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Quand Boufflers parut à la cour,
On crut voir la reine d'amour.
Chacun s'empressait à lui plaire,
Et chacun l'avait... à son tour!
«J'eus donc mon tour. J'en avais eu, des femmes, et par paquets!
Mais qu'il y en eût une seule comme cette Rosalba, je ne m'en
doutais pas. La bourbe fut un paradis. Je ne m'en vais pas vous
faire des analyses à la façon des romanciers. J'étais un homme
d'action, brutal sur l'article, comme le comte Almaviva, et je
n'avais pas d'amour pour elle dans le sens élevé et romanesque
qu'on donne à ce mot, moi tout le premier... Ni l'âme, ni
l'esprit, ni la vanité, ne furent pour quelque chose dans l'espèce
de bonheur qu'elle me prodigua; mais ce bonheur n'eut pas du tout
la légèreté d'une fantaisie. Je ne croyais pas que là sensualité
pût être profonde. Ce fut la plus profonde des sensualités.
Figurez-vous une de ces belles pêches, à chair rouge, dans
lesquelles on mord à belles dents, ou plutôt ne vous figurez
rien... Il n'y a pas de figures pour exprimer le plaisir qui
jaillissait de cette pêche humaine, rougissant sous le regard le
moins appuyé comme si vous l'aviez mordue. Imaginez ce que c'était
quand, au lieu du regard, on mettait la lèvre ou la dent de la
passion dans cette chair émue et sanguine. Ah! le corps de cette
femme était sa seule âme! Et c'est avec ce corps-là qu'elle me
donna, un soir, une fête qui vous fera juger d'elle mieux que tout
ce que je pourrais ajouter. Oui, un soir, n'eut-elle pas l'audace
et l'indécence de me recevoir, n'ayant pour tout vêtement qu'une
mousseline des Indes transparente, une nuée, une vapeur, à travers
laquelle on voyait ce corps, dont la forme était la seule pureté
et qui se teignait du double vermillon mobile de la volupté et de
la pudeur!... Que le Diable m'emporte si elle ne ressemblait pas,
sous sa nuée blanche, à une statue de corail vivant! Aussi, depuis
ce temps, je me suis soucié de la blancheur des autres femmes
comme de ça!»
Et Mesnilgrand envoya d'une chiquenaude une peau d'orange à la
corniche, par-dessus la tête du représentant Le Carpentier, qui
avait fait tomber celle du roi.
«Notre liaison dura quelque temps, -- continua-t-il, -- mais ne
croyez pas que je me blasai d'elle. On ne s'en blasait pas. Dans
la sensation, qui est finie, comme disent les philosophes en leur
infâme baragouin, elle transportait l'infini! Non, si je la
quittai, ce fut pour une raison de dégoût moral, de fierté pour
moi, de mépris pour elle, pour elle qui, au plus fort des caresses
les plus insensées, ne me faisait pas croire qu'elle m'aimât...
Quand je lui demandais: M'aimes-tu? ce mot qu'il est impossible de
ne pas dire, même à travers toutes les preuves qu'on vous donne
que vous êtes aimé, elle répondait: "Non!" ou secouait
énigmatiquement la tête. Elle se roulait dans ses pudeurs et dans
ses hontes, et elle restait là-dessous, au milieu de tous les
désordres de sens soulevés, impénétrable comme le sphinx.
Seulement, le sphinx était froid, et elle ne l'était pas... Eh
bien, cette impénétrabilité qui m'impatientait et m'irritait, puis
encore la certitude que j'eus bientôt des fantaisies à la
Catherine II qu'elle se permettait, furent la double cause du
vigoureux coup de caveçon que j'eus la force de donner pour sortir
des bras tout-puissants de cette femme, l'abreuvoir de tous les
désirs! Je la quittai, ou plutôt je ne revins plus à elle. Mais je
gardai l'idée qu'une seconde femme comme celle-là n'était pas
possible; et de penser cela me rendit désormais fort tranquille et
fort indifférent avec toutes les femmes. Ah! elle m'a parachevé
comme officier. Après elle, je n'ai plus pensé qu'à mon service.
Elle m'avait trempé dans le Styx.
-- Et tu es devenu tout à fait Achille! -- dit le vieux M. de
Mesnilgrand, avec orgueil.
-- Je ne sais pas ce que je suis devenu, -- reprit Mesnilgrand; --
mais je sais bien qu'après notre rupture, le major Ydow, qui était
avec moi dans les mêmes termes qu'avec tous les officiers de la
division, nous apprit un jour, au café, que sa femme était
enceinte, et qu'il aurait bientôt la joie d'être père. À cette
nouvelle inattendue, les uns se regardèrent, les autres sourirent;
mais il ne le vit pas, ou, l'ayant vu, il n'y prit garde, résolu
qu'il était, probablement, à ne faire jamais attention qu'à ce qui
était une injure directe. Quand il fut sorti: "L'enfant est-il de
toi, Mesnil?" me demanda à l'oreille un de mes camarades; et, dans
ma conscience une voix secrète, une voix plus précise que la
sienne, me répéta la même question. Je n'osais me répondre. Elle,
la Rosalba, dans nos tête-à-tête les plus abandonnés, ne m'avait
jamais dit un mot de cet enfant, qui pouvait être de moi, ou du
major, ou même d'un autre...
-- L'enfant du drapeau! -- interrompit Mautravers, comme s'il eût
donné un coup de pointe avec sa latte de cuirassier.
