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Les diaboliques
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Jules Amédée Barbey d`Aurevilly French ISO-8859-1


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disait tout et où il sirotait mièvrement son vin dans son angle de
table quand les autres lampaient le leur, il plaisait peu à ces
bouillants, qui le comparaient à du vin tourné de Sainte-Nitouche,
un vignoble de leur invention. Mais cet air-là ne donna que plus
de ragoût à son histoire, quand il dit modestement que, pour lui,
ce qu'il avait fait de mieux contre l'infâme de M. de Voltaire,
ç'avait été un jour -- dame! on fait ce qu'on peut! -- de donner
un paquet d'hosties à des cochons!

À ce mot-là, il y eut un tonnerre d'interjections triomphantes.
Mais le vieux M. de Mesnilgrand le coupa de sa voix incisive et
grêle:

-- C'est, sans doute, -- dit-il, -- la dernière fois, l'abbé, que
vous avez donné la communion?

Et le pince-sans-rire mit sa main blanche et sèche au-dessus de
ses yeux, pour voir le Reniant, posé maigrement derrière son verre
entre les deux larges poitrines de ses deux voisins, le capitaine
Rançonnet, empourpré et flambant comme une torche, et le capitaine
au 6e cuirassiers, Travers de Mautravers, qui ressemblait à un
caisson.

-- Il y avait déjà longtemps que je ne la donnais plus, -- reprit
le ci-devant prêtre, -- et que j'avais jeté ma souquenille aux
orties du chemin. C'était en pleine révolution, le temps où vous
étiez ici, citoyen Le Carpentier, en tournée de représentant du
peuple. Vous vous rappelez bien une jeune fille d'Hémevès que vous
fîtes mettre à la maison d'arrêt? une enragée! une épileptique!

-- Tiens! -- dit Mautravers, -- il y a une femme mêlée aux
hosties! L'avez-vous aussi donnée aux cochons!

-- Tu te crois spirituel, Mautravers? -- fit Rançonnet. -- Mais
n'interromps donc pas l'abbé. L'abbé, finissez-nous l'histoire.

-- Ah! l'histoire, -- reprit Reniant, -- sera bientôt contée. Je
disais donc, monsieur Le Carpentier, cette fille d'Hémevès, vous
en souvenez-vous? On l'appelait la Tesson... Joséphine Tesson, si
j'ai bonne mémoire, une grosse maflée, -- une espèce de Marie
Alacoque pour le tempérament sanguin, -- l'âme damnée des chouans
et des prêtres, qui lui avaient allumé le sang, qui l'avaient
fanatisée et rendue folle... Elle passait sa vie à les cacher, les
prêtres... Quand il s'agissait d'en sauver un, elle eût bravé
trente guillotines. Ah! les ministres du Seigneur! comme elle les
nommait, elle les cachait chez elle, et partout. Elle les eût
cachés sous son lit, dans son lit, sous ses jupes, et, s'ils
avaient pu y tenir, elle les aurait tous fourrés et tassés, le
Diable m'emporte! là où elle avait mis leur boîte à hosties --
entre ses tétons!

-- Mille bombes! -- fit Rançonnet, exalté.

-- Non, pas mille, mais deux seulement, monsieur Rançonnet, --
dit, en riant de son calembour, le vieux apostat libertin; -- mais
elles étaient de fier calibre!

Le calembour trouva de l'écho. Ce fut une risée.

-- Singulier ciboire qu'une gorge de femme! -- fit le docteur
Bleny, rêveur.

-- Ah! le ciboire de la nécessité! -- reprit Reniant, à qui le
flegme était déjà revenu. Tous ces prêtres qu'elle cachait,
persécutés, poursuivis, traqués, sans église, sans sanctuaire,
sans asile quelconque, lui avaient donné à garder leur Saint-
Sacrement, et ils l'avaient campé dans sa poitrine, croyant qu'on
ne viendrait jamais le chercher là!... Oh! ils avaient une fameuse
foi en elle. Ils la disaient une sainte. Ils lui faisaient croire
qu'elle en était une. Ils lui montaient la tête et lui donnaient
soif du martyre. Elle, intrépide, ardente, allait et venait, et
vivait hardiment avec sa boîte à hosties sous sa bavette. Elle la
portait de nuit, par tous les temps, la pluie, le vent, la neige,
le brouillard, à travers des chemins de perdition, aux prêtres
cachés qui faisaient communier les mourants, en catimini... Un
soir, nous l'y surprîmes, dans une ferme où mourait un chouan, moi
et quelques bons garçons des Colonnes Infernales de Rossignol. Il
y en eut un qui, tenté par ses maîtres avant-postes de chair vive,
voulut prendre des libertés avec elle; mais il n'en fut pas le bon
marchand, car elle lui imprima ses dix griffes sur la figure, à
une telle profondeur qu'il a dû en rester marqué pour toute sa
vie! Seulement, tout en sang qu'elle le mît, le mâtin ne lâcha pas
ce qu'il tenait, et il arracha la boîte à bons dieux qu'il avait
trouvée dans sa gorge; et j'y comptai bien une douzaine d'hosties
que, malgré ses cris et ses ruées, car elle se rua sur nous comme
une furie, je fis jeter immédiatement dans l'auge aux cochons.

Et il s'arrêta faisant jabot, pour une si belle chose, comme un
pou sur une tumeur qui se donnerait des airs.

-- Vous avez donc vengé messieurs les porcs de l'Evangile, dans le
corps desquels Jésus-Christ fit entrer des démons, -- dit le vieux
M. de Mesnilgrand de sa sarcastique voix de tête. -- Vous avez mis
le bon Dieu dans ceux-ci à la place du Diable: c'est un prêté pour
un rendu.

