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Les diaboliques
Author Language Character Set
Jules Amédée Barbey d`Aurevilly French ISO-8859-1


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-- Tais-toi! -- dit-il, en réprimant l'éclat d'une voix qui ne
demandait qu'à retentir. -- Es-tu ivre?... Tu jures dans une
église comme dans un corps de garde. Allons! pas de sottises! et
sortons d'ici décemment tous deux.

Et il doubla le pas, enfila, suivi de l'autre, la petite porte
basse, et quand, dehors et à l'air libre de la rue, ils eurent pu
reprendre la plénitude de leur voix:

-- Que tous les tonnerres de l'enfer te brûlent, Mesnil! --
continua l'autre, qui paraissait comme enragé. -- Vas-tu donc te
faire capucin?... Vas-tu donc manger de la messe?... Toi,
Mesnilgrand, toi, le capitaine de Chamboran, comme un calotin,
dans une église!

-- Tu y étais bien, toi! -- dit Mesnil, avec tranquillité.

-- J'y étais pour t'y suivre. Je t'ai vu y entrer, plus étonné de
ça, ma parole d'honneur, que si j'avais vu violer ma mère. Je me
suis dit: Qu'est-ce donc qu'il va faire dans cette grange à
prêtraille?... Puis j'ai pensé qu'il y avait là quelque damnée
anguille de jupe sous roche, et j'ai voulu voir pour quelle
grisette ou pour quelle grande dame de la ville tu y allais.

-- Je n'y suis allé que pour moi seul, mon cher, -- dit Mesnil,
avec l'insolence froide du plus complet mépris, de ce mépris qui
se soucie bien de ce qu'on pense.

-- Alors, tu m'étonnes plus diablement que jamais!

-- Mon cher, -- reprit Mesnil, en s'arrêtant, -- les hommes...
comme moi, n'ont été faits, de toute éternité, que pour étonner
les hommes... comme toi.

Et, tournant le dos et hâtant le pas, comme quelqu'un qui n'entend
pas être suivi, il monta la rue de Gisors et regagna la place
Thurin, dans un des angles de laquelle il demeurait.

Il demeurait chez son père, le vieux M. de Mesnilgrand comme on
l'appelait par la ville, quand on en parlait. C'était un vieillard
riche et avare (prétendait-on), dur à la détente, -- c'était le
mot dont on se servait, -- qui depuis longues années vivait retiré
de toutes compagnies, excepté pendant les trois mois que son fils,
qui habitait Paris, venait passer dans la ville de ***. Alors, ce
vieux M. de Mesnilgrand, qui ne voyait pas un chat d'ordinaire, se
mettait à inviter et à recevoir les anciens amis et camarades de
régiment de son fils et à se gaver de ces somptueux dîners
d'avare, à faire partout, disaient les rabelaisiens de l'endroit,
fort malproprement et fort ingratement aussi, car la chère (cette
chère de vilain vantée par les proverbes) y était excellente.

Pour vous en donner une idée, il y avait, à cette époque-là, dans
la ville de ***, un fameux receveur particulier des finances, qui
avait, quand il y arriva, produit l'effet d'un carrosse à six
chevaux entrant dans une église. C'était un assez mince financier
que ce gros homme, mais la nature s'était amusée à en faire, de
vocation, un grand cuisinier. On racontait qu'en 1814, il avait
apporté à Louis XVIII, détalant vers Gand, d'une main la caisse de
son arrondissement, et de l'autre un coulis de truffes qui
semblait avoir été cuisiné par les sept diables des péchés
capitaux, tant il était délicieux; Louis XVIII avait, comme de
juste, pris la caisse sans dire seulement merci; mais, de
reconnaissance pour le coulis, il avait orné l'estomac prépotent
de ce maître queux de génie, poussé en pleines finances, de son
grand cordon noir de Saint-Michel, qu'on n'accordait guère qu'à
des savants ou à des artistes. Avec ce large cordon moiré,
toujours plaqué sur son gilet blanc, et son crachat d'or allumant
sa bedaine, ce Turcaret de M. Deltocq (il s'appelait Deltocq),
qui, les jours de Saint-Louis, portait l'épée et l'habit de
velours à la française, orgueilleux et insolent comme trente-six
cochers anglais poudrés d'argent, et qui croyait que tout devait
céder à l'empire de ses sauces, était pour la ville de ***, un
personnage de vanité et de faste presque solaire... Eh bien! c'est
avec ce haut personnage dînatoire, qui se vantait de pouvoir faire
quarante-neuf potages maigres d'espèces différentes, mais qui ne
savait pas combien il en pouvait faire de gras, -- c'était
l'infini! -- que la cuisinière du vieux M. de Mesnilgrand luttait,
et à qui elle donnait des inquiétudes, pendant le séjour à *** de
son fils, au vieux M. de Mesnilgrand!

