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toujours, -- car il n'y avait que des choses éternelles dans ce
monde de momies qui ne secouaient leurs bandelettes que pour
agiter des cartes, -- cette société se divisait en deux parties,
la partie qui jouait, et les jeunes filles qui ne jouaient pas.
Momies aussi que ces jeunes filles, qui devaient se ranger, les
unes auprès des autres, dans les catacombes du célibat, mais dont
les visages, éclatants d'une vie inutile et d'une fraîcheur qui ne
serait pas respirée, enchantaient mes avides regards. Parmi elles,
il n'y avait peut-être que Mlle Herminie de Stasseville à qui la
fortune eût permis de croire à ce miracle d'un mariage d'amour,
sans déroger. Je n'étais pas assez âgé, ou je l'étais trop, pour
me mêler à cet essaim de jeunes personnes, dont les chuchotements
s'entrecoupaient de temps à autre d'un rire bien franc ou
doucement contenu. En proie à ces brûlantes timidités qui sont en
même temps des voluptés et des supplices, je m'étais réfugié et
assis auprès du dieu du chelem, ce Marmor de Karkoël, pour lequel
je m'étais pris de belle passion. Il ne pouvait y avoir entre lui
et moi d'amitié. Mais les sentiments ont leur hiérarchie secrète.
Il n'est pas rare de voir, dans les êtres qui ne sont pas
développés, de ces sympathies que rien de positif, de démontré,
n'explique, et qui font comprendre que les jeunes gens ont besoin
de chefs comme les peuples qui, malgré leur âge, sont toujours un
peu des enfants. Mon chef, à moi, eût été Karkoël. Il venait
souvent chez mon père, grand joueur comme tous les hommes de cette
société. Il s'était souvent mêlé à nos récréations gymnastiques, à
mes frères et à moi, et il avait déployé devant nous une vigueur
et une souplesse qui tenaient du prodige. Comme le duc d'Enghien,
il sautait en se jouant une rivière de dix-sept pieds. Cela seul,
sans doute, devait exercer sur la tête de jeunes gens comme nous,
élevés pour devenir des hommes de guerre, un grand attrait de
séduction; mais là n'était pas le secret pour moi de l'aimant de
Karkoël. Il fallait qu'il agît sur mon imagination avec la
puissance des êtres exceptionnels sur les êtres exceptionnels, car
la vulgarité préserve des influences supérieures, comme un sac de
laine préserve des coups de canon. Je ne saurais dire quel rêve
j'attachais à ce front, qu'on eût cru sculpté dans cette substance
que les peintres d'aquarelle appellent terre de Sienne; à ces yeux
sinistres, aux paupières courtes; à toutes ces marques que des
passions inconnues avaient laissées sur la personne de l'Ecossais,
comme les quatre coups de barre du bourreau aux articulations d'un
roué; et surtout à ces mains d'un homme, du plus amolli des
civilisés, chez qui le sauvage finissait au poignet, et qui
savaient imprimer aux cartes cette vélocité de rotation qui
ressemblait au tournoiement de la flamme, et qui avait tant frappé
Herminie de Stasseville, la première fois qu'elle l'avait vu. Or,
ce soir-là, dans l'angle où se dressait la table de jeu, la
persienne était à moitié fermée. La partie était sombre comme
l'espèce de demi-jour qui l'éclairait. C'était le whist des forts.
Le Mathusalem des marquis, M. de Saint-Albans, était le partner de
Marmor. La comtesse du Tremblay avait pris pour le sien le
chevalier de Tharsis, officier au régiment de Provence avant la
Révolution et chevalier de Saint-Louis, un de ces vieillards comme
il n'y en a plus debout maintenant, un de ces hommes qui furent à
cheval sur deux siècles, sans être pour cela des colosses. À un
certain moment de la partie, et par le fait d'un mouvement de Mme
du Tremblay de Stasseville pour relever ses cartes, une des
pointes du diamant qui brillait à son doigt rencontra, dans cette
ombre projetée par la persienne sur la table verte, qu'elle
rendait plus verte encore, un de ces chocs de rayon, intersectés
par la pierre, comme il est impossible à l'art humain d'en
combiner, et il en jaillit un dard de feu blanc tellement
électrique, qu'il fit presque mal aux yeux comme un éclair.