-- Et en eurent-ils une indigestion, monsieur Reniant, ou bien les
amateurs qui en mangèrent, demanda profondément un hideux petit
bourgeois nommé Le Hay, usurier à cinquante pour cent de son état,
et qui avait l'habitude de dire qu'en tout il faut considérer la
fin.

Il y eut comme un temps d'arrêt dans ce flot d'impiétés
grossières.

-- Mais toi, tu ne dis rien, Mesnil, de l'histoire de l'abbé
Reniant? -- fit le capitaine Rançonner, qui guettait l'occasion
d'accrocher n'importe à quoi son histoire de la visite de
Mesnilgrand à l'église.

Mesnil ne disait rien, en effet. Il était accoudé, la joue dans sa
main, sur le bord de la table, écoutant sans horripilation, mais
sans goût, toutes ces horreurs, débitées par des endurcis, et sur
lesquelles il était blasé et bronzé... Il en avait tant entendu
toute sa vie dans les milieux qu'il avait traversés! Les milieux,
pour l'homme, c'est presque une destinée. Au Moyen Age, le
chevalier de Mesnilgrand aurait été un croisé brûlant de foi. Au
XIXe siècle, c'était un soldat de Bonaparte, à qui son incrédule
de père n'avait jamais parlé de Dieu, et qui, particulièrement en
Espagne, avait vécu dans les rangs d'une armée qui se permettait
tout, et qui commettait autant de sacrilèges qu'à la prise de Rome
les soldats du connétable de Bourbon. Heureusement, les milieux ne
sont absolument une fatalité que pour les âmes et les génies
vulgaires. Pour les personnalités vraiment fortes, il y a quelque
chose, ne fût-ce qu'un atome, qui échappe au milieu et résiste à
son action toute-puissante. Cet atome dormait invincible dans
Mesnilgrand. Ce jour-là, il n'aurait rien dit; il aurait laissé
passer avec l'indifférence du bronze ce torrent de fange impie qui
roulait devant lui en bouillonnant, comme un bitume de l'enfer;
mais, interpellé par Rançonnet:

-- Que veux-tu que je te dise? -- fit-il, avec une lassitude qui
touchait à la mélancolie. -- M. Reniant n'a pas fait là une chose
si crâne pour que, toi, tu puisses tant l'admirer! S'il avait cru
que c'était Dieu, le Dieu vivant, le Dieu vengeur qu'il jetait aux
porcs, au risque de la foudre sur le coup ou de l'enfer, sûrement,
pour plus tard, il y aurait eu là du moins de la bravoure, du
mépris de plus que la mort, puisque Dieu, s'il est, peut éterniser
ta torture. Il y aurait eu là une crânerie, folle, sans doute,
mais enfin une crânerie à tenter un crâne aussi crâne que toi!
Mais la chose n'a pas cette beauté-là, mon cher. M. Reniant ne
croyait pas que ces hosties fussent Dieu. Il n'avait pas là-dessus
le moindre doute. Pour lui, ce n'étaient que des morceaux de pain
à chanter, consacrés par une superstition imbécile, et pour lui,
comme pour toi-même, mon pauvre Rançonnet, vider la boîte aux
hosties dans l'auge aux cochons, n'était pas plus héroïque que d'y
vider une tabatière ou un cornet de pains à cacheter.

-- Eh! eh! -- fit le vieux M. de Mesnilgrand, se renversant sur le
dossier de sa chaise, ajustant son fils sous sa main en visière,
comme il l'eût regardé tirer un coup de pistolet bien en ligne,
toujours intéressé par ce que disait son fils, même quand il n'en
partageait pas l'idée et ici il la partageait. Aussi doubla-t-il
son: Eh! eh!

-- Il n'y a donc ici, mon pauvre Rançonnet, reprit Mesnil, --
disons le mot... qu'une cochonnerie. Mais ce que je trouve beau,
moi, et très beau, ce que je me permets d'admirer, Messieurs,
quoique je ne croie pas non plus à grand-chose, c'est cette fille
Tesson, comme vous l'appelez, monsieur Reniant, qui porte ce
qu'elle croit son Dieu sur son coeur; qui, de ses deux seins de
vierge fait un tabernacle à ce Dieu de toute pureté; et qui
respire, et qui vit, et qui traverse tranquillement toutes les
vulgarités, et tous les dangers de la vie avec cette poitrine
intrépide et brûlante, surchargée d'un Dieu, tabernacle et autel à
la fois, et autel qui, à chaque minute, pouvait être arrosé de son
propre sang!... Toi, Rançonnet, toi, Mautravers, toi, Sélune, et
moi aussi, nous avons tous eu l'Empereur sur la poitrine, puisque
nous avions sa Légion d'Honneur, et cela nous a parfois donné plus
de courage au feu de l'y avoir. Mais elle, ce n'est pas l'image de
son Dieu qu'elle a sur la sienne; c'en est, pour elle, la réalité.
C'est le Dieu substantiel, qui se touche, qui se donne, qui se
marge, et qu'elle porte, au prix de sa vie, à ceux qui ont faim de
ce Dieu-là! Eh bien, ma parole d'honneur! je trouve cela tout
simplement sublime... Je pense de cette fille comme en pensaient
les prêtres, qui lui donnaient leur Dieu à porter. Je voudrais
savoir ce qu'elle est devenue. Elle est peut-être morte; peut-être
vit-elle, misérable, dans quelque coin de campagne; mais je sais
bien que, fussé-je maréchal de France, si je la rencontrais,
cherchât-elle son pain, les pieds nus dans la fange, je
descendrais de cheval et lui ôterais respectueusement mon chapeau,
à cette noble fille, comme si c'était vraiment Dieu qu'elle eût
encore sur le coeur! Henri IV, un jour, ne s'est pas agenouillé
dans la boue, devant le Saint-Sacrement qu'on portait à un pauvre,
avec plus d'émotion que moi je ne m'agenouillerais devant cette
fille-là.

