Cela creva enfin les yeux à son
orgueil, cette splendeur d'amour! Ah! Esteban avait osé! Moi
aussi! Un soir nous étions comme nous étions toujours, comme nous
passions notre vie depuis que nous nous aimions, tête à tête, unis
par le regard seul; lui, à mes pieds, devant moi, comme devant la
Vierge Marie, dans une contemplation si profonde que nous n'avions
besoin d'aucune caresse. Tout à coup, le duc entra avec deux noirs
qu'il avait ramenés des colonies espagnoles, dont il avait été
longtemps gouverneur. Nous ne les aperçûmes pas, dans la
contemplation céleste qui enlevait nos âmes en les unissant, quand
la tête d'Esteban tomba lourdement sur mes genoux. Il était
étranglé! Les noirs lui avaient jeté autour du cou ce terrible
lazo avec lequel on étrangle au Mexique les taureaux sauvages. Ce
fut la foudre pour la rapidité! Mais la foudre qui ne me tua pas.
Je ne m'évanouis point, je ne criai pas. Nulle larme ne jaillit de
mes yeux. Je restai muette et rigide, dans un état sans nom
d'horreur, d'où je ne sortis que par un déchirement de tout mon
être. Je sentis qu'on m'ouvrait la poitrine et qu'on m'en
arrachait le coeur. Hélas! ce n'était pas à moi qu'on l'arrachait:
c'était à Esteban, à ce cadavre d'Esteban qui gisait à mes pieds,
étranglé, la poitrine fendue, fouillée, comme un sac, par les
mains de ces monstres! J'avais ressenti, tant j'étais par l'amour
devenue lui, ce qu'aurait senti Esteban s'il avait été vivant.
J'avais ressenti la douleur que ne sentait pas son cadavre, et
c'était cela qui m'avait tirée de l'horreur dans laquelle je
m'étais figée quand ils me l'avaient étranglé. Je me jetai à eux:
"À mon tour!" leur criai-je. Je voulais mourir de la même mort, et
je tendis ma tête à l'infâme lacet. Ils allaient la prendre. --
"On ne touche pas à la reine", fit le duc, cet orgueilleux duc qui
se croyait plus que le Roi, et il les fit reculer en les fouettant
de son fouet de chasse. "Non! vous vivrez, Madame, me dit-il, mais
pour penser toujours à ce que vous allez voir..." Et il siffla.
Deux énormes chiens sauvages accoururent.

Qu'on fasse manger, -- dit-il, -- le coeur de ce traître à ces
chiens!» -- Oh! à cela, je ne sais quoi se redressa en moi:

«-- Allons donc, venge-toi mieux! -- lui dis-je. -- C'est à moi
qu'il faut le faire manger!

Il resta comme épouvanté de mon idée... "Tu l'aimes donc
furieusement?" -- reprit-il. -- Ah! je l'aimais d'un amour qu'il
venait d'exaspérer. Je l'aimais à n'avoir ni peur ni dégoût de ce
coeur saignant, plein de moi, chaud de moi encore, et j'aurais
voulu le mettre dans le mien, ce coeur... Je le demandai à genoux,
les mains jointes! Je voulais épargner, à ce noble coeur adoré,
cette profanation impie, sacrilège... J'aurais communié avec ce
coeur, comme avec une hostie. N'était-il pas mon Dieu?... La
pensée de Gabrielle de Vergy, dont nous avions lu, Esteban et moi,
tant de fois l'histoire ensemble, avait surgi en moi. Je
l'enviais!... Je la trouvais heureuse d'avoir fait de sa poitrine
un tombeau vivant à l'homme qu'elle avait aimé. Mais la vue d'un
amour pareil rendit le duc atrocement implacable. Ses chiens
dévorèrent le coeur d'Esteba devant moi. Je le leur disputai; je
me battis avec ces chiens. Je ne pus le leur arracher. Ils me
couvrirent d'affreuses morsures, et traînèrent et essuyèrent à mes
vêtements leurs gueules sanglantes.»

Elle s'interrompit. Elle était devenue livide à ces souvenirs...
et, haletante, elle se leva d'un mouvement forcené, et, tirant à
elle un tiroir de commode par sa poignée de bronze, elle montra à
Tressignies une robe en lambeaux, teinte de sang à plusieurs
places:

«Tenez! -- dit-elle, -- c'est là le sang du coeur de l'homme que
j'aimais et que je n'ai pu arracher aux chiens! Quand je me
retrouve seule dans l'exécrable vie que je mène, quand le dégoût
m'y prend, quand la boue m'en monte à la bouche et m'étouffe,
quand le génie de la vengeance faiblit en moi, que l'ancienne
duchesse revient et que la fille m'épouvante, je m'entortille dans
cette robe, je vautre mon corps souillé dans ses plis rouges,
toujours brûlants pour moi, et j'y réchauffe ma vengeance. C'est
un talisman que ces haillons sanglants! Quand je les ai autour du
corps, la rage de le venger me reprend aux entrailles, et je me
    
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