-- Jamais, -- reprit Mesnilgrand, -- elle n'avait fait la moindre
allusion à sa grossesse; mais quoi d'étonnant? C'était, je vous
l'ai dit, un sphinx que la Pudica, un sphinx qui dévorait le
plaisir silencieusement et gardait son secret. Rien du coeur ne
traversait les cloisons physiques de cette femme, ouverte au
plaisir seul... et chez qui la pudeur était sans doute la première
peur, le premier frisson, le premier embrasement du plaisir! Cela
me fit un effet singulier de la savoir enceinte. Convenons-en,
Messieurs, à présent que nous sommes sortis de la vie bestiale des
passions: ce qu'il y a de plus affreux dans les amours partagées,
-- cette gamelle! -- ce n'est pas seulement la malpropreté du
partage, mais c'est de plus l'égarement du sentiment paternel;
c'est cette anxiété terrible qui vous empêche d'écouter la voix de
la nature, et qui l'étouffe dans un doute dont il est impossible
de sortir. On se dit: Est-ce à moi, cet enfant?... Incertitude qui
vous poursuit comme la punition du partage, de l'indigne partage
auquel on s'est honteusement soumis! Si on pensait longtemps à
cela, quand on a du coeur, on deviendrait fou; mais la vie, la vie
puissante et légère, vous reprend de son flot et vous emporte,
comme le bouchon en liège d'une ligne rompue. -- Après cette
déclaration faite à nous tous par le major Ydow; le petit
tressaillement paternel que j'avais cru sentir dans mes entrailles
s'apaisa. Rien ne bougea plus. Il est vrai qu'à quelques jours
plus tard j'avais bien autre chose à penser qu'au bambin de la
Pudica. Nous nous battions à Talavera, où le commandant Titan, du
9e hussards, fut tué à la première charge, et où je fus obligé de
prendre le commandement de l'escadron.
«Cette rude peignée de Talavera exaspéra la guerre que nous
faisions. Nous nous trouvâmes plus souvent en marche, plus serrés,
plus inquiétés par l'ennemi, et forcément il fut moins question de
la Pudica entre nous. Elle suivait le régiment en char-à-bancs, et
ce fut là, dit-on, qu'elle accoucha d'un enfant que le major Ydow,
qui croyait en sa paternité, se mit à aimer comme si réellement
cet enfant avait été le sien. Du moins, quand cet enfant mourut,
car il mourut quelques mois après sa naissance, le major eut un
chagrin très exalté, un chagrin à folies, et on n'en rit pas dans
le régiment. Pour la première fois, l'antipathie dont il était
l'objet se tut. On le plaignit beaucoup plus que la mère qui, si
elle pleura sa géniture, n'en continua pas moins d'être la Rosalba
que nous connaissions tous, cette singulière catin arrosée de
pudeur par le Diable, qui avait, malgré ses moeurs, conservé la
faculté, qui tenait du prodige, de rougir jusqu'à l'épine dorsale
deux cents fois par jour! Sa beauté ne diminua pas. Elle résistait
à toutes les avaries. Et, cependant, la vie qu'elle menait devait
faire très vite d'elle ce qu'on appelle entre cavaliers une
vieille chabraque, si cette vie de perdition avait duré.»
-- Elle n'a donc pas duré? Tu sais donc, toi, ce que cette chienne
de femme-là est devenue? -- fit Rançonnet, haletant d'intérêt,
excité, et oubliant pour une minute cette visite à l'église qui le
tenait si dru.
-- Oui, -- dit Mesnilgrand, -- concentrant sa voix comme s'il
avait touché au point le plus profond de son histoire. Tu as cru,
comme tout le monde, qu'elle avait sombré avec Ydow dans le
tourbillon de guerre et d'événements qui nous a enveloppés et,
pour la plupart de nous, dispersés et fait disparaître. Mais je
vais aujourd'hui te révéler le destin de cette Rosalba.
Le capitaine Rançonnet s'accouda sur la table en prenant dans sa
large main son verre, qu'il y laissa, et qu'il serra comme la
poignée d'un sabre, tout en écoutant.
-- La guerre ne cessait pas, -- reprit Mesnilgrand. -- Ces
patients dans la fureur, qui ont mis cinq cents ans à chasser les
Maures, auraient mis, s'il l'avait fallu, autant de temps à nous
chasser. Nous n'avancions dans le pays qu'à la condition de
surveiller chaque pas que nous y faisions. Les villages envahis
étaient immédiatement fortifiés par nous, et nous les retournions
contre l'ennemi. Le petit bourg d'Alcudia, dont nous nous
emparâmes, fut notre garnison assez de temps. Un vaste couvent y
fut transformé en caserne; mais l'état-major se répartit dans les
maisons du bourg, et le major Ydow eut celle de l'alcade. Or,
comme cette maison était la plus spacieuse, le major Ydow y
recevait quelquefois le soir le corps des officiers, car nous ne
voyions plus que nous. Nous avions rompu avec les afrancesados,
nous défiant d'eux, tant la haine pour les Français gagnait du
terrain! Dans ces réunions entre nous, quelquefois interrompues
par les coups de feu de l'ennemi à nos avant-postes, la Rosalba
nous faisait les honneurs de quelque punch, avec cet air
incomparablement chaste que j'ai toujours pris pour une
plaisanterie du Démon. Elle y choisissait ses victimes; mais je ne
regardais pas à mes successeurs. J'avais ôté mon âme de cette
liaison, et, d'ailleurs, je ne traînais après moi comme l'a dit je
ne sais plus qui, la chaîne rompue d'aucune espérance trompée. Je
n'avais ni dépit, ni jalousie, ni ressentiment. Je regardais vivre
et agir cette femme, qui m'intéressait comme spectateur, et qui
cachait les déportements du vice le plus impudent sous les
déconcertements les plus charmants de l'innocence. J'allais donc,
chez elle, et devant le monde elle m'y parlait avec la simplicité
presque timide d'une jeune fille, rencontrée par hasard à la
fontaine ou dans le fond du bois. L'ivresse, le tournoiement de
tête, la rage des sens qu'elle avait allumée en moi, toutes ces
choses terribles n'étaient plus. Je les tenais pour dissipées,
évanouies, impossibles! Seulement, lorsque je retrouvais
inépuisable cette nuance d'incarnat qui lui teignait le front pour
un mot ou pour un regard, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver la
sensation de l'homme qui regarde dans son verre vidé la dernière
goutte du champagne rosé qu'il vient de boire, et qui est tenté de
faire rubis sur l'ongle, avec cette dernière goutte oubliée.