Il n'avait plus la joue sur sa main. Il avait rejeté sa tête en
arrière. Et, pendant qu'il parlait de s'agenouiller, il
grandissait, et, comme la fiancée de Corinthe dans la poésie de
Goethe, il semblait, sans s'être levé de sa chaise, grandi du
buste jusqu'au plafond.

-- C'est donc la fin du monde! -- dit Mautravers, en cassant un
noyau de pêche avec son poing fermé, comme avec un marteau. -- Des
chefs d'escadron de hussards à genoux, maintenant, devant des
dévotes!

-- Et encore, -- dit Rançonnet, -- encore, si c'était comme
l'infanterie devant la cavalerie, pour se relever et passer sur le
ventre à l'ennemi! Après tout, ce ne sont pas là de désagréables
maîtresses que ces diseuses d'oremus, que toutes ces mangeuses de
bon Dieu, qui se croient damnées à chaque bonheur qu'elles nous
donnent et que nous leur faisons partager. Mais, capitaine
Mautravers, il y a pis pour un soldat que de mettre à mal quelques
bigotes: c'est de devenir dévot soi-même, comme une poule mouillée
de pékin, quand on a traîné le bancal!... Pas plus tard que
dimanche dernier, où pensez-vous, Messieurs, qu'à la tombée du
jour j'ai surpris le commandant Mesnilgrand, ici présent?...

Personne ne répondit. On cherchait; mais, de tous les points de la
table, les yeux convergeaient vers le capitaine Rançonnet.

-- Par mon sabre! -- dit Rançonnet, -- je l'ai rencontré... non
pas rencontré, car je respecte trop mes bottes pour les traîner
dans le crottin de leurs chapelles; mais je l'ai aperçu, de dos,
qui se glissait dans l'église, en se courbant sous la petite porte
basse du coin de la place. Etonné, ébahi. Eh! sacre-bleu! me suis-
je dit, ai-je la berlue?... Mais c'est la tournure de Mesnilgrand,
ça!... Mais que va-t-il donc faire dans une église,
Mesnilgrand?... L'idée me regalopa au cerveau de nos anciennes
farces amoureuses avec les satanées béguines des églises
d'Espagne. Tiens! fis-je, ce n'est donc pas fini? Ce sera encore
de la vieille influence de jupon. Seulement, que le Diable
m'arrache les yeux avec ses griffes si je ne vois pas la couleur
de celui-ci! Et j'entrai dans leur boutique à messes...
Malheureusement, il y faisait noir comme dans la gueule de
l'enfer. On y marchait et on y trébuchait sur de vieilles femmes à
genoux, qui y marmottaient leurs patenôtres. Impossible de rien
distinguer devant soi, lorsque à force de tâtonner pourtant dans
cet infernal mélange d'obscurité et de carcasses de vieilles
dévotes en prières, ma main rattrapa mon Mesnil, qui filait déjà
le long de la contre-allée. Mais, croirez-vous bien qu'il ne
voulut jamais me dire ce qu'il était venu faire dans cette galère
d'église?... Voilà pourquoi je vous le dénonce aujourd'hui,
Messieurs, pour que vous le forciez à s'expliquer.

-- Allons, parle, Mesnil. Justifie-toi. Réponds à Rançonnet, --
cria-t-on de tous les coins de la salle.

-- Me justifier! -- dit Mesnil, gaîment. -- Je n'ai pas à me
justifier de faire ce qui me plaît. Vous qui clabaudez à coeur de
journée contre l'Inquisition, est-ce que vous êtes des
inquisiteurs en sens inverse, à présent? Je suis entré dans
l'église, dimanche soir, parce que cela m'a plu.

-- Et pourquoi cela t'a-t-il plu?... -- fit Mautravers, car si le
Diable est logicien, un capitaine de cuirassiers peut bien l'être
aussi.

-- Ah! voilà! -- dit Mesnilgrand, en riant. -- J'y allais... qui
sait? peut-être à confesse. J'ai du moins fait ouvrir la porte
d'un confessionnal. Mais tu ne peux pas dire, Rançonnet, que ma
confession ait trop duré?...

Ils voyaient bien qu'il se jouait d'eux... Mais il y avait dans
cette jouerie quelque chose de mystérieux qui les agaçait.

-- Ta confession! mille millions de flammes! Ton plongeon serait
donc fait? -- dit tristement Rançonnet, terrassé, qui prenait la
chose au tragique. Puis, se rejetant devant sa pensée et se
renversant comme un cheval cabré: -- Mais non, -- cria-t-il, --
tonnerre de tonnerres! c'est impossible! Voyez-vous, vous autres,
le chef d'escadron Mesnilgrand à confesse, comme une vieille bonne
femme, à deux genoux sur le strapontin, le nez au guichet, dans la
guérite d'un prêtre? Voilà un spectacle qui ne m'entrera jamais
dans le crâne! Trente mille balles plutôt.

-- Tu es bien bon; je te remercie, -- fit Mesnilgrand avec une
douceur comique, la douceur d'un agneau.

-- Parlons sérieusement, -- dit Mautravers, -- je suis comme
Rançonnet. Je ne croirai jamais à une capucinade d'un homme de ton
calibre, mon brave Mesnil. Même à l'heure de la mort, les gens
comme toi ne font pas un saut de grenouille effrayée dans un
baquet d'eau bénite.

-- À l'heure de la mort, je ne sais pas ce que vous ferez,
Messieurs, -- répondit lentement Mesnilgrand; -- mais quant à moi,
avant de partir pour l'autre monde, je veux faire à tout risque
mon portemanteau.