-- Eh! eh! qu'est-ce qui brille? -- dit, d'une voix flûtée, le
chevalier de Tharsis, qui avait la voix de ses jambes.
-- Et, qui est-ce qui tousse? -- dit simultanément le marquis de
Saint-Albans, tiré par une toux horriblement mate de sa
préoccupation de joueur, en se retournant vers Herminie, qui
brodait une collerette à sa mère.
-- C'est mon diamant et c'est ma fille, -- fit la comtesse du
Tremblay avec un sourire de ses lèvres minces, en répondant à tous
les deux.
-- Mon Dieu! comme il est beau, votre diamant, Madame! -- reprit
le chevalier. -- Jamais je ne l'avais vu étinceler comme ce soir;
il forcerait les plus myopes à le remarquer.
On était arrivé, en disant cela, à la fin de la partie, et le
chevalier de Tharsis prit la main de la comtesse: -- Voulez-vous
permettre?... -- ajouta-t-il.
La comtesse ôta languissamment sa bague, et la jeta au chevalier sur
la table de jeu.
Le vieil émigré l'examina en la tournant devant son oeil comme un
kaléidoscope. Mais la lumière a ses hasards et ses caprices. En
roulant sur les facettes de la pierre, elle n'en détacha pas un
second jet de lumière nuancée, semblable à celui qui venait si
rapidement d'en jaillir.
Herminie se leva et poussa la persienne, afin que le jour tombât
mieux sur la bague de sa mère et qu'on en pût mieux apprécier la
beauté.
Et elle se rassit, le coude à la table, regardant aussi la pierre
prismatique; mais la toux revint, une toux sifflante, qui lui
rougit et lui injecta la nacre de ses beaux yeux bleus, d'un
humide radical si pur.
-- Et où avez-vous pris cette affreuse toux, ma chère enfant? --
dit le marquis de Saint-Albans, plus occupé de la jeune fille que
de la bague, du diamant humain que du diamant minéral.
-- Je ne sais, monsieur le marquis, -- fit-elle, avec la légèreté
d'une jeunesse qui croyait à l'éternité de la vie. -- Peut-être à
me promener le soir, au bord de l'étang de Stasseville.
Je fus frappé alors du groupe qu'ils formaient à eux quatre.
La lumière rouge du couchant immergeait par la fenêtre ouverte. Le
chevalier de Tharsis regardait le diamant; M. de Saint-Albans,
Herminie; Mme du Tremblay, Karkoël, qui regardait d'un oeil
distrait sa dame de carreau. Mais ce qui me frappa surtout, ce fut
Herminie. La Rose de Stasseville était pâle, plus pâle que sa
mère. La pourpre du jour mourant, qui versait son transparent
reflet sur ses joues pâles, lui donnait l'air d'une tête de
victime, réfléchie dans un miroir qu'on aurait dit étamé avec du
sang.
Tout à coup, j'eus froid dans les nerfs, et par je ne sais quelle
évocation foudroyante et involontaire, un souvenir me saisit avec
l'invincible brutalité de ces idées qui fécondent monstrueusement
la pensée révoltée, en la violant.
Il y avait quinze jours, à peu près, qu'un matin j'étais allé chez
Marmor de Karkoël. Je l'avais trouvé seul. Il était de bonne
heure. Nul des joueurs qui, d'ordinaire, jouaient le matin chez
lui, n'était arrivé. Il était, quand j'entrai, debout devant son
secrétaire, et il semblait occupé d'une opération fort délicate
qui exigeait une extrême attention et une grande sûreté de main.
Je ne le voyais pas; sa tête était penchée. Il tenait entre les
doigts de sa main droite un petit flacon d'une substance noire et
brillante, qui ressemblait à l'extrémité d'un poignard cassé, et,
de ce flacon microscopique, il épanchait je ne sais quel liquide
dans une bague ouverte.