«Je le lui dis, un soir. Ce soir-là, j'étais seul chez elle.
J'avais quitté le café de bonne heure, et j'y avais laissé le
corps d'officiers engagé dans des parties de cartes et de billard,
et jouant un jeu très vif. C'était le soir, mais un soir d'Espagne
où le soleil torride avait peine à s'arracher du ciel. Je la
trouvai à peine vêtue, les épaules au vent, embrasées par une
chaleur africaine, les bras nus, ces beaux bras dans lesquels
j'avais tant mordu et qui, dans de certains moments d'émotion que
j'avais si souvent fait naître, devenaient, comme disent les
peintres, du ton de l'intérieur des fraises. Ses cheveux,
appesantis par la chaleur, croulaient lourdement sur sa nuque
dorée, et elle était belle ainsi, déchevelée, négligée,
languissante à tenter Satan et à venger Eve! À moitié couchée sur
un guéridon, elle écrivait... Or, si elle écrivait, la Pudica,
c'était, pas de doute! à quelque amant, pour quelque rendez-vous,
pour quelque infidélité nouvelle au major Ydow, qui les dévorait
toutes, comme elle dévorait le plaisir, en silence. Lorsque
j'entrai, sa lettre était écrite, et elle faisait fondre pour la
cacheter, à la flamme d'une bougie, de la cire bleue pailletée
d'argent, que je vois encore, et vous allez savoir, tout à
l'heure, pourquoi le souvenir de cette cire bleue pailletée
d'argent m'est resté si clair.
-- Où est le major? -- me dit-elle, me voyant entrer, troublée
déjà, -- mais elle était toujours troublée, cette femme qui
faisait croire à l'orgueil et aux sens des hommes qu'elle était
émue devant eux!
-- Il joue frénétiquement ce soir, -- lui répondis-je, en riant et
en regardant avec convoitise cette friandise de flocon rose qui
venait de lui monter au front; -- et moi, j'ai ce soir une autre
frénésie.
Elle me comprit. Rien ne l'étonnait. Elle était faite aux désirs
qu'elle allumait chez les hommes, qu'elle aurait ramenés en face
d'elle de tous les horizons.
-- Bah! -- fit-elle lentement, quoique la teinte d'incarnat que je
voulais boire sur son adorable et exécrable visage se fût foncée à
la pensée que je lui donnais. -- Bah! vos frénésies à vous sont
finies. -- Et elle mit le cachet sur la cire bouillante de la
lettre, qui s'éteignit et se figea.
-- Tenez! -- dit-elle, insolemment provocante, -- voilà votre
image! C'était brûlant il n'y a qu'une seconde, et c'est froid.
Et, tout en disant cela, elle retourna la lettre et se pencha pour
en écrire l'adresse.
Faut-il que je le répète jusqu'à satiété? Certes! je n'étais pas
jaloux de cette femme: mais nous sommes tous les mêmes. Malgré
moi, je voulus voir à qui elle écrivait, et, pour cela, ne m'étant
pas assis encore, je m'inclinai par-dessus sa tête; mais mon
regard fut intercepté par l'entre-deux de ses épaules, par cette
fente enivrante et duvetée où j'avais fait ruisseler tant de
baisers, et, ma foi! magnétisé par cette vue, j'en fis tomber un
de plus dans ce ruisseau d'amour, et cette sensation l'empêcha
d'écrire... Elle releva sa tête de la table où elle était penchée,
comme si on lui eût piqué les reins d'une pointe de feu, se
cambrant sur le dossier de son fauteuil, la tête renversée; elle
me regardait, dans ce mélange de désir et de confusion qui était
son charme, les yeux en l'air et tournés vers moi, qui étais
derrière elle, et qui fis descendre dans la rose mouillée de sa
bouche entr'ouverte ce que je venais de faire tomber dans l'entre-
deux de ses épaules.
Cette sensitive avait des nerfs de tigre. Tout à coup, elle
bondit: -- Voilà le major qui monte, -- me dit-elle. -- Il aura
perdu, il est jaloux quand il a perdu. Il va me faire une scène
affreuse. Voyons! Mettez-vous là... je vais le faire partir. --
Et, se levant, elle ouvrit un grand placard dans lequel elle
pendait ses robes, et elle m'y poussa. Je crois qu'il y a bien peu
d'hommes qui n'aient été mis dans quelque placard, à l'arrivée du
mari ou du possesseur en titre...
-- Je te trouve heureux avec ton placard! -- dit Sélune; -- je
suis entré un jour dans un sac à charbon, moi! C'était, bien
entendu, avant ma sacrée blessure. J'étais dans les hussards
blancs, alors. Je vous demande dans quel état je suis sorti de mon
sac à charbon!