Et, ce mot d'officier de cavalerie fut si gravement dit qu'il y
eut un silence, comme celui du pistolet qui tirait, il n'y a
qu'une minute, et tapageait, et dont la détente a cassé.

-- Laissons cela, du reste, -- continua Mesnilgrand. -- Vous êtes,
à ce qu'il paraît, encore plus abrutis que moi par la guerre et
par la vie que nous avons menée tous... Je n'ai rien à dire à
l'incrédulité de vos âmes; mais puisque toi, Rançonnet, tu tiens à
toute force à savoir pourquoi ton camarade Mesnilgrand, que tu
crois aussi athée que toi, est entré l'autre soir à l'église, je
veux bien et je vais te le dire. Il y a une histoire là-dessous...
Quand elle sera dite, tu comprendras peut-être, même sans croire à
Dieu, qu'il y soit entré.

Il fit une pause, comme pour donner plus de solennité à ce qu'il
allait raconter, puis il reprit:

-- Tu parlais de l'Espagne, Rançonnet. C'est justement en Espagne
que mon histoire s'est passée. Plusieurs d'entre vous y ont fait
la guerre fatale qui, dès 1808, commença le désastre de l'Empire
et tous nos malheurs. Ceux qui l'ont faite, cette guerre-là, ne
l'ont pas oubliée, et toi, par parenthèse, moins que personne,
commandant Sélune! Tu en as le souvenir gravé assez avant sur la
figure pour que tu ne puisses pas l'effacer.

Le commandant Sélune, assis auprès du vieux M. de Mesnilgrand,
faisait face à Mesnil. C'était un homme d'une forte stature
militaire et qui méritait de s'appeler le Balafré encore plus que
le duc de Guise, car il avait reçu en Espagne, dans une affaire
d'avant-poste, un immense coup de sabre courbe, si bien appliqué
sur sa figure qu'elle en avait été fendue, nez et tout, en
écharpe, de la tempe gauche jusqu'au-dessous de l'oreille droite.
À l'état normal, ce n'aurait été qu'une terrible blessure d'un
assez noble effet sur le visage d'un soldat; mais le chirurgien
qui avait rapproché les lèvres de cette plaie béante, pressé ou
maladroit, les avait mal rejointes, et à la guerre comme à la
guerre! On était en marche, et, pour en finir plus vite, il avait
coupé avec des ciseaux le bourrelet de chair qui débordait de deux
doigts l'un des côtés de la plaie fermée; ce qui fit, non pas un
sillon dans le visage de Sélune, mais un épouvantable ravin.
C'était horrible, mais, après tout, grandiose. Quand le sang
montait au visage de Sélune, qui était violent, la blessure
rougissait, et c'était comme un large ruban rouge qui lui
traversait sa face bronzée. «Tu portes, -- lui disait Mesnil au
jour de leurs communes ambitions, -- ta croix de grand-officier de
la Légion d'honneur sur la figure, avant de l'avoir sur la
poitrine; mais sois tranquille, elle y descendra.»

Elle n'y était pas descendue; l'Empire avait fini avant. Sélune
n'était que chevalier.

-- Eh bien, Messieurs, -- continua Mesnilgrand, -- nous avons vu
des choses bien atroces en Espagne, n'est-ce pas? et même nous en
avons fait; mais je ne crois pas avoir vu rien de plus abominable
que ce que je vais avoir l'honneur de vous raconter.

-- Pour mon compte, -- dit nonchalamment Sélune, avec la fatuité
d'un vieil endurci qui n'entend pas qu'on l'émeuve de rien, --
pour mon compte, j'ai vu un jour quatre-vingts religieuses jetées
l'une sur l'autre, à moitié mortes, dans un puits, après avoir été
préalablement très bien violées chacune par deux escadrons.

-- Brutalité de soldats! -- fit Mesnilgrand froidement; -- mais
voici du raffinement d'officier.

Il trempa sa lèvre dans son verre, et son regard cerclant la table
et l'étreignant:

-- Y a-t-il quelqu'un d'entre vous, Messieurs, -- demanda-t-il, --
qui ait connu le major Ydow?

Personne ne répondit, excepté Rançonnet.

-- Il y a moi, -- dit-il. -- Le major Ydow! si je l'ai connu! Eh!
parbleu! il était avec moi au 8e dragons.

-- Puisque tu l'as connu, -- reprit Mesnilgrand, -- tu ne l'as pas
connu seul. Il était arrivé au 8e dragons, arboré d'une femme...

-- La Rosalba, dite «la Pudica», -- fit Rançonnet, sa fameuse... -
- Et il dit le mot crûment.