Il en était fier, de son fils; -- mais aussi, il en était triste,
ce grand vieillard de père, et il y avait de quoi! Son jeune
homme, comme il l'appelait, quoiqu'il eût quarante ans passés,
avait eu la vie brisée du même coup qui avait mis l'Empire en
miettes et renversé la fortune de Celui qui alors n'était plus que
l'EMPEREUR, comme s'il avait perdu son nom dans sa fonction et
dans sa gloire! Parti comme vélite à dix-huit ans, de l'étoffe
dans laquelle se taillaient les maréchaux à cette époque, le fils
Mesnilgrand avait fait les guerres de l'Empire, ayant sur son
kolback tous les panaches de l'espérance; mais le tonnerre final
de Waterloo avait brûlé jusqu'à ras de terre ses dernières
ambitions. Il était de ceux que la Restauration ne reprit pas à
son service, parce qu'ils n'avaient pu résister à la fascination
du retour de l'île d'Elbe, qui fit oublier leurs serments aux
hommes les plus forts, comme s'ils avaient perdu leur libre
arbitre. Le chef d'escadron Mesnilgrand, celui dont les officiers
de Chamboran, ce régiment romanesquement brave, disaient: «On peut
être aussi brave que Mesnilgrand; mais davantage, c'est
impossible!» vit de ses camarades de régiment, qui n'avaient pas
des états de service comparables aux siens, devenir, à sa
moustache, colonels des plus beaux régiments de la Garde Royale;
et, quoiqu'il ne fût pas jaloux, ce lui fut une cruelle
angoisse... C'était une nature de l'intensité la plus redoutable.
La discipline militaire d'un temps où elle fut presque romaine,
fut seule capable d'endiguer les passions de ce violent qui -- de
ses passions inexprimablement terribles -- avait révolté sa ville
natale avant dix-huit ans, et failli mourir. Avant dix-huit ans,
en effet, des excès de femmes, des excès insensés, lui avaient
donné une maladie nerveuse, une espèce de tabes dorsal pour lequel
il avait fallu lui brûler la colonne vertébrale avec des moxas.
Cette médication effrayante qui épouvanta la ville de *** comme
ses excès l'avaient épouvantée, fut un genre de supplice
exemplaire dont les pères de famille de la ville infligèrent la
vue à leurs fils, pour les moraliser, comme on moralise les
peuples par la terreur. Ils les menèrent voir brûler le jeune
Mesnilgrand, qui n'échappa aux morsures du feu, dirent les
médecins, que grâce à une organisation d'enfer; c'était le mot,
puisqu'elle avait si bien résisté à la flamme. Aussi quand, avec
cette organisation si prodigieusement exceptionnelle, qui, après
les moxas, résista plus tard aux fatigues, aux blessures et à tous
les fléaux qui puissent fondre sur un homme de guerre,
Mesnilgrand, robuste encore, se vit, en pleine maturité, sans le
grand avenir militaire qu'il avait rêvé, sans but désormais, les
bras cassés et l'épée clouée au fourreau, ses sentiments
s'exaspérèrent jusqu'à la fureur la plus aiguë. S'il fallait, pour
le faire comprendre, chercher dans l'histoire un homme à qui
comparer Mesnilgrand, on serait obligé de remonter jusqu'au fameux
Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. Un moraliste ingénieux,
préoccupé du non-sens de nos destinées, a, pour l'expliquer,
prétendu que les hommes ressemblent à des portraits dont les uns
ont la tête ou la poitrine coupée par leurs cadres, sans
proportion avec leur grandeur naturelle, et dont les autres
disparaissent, rapetissés et réduits à l'état de nains par
l'absurde immensité du leur. Mesnilgrand, fils d'un simple
hobereau bas-normand, qui devait mourir dans l'obscurité de la vie
privée, après avoir manqué la grande gloire historique pour
laquelle il était né, se rencontra avoir, -- et pour quoi en
faire? -- l'épouvante puissance de furie continue, d'envenimement
et d'ulcération enragée, qu'avait ce Téméraire, que l'histoire
appelle aussi le Terrible Waterloo, qui l'avait jeté sur le pavé,
fut pour lui, en une fois, ce que Granson et Morat avaient été, en
deux, pour cette foudre humaine qui s'éteignit dans les neiges de
Nancy. Seulement, il n'y eut pas de neige et de Nancy pour
Mesnilgrand, le chef d'escadron dégommé, comme disent les gens qui
déshonorent tout, avec leur bas vocabulaire. À cette époque, on
crut qu'il se tuerait, ou qu'il deviendrait fou. Il ne se tua
point, et sa tête résista. Il ne devint pas fou. Il l'était déjà,
dirent les rieurs, car il y a toujours des rieurs. S'il ne se tua
pas, -- et, sa nature étant donnée, ses amis auraient pu lui
demander, mais ne lui demandèrent pas pourquoi, -- il n'était pas
homme à se laisser manger le coeur par le vautour, sans essayer
d'écraser le bec du vautour. Comme Alfiéri, cet incroyable
volontaire d'Alfiéri, qui, ne sachant rien que dompter des
chevaux, apprit le grec à quarante ans et fit même des vers grecs,
Mesnilgrand se jeta, ou plutôt se précipita dans la peinture,
c'est-à-dire dans ce qu'il y avait de plus éloigné de lui,
exactement comme on monte au septième étage pour se tuer mieux, en
tombant de plus haut, quand on veut se jeter par la fenêtre. Il ne
savait pas un mot de dessin, et il devint peintre comme Géricault,
qu'il avait, je crois, connu aux Mousquetaires. Il travailla...
avec la furie de la fuite devant l'ennemi, disait-il, avec un rire
amer, exposa, fit éclat, n'exposa plus, crevant ses toiles après
les avoir peintes, et recommençant de travailler avec un
infatigable acharnement. Cet officier, qui avait toujours vécu le
bancal à la main, emporté par son cheval à travers l'Europe, passa
sa vie piqué devant un chevalet, sabrant la toile de son pinceau,
et tellement dégoûté de la guerre, -- le dégoût de ceux qui
adorent! -- que ce qu'il peignait le plus, c'étaient des paysages,
des paysages comme ceux qu'il avait ravagés. Tout en les peignant,
il mâchait je ne sais quel mastic d'opium, mêlé au tabac qu'il
fumait jour et nuit, car il s'était fait construire une espèce de
houka de son invention, dans lequel il pouvait fumer, même en
dormant. Mais ni les narcotiques, ni les stupéfiants, ni aucun des
poisons avec lesquels l'homme se paralyse et se tue en détail, ne
purent endormir ce monstre de fureur, qui ne s'assoupissait jamais
en lui et qu'il appelait le crocodile de sa fontaine, un crocodile
phosphorescent dans une fontaine de feu! D'aucuns, qui le
connaissaient mal, le crurent longtemps carbonaro. Mais, pour ceux
qui le connaissaient mieux, il y avait trop de déclamation et de
libéralisme bête dans le carbonarisme, pour qu'un homme aussi
absolu tombât dans des niaiseries qu'il jugeait, avec la ferme
judiciaire de son pays. Et de fait, en dehors de ses passions,
dont l'extravagance avait été quelquefois sans limites, il avait
le sentiment net de la réalité qui distingue les hommes de race
normande. Il ne donna jamais dans l'illusion des conspirations. Il
avait prédit au général Berton sa destinée. D'un autre côté, les
idées démocratiques sur lesquelles les Impérialistes s'appuyèrent
sous la Restauration, pour mieux conspirer, lui répugnaient
d'instinct. Il était profondément aristocrate. Il ne l'était pas
seulement de naissance, de caste, de rang social; il l'était de
nature, comme il était lui, et pas un autre, et comme il l'eût été
encore, aurait-il été le dernier cordonnier de sa ville, Il
l'était enfin, comme dit Henri Heine, «par sa grande manière de
sentir», et non point bourgeoisement, à la façon des parvenus qui
aiment les distinctions extérieures. Il ne portait pas ses
décorations. Son père, le voyant à la veille de devenir colonel,
quand s'écroula l'Empire, lui avait constitué un majorat de baron;
mais il n'en prit jamais le titre, et, sur ses cartes et pour tout
le monde, il ne fut que «le chevalier de Mesnilgrand». Les titres,
vidés des privilèges politiques dont ils étaient bourrés
autrefois, et qui en faisaient de vraies armes de guerre, ne
valaient pas plus à ses yeux que des écorces d'orange quand
l'orange n'y est plus, et il s'en moquait bien, même devant ceux
qui les respectaient. Il en donna la preuve, un jour, dans cette
petite ville de ***, entichée de noblesse, où les anciens
seigneurs terriens du pays, ruinés et volés par la Révolution,
avaient, peut-être pour se consoler, l'inoffensive manie de
s'attribuer entre eux des titres de comte et de marquis, que leurs
familles très anciennes, et n'ayant nul besoin de cela pour être
très nobles, n'avaient jamais portés. Mesnilgrand, qui trouvait
cette usurpation ridicule, prit un moyen hardi pour la faire
cesser. Un soir de réunion dans une des maisons les plus
aristocratiques de la ville, il dit au domestique: «Annoncez le
duc de Mesnilgrand.» Et le domestique, étonné, annonça d'une voix
de Stentor: «Monsieur le duc de Mesnilgrand!» Ce fut un haut-le-
corps général. «Ma foi, dit-il, voyant l'effet qu'il avait
produit, en tant que tout le monde se donne un titre, j'ai mieux
aimé prendre celui-là!» On ne souffla mot. Et même quelques-uns de
bonne humeur se mirent à rire dans les petits coins; mais on ne
recommença plus. Il y a toujours des Chevaliers errants dans le
monde. Ils ne redressent plus les torts avec la lance, mais les
ridicules avec la raillerie, et Mesnilgrand était de ces
Chevaliers-là.