-- Oui, -- reprit amèrement Mesnilgrand, -- c'est encore là un des
revenants-bons de l'adultère et du partage! En ces moments-là, les
plus fendants ne sont pas fiers, et, par générosité pour une femme
épouvantée, ils deviennent aussi lâches qu'elle, et font cette
lâcheté de se cacher. J'en ai, je crois, mal au coeur encore
d'être entré dans ce placard, en uniforme et le sabre au côté, et,
comble de ridicule! pour une femme qui n'avait pas d'honneur à
perdre et que je n'aimais pas!
Mais je n'eus pas le temps de m'appesantir sur cette bassesse
d'être là, comme un écolier dans les ténèbres de mon placard et
les frôlements sur mon visage de ses robes, qui sentaient son
corps à me griser. Seulement, ce que j'entendis me tira bientôt de
ma sensation voluptueuse. Le major était entré. Elle l'avait
deviné, il était d'une humeur massacrante, et, comme elle l'avait
dit, dans un accès de jalousie, et d'une jalousie d'autant plus
explosive qu'avec nous tous il la cachait. Disposé au soupçon et à
la colère comme il l'était, son regard alla probablement à cette
lettre restée sur la table, et à laquelle mes deux baisers avaient
empêché la Pudica de mettre l'adresse.
-- Qu'est-ce que c'est que cette lettre?... fit-il, -- d'une voix
rude.
-- C'est une lettre pour l'Italie, -- dit tranquillement la
Pudica.
Il ne fut pas dupe de cette placide réponse.
-- Cela n'est pas vrai! -- dit-il grossièrement, car vous n'aviez
pas besoin de gratter beaucoup le Lauzun dans cet homme pour y
retrouver le soudard; et je compris, à ce seul mot, la vie intime
de ces deux êtres, qui engloutissaient entre eux deux des scènes
de toute espèce, et dont, ce jour-là, j'allais avoir un spécimen.
Je l'eus, en effet, du fond de mon placard. Je ne les voyais pas,
mais je les entendais; et les entendre, pour moi, c'était les
voir. Il y avait leurs gestes dans leurs paroles et dans les
intonations de leurs voix, qui montèrent en quelques instants au
diapason de toutes les fureurs. Le major insista pour qu'on lui
montrât cette lettre sans adresse, et la Pudica, qui l'avait
saisie, refusa opiniâtrement de la donner. C'est alors qu'il
voulut la prendre de force. J'entendis les froissements et les
piétinements d'une lutte entre eux, mais vous devinez bien que le
major fut plus fort que sa femme. Il prit donc la lettre et la
lut. C'était un rendez-vous d'amour à un homme, et la lettre
disait que cet homme avait été heureux et qu'on lui offrait le
bonheur encore... Mais cet homme-là n'était pas nommé. Absurdement
curieux comme tous les jaloux, le major chercha en vain le nom de
l'homme pour qui on le trompait... Et la Pudica fut vengée de
cette prise de lettre, arrachée à sa main meurtrie, et peut-être
ensanglantée, car elle avait crié pendant la lutte: "Vous me
déchirez la main, misérable!" Ivre de ne rien savoir, défié et
moqué par cette lettre qui ne le renseignait que sur une chose,
c'est qu'elle avait un amant, -- un amant de plus, -- le major
Ydow tomba dans une de ces rages qui déshonorent le caractère d'un
homme, et cribla la Pudica d'injures ignobles, d'injures de
cocher. Je crus qu'il la rouerait de coups. Les coups allaient
venir, mais un peu plus tard. Il lui reprocha, -- en quels termes!
d'être... tout ce qu'elle était. Il fut brutal, abject, révoltant;
et elle, à toute cette fureur, répondit en vraie femme qui n'a
plus rien à ménager, qui connaît jusqu'à l'axe l'homme à qui elle
s'est accouplée, et qui sait que la bataille éternelle est au fond
de cette bauge de la vie à deux. Elle fut moins ignoble, mais plus
atroce, plus insultante et plus cruelle dans sa froideur, que lui
dans sa colère. Elle fut insolente, ironique, riant du rire
hystérique de la haine dans son paroxysme le plus aigu, et
répondant au torrent d'injures que le major lui vomissait à la
face par de ces mots comme les femmes en trouvent, quand elles
veulent nous rendre fous, et qui tombent sur nos violences et dans
nos soulèvements comme des grenades à feu dans de la poudre. De
tous ces mots outrageants à froid qu'elle aiguisait, celui avec
lequel elle le dardait le plus, c'est qu'elle ne l'aimait pas --
qu'elle ne l'avait jamais aimé: "jamais! jamais! jamais!"
répétait-elle, avec une furie joyeuse, comme si elle lui eût dansé
des entrechats sur le coeur! -- Or, cette idée -- qu'elle ne
l'avait jamais aimé -- était ce qu'il y avait de plus féroce, de
plus affolant pour ce fat heureux, pour cet homme dont la beauté
avait fait ravage, et qui, derrière son amour pour elle, avait
encore sa vanité! Aussi arriva-t-il une minute où, n'y tenant
plus, sous le dard de ce mot, impitoyablement répété, qu'elle ne
l'avait jamais aimé, et qu'il ne voulait pas croire, et qu'il
repoussait toujours:
-- Et notre enfant? -- objecta-t-il, l'insensé! comme si c'était
une preuve, et comme s'il eût invoqué un souvenir!
-- Ah! notre enfant! -- fit-elle, en éclatant de rire. -- Il
n'était pas de toi!
J'imaginai ce qui dut se passer dans les yeux verts du major, en
entendant son miaulement étranglé de chat sauvage. Il poussa un
juron à fendre le ciel. -- Et de qui est-il? garce maudite! --
demanda-t-il, avec quelque chose qui n'était plus une voix.