-- Oui, -- repartit Mesnilgrand, pensivement, -- car une pareille
femme ne méritait pas le nom de maîtresse, même de celle d'Ydow...
Le major l'avait amenée d'Italie, où, avant de venir en Espagne,
il servait dans un corps de réserve avec le grade de capitaine.
Comme il n'y a ici que toi, Rançonnet, qui l'ai connu, ce major
Ydow, tu me permettras bien de le présenter à ces messieurs et de
leur donner une idée de ce diable d'homme, dont. l'arrivée au 8e
dragons tapagea beaucoup quand il y entra, avec cette femme en
sautoir... Il n'était pas Français, à ce qu'il paraît. Ce n'est
pas tant pis pour la France. Il était né je ne sais où et de je ne
sais qui, en Illyrie ou en Bohême, je ne suis pas bien sûr...
Mais, où qu'il fût né, il était étrange, ce qui est une manière
d'être étranger partout. On l'aurait cru le produit d'un mélange
de plusieurs races. Il disait, lui, qu'il fallait prononcer son
nom à la grecque: [image du mot grec], pour Ydow, parce qu'il
était d'origine grecque; et sa beauté l'aurait fait croire, car il
était beau, et, le Diable m'emporte! peut-être trop pour un
soldat. Qui sait si on ne tient pas moins à se faire casser la
figure, quand on l'a aussi belle? On a pour soi le respect qu'on a
pour les chefs-d'oeuvre. Tout chef-d'oeuvre qu'il fût, cependant,
il allait au feu avec les autres; mais quand on avait dit cela du
major Ydow, on avait tout dit. Il faisait son devoir, mais il ne
faisait jamais plus que son devoir. Il n'avait pas ce que
l'Empereur appelait le feu sacré. Malgré sa beauté, dont je
convenais très bien, d'ailleurs, je lui trouvais au fond une
mauvaise figure, sous ses traits superbes. Depuis que j'ai traîné
dans les musées, où vous n'allez jamais, vous autres, j'ai
rencontré la ressemblance du major Ydow. Je l'ai rencontrée très
frappante dans un des bustes d'Antinoüs... tenez! de celui-là
auquel le caprice ou le mauvais goût du sculpteur a incrusté deux
émeraudes dans le marbre des prunelles. Au lieu de marbre blanc
les yeux vert de mer du major éclairaient un teint chaudement
olivâtre et un angle facial irréprochable; mais, dans la lueur de
ces mélancoliques étoiles du soir, qui étaient ses yeux, ce qui
dormait si voluptueusement ce n'était pas Endymion: c'était un
tigre... et, un jour, je l'ai vu s'éveiller!... Le major Ydow
était, en même temps, brun et blond. Ses cheveux bouclaient très
noirs et très serrés autour d'un front petit, aux tempes renflées,
tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et
presque jaune de la martre zibeline... Signe (dit-on) de trahison
ou de perfidie, qu'une chevelure et une barbe de couleur
différente. Traître? le major l'aurait peut-être été plus tard. Il
eut peut-être, comme tant d'autres, trahi l'Empereur; mais il ne
devait pas en avoir le temps. Quand il vint au 8e dragons, il
n'était probablement que faux, et encore pas assez pour ne pas en
avoir l'air, comme le voulait le vieux malin de Souwarow, qui s'y
connaissait... Fut-ce cet air-là qui commença son impopularité
parmi ses camarades? Toujours est-il qu'il devint, en très peu de
temps, la bête noire du régiment. Très fat d'une beauté à laquelle
j'aurais préféré, moi, bien des laideurs de ma connaissance, il ne
semblait n'être, en somme, comme disent soldatesquement les
soldats, qu'un miroir à... à ce que tu viens de nommer, Rançonnet,
à propos de la Rosalba. Le major Ydow avait trente-cinq ans. Vous
comprenez bien qu'avec cette beauté qui plaît à toutes les femmes,
même aux plus fières, -- c'est leur infirmité, -- le major Ydow
avait dû être horriblement gâté par elles et chamarré de tous les
vices qu'elles donnent; mais il avait aussi, disait-on, ceux
qu'elles ne donnent pas et dont on ne se chamarre point... Certes,
nous n'étions pas, comme tu le dirais, Rançonnet, des capucins
dans ce temps-là. Nous étions même d'assez mauvais sujets,
joueurs, libertins, coureurs de filles, duellistes, ivrognes au
besoin, et mangeurs d'argent sous toutes les espèces. Nous
n'avions guère le droit d'être difficiles. Eh bien! tels que nous
étions alors, il passait pour bien pire que nous. Nous, il y avait
des choses, -- pas beaucoup! mais enfin il y en avait bien une ou
deux, dont, si démons que nous fussions, nous n'aurions pas été
capables. Mais, lui (prétendait-on), il était capable de tout. Je
n'étais pas dans le 8e dragons. Seulement, j'en connaissais tous
les officiers. Ils parlaient de lui cruellement. Ils l'accusaient
de servilité avec les chefs et de basse ambition. Ils suspectaient
son caractère. Ils allèrent même jusqu'à le soupçonner
d'espionnage, et même il se battit courageusement deux fois pour
ce soupçon entre-exprimé; mais l'opinion n'en fut pas changée. Il
est toujours resté sur cet homme une brume qu'il n'a pu dissiper.
De même qu'il était brun et blond à la fois, ce qui est assez
rare, il était aussi à la fois heureux au jeu et heureux en
femmes; ce qui n'est pas l'usage non plus. On lui faisait payer
bien cher ces bonheurs-là, du reste. Ces doubles succès, ses airs
à la Lauzun, la jalousie qu'inspirait sa beauté, car les hommes
ont beau faire les forts et les indifférents quand il s'agit de
laideur, et répéter le mot consolant qu'ils ont inventé: qu'un
homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son
cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et lâchement jaloux
que les femmes entre elles, -- tout cet ensemble d'avantages était
l'explication, sans doute, de l'antipathie dont il était l'objet;
antipathie qui, par haine, affectait les formes du mépris, car le
mépris outrage plus que la haine, et la haine le sait bien!... Que
de fois ne l'ai-je pas entendu traiter, entre le haut et le bas de
la voix, de «dangereuse canaille», quoique, s'il eût fallu prouver
clairement qu'il en était une, on ne l'eût certainement pas pu...
Et de fait, Messieurs, encore au moment où je vous parle, il est
incertain pour moi que le major Ydow fût ce qu'on disait qu'il
était... Mais, tonnerre! -- ajouta Mesnilgrand avec une énergie
mêlée à une horreur étrange, -- ce qu'on ne disait pas et ce qu'il
a été un jour, je le sais, et cela me suffit!

Cela nous suffira aussi, probablement, -- dit gaîment Rançonnet; -
- mais, sacrebleu! quel diable de rapport peut-il y avoir entre
l'église où je t'ai vu entrer dimanche soir et ce damné major du
8e dragons, qui aurait pillé toutes les églises et toutes les
cathédrales d'Espagne et de la chrétienté, pour faire des bijoux à
sa coquine de femme avec l'or et les pierres précieuses des saints
sacrements?