Il avait le don du sarcasme. Mais ce n'était pas le seul don que
le Dieu de la force lui eût fait. Quoique, dans son économie
animale, le caractère fût sur le premier plan, comme chez presque
tous les hommes d'action, l'esprit, resté en seconde ligne, n'en
était pas moins, pour lui et contre les autres, une puissance. Nul
doute que si le chevalier de Mesnilgrand avait été un homme
heureux, il n'eût été très spirituel; mais, malheureux, il avait
des opinions de désespéré et, quand il était gai, chose rare, une
gaîté de désespéré; et rien ne casse mieux que la pensée fixe du
malheur le kaléidoscope de l'esprit et ne l'empêche mieux de
tourner, en éblouissant. Seulement, ce qu'il avait par-dessus
tout, c'était, avec les passions qui fermentaient dans son sein,
une extraordinaire éloquence. Le mot qu'on a dit de Mirabeau et
qu'on peut dire de tous les orateurs: «Si vous l'eussiez
entendu!...» semblait fait spécialement pour lui. Il fallait le
voir, à la moindre discussion, sa poitrine de volcan soulevée,
passant du pâle à un pâle plus profond, le front labouré de houles
de rides -- comme la mer dans l'ouragan de sa colère, -- les
pupilles jaillissant de leur cornée, comme pour frapper ceux à qui
il parlait, -- deux balles flamboyantes! fallait le voir haletant,
palpitant, l'haleine courte, la voix plus pathétique à mesure
qu'elle se brisait davantage, l'ironie faisant trembler l'écume
sur ses lèvres, longtemps vibrantes après qu'il avait parlé, plus
sublime d'épuisement, après ces accès, que Talma dans Oreste, plus
magnifiquement tué et cependant ne mourant pas, n'étant pas achevé
par sa colère, mais la reprenant le lendemain, une heure après,
une minute après, phénix de fureur, renaissant toujours de ses
cendres!... Et en effet, n'importe à quel moment on touchât à de
certaines cordes, immortellement tendues en lui, il s'en échappait
des résonances à renverser celui qui aurait eu l'imprudence de les
effleurer. «Il est venu passer hier la soirée à la maison, disait
une jeune fille à une de ses amies. Ma chère, il y a rugi tout le
temps. C'est un démoniaque. On finira par ne plus le recevoir du
tout, M. de Mesnilgrand.» Sans ces rugissements de mauvais ton,
pour lesquels ne sont faits ni les salons, ni les âmes qui les
habitent, peut-être aurait-il intéressé les jeunes filles qui en
parlaient avec cette moqueuse sévérité. Lord Byron commençait à
devenir fort à la mode dans ce temps-là, et quand Mesnilgrand
était silencieux et contenu, il y avait en lui quelque chose des
héros de Byron. Ce n'était pas la beauté régulière que les jeunes
personnes à âme froide recherchent. Il était rudement laid; mais
son visage pâle et ravagé, sous ses cheveux châtains restés très
jeunes, son front ridé prématurément, comme celui de Lara ou du
Corsaire, son nez épaté de léopard, ses yeux glauques, légèrement
bordés d'un filet de sang comme ceux des chevaux de race très
ardents, avaient une expression devant laquelle les plus moqueuses
de la ville de *** se sentaient troublées. Quand il était là, les
plus ricaneuses ne ricanaient plus. Grand, fort, bien tourné,
quoiqu'il se voûtât un peu du haut du corps, comme si la vie qu'il
portait eût été une armure trop lourde, le chevalier de
Mesnilgrand avait, sous son costume moderne l'air perdu qu'on
retrouve dans certains majestueux portraits de famille. «C'est un
portrait qui marche», disait encore une jeune fille qui le voyait
entrer dans un salon pour la première fois. D'ailleurs,
Mesnilgrand couronnait tous ces avantages par un avantage
supérieur à tous les autres, aux yeux de ces fillettes: il était
toujours divinement mis. Etait-ce là une dernière coquetterie de
sa vie d'homme à femmes, à ce désespéré, et qui survivait à cette
vie finie, enterrée, comme le soleil couché envoie un dernier
rayon rose au flanc des nuages derrière lesquels il a sombré?...
Etait-ce un reste du luxe satrapesque, étalé autrefois par cet
officier de Chamboran qui avait fait payer au vieil avare son
père, quand son régiment fut licencié, vingt mille francs
seulement de peaux de tigre pour ses chabraques et ses bottes
rouges? Mais, le fait est qu'aucun jeune homme de Paris ou de
Londres ne l'eût emporté par l'élégance sur ce misanthrope, qui
n'était plus du monde, et qui, pendant les trois mois de son
séjour à ***, ne faisait que quelques visites, et puis après n'en
faisait plus.