Mais elle continua de rire comme une hyène.
-- Tu ne le sauras pas! -- dit-elle, en le narguant. Et elle le
cingla de ce tu ne le sauras pas! mille fois répété, mille fois
infligé à ses oreilles; et quand elle fut lasse de le dire, -- le
croiriez-vous? -- elle le lui chanta comme une fanfare! Puis,
quand elle l'eut assez fouetté avec ce mot, assez fait tourner
comme une toupie sous le fouet de ce mot, assez roulé avec ce mot
dans les spirales de l'anxiété et de l'incertitude, cet homme,
hors de lui, et qui n'était plus entre ses mains qu'une
marionnette qu'elle allait casser; quand, cynique à force de
haine, elle lui eut dit, en les nommant par tous leurs noms, les
amants qu'elle avait eus, et qu'elle eut fait le tour du corps
d'officiers tout entier: "Je les ai eus tous, -- cria-t-elle, --
mais ils ne m'ont pas eue, eux! Et cet enfant que tu es assez bête
pour croire le tien, a été fait par le seul homme que j'aie jamais
aimé! que j'aie jamais idolâtré! Et tu ne l'as pas deviné! Et tu
ne le devines pas encore?"
«Elle mentait. Elle n'avait jamais aimé un homme. Mais elle
sentait bien que le coup de poignard pour le major était dans ce
mensonge, et elle l'en dagua, elle l'en larda, elle l'en hacha, et
quand elle en eut assez d'être le bourreau de ce supplice, elle
lui enfonça pour en finir, comme on enfonce un couteau jusqu'au
manche, son dernier aveu dans le coeur:
-- Eh bien! -- fit-elle, -- puisque tu ne devines pas, jette ta
langue aux chiens, imbécile! C'est le capitaine Mesnilgrand.
Elle mentait probablement encore, mais je n'en étais pas si sûr,
et mon nom, ainsi prononcé par elle, m'atteignit comme une balle à
travers mon placard. Après ce nom, il y eut un silence comme après
un égorgement. -- L'a-t-il tuée au lieu de lui répondre? pensé-je,
lorsque j'entendis le bruit d'un cristal, jeté violemment sur le
sol, et qui y volait en mille pièces.
Je vous ai dit que le major Ydow avait eu, pour l'enfant qu'il
croyait le sien, un amour paternel immense et, quand il l'avait
perdu, un de ces chagrins à folies, dont notre néant voudrait
éterniser et matérialiser la durée. Dans l'impossibilité où il
était, avec sa vie militaire en campagne, d'élever à son fils un
tombeau qu'il aurait visité chaque jour, -- cette idolâtrie de la
tombe! -- la major Ydow avait fait embaumer le coeur de son fils
pour mieux l'emporter avec lui partout, et il l'avait déposé
pieusement dans une urne de cristal, habituellement placée sur une
encoignure, dans sa chambre à coucher. C'était cette urne qui
volait en morceaux.
-- Ah! il n'était pas à moi, abominable gouge! -- s'écria-t-il. Et
j'entendis, sous sa botte de dragon, grincer et s'écraser le
cristal de l'urne, et piétiner le coeur de l'enfant qu'il avait
cru son fils!
Sans doute, elle voulut le ramasser, elle! l'enlever, le lui
prendre, car je l'entendis qui se précipita; et les bruits de la
lutte recommencèrent, mais avec un autre, -- le bruit des coups.
-- Eh bien! puisque tu le veux, le voilà, le coeur de ton marmot,
catin déhontée! -- dit le major. Et il lui battit la figure de ce
coeur qu'il avait adoré, et le lui lança à la tête comme un
projectile. L'abîme appelle l'abîme, dit-on. Le sacrilège créa le
sacrilège. La Pudica, hors d'elle, fit ce qu'avait fait le major.
Elle rejeta à sa tête le coeur de cet enfant, qu'elle aurait peut-
être gardé s'il n'avait pas été de lui, l'homme exécré, à qui elle
eût voulu rendre torture pour torture, ignominie pour ignominie!
C'est la première fois, certainement, que si hideuse chose se soit
vue! un père et une mère se souffletant tour à tour le visage,
avec le coeur mort de leur enfant!
Cela dura quelques minutes, ce combat impie... Et c'était si
étonnamment tragique, que je ne pensai pas tout de suite à peser
de l'épaule sur la porte du placard, pour la briser et
intervenir... quand un cri comme je n'en ai jamais entendu, ni
vous non plus, Messieurs, -- et nous en avons pourtant entendu
d'assez affreux sur les champs de bataille! -- me donna la force
d'enfoncer la porte du placard, et je vis... ce que je ne reverrai
jamais! La Pudica, terrassée, était tombée sur la table où elle
avait écrit, et le major l'y retenait d'un poignet de fer, tous
voiles relevés, son beau corps à nu, tordu, comme un serpent
coupé, sous son étreinte. Mais que croyez-vous qu'il faisait de
son autre main, Messieurs?... Cette table à écrire, la bougie
allumée, la cire à côté, toutes ces circonstances avaient donné au
major une idée infernale, -- l'idée de cacheter cette femme, comme
elle avait cacheté sa lettre -- et il était dans l'acharnement de
ce monstrueux cachetage, de cette effroyable vengeance d'amant
perversement jaloux!
-- Sois punie par où tu as péché, fille infâme! -- cria-t-il.
Il ne me vit pas. Il était penché sur sa victime, qui ne criait
plus, et c'était le pommeau de son sabre qu'il enfonçait dans la
cire bouillante et qui lui servait de cachet!