-- Reste donc dans le rang, Rançonnet! -- fit Mesnil, comme s'il
eût commandé un mouvement à son escadron, -- et tiens-toi
tranquille! Tu seras donc toujours la même tête chaude, et partout
impatient comme devant l'ennemi? Laisse-moi manoeuvrer, comme je
l'entends, mon histoire.

-- Eh bien, marche! -- fit le bouillant capitaine, qui pour se
calmer, lampa un verre de Picardan. Et Mesnilgrand reprit:

-- Il est bien probable que sans cette femme qui le suivait, et
qu'on appelait sa femme, quoiqu'elle ne fût que sa maîtresse et
qu'elle ne portât pas son nom, le major Ydow eût peu frayé avec
les officiers du 8e dragons. Mais cette femme, qu'on supposait
tout ce qu'elle était pour s'être agrafée à un pareil homme,
empêcha qu'on ne fît autour du major le désert qu'on aurait fait
sans elle. J'ai vu cela dans les régiments. Un homme y tombe en
suspicion ou en discrédit, on n'a plus avec lui que de stricts
rapports de service; on ne camarade plus; on n'a plus pour lui de
poignées de main; au café même, ce caravansérail d'officiers dans
l'atmosphère chaude et familière du café, où toutes les froideurs
se fondent, on reste à distance, contraint et poli jusqu'à ce
qu'on ne le soit plus et qu'on éclate, s'il vient le moment
d'éclater. Vraisemblablement, c'est ce qui serait arrivé au major;
mais une femme, c'est l'aimant du diable! Ceux qui ne l'auraient
pas vu pour lui, le virent pour elle. Qui n'aurait pas, au café,
offert un verre de schnick au major, dédoublé de sa femme, le lui
offrait en pensant à sa moitié, en calculant que c'était là un
moyen d'être invité chez lui, où il serait possible de la
rencontrer... Il y a une proportion d'arithmétique morale, écrite,
avant qu'elle le fût par un philosophe sur du papier, dans la
poitrine de tous les hommes, comme un encouragement du Démon:
«c'est qu'il y a plus loin d'une femme à son premier amant, que de
son premier au dixième», et c'était, à ce qu'il semblait, plus
vrai avec la femme du major qu'avec personne. Puisqu'elle s'était
donnée à lui, elle pouvait bien se donner à un autre, et, ma foi!
tout le monde pouvait être cet autre-là! En un temps fort court,
au 8e dragons, on sut combien il y avait peu d'audace dans cette
espérance. Pour tous ceux qui ont le flair de la femme, et qui en
respirent la vraie odeur à travers tous les voiles blancs et
parfumés de vertu dans lesquels elle s'entortille, la Rosalba fut
reconnue tout de suite pour la plus corrompue des femmes
corrompues, -- dans le mal, une perfection!

«Et je ne la calomnie point, n'est-ce pas, Rançonnet?... Tu l'as
eue peut-être, et si tu l'as eue, tu sais maintenant s'il fut
jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de
tous les vices! Où le major l'avait-il prise?... D'où sortait-
elle? Elle était si jeune! On n'osa pas, tout d'abord, se le
demander; mais ce ne fut pas long, l'hésitation! L'incendie -- car
elle n'incendia pas que le 8e dragons, mais mon régiment de
hussards à moi, mais aussi, tu t'en souviens, Rançonnet, tous les
états-majors du corps d'expédition dont nous faisions partie, --
l'incendie qu'elle alluma prit très vite d'étranges proportions...
Nous avions vu bien des femmes, maîtresses d'officiers, et suivant
les régiments, quand les officiers pouvaient se payer le luxe
d'une femme dans leurs bagages: les colonels fermaient les yeux
sur cet abus, et quelquefois se le permettaient. Mais de femmes à
la façon de cette Rosalba, nous n'en avions pas même l'idée. Nous
étions accoutumés à de belles filles, si vous voulez, mais presque
toujours du même type, décidé, hardi, presque masculin, presque
effronté; le plus souvent de belles brunes plus ou moins
passionnées, qui ressemblaient à de jeunes garçons, très piquantes
et très voluptueuses sous l'uniforme que la fantaisie de leurs
amants leur faisait porter quelquefois... Si les femmes
d'officiers, légitimes et honnêtes, se reconnaissent des autres
femmes par quelque chose de particulier, commun à elles toutes, et
qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce
quelque-chose-là est bien autrement marqué dans les maîtresses.
Mais, la Rosalba du major Ydow n'avait rien de semblable aux
aventurières de troupes et aux suiveuses de régiment dont nous
avions l'habitude. Au premier abord, c'était une grande jeune
fille pâle, mais qui ne restait pas longtemps pâle, comme vous
allez voir, -- avec une forêt de cheveux blonds. Voilà tout. Il
n'y avait pas de quoi s'écrier. Sa blancheur de teint n'était pas
plus blanche que celle de toutes les femmes à qui un sang frais et
sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n'étaient pas de ce
blond étincelant, qui, a les fulgurances métalliques de l'or ou
les teintes molles et endormies de l'ambre gris, que j'ai vu à
quelques Suédoises. Elle avait le visage classique qu'on appelle
un visage de camée, mais qui ne différait par aucun signe
particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les
âmes passionnées, avec son invariable correction et son unité. Au
prendre ou au laisser, c'était certainement ce qu'on peut appeler
une belle fille, dans l'ensemble de sa personne... Mais les
philtres qu'elle faisait boire n'étaient point dans sa beauté...
Ils étaient ailleurs... Ils étaient où vous ne devineriez jamais
qu'ils fussent... dans ce monstre d'impudicité qui osait s'appeler
Rosalba, qui osait porter ce nom immaculé de Rosalba, qu'il ne
faudrait donner qu'à l'innocence, et qui, non contente d'être la
Rosalba, la Rose et Blanche, s'appelait encore la Pudique, la
Pudica, par-dessus le marché!