-- Que diable faites-vous là? -- lui dis-je en m'avançant. Mais il
me cria avec une voix impérieuse: «N'approchez pas! restez où vous
êtes; vous me feriez trembler la main, et ce que je fais est plus
difficile et plus dangereux que de casser à quarante pas un tire-
bouchon avec un pistolet qui pourrait crever.»
C'était une allusion à ce qui nous était arrivé, il y avait
quelque temps. Nous nous amusions à tirer avec les plus mauvais
pistolets qu'il nous fût possible de trouver, afin que l'habileté
de l'homme se montrât mieux dans la faiblesse de l'instrument, et
nous avions failli nous ouvrir le crâne avec le canon d'un
pistolet qui creva.
Il put insinuer les gouttes du liquide inconnu qu'il laissait
tomber du bec effilé de son flacon. Quand ce fut fait, il ferma la
bague et la jeta dans un des tiroirs de son secrétaire, comme s'il
avait voulu la cacher.
Je m'aperçus qu'il avait un masque de verre.
-- Depuis quand, -- lui dis-je, en plaisantant, -- vous occupez-
vous de chimie? et sont-ce des ressources contre les pertes au
whist que vous composez?
-- Je ne compose rien, -- me répondit-il, -- mais ce qui est là-
dedans (et il montrait le flacon noir) est une ressource contre
tout. C'est, -- ajouta-t-il avec la sombre gaîté du pays des
suicides d'où il était, -- le jeu de cartes biseautées avec lequel
on est sûr de gagner la dernière partie contre le Destin.
-- Quelle espèce de poison? -- lui demandai-je, en prenant le
flacon dont la forme bizarre m'attirait.
-- C'est le plus admirable des poisons indiens, me répondit-il en
ôtant son masque. -- Le respirer peut être mortel, et, de quelque
manière qu'on l'absorbe, s'il ne tue pas immédiatement, vous ne
perdez rien pour attendre; son effet est aussi sûr qu'il est
caché. Il attaque lentement, presque languissamment, mais
infailliblement, la vie dans ses sources, en les pénétrant et en
développant, au fond des organes sur lesquels il se jette, de ces
maladies connues de tous et dont les symptômes, familiers à la
science, dépayseraient le soupçon et répondraient à l'accusation
d'empoisonnement, si une telle accusation pouvait exister. On dit,
aux Indes, que des fakirs mendiants le composent avec des
substances extrêmement rares, qu'eux seuls connaissent et qu'on ne
trouve que sur les plateaux du Thibet. Il dissout les liens de la
vie plus qu'il ne les rompt. En cela, il convient davantage à ces
natures d'Indiens, apathiques et molles, qui aiment la mort comme
un sommeil et s'y laissent tomber comme sur un lit de lotos. Il
est fort difficile, du reste, presque impossible de s'en procurer.
Si vous saviez ce que j'ai risqué, pour obtenir ce flacon d'une
femme qui disait m'aimer!... J'ai un ami, comme moi officier dans
l'armée anglaise, et revenu comme moi des Indes où il a passé sept
ans. Il a cherché ce poison avec le désir furieux d'une fantaisie
anglaise, -- et plus tard, quand vous aurez vécu davantage, vous
comprendrez ce que c'est. Eh bien! il n'a jamais pu en trouver. Il
a acheté, au prix de l'or, d'indignes contrefaçons. De désespoir,
il m'a écrit d'Angleterre, et il m'a envoyé une de ses bagues, en
me suppliant d'y verser quelques gouttes de ce nectar de la mort.
Voilà ce que je faisais quand vous êtes entré.
Ce qu'il me disait ne m'étonnait pas. Les hommes sont ainsi faits,
que, sans aucun mauvais dessein, sans pensée sinistre, ils aiment
à avoir du poison chez eux, comme ils aiment à avoir des armes.