Je bondis sur lui; je ne lui dis même pas de se défendre, et je
lui plongeai mon sabre jusqu'à la garde dans le dos, entre les
épaules, et j'aurais voulu, du même coup, lui plonger ma main et
mon bras avec mon sabre à travers le corps, pour le tuer mieux!»
-- Tu as bien fait, Mesnil! dit le commandant Sélune; -- il ne
méritait pas d'être tué par devant, comme un de nous, ce brigand-
là!
-- Eh! mais c'est l'aventure d'Abailard, transposée à Héloïse! --
fit l'abbé Reniant.
-- Un beau cas de chirurgie, -- dit le docteur Bleny, -- et rare!
Mais Mesnilgrand, lancé, passa outre:
«Il était, -- reprit-il, -- tombé mort sur le corps de sa femme
évanouie. Je l'en arrachai, le jetai là, et poussai du pied son
cadavre. Au cri que la Pudica avait jeté, à ce cri sorti comme
d'une vulve de louve, tant il était sauvage! et qui me vibrait
encore dans les entrailles, une femme de chambre était montée.
"Allez chercher le chirurgien du 8e dragons; il y a ici de la
besogne pour lui, ce soir!" Mais je n'eus pas le temps d'attendre
le chirurgien. Tout à coup, un boute-selle furieux sonna, appelant
aux armes. C'était l'ennemi qui nous surprenait et qui avait
égorgé au couteau, silencieusement, nos sentinelles. Il fallait
sauter à cheval. Je jetai un dernier regard sur ce corps superbe
et mutilé, immobilement pâle pour la première fois sous les yeux
d'un homme. Mais, avant de partir, je ramassai ce pauvre coeur,
qui gisait à terre dans la poussière, et avec lequel ils auraient
voulu se poignarder et se déchiqueter, et je l'emportai, ce coeur
d'un enfant qu'elle avait dit le mien, dans ma ceinture de
hussard.»
Ici, le chevalier de Mesnilgrand s'arrêta, dans une émotion qu'ils
respectèrent, ces matérialistes et ces ribauds.
-- Et la Pudica?... -- dit presque timidement Rançonnet, qui ne
caressait plus son verre.
«Je n'ai plus eu jamais des nouvelles de la Rosalba, dite la
Pudica, -- répondit Mesnilgrand. -- Est-elle morte? A-t-elle pu
vivre encore? Le chirurgien a-t-il pu aller jusqu'à elle? Après la
surprise d'Alcudia, qui nous fut si fatale, je le cherchai. Je ne
le trouvai pas. Il avait disparu, comme tant d'autres, et n'avait
pas rejoint les débris de notre régiment décimé.
-- Est-ce là tout? -- dit Mautravers. -- Et si c'est là tout,
voilà une fière histoire! Tu avais raison, Mesnil, quand tu disais
à Sélune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de
ses quatre-vingts religieuses violées et jetées dans le puits.
Seulement, puisque Rançonnet rêve maintenant derrière son
assiette, je reprendrai la question où il l'a laissée: Quelle
relation a ton histoire avec tes dévotions à l'église, de l'autre
jour?...
-- C'est juste, -- dit Mesnilgrand. -- Tu m'y fais penser. Voici
donc ce qui me reste à dire, à Rançonnet et à toi: j'ai porté
plusieurs années, et partout, comme une relique, ce coeur d'enfant
dont je doutais; mais quand, après la catastrophe de Waterloo, il
m'a fallu ôter cette ceinture d'officier dans laquelle j'avais
espéré de mourir, et que je l'eus porté encore quelques années, ce
coeur, -- et je t'assure, Mautravers, que c'est lourd, quoique
cela paraisse bien léger, -- la réflexion venant avec l'âge, j'ai
craint de profaner un peu plus ce coeur si profané déjà, et je me
suis décidé à le déposer en terre chrétienne. Sans entrer dans les
détails que je vous donne aujourd'hui, j'en ai parlé à un des
prêtres de cette ville, de ce coeur qui pesait depuis si longtemps
sur le mien, et je venais de le remettre à lui-même, dans le
confessionnal de la chapelle, quand j'ai été pris dans la contre-
allée à bras-le-corps par Rançonnet.»
Le capitaine Rançonnet avait probablement son compte. Il ne
prononça pas une syllabe, les autres non plus. Nulle réflexion ne
fut risquée. Un silence plus expressif que toutes les réflexions
leur pesait sur la bouche à tous.
Comprenaient-ils enfin, ces athées, que, quand l'Eglise n'aurait
été instituée que pour recueillir les coeurs -- morts ou vivants -
- dont on ne sait plus que faire, c'eût été assez beau comme cela!
-- Servez donc le café! -- dit, de sa voix de tête, le vieux M. de
Mesnilgrand. -- S'il est, Mesnil, aussi fort que ton histoire, il
sera bon.
La vengeance d'une femme
Fortiter.
J'ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littérature
moderne; mais je n'ai, pour mon compte, jamais cru à cette
hardiesse-là. Ce reproche n'est qu'une forfanterie... de moralité.