-- Virgile aussi s'appelait "le pudique", et il a écrit le Corydon
ardebat Alexim, -- insinua Reniant, qui n'avait pas oublié son
latin.

-- Et ce n'était pas une ironie, -- continua Mesnilgrand, -- que
ce surnom de Rosalba, qui ne fut point inventé par nous, mais que
nous lûmes dès le premier jour sur son front, où la nature l'avait
écrit avec toutes les roses de sa création. La Rosalba n'était pas
seulement une fille de l'air le plus étonnamment pudique pour ce
qu'elle était; c'était positivement la pudeur elle-même. Elle eût
été pure comme les Vierges du ciel, qui rougissent peut-être sous
le regard des Anges, qu'elle n'eût pas été plus la Pudeur. Qui
donc a dit -- ce doit être un Anglais -- que le monde est l'oeuvre
du Diable, devenu fou? C'était sûrement ce Diable-là qui, dans un
accès de folie, avait créé la Rosalba, pour se faire le plaisir...
du Diable, de fricasser, l'une après l'autre, la volupté dans la
pudeur et la pudeur dans la volupté, et de pimenter, avec un
condiment céleste, le ragoût infernal des jouissances qu'une femme
puisse donner à des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba
n'était pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait,
celle-là, renversé de fond en comble le système de Lavater. Non,
chez elle, la pudeur n'était pas le dessus du panier; elle était
aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle
frissonnait et palpitait en elle autant dans le sang qu'à la peau.
Ce n'était pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba
ne rendit cet hommage, pas plus qu'un autre, à la vertu. C'était
réellement une vérité. La Rosalba était pudique comme elle était
voluptueuse, et le plus extraordinaire, c'est qu'elle l'était en
même temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus...
osées, elle avait d'adorables manières de dire: "J'ai honte!" que
j'entends encore. Phénomène inouï! on était toujours au début avec
elle, même après le dénoûment. Elle fût sortie d'une orgie de
bacchantes, comme l'innocence de son premier péché. Jusque dans la
femme vaincue, pâmée, à demi morte, on retrouvait la vierge
confuse, avec la grâce toujours fraîche de ses troubles et le
charme auroral de ses rougeurs... Jamais je ne pourrai vous faire
comprendre les raffolements que ces contrastes vous mettaient au
coeur, le langage périrait à exprimer cela!»

Il s'arrêta. Il y pensait, et ils y pensaient. Avec ce qu'il
venait de dire, il avait, le croira-t-on? transformé en rêveurs
ces soldats qui avaient vu tous les genres de feux, ces moines
débauchés, ces vieux médecins, tous ces écumeurs de la vie et qui
en étaient revenus. L'impétueux Rançonnet, lui-même, ne souffla
mot, Il se souvenait.

«Vous sentez bien, -- reprit Mesnilgrand, -- que le phénomène ne
fut connu que plus tard. Tout d'abord, quand elle arriva au 8e
dragons, on ne vit qu'une fille extrêmement jolie quoique belle,
dans le genre, par exemple, de la princesse Paufine Borghèse, la
soeur de l'Empereur, à qui, du reste, elle ressemblait. La
princesse Pauline avait aussi l'air idéalement chaste, et vous
savez tous de quoi elle est morte... Mais, Pauline n'avait pas en
toute sa personne une goutte de pudeur pour teinter de rose la
plus petite place de son corps charmant, tandis que la Rosalba en
avait assez dans les veines pour rendre écarlates toutes les
places du sien. Le mot naïf et étonné de la Borghèse, quand on lui
demanda comment elle avait bien pu poser nue devant Canova: "Mais
l'atelier était chaud! il y avait un poêle!" la Rosalba ne l'eût
jamais dit. Si on lui eût adressé la même question, elle se serait
enfuie en cachant son visage divinement pourpre dans ses mains
divinement rosées. Seulement, soyez bien sûrs qu'en s'en allant,
il y aurait eu par derrière à sa robe un pli dans lequel auraient
niché toutes les tentations de l'enfer!