Il y vivait, comme à Paris, livré à sa peinture jusqu'à la nuit.
Il se promenait peu dans cette ville propre et charmante, à
l'aspect rêveur, bâtie pour des rêveurs, cette ville de poètes, où
il n'y en avait peut-être pas un. Quelquefois, il y passait dans
quelques rues, et le boutiquier disait à l'étranger qui remarquait
sa hautaine tournure: «C'est le commandant Mesnilgrand», comme si
le commandant Mesnilgrand devait être connu de toute la terre! Qui
l'avait vu une fois ne l'oubliait plus. Il imposait, comme tous
les hommes qui ne demandent plus rien à la vie; car qui ne demande
rien à la vie est plus haut qu'elle, et c'est elle alors qui fait
des bassesses avec nous. Il n'allait point au café avec les autres
officiers que la Restauration avait rayés de ses cadres de
service, et auxquels il ne manquait jamais de donner une poignée
de main, quand il les rencontrait. Les cafés de province
répugnaient à son aristocratie. C'était pour lui affaire de goût
que de ne pas entrer là. Cela ne scandalisait personne. Les
camarades étaient toujours sûrs de le rencontrer chez son père,
devenu, pendant son séjour, magnifique, d'avare qu'il était
pendant son absence, et qui leur donnait des festins appelés par
eux des Balthazars, quoiqu'ils n'eussent jamais lu la Bible.

Il y assistait en face de son fils, et quoiqu'il fût vieux et
semblât-il, par la tenue, un personnage de comédie, on voyait que
le père avait dû être, dans le temps, digne de procréer cette
géniture dont il avait l'orgueil... C'était un grand vieillard
très sec, droit comme un mât de vaisseau, qui tenait altièrement
tête à la vieillesse. Toujours vêtu d'une longue redingote de
couleur sombre, qui le faisait paraître encore plus grand qu'il
n'était, il avait extérieurement l'austérité du penseur ou d'un
homme pour lequel le monde n'avait ni pompes, ni oeuvres. Il
portait, sans le quitter jamais, depuis des années, un bonnet de
coton avec un large serre-tête lilas; mais nul plaisant n'aurait
songé à rire de ce bonnet de coton, la coiffure traditionnelle du
Malade imaginaire. Le vieux M. de Mesnilgrand ne prêtait pas plus
à la comédie qu'à personne. Il aurait coupé le rire sur les lèvres
joyeuses de Regnard, et rendu plus pensif le regard pensif de
Molière. Quelle qu'eût été la jeunesse de ce Géronte ou de cet
Harpagon presque majestueux; cela remontait trop loin pour qu'on
s'en souvînt. Il avait donné (disait-on) du côté de la Révolution,
quoiqu'il fût le parent de Vicq d'Azir, le médecin de Marie-
Antoinette, mais ce n'avait pas été long. L'homme du fait (les
Normands appellent leur bien leur fait; expression profonde!), le
possesseur, le terrien, avaient en lui promptement redressé
l'homme d'idée. Seulement, de la Révolution, il était sorti athée
politique, comme il y était entré athée religieux, et ces deux
athéismes combinés en avaient fait un négateur carabiné, qui
aurait effrayé Voltaire. Il parlait peu, du reste, de ses
opinions, excepté dans ces dîners d'hommes qu'il donnait pour
fêter son fils, où, se trouvant en famille d'idées, il laissait
échapper des lueurs d'opinion qui auraient justifié ce qu'on
disait de lui par la ville. Pour les gens religieux et les nobles
dont elle était pleine, c'était, en effet, un vieux réprouvé qu'il
était impossible de voir et qui s'était fait justice, en n'allant
chez personne... Sa vie était très simple. Il ne sortait jamais.
Les limites de son jardin et de sa cour étaient pour lui le bout
du monde. Assis, l'hiver, sous le grand manteau de la cheminée de
sa cuisine, où il avait fait rouler un vaste fauteuil rouge brun
de velours d'Utrecht, à larges oreilles, silencieux devant les
domestiques qu'il gênait de sa présence, car devant lui ils
n'osaient pas parler haut, et ils s'entretenaient à voix basse,
comme dans une église; l'été, il les délivrait de sa présence, et
il se tenait dans sa salle à manger, qui était fraîche, lisant les
journaux ou quelques bouquins d'une ancienne bibliothèque de
moines, achetés par lui à la criée, ou classant des quittances
devant un petit secrétaire d'érable, à coins cuivrés, qu'il avait
fait descendre là, pour ne pas être obligé de monter un étage,
quand ses fermiers venaient, et quoique ce ne fût pas là un meuble
de salle à manger. S'il se passait autre chose que des calculs
d'intérêts dans sa cervelle, c'est ce que personne ne savait. Sa
face, à nez court, un peu écrasée, blanche comme la céruse et
trouée de petite vérole, ne laissait rien filtrer de ses pensées,
aussi énigmatiques que celles d'un chat, qui fait ronron au coin
du feu. La petite vérole, qui l'avait criblé, lui avait rougi les
yeux et retourné les cils en dedans, qu'il était obligé de couper;
et cette horrible opération, qu'il fallait répéter souvent, lui
avait rendu la vue clignotante, si bien que, quand il vous
parlait, il était obligé de mettre la main sur ses sourcils comme
un garde-vue, pour s'assurer le regard, en se renversant un peu en
arrière, ce qui lui donnait tout à la fois un grand air
d'impertinence et de fierté. On n'eût certainement, avec aucun
lorgnon, obtenu un effet d'impertinence supérieur à celui
qu'obtenait le vieux M. de Mesnilgrand avec sa main tremblante,
posée de champ sur ses sourcils pour vous ajuster et vous voir
mieux, quand il vous interpellait... Sa voix était celle d'un
homme qui avait toujours eu le droit du commandement sur les
autres, une voix de tête plus que de poitrine, comme celle d'un
homme qui a lui-même plus de tête que de coeur; mais il ne s'en
servait pas beaucoup. On aurait dit qu'il en était aussi avare que
de ses écus. Il l'économisait, non pas comme le centenaire
Fontenelle économisait la sienne, quand il interrompait sa phrase,
lorsqu'il passait une voiture, pour la reprendre après que le
roulement de la voiture avait cessé. Le vieux M. de Mesnilgrand
n'était pas, comme le vieux Fontenelle, un bonhomme de porcelaine
fêlée, perpétuellement occupé à surveiller ses fêlures. C'était,
lui, un antique dolmen, de granit pour la solidité, et s'il
parlait peu, c'est que les dolmens parlent peu, comme les jardins
de La Fontaine. Quand cela lui arrivait, du reste, c'était d'une
briève façon, à la Tacite. En conversation, il gravait le mot. Il
avait le style lapidaire, -- et même lapidant, car il était né
caustique, et les pierres qu'il jetait dans le jardin des autres
atteignaient toujours quelqu'un. Autrefois, comme beaucoup de
pères, il avait poussé des cris de cormoran contre les dépenses et
les folies de son fils; mais depuis que Mesnil -- ainsi qu'il
disait par abréviation familière -- était resté pris comme un
Titan sous la montagne renversée de l'Empire, il avait pour lui le
respect d'un homme qui a pesé la vie dans tous les trébuchets du
mépris et qui trouvait que rien n'est plus beau, après tout, que
la force humaine écrasée par la stupidité du destin!