La littérature, qu'on a dit si longtemps l'expression de la
société, ne l'exprime pas du tout, -- au contraire; et, quand
quelqu'un de plus crâne que les autres a tenté d'être plus hardi,
Dieu sait quels cris il a fait pousser! Certainement, si on veut
bien y regarder, la littérature n'exprime pas la moitié des crimes
que la société commet mystérieusement et impunément tous les
jours, avec une fréquence et une facilité charmantes. Demandez à
tous les confesseurs, -- qui seraient les plus grands romanciers
que le monde aurait eus, s'ils pouvaient raconter les histoires
qu'on leur coule dans l'oreille au confessionnal. Demandez-leur le
nombre d'incestes (par exemple) enterrés dans les familles les
plus fières et les plus élevées, et voyez si la littérature, qu'on
accuse tant d'immorale hardiesse, a osé jamais les raconter, même
pour en effrayer! À cela près du petit souffle, -- qui n'est qu'un
souffle, -- et qui passe -- comme un souffle -- dans le René de
Chateaubriand, -- du religieux Chateaubriand, -- je ne sache pas
de livre où l'inceste, si commun dans nos moeurs, -- en haut comme
en bas, et peut-être plus en bas qu'en haut, -- ait jamais fait le
sujet, franchement abordé, d'un récit qui pourrait tirer de ce
sujet des effets d'une moralité vraiment tragique. La littérature
moderne, à laquelle le bégueulisme jette sa petite pierre, a-t-
elle jamais osé les histoires de Myrrha, d'Agrippine et d'Œdipe,
qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement
vivantes, car je n'ai pas vécu -- du moins jusqu'ici -- dans un
autre enfer que l'enfer social, et j'ai, pour ma part, connu et
coudoyé pas mal de Myrrhas, d'Œdipes et d'Agrippines, dans la vie
privée et dans le plus beau monde, comme on dit. Parbleu! cela
n'avait jamais lieu comme au théâtre ou dans l'histoire. Mais, à
travers les surfaces sociales, les précautions, les peurs et les
hypocrisies; cela s'entrevoyait... Je connais -- et tout Paris
connaît -- une Mme Henri III, qui porte en ceinture des chapelets
de petites têtes de mort, ciselées dans de l'or, sur des robes de
velours bleu, et qui se donne la discipline, mêlant ainsi au
ragoût de ses pénitences le ragoût des autres plaisirs de Henri
III. Or, qui écrirait l'histoire de cette femme, qui fait des
livres de piété, et que les jésuites croient un homme (joli détail
plaisant!) et même un saint?... Il n'y a déjà pas tant d'années
que tout Paris a vu une femme, du faubourg Saint-Germain, prendre
à sa mère son amant, et, furieuse de voir cet amant retourner à sa
mère qui, vieille, savait mieux pourtant se faire aimer qu'elle,
voler les lettres très passionnées de cette dernière à cet homme
trop aimé, les faire lithographier et les jeter, par milliers, du
Paradis (bien nommé pour une action pareille) dans la salle de
l'Opéra, un jour de première représentation. Qui a fait l'histoire
de cette autre femme-là?... La pauvre littérature ne saurait même
par quel bout prendre de pareilles histoires, pour les raconter.
Et c'est là ce qu'il faudrait faire si on était hardi. L'Histoire
a des Tacite et des Suétone; le Roman n'en a pas, -- du moins en
restant dans l'ordre élevé et moral du talent et de la
littérature. Il est vrai que la langue latine brave l'honnêteté,
en païenne qu'elle est, tandis que notre langue, à nous, a été
baptisée avec Clovis sur les fonts de Saint-Remy, et y a puisé une
impérissable pudeur, car cette vieille rougit encore. Nonobstant,
si on osait -- oser, un Suétone ou un Tacite, romanciers,
pourraient exister, car le Roman est spécialement l'histoire des
moeurs, mise en récit et en drame, comme l'est souvent l'Histoire
elle-même. Et nulle autre différence que celles-ci: c'est que l'un
(le Roman) met ses moeurs sous le couvert de personnages
d'invention, et que l'autre (l'Histoire) donne les noms et les
adresses. Seulement, le Roman creuse bien plus avant que
l'Histoire. Il a un idéal, et l'Histoire n'en a pas: elle est
bridée par la réalité. Le Roman tient, aussi, bien plus longtemps
la scène. Lovelace dure plus, dans Richardson, que Tibère dans
Tacite. Mais, si Tibère, dans Tacite, était détaillé comme
Lovelace dans Richardson, croyez-vous que l'Histoire y perdrait et
que Tacite ne serait pas plus terrible?... Certes, je n'ai pas
peur d'écrire que Tacite, comme peintre, n'est pas au niveau de
Tibère comme modèle, et que, malgré tout son génie, il en est
resté écrasé.
Et ce n'est pas tout. À cette défaillance inexplicable, mais
frappante, dans la littérature, quand on la compare, dans sa
réalité, avec la réputation qu'elle a, ajoutez la physionomie que
le crime a pris par ce temps d'ineffables et de délicieux progrès!
L'extrême civilisation enlève au crime son effroyable poésie et ne
permet pas à l'écrivain de la lui restituer. Ce serait par trop
horrible, disent les âmes qui veulent qu'on enjolive tout, même
l'affreux. Bénéfice de la philanthropie! d'imbéciles criminalistes
diminuent la pénalité, et d'ineptes moralistes le crime, et encore
ils ne le diminuent que pour diminuer la pénalité. Cependant, les
crimes de l'extrême civilisation sont, certainement, plus atroces
que ceux de l'extrême barbarie par le fait de leur raffinement, de
la corruption qu'ils supposent, et de leur degré supérieur
d'intellectualité. L'Inquisition le savait bien. À une époque où
la foi religieuse et les moeurs publiques étaient fortes,
l'Inquisition, ce tribunal qui jugeait la pensée, cette grande
institution dont l'idée seule tortille nos petits nerfs et
escarbouille nos têtes de linottes, l'Inquisition savait bien que
les crimes spirituels étaient les plus grands, et elle les
châtiait comme tels... Et, de fait, si ces crimes parlent moins
aux sens, ils parlent plus à la pensée; et la pensée, en fin de
compte, est ce qu'il y a de plus profond en nous. Il y a donc,
pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu à tirer de
ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins
des crimes à la superficialité des vieilles sociétés
matérialistes, parce que le sang n'y coule pas et que le massacre
ne s'y fait que dans l'ordre des sentiments et des moeurs... C'est
ce genre de tragique dont on a voulu donner ici un échantillon, en
racontant l'histoire d'une vengeance de la plus épouvantable
originalité, dans laquelle le sang n'a pas coulé, et où il n'y a
eu ni fer ni poison; un crime civilisé enfin, dont rien
n'appartient à l'invention de celui qui le raconte, si ce n'est la
manière de le raconter.