«Telle donc elle était, cette Rosalba, dont le visage de vierge
nous pipa tous, quand elle arriva au régiment. Le major Ydow
aurait pu nous la présenter comme sa femme légitime, et même comme
sa fille, que nous l'aurions cru. Quoique ses yeux d'un bleu
limpide fussent magnifiques, ils n'étaient jamais plus beaux que
quand ils étaient baissés. L'expression des paupières l'emportait
sur l'expression du regard. Pour des gens qui avaient roulé la
guerre et les femmes; et quelles femmes! ce fut une sensation
nouvelle que cette créature à qui, comme on dit avec une
expression vulgaire, mais énergique, "on aurait donné le bon Dieu
sans confession". Quelle sacrée jolie fille! se soufflaient à
l'oreille les anciens, les vieux routiers; mais quelle mijaurée!
Comment s'y prend-elle pour rendre le major heureux?... Il le
savait, lui, et il ne le disait pas... Il buvait son bonheur en
silence, comme les vrais ivrognes, qui boivent seuls. Il ne
renseignait personne sur la félicité cachée qui le rendait discret
et fidèle pour la première fois de sa vie, lui, le Lauzun de
garnison, le fat le plus carabiné et le plus fastueux, et qu'à
Naples, rapportaient des officiers qui l'y avaient connu, on
appelait le tambour-major de la séduction! Sa beauté, dont il
était si vain, aurait fait tomber toutes les filles d'Espagne à
ses pieds, qu'il n'en eût pas ramassé une. À cette époque, nous
étions sur les frontières de l'Espagne et du Portugal, les Anglais
devant nous, et nous occupions dans nos marches les villes les
moins hostiles au roi Joseph. Le major Ydow et la Rosalba y
vivaient ensemble, comme ils eussent fait dans une ville de
garnison en temps de paix. Vous vous souvenez des acharnements de
cette guerre d'Espagne, de cette guerre furieuse et lente, qui ne
ressemblait à aucune autre, car nous ne nous battions pas ici
simplement pour la conquête, mais pour implanter une dynastie et
une organisation nouvelle dans un pays qu'il fallait d'abord
conquérir. Aucun de vous n'a oublié qu'au milieu de ces
acharnements il y avait des pauses, et que, dans l'entre-deux des
batailles les plus terribles, au sein de cette contrée envahie
dont une partie était à nous, nous nous amusions à donner des
fêtes aux Espagnoles le plus afrancesadas des villes que nous
occupions. C'est dans ses fêtes que la femme du major Ydow, comme
on disait, déjà fort remarquée, passa à l'état de célébrité. Et de
fait, elle se mit à briller au milieu de ces filles brunes
d'Espagne, comme un diamant dans une torsade de jais. Ce fut là
qu'elle commença de produire sur les hommes ces effets
d'encharmement qui tenaient, sans doute, à la composition
diabolique de son être, et qui faisaient d'elle la plus enragée
des courtisanes, avec la figure d'une des plus célestes madones de
Raphael.

Alors les passions s'allumèrent et allèrent leur train, faisant
leur feu dans l'ombre. Au bout d'un certain temps, tous
flambèrent, même des vieux, même des officiers généraux qui
avaient l'âge d'être sages, tous flambèrent pour "la Pudica",
comme on trouva piquant de l'appeler. Partout et autour d'elle les
prétentions s'affichèrent; puis les coquetteries, puis l'éclat des
duels, enfin tout le tremblement d'une vie de femme devenue le
centre de la galanterie la plus passionnée, au milieu d'hommes
indomptables qui avaient toujours le sabre à la main. Elle fut le
sultan de ces redoutables odalisques, et elle jeta le mouchoir à
qui lui plut, et beaucoup lui plurent. Quant au major Ydow, il
laissa faire et laissa dire... Etait-il assez fat pour n'être pas
jaloux, ou, se sentant haï et méprisé, pour jouir, dans son
orgueil de possesseur, des passions qu'inspiraient à ses ennemis
la femme dont il était le maître?... Il n'était guère possible
qu'il ne s'aperçût de quelque chose. J'ai vu parfois son oeil
d'émeraude passer au noir de l'escarboucle, en regardant tel de
nous que l'opinion du moment soupçonnait d'être l'amant de sa
moitié; mais il se contenait... Et, comme on pensait toujours de
lui ce qu'il y avait de plus insultant, on imputait son calme
indifférent ou son aveuglément volontaire à des motifs de la plus
abjecte espèce. On pensait que sa femme était encore moins un
piédestal à sa vanité qu'une échelle à son ambition. Cela se
disait comme ces choses-là se disent, et il ne les entendait pas.
Moi qui avais des raisons pour l'observer, et qui trouvais sans
justice la haine et le mépris qu'on lui portait, je me demandais
s'il y avait plus de faiblesse que de force, ou de force que de
faiblesse, dans l'attitude sombrement impassible de cet homme,
trahi journellement par sa maîtresse, et qui ne laissait rien
paraître des morsures de sa jalousie. Par Dieu! nous avons tous,
Messieurs, connu de ces hommes assez fanatisés d'une femme pour
croire en elle, quand tout l'accuse, et qui, au lieu de se venger
quand la certitude absolue d'une trahison pénètre dans leur âme,
préfèrent s'enfoncer dans leur bonheur lâche, et en tirer, comme
une couverture par-dessus leur tête, l'ignominie!

Le major Ydow était-il de ceux-là? Peut-être. Mais, certes! la
Pudica était bien capable d'avoir soufflé en lui ce fanatisme
dégradant. La Circé antique, qui changeait les hommes en bêtes,
n'était rien en comparaison de cette Pudica, de cette Messaline-
Vierge, avant, pendant et après. Avec les passions qui brûlaient
au fond de son être et celles dont elle embrasait tous ces
officiers, peu délicats en matière de femmes, elle fut bien vite
compromise, mais elle ne se compromit pas. Il faut bien entendre
cette nuance. Elle ne donnait pas prise sur elle ouvertement par
sa conduite. Si elle avait un amant, c'était un secret entre elle
et son alcôve. Extérieurement, le major Ydow n'avait pas l'étoffe
du plus petit bout de scène à lui faire. L'aurait-elle aimé, par
hasard?... Elle demeurait avec lui, et elle aurait pu sûrement, si
elle avait voulu, s'attacher à la fortune d'un autre. J'ai connu
un maréchal de l'Empire assez fou d'elle pour lui tailler un
manche d'ombrelle dans son bâton de maréchal. Mais c'est encore
ici comme ces hommes dont je vous parlais. Il y a des femmes qui
aiment... ce n'est pas leur amant que je veux dire, quoique ce
soit leur amant aussi. Les carpes regrettent leur bourbe, disait
Mme de Maintenon. La Rosalba ne voulut pas regretter la sienne.
Elle n'en sortit pas, et moi j'y entrai.»

-- Tu coupes les transitions avec ton sabre! -- fit le capitaine
Mautravers.

-- Parbleu! -- repartit Mesnilgrand, -- qu'ai-je à respecter? Vous
savez tous la chanson qu'on chantait au XVIIIe siècle:
    
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