Et il le lui témoignait à sa manière, et cette manière était
expressive. Quand son fils parlait devant lui, il y avait de
l'attention passionnée sur cette froide face blafarde, qui
semblait une lune dessinée au crayon blanc sur papier gris, et
dont les yeux, rougis par la petite vérole, eussent été passés à
la sanguine. D'ailleurs, la meilleure preuve qu'il pût donner du
cas qu'il faisait de son fils Mesnil, c'était, pendant le séjour
chez lui de ce fils, le complet oubli de son avarice, de cette
passion qui lâche le moins, de sa poigne froide, l'homme qu'elle a
pris. C'étaient ces fameux dîners qui empêchaient M. Deltocq de
dormir et qui agitaient les lauriers... de ses jambons, au-dessus
de sa tête. C'étaient ces dîners comme le Diable peut seul en
tripoter pour ses favoris... Et de fait, les convives de ces
dîners-là n'étaient-ils pas les très grands favoris du Diable?...
«Tout ce que la ville et l'arrondissement ont de gueux et de
scélérats se trouve là, marmottaient les royalistes et les dévots,
qui avaient encore les passions de 1815. Il doit s'y dire
furieusement d'infamies -- et peut-être s'y en faire», ajoutaient-
ils. Les domestiques, qu'on ne renvoyait pas au dessert, comme aux
soupers du baron d'Holbach, colportaient en effet des bruits
abominables par la ville sur ce qu'on disait en ces ripailles; et
la chose même devint si forte dans l'opinion, que la cuisinière du
vieux M. de Mesnilgrand fut circonvenue par ses amies et menacée
de ceci: que, pendant la visite du fils Mesnilgrand à son père, M.
le curé ne la laisserait plus approcher des Sacrements. On
éprouvait alors, dans la ville de ***, pour ces agapes si
tympanisées de la place Thurin, une horreur presque égale à
l'horreur que les chrétiens, au Moyen Age, ressentaient pour ces
repas des juifs, dans lesquels ils profanaient des hosties et
égorgeaient des enfants. il est vrai que cette horreur était un
peu tempérée par les convoitises d'une sensualité très éveillée,
et par tous les récits qui faisaient venir l'eau à la bouche des
gourmands de la ville; quand on parlait devant eux des dîners du
vieux M. de Mesnilgrand. En province et dans une petite ville,
tout se sait. La halle y est mieux que la maison de verre du
Romain: elle y est une maison sans murs. On savait, à un perdreau
ou à une bécassine près, ce qu'il aurait ou ce qu'il y avait eu à
chaque dîner hebdomadaire de la place Thurin. Ces repas, qui
avaient ordinairement lieu tous les vendredis, raflaient le
meilleur poisson et le meilleur coquillage à la halle, car on y
faisait impudemment chère de commissaire, en ces festins affreux
et malheureusement exquis. On y mariait fastueusement le poisson à
la viande, pour que la loi de l'abstinence et de la mortification,
prescrite par l'Eglise, fût mieux transgressée... Et cette idée-là
était bien l'idée du vieux M. de Mesnilgrand et de ses satanés
convives! Cela leur assaisonnait leur dîner de faire gras les
jours maigres, et, par-dessus leur gras, de faire un maigre
délicieux. Un vrai maigre de cardinal! Ils ressemblaient à cette
Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais qui l'aurait
trouvé meilleur s'il avait été un péché. Et que dis-je? un péché!
Il aurait fallu qu'il en fût plusieurs pour ces impies, car tous,
tant qu'ils étaient, qui venaient s'asseoir à cette table maudite,
c'étaient des impies, -- des impies de haute graisse et de crête
écarlate, de mortels ennemis du prêtre, dans lequel ils voyaient
toute l'Eglise, des athées, -- absolus et furieux, -- comme on
l'était à cette époque; l'athéisme d'alors étant un athéisme très
particulier. C'était, en effet, celui d'une période d'hommes
d'action de la plus immense énergie, qui avaient passé par la
Révolution et les guerres de l'Empire, et qui s'étaient vautrés
dans tous les excès de ces temps terribles. Ce n'était pas du tout
l'athéisme du XVIIIe siècle, dont il était pourtant sorti.
L'athéisme du XVIIIe siècle avait des prétentions à la vérité et à
la pensée. Il était raisonneur, sophiste, déclamatoire, surtout
impertinent. Mais il n'avait pas les insolences des soudards de
l'Empire et des régicides apostats de 93. Nous qui sommes venus
après ces gens-là, nous avons aussi notre athéisme, absolu,
concentré, savant, glacé, haïsseur, haïsseur implacable! ayant
pour tout ce qui est religieux la haine de l'insecte pour la
poutre qu'il perce. Mais, lui, non plus que l'autre, cet athéisme-
là, ne peut donner l'idée de l'athéisme forcené des hommes du
commencement du siècle, qui, élevés comme des chiens par les
voltairiens, leurs pères, avaient, depuis qu'ils étaient hommes,
mis leurs mains jusqu'à l'épaule dans toutes les horreurs de la
politique et de la guerre et de leurs doubles corruptions. Après
trois ou quatre heures de buveries et de mangeries
blasphématoires, la salle à manger hurlante du vieux M. de
Mesnilgrand avait de bien autres vibrations et une bien autre
physionomie que ce piètre cabinet de restaurant, où quelques
mandarins chinois de la littérature ont fait dernièrement leur
petite orgie à cinq francs par tête, contre Dieu. C'étaient ici de
tout autres bombances! Et comme elles ne recommenceront
probablement jamais, du moins dans les mêmes termes, il est
intéressant et nécessaire, pour l'histoire des moeurs, de les
rappeler.