Ils thésaurisent les moyens d'extermination autour d'eux, comme
les avares thésaurisent les richesses. Les uns disent: Si je
voulais détruire! comme les autres: Si je voulais jouir! C'est le
même idéalisme enfantin. Enfant, moi-même, à cette époque, je
trouvai tout simple que Marmor de Karkoël, revenu des Indes,
possédât cette curiosité d'un poison comme il n'en existe pas
ailleurs, et, parmi ses kandjars et ses flèches, apportés au fond
de sa malle d'officier, ce flacon de pierre noire, cette jolie
babiole de destruction qu'il me montrait. Quand j'eus bien tourné
et retourné ce bijou, poli comme une agate, qu'une Almée peut-être
avait porté entre les deux globes de topaze de sa poitrine, et
dans la substance poreuse duquel elle avait imprégné sa sueur
d'or, je le jetai dans une coupe posée sur la cheminée, et je n'y
pensai plus.
Eh bien! le croiriez-vous? c'était le souvenir de ce flacon qui me
revenait!... La figure souffrante d'Herminie, sa pâleur, cette
toux qui semblait sortir d'un poumon spongieux, ramolli, où déjà
peut-être s'envenimaient ces lésions profondes que la médecine
appelle, -- n'est-ce pas, docteur? -- dans un langage plein
d'épouvantements pittoresques, des cavernes; cette bague qui, par
une coïncidence inexplicable, brillait tout à coup d'un éclat si
étrange au moment où la jeune fille toussait, comme si le
scintillement de la pierre homicide eût été la palpitation de joie
du meurtrier; les circonstances d'une matinée qui était effacée de
ma mémoire, mais qui y reparaissaient tout à coup: voilà ce qui
m'afflua, comme un flot de pensées, au cerveau! De lien pour
rattacher les circonstances passées à l'heure présente, je n'en
avais pas. Le rapprochement involontaire qui se faisait dans ma
tête était insensé. J'avais horreur de ma propre pensée. Aussi
m'efforçai-je d'étouffer, d'éteindre en moi cette fausse lueur, ce
flamboiement qui s'était allumé, et qui avait passé dans mon âme
comme l'éclair de ce diamant qui était passé sur cette table
verte!... Pour appuyer ma volonté et broyer sous elle la folle et
criminelle croyance d'un instant, je regardais attentivement
Marmor de Karkoël et la comtesse du Tremblay.
Ils répondaient très bien l'un et l'autre par leur attitude et
leur visage, que ce que j'avais osé penser était impossible!
Marmor était toujours Marmor. Il continuait de regarder sa dame de
carreau comme si elle eût représenté l'amour dernier, définitif,
de toute sa vie. Mme du Tremblay, de son côté, avait sur le front,
dans les lèvres et dans le regard, le calme qui ne la quittait
jamais, même quand elle ajustait l'épigramme, car sa plaisanterie
ressemblait à une balle, la seule arme qui tue sans se passionner,
tandis que l'épée, au contraire, partage la passion de la main.
Elle et lui, lui et elle, étaient deux abîmes placés en face l'un
de l'autre; seulement, l'un, Karkoël, était noir et ténébreux
comme la nuit; et l'autre, cette femme pâle, était claire et
inscrutable comme l'espace. Elle tenait toujours sur son partner
des yeux indifférents et qui brillaient d'une impassible lumière.
Seulement, comme le chevalier de Tharsis n'en finissait pas
d'examiner la bague qui renfermait le mystère que j'aurais voulu
pénétrer, elle avait pris à sa ceinture un gros bouquet de
résédas, et elle se mit à le respirer avec une sensualité qu'on
n'eût, certes, pas attendue d'une femme comme elle, si peu faite
pour les rêveuses voluptés. Ses yeux se fermèrent après avoir
tourné dans je ne sais quelle pâmoison indicible, et, d'une
passion avide, elle saisit avec ses lèvres effilées et incolores
plusieurs tiges de fleurs odorantes, et elle les broya sous ses
dents, avec une expression idolâtre et sauvage, les yeux rouverts
sur