Vers la fin du règne de Louis-Philippe, un jeune homme enfilait,
un soir, la rue Basse-du-Rempart qui, dans ce temps-là, méritait
bien son nom de la Rue Basse, car elle était moins élevée que le
sol du boulevard, et formait une excavation toujours mal éclairée
et noire, dans laquelle on descendait du boulevard par deux
escaliers qui se tournaient le dos, si on peut dire cela de deux
escaliers. Cette excavation, qui n'existe plus et qui se
prolongeait de la rue de la Chaussée-d'Antin à la rue Caumartin,
devant laquelle le terrain reprenait son niveau; cette espèce de
ravin sombre, où l'on se risquait à peine le jour, était fort mal
hantée quand venait la nuit. Le Diable est le Prince des ténèbres.
Il avait là une de ses principautés. Au centre, à peu près, de
cette excavation, bordée d'un côté par le boulevard formant
terrasse, et, de l'autre, par de grandes maisons silencieuses à
portes cochères et quelques magasins de bric-à-brac, il y avait un
passage étroit et non couvert où le vent, pour peu qu'il fît du
vent, jouait comme dans une flûte, et qui conduisait, le long d'un
mur et des maisons en construction, jusqu'à la rue Neuve-des-
Mathurins. Le jeune homme en question, et très bien mis du reste,
qui venait de prendre ce chemin, lequel ne devait pas être pour
lui le droit chemin de la vertu, ne l'avait pris que parce qu'il
suivait une femme qui s'était enfoncée, sans hésitation et sans
embarras, dans la suspecte noirceur de ce passage. C'était un
élégant que ce jeune homme, -- un gant jaune, comme on disait des
élégants de ce temps-là. -- Il avait dîné longuement au Café de
Paris, et il était venu, tout en mâchonnant son cure-dents, se
placer contre la balustrade à mi-corps de Tortoni (à présent
supprimée), et guigner de là les femmes qui passaient le long du
boulevard. Celle-là était justement passée plusieurs fois devant
lui; et, quoique cette circonstance, ainsi que la mise trop
voyante de cette femme et le tortillement de sa démarche fussent
de suffisantes étiquettes; quoique ce jeune homme, qui s'appelait
Robert de Tressignies, fût horriblement blasé et qu'il revînt
d'Orient, -- où il avait vu l'animal femme dans toutes les
variétés de son espèce et de ses races, -- à la cinquième passe de
cette déambulante du soir, il l'avait suivie... chiennement, comme
il disait, en se moquant de lui-même, -- car il avait la faculté
de se regarder faire et de se juger à mesure qu'il agissait, sans
que son jugement, très souvent contraire à son acte, empêchât son
acte, ou que son acte nuisit à son jugement: asymptote terrible! -
- Tressignies avait plus de trente ans. Il avait vécu cette niaise
première jeunesse qui fait de l'homme le Jocrisse de ses
sensations, et pour qui la première venue qui passe est un
magnétisme. Il n'en était plus là. C'était un libertin déjà froidi
et très compliqué de cette époque positive, un libertin fortement
intellectualisé, qui avait assez réfléchi sur ses sensations pour
ne plus pouvoir en être dupe, et qui n'avait peur ni horreur
d'aucune. Ce qu'il venait de voir, ou ce qu'il avait cru voir, lui
avait inspiré la curiosité qui veut aller au fond d'une sensation
nouvelle. Il avait donc quitté sa balustrade et suivi... très
résolu à pousser à fin la très vulgaire aventure qu'il
entrevoyait. Pour lui, en effet, cette femme qui s'en allait
devant lui, déferlant onduleusement comme une vague, n'était
qu'une fille du plus bas étage; mais elle était d'une telle beauté
qu'on pouvait s'étonner que cette beauté ne l'eût pas classée plus
haut, et qu'elle n'eût pas trouvé un amateur qui l'eût sauvée de
l'abjection de la rue, car, à Paris, lorsque Dieu y plante une
jolie femme, le Diable, en réplique, y plante immédiatement un sot
pour l'entretenir.
Et puis, encore, il avait, ce Robert de Tressignies, une autre
raison pour la suivre que la souveraine beauté que ne voyaient
peut-être pas ces Parisiens, si peu connaisseurs en beauté vraie
et dont l'esthétique, démocratisée comme le reste, manque
particulièrement de hauteur. Cette femme était pour lui une
ressemblance. Elle était cet oiseau moqueur qui joue le rossignol,
dont parle Byron, dans ses Mémoires, avec tant de mélancolie. Elle
lui rappelait une autre femme, vue ailleurs... Il était sûr,
absolument sûr, que ce n'était pas elle, mais elle lui ressemblait
à s'y méprendre, si se méprendre n'avait pas été impossible... Et
il en était, du reste, plus attiré que surpris, car il avait assez
d'expérience, comme observateur, pour savoir qu'en fin de compte
il y a beaucoup moins de variété qu'on ne croit dans les figures
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