Ceux qui les faisaient, ces bombances sacrilèges, sont morts et
bien morts; mais à cette époque ils vivaient, et même c'est
l'époque où ils vivaient le plus, car la vie est plus forte, quand
ce ne sont pas les facultés qui baissent, mais les malheurs qui
ont grandi. Tous ces amis de Mesnilgrand, tous ces commensaux de
la maison de son père, avaient la même plénitude de forces actives
qu'ils eussent jamais eues, et ils en avaient davantage,
puisqu'ils les avaient exercées, puisqu'ils avaient bu à la bonde
du tonneau de tous les excès du désir et de la jouissance, sans
avoir été foudroyés par ces spiritueux renversants; mais ils ne
tenaient plus entre leurs dents et leurs mains crispées la bonde
du tonneau qu'ils avaient mordue, -- comme Cynégire son vaisseau,
pour le retenir. Les circonstances leur avaient arraché des dents
cette mamelle qu'ils avaient tétée, sans l'épuiser, et ils n'en
avaient que plus soif, de l'avoir tétée! C'était pour eux aussi,
comme pour Mesnilgrand, l'heure de l'enragement. Ils n'avaient pas
la hauteur de l'âme de Mesnil, de ce Roland le Furieux dont
l'Arioste, s'il avait eu un Arioste, aurait dû ressembler de génie
tragique à Shakespeare. Mais à leur niveau d'âme, à leur étage de
passion et d'intelligence, ils avaient, comme lui, leur vie finie
avant la mort, -- qui n'est pas la fin de la vie et qui souvent
vient bien longtemps avant sa fin. C'étaient des désarmés avec la
force de porter des armes. Ils n'étaient pas, tous ces officiers,
que des licenciés de l'armée de la Loire; c'étaient les licenciés
de la vie et de l'Espérance. L'Empire perdu, la Révolution écrasée
par cette réaction qui n'a pas su la tenir sous son pied, comme
saint Michel y tient le dragon, tous ces hommes, rejetés de leurs
positions, de leurs emplois, de leurs ambitions, de tous les
bénéfices de leur passé, étaient retombés impuissants, défaits,
humiliés, dans leur ville natale, où ils étaient revenus «crever
misérablement comme des chiens», disaient-ils avec rage. Au Moyen
Age, ils auraient fait des pastoureaux, des routiers, des
capitaines d'aventure; mais on ne choisit pas son temps; mais, les
pieds pris dans les rainures d'une civilisation qui a ses
proportions géométriques et ses précisions impérieuses, force leur
était de rester tranquilles, de ronger leur frein, d'écumer sur
place, de manger et de boire leur sang, et d'en ravaler le dégoût!
Ils avaient bien la ressource des duels; mais que sont quelques
coups de sabre ou de pistolet, quand il leur eût fallu des
hémorragies de sang versé, à noyer la terre, pour calmer
l'apoplexie de leurs fureurs et de leurs ressentiments? Vous vous
doutez bien, après cela, des oremus qu'ils adressaient à Dieu,
quand ils en parlaient, car s'ils n'y croyaient pas, d'autres y
croyaient: leurs ennemis! et c'était assez pour maugréer,
blasphémer et canonner dans leurs discours tout ce qu'il y a de
saint et de sacré parmi les hommes. Mesnilgrand disait d'eux un
soir, en les regardant autour de la table de son père, et aux
lueurs d'un punch gigantesque: «qu'on en monterait un beau
corsaire!» -- «Rien n'y manquerait, -- ajoutait-il, en guignant
deux ou trois défroqués, mêlés à ces soldats sans uniforme, -- pas
même des aumôniers, si c'était là une fantaisie de corsaires que
des aumôniers!» Mais, après la levée du blocus continental et
l'époque folle de paix qui suivit, si ce ne fut pas le corsaire
qui manqua, ce fut l'armateur.

Eh bien! ces convives du vendredi, qui scandalisaient
hebdomadairement la ville de ***, vinrent, suivant leur usage,
dîner à l'hôtel Mesnilgrand le vendredi en suivant le dimanche où
Mesnil avait été si brusquement appréhendé dans l'église par un de
ses anciens camarades, étonné et furieux de l'y voir. Cet ancien
camarade était le capitaine Rançonnet, du 8e dragons, lequel, par
parenthèse, arriva un des premiers au dîner de ce jour-là, n'ayant
pas revu Mesnilgrand de toute la semaine et n'ayant pu encore
digérer sa visite à l'église et la manière dont Mesnil l'avait
reçu et planté là, quand il lui avait demandé des explications. Il
comptait bien revenir sur cette chose stupéfiante dont il avait
été témoin, et qu'il tenait à éclaircir, en présence de tous les
conviés du vendredi qu'il régalerait de cette histoire. Le
capitaine Rançonnet n'était pas le plus mauvais garçon des mauvais
garçons de la bande des vendredis. Mais il était l'un des plus
fanfarons, et tout à la fois des plus naïfs d'impiété. Quoiqu'il
ne fût pas sot, il en était devenu bête. Il avait toujours l'idée
de Dieu dans l'esprit, comme une mouche dans le nez. Il était, de
la tête aux pieds, un officier du temps, avec tous les défauts et,
les qualités de ce temps, pétri par la guerre et pour la guerre,
et ne croyant qu'à elle, et n'aimant qu'elle; un de ces dragons
qui font sonner leurs gros talons, -- comme dit la vieille chanson
dragonne. Des vingt-cinq qui dînaient ce jour-là à l'hôtel
Mesnilgrand, il était peut-être celui qui aimait le plus Mesnil,
quoiqu'il eût perdu le fil de son Mesnil, depuis qu'il l'avait vu
entrer dans une église. Est-il besoin d'en avertir?... la majorité
de ces vingt-cinq convives se composait d'officiers, mais il n'y
avait pas à ce dîner que des militaires. Il y avait des médecins,
-- les plus matérialistes des médecins de la ville, -- quelques
anciens moines, fuyards de leur abbaye et en rupture de voeux,
contemporains du père Mesnilgrand -- deux ou trois prêtres soi-
disant mariés, mais en réalité concubinaires, et, brochant sur le
tout, un ancien représentant du peuple, qui avait voté la mort du
Roi... Bonnets rouges ou schakos, les uns révolutionnaires à tous
crins, les autres bonapartistes effrénés, prêts à se chamailler et
à s'arracher les entrailles, mais tous athées, et, sur ce point
seul de la négation de Dieu et du mépris de toutes les Eglises, de
la plus touchante unanimité. Ce sanhédrin de diables à plusieurs
espèces de cornes était présidé par ce grand diable en bonnet de
coton, le père Mesnilgrand, à la face blême et terrible sous cette
coiffure, qui n'avait plus rien de bouffon avec pareille tête par-
dessous, et qui se tenait droit au milieu de sa table, comme
l'Evêque mitré de la messe du Sabbat, vis-à-vis de son fils
Mesnil, au visage fatigué de lion au repos, mais dont les muscles
étaient toujours près de jouer dans son mufle ridé et de lancer
des éclairs!...

Quant à lui, disons-le, il se distinguait -- impérialement -- de
tous les autres. Ces officiers, anciens beaux de l'Empire, où il y
eut tant de beaux, avaient, certes! de la beauté et même de
l'élégance; mais leur beauté était régulière, tempéramenteuse,
purement ou impurement physique, et leur élégance soldatesque.
Quoique en habits bourgeois, ils avaient conservé le raide de
l'uniforme, qu'ils avaient porté toute leur vie. Selon une
expression de leur vocabulaire, ils étaient un peu trop ficelés.
Les autres convives, gens de science, comme les médecins, ou
revenus de tout, comme ces vieux moines, qui se souciaient bien
d'un habit, après avoir porté et foulé aux pieds les ornements
sacrés de la splendeur sacerdotale, ressemblaient par le vêtement
à d'indignes pleutres... Mais lui, Mesnilgrand, était -- eussent
dit les femmes -- adorablement mis. Comme on était au matin
encore, il portait un amour de redingote noire, et il était
cravaté (comme on se cravatait alors) d'un foulard blanc, de
nuance écrue semé d'imperceptibles étoiles d'or brodées à la main.
Etant chez lui, il ne s'était pas botté. Son pied nerveux et fin,
qui faisait dire: «Mon prince!» aux pauvres assis aux bornes des
rues quand il passait près d'eux, était chaussé de bas de soie à
jour et de ces escarpins, très découverts et à talon élevé,
qu'affectionnait Chateaubriand, l'homme le plus préoccupé de son
pied qu'il y eût alors en Europe, après le grand-duc Constantin.
Sa redingote ouverte, coupée par Staub, laissait voir un pantalon
de prunelle à reflets scabieuse et un simple gilet de casimir noir
à châle, sans chaîne d'or; car, ce jour-là, Mesnilgrand n'avait de
bijoux d'aucune sorte, si ce n'est un camée antique d'un grand
prix, représentant la tête d'Alexandre, qui fixait sur sa poitrine
les plis étendus de sa cravate sans noeud, -- presque militaire, -
- un hausse-col. Rien qu'en le voyant en cette tenue, d'un goût si
sûr, on sentait que l'artiste avait passé par le soldat et l'avait
transfiguré, et que l'homme de cette mise n'était pas de la même
espèce que les autres qui étaient là, quoiqu'il fût à tu et à toi
avec beaucoup d'entre eux. Le patricien de nature, l'officier né
graine d'épinards, comme ils disaient de lui dans leur langue
militaire, se révélait et tranchait bien sur ce vigoureux
repoussoir de soldats énergiques, excessivement vaillants, mais
vulgaires et inaptes aux commandements supérieurs. Maître de
maison, -- en seconde ligne, puisque son père faisait les honneurs
de sa table, -- Mesnilgrand, s'il ne s'élevait pas quelqu'une de
ces discussions qui l'enlevaient par les cheveux, comme Persée
enleva la tête de la Gorgone, et lui faisaient vomir les flots de
sa fougueuse éloquence, Mesnilgrand parlait peu en ces réunions
bruyantes, dont le ton n'était pas complètement le sien et qui,
dès les huîtres, montaient à des diapasons de voix, d'aperçus et
d'idées si aigus, qu'une note de plus n'était pas possible et que
le plafond -- ce bouchon de la salle -- risqua bien souvent d'en
sauter, après tous les autres bouchons.

Ce fut à midi précis qu'on se mit à table, selon la coutume
ironique de ces irrévérents moqueurs, qui profitaient des moindres
choses pour montrer leur mépris de l'Eglise. Une idée de ce pieux
pays de l'Ouest est de croire que le Pape se met à table à midi,
et qu'avant de s'y mettre, il envoie sa bénédiction à tout
l'univers chrétien. Eh bien! cet auguste Benedicite paraissait
comique à ces libres penseurs. Aussi, pour s'en gausser, le vieux
M. de Mesnilgrand ne manquait jamais, quand le premier coup de
midi sonnait au double clocher de la ville, de dire du plus haut
de sa voix de tête, avec ce sourire voltairien qui fendait parfois
en deux son immobile face lunaire: «À table, Messieurs! Des
chrétiens comme nous ne doivent pas se priver de la bénédiction du
Pape!» Et ce mot, ou l'équivalent, était comme un tremplin tendu
aux impiétés qui allaient y bondir, à travers toutes les
conversations échevelées d'un dîner d'hommes, et d'hommes comme
eux. En thèse générale, on peut dire que tous les dîners d'hommes
où ne préside pas l'harmonieux génie d'une maîtresse de maison, où
ne plane pas l'influence apaisante d'une femme qui jette sa grâce,
comme un caducée, entre les grosses vanités, les prétentions
criantes, les colères sanguines et bêtes, même chez les gens
d'esprit, des hommes attablés entre eux, sont presque toujours
d'effroyables mêlées de personnalités, prêtes à finir toutes comme
le festin des Lapithes et des Centaures, où il n'y avait peut-être
pas de femmes non plus. En ces sortes de repas découronnés de
femmes, les hommes les plus polis et les mieux élevés perdent de
leur charme de politesse et de leur distinction naturelle; et quoi
d'étonnant?... Ils n'ont plus la galerie à laquelle ils veulent
plaire, et ils contractent immédiatement quelque chose de sans-
gêne, qui devient grossier au moindre attouchement, au moindre
choc des esprits les uns par les autres. L'égoïsme, l'inexilable
égoïsme, que l'art du monde est de voiler sous des formes
aimables, met bientôt les coudes sur la table, en attendant qu'il
vous les mette dans les côtés. Or, s'il en est ainsi pour les plus
athéniens des hommes, que devait-il en être pour les convives de
l'hôtel Mesnilgrand, pour ces espèces de belluaires et de
gladiateurs, ces gens de clubs jacobins et de bivouacs militaires,
qui se croyaient toujours un peu au bivouac ou au club, et parfois
encore en pire lieu?... Difficilement peut-on s'imaginer, quand on
ne les a pas entendues, les conversations à bâtons rompus et à
vitres et à verres cassés de ces hommes, grands mangeurs, grands
buveurs, bourrés de victuailles échauffantes, incendiés de vins
capiteux, et qui, avant le troisième service, avaient lâché la
bride à tous les propos et fait feu des quatre pieds dans leurs
assiettes. Ce n'étaient pas toujours des impiétés, du reste, qui
étaient le fond de ces conversations, mais c'en étaient les
fleurs; et on peut dire qu'il y en avait dans tous les vases!...
Songez donc! c'était le temps où Paul-Louis Courier, qui aurait
très bien figuré à ces dîners-là, écrivait cette phrase pour
fouetter le sang à la France: «La question est maintenant de
savoir si nous serons capucins ou laquais.» Mais ce n'était pas
tout. Après la politique, la haine des Bourbons, le spectre noir
de la Congrégation, les regrets du passé pour ces vaincus, toutes
ces avalanches qui roulaient en bouillonnant d'un bout à l'autre
de cette table fumante, il y avait d'autres sujets de
conversation, à tempêtes et à tintamarres. Par exemple, il y avait
les femmes. La femme est l'éternel sujet de conversation des
hommes entre eux, surtout en France, le pays le plus fat de la
terre. Il y avait les femmes en général et les femmes en
particulier, -- les femmes de l'univers et celle de la porte à
côté, -- les femmes des pays que beaucoup de ces soldats avaient
parcourus, en faisant les beaux dans leurs grands uniformes
victorieux, et celles de la ville, chez lesquelles ils n'allaient
peut-être pas, et qu'ils nommaient insolemment par nom et prénom,
comme s'ils les avaient intimement connues, sur le compte de qui,
parbleu! ils ne se gênaient pas, et dont, au dessert, ils pelaient
en riant la réputation, comme ils pelaient une pêche, pour, après,
en casser le noyau. Tous prenaient part à ces bombardements de
femmes, même les plus vieux, les plus coriaces, les plus dégoûtés
de la femelle, ainsi qu'ils disaient cyniquement, car les hommes
peuvent renoncer à l'amour malpropre, mais jamais à l'amour-propre
de la femme, et, fût-ce sur le bord de leur fosse ouverte, ils
sont toujours prêts à tremper leurs museaux dans ces galimafrées
de fatuité!

Et ils les y trempèrent, ce jour-là, jusqu'aux oreilles, à ce
dîner qui fut, comme déchaînement de langues, le plus corsé de
tous ceux que le vieux M. de Mesnilgrand eût donnés. Dans cette
salle à manger, présentement muette, mais dont les murs nous en
diraient de si belles s'ils pouvaient parler, puisqu'ils auraient
ce que je n'ai pas, moi, l'impassibilité des murs, l'heure des
vanteries qui arrive si vite dans les dîners d'hommes, d'abord
décente, -- puis indécente bientôt, -- puis déboutonnée, -- enfin
chemise levée et sans vergogne, amena les anecdotes, et chacun
raconta la sienne... Ce fut comme une confession de démons! Tous
ces insolents railleurs, qui n'auraient pas eu assez de brocards
pour la confession d'un pauvre moine, dite à haute voix, aux pieds
de son supérieur, en présence des frères de son Ordre, firent
absolument la même chose, non pour s'humilier, comme le moine,
mais pour s'enorgueillir et se vanter de l'abomination de leur
vie, -- et tous, plus ou moins, crachèrent en haut leur âme contre
Dieu, leur âme qui, à mesure qu'ils la crachèrent, leur retomba
sur la figure.

Or, au milieu de ce débordement de forfanteries de toute espèce,
il y en eut une qui parut... est-ce plus piquante qu'il faut dire?
Non, plus piquante ne serait pas un mot assez fort, mais plus
poivrée, plus épicée, plus digne du palais de feu de ces
frénétiques qui, en fait d'histoires, eussent avalé du vitriol.
Celui qui la raconta, de tous ces diables, était le plus froid
cependant... Il l'était comme le derrière de Satan, car le
derrière de Satan, malgré l'enfer qui le chauffe, est très froid,
-- disent les sorcières qui le baisent à la messe noire du Sabbat.
C'était un certain et ci-devant abbé Reniant, -- un nom fatidique!
-- lequel, dans cette société à l'envers de la Révolution, qui
défaisait tout, s'était fait, de son chef, de prêtre sans foi,
médecin sans science, et qui pratiquait clandestinement un
empirisme suspect et, qui sait? Peut-être meurtrier. Avec les
hommes instruits, il ne convenait pas de son industrie. Mais, il
avait persuadé aux gens des basses classes de la ville et des
environs qu'il en savait plus long que tous les médecins à brevets
et à diplômes... On disait mystérieusement qu'il avait des secrets
pour guérir. Des secrets! ce grand mot qui répond à tout parce
qu'il ne répond à rien, le cheval de bataille de tous les
empiriques, qui sont maintenant tout ce qui reste des sorciers, si
puissants jadis sur l'imagination populaire. Ce ci-devant abbé
Reniant -- «car, disait-il avec colère, ce diable de titre d'abbé
était comme une teigne sur son nom que toutes les calottes de brai
n'auraient pu jamais en arracher!» -- ne se livrait point par
amour du gain à ces fabrications cachées de remèdes, qui pouvaient
être des empoisonnements: il avait de quoi vivre. Mais il
obéissait au démon dangereux des expériences, qui commence par
traiter la vie humaine comme une matière à expérimentations, et
qui finit par faire des Sainte-Croix, et des Brinvilliers! Ne
voulant pas avoir affaire avec les médecins patentés, comme il les
appelait d'un ton de mépris, il était le propre apothicaire de ses
drogues, et il vendait ou donnait ses breuvages, -- car bien
souvent il les donnait, -- à condition pourtant qu'on lui en
rapportât les bouteilles. Ce coquin, qui n'était pas un sot,
savait intéresser les passions de ses malades à sa médecine. Il
donnait du vin blanc, mêlé à je ne sais quelles herbailles, aux
hydropiques par ivrognerie, et aux filles embarrassées, disaient
les paysans en clignant de l'oeil, des tisanes qui tout de même
faisaient fondre leurs embarras. C'était un homme de taille
moyenne, de mine frigide et discrète, vêtu dans le genre du vieux
M. de Mesnilgrand (mais en bleu), portant, autour d'une figure de
la couleur du lin qui n'a pas été blanchi, des cheveux en rond (la
seule chose qu'il eût gardée du prêtre) d'une odieuse nuance
filasse, et droits comme des chandelles; peu parleur, et
compendieux quand il se mettait à parler. Froid et propret comme
la crémaillère d'une cheminée hollandaise, en ces dîners où l'on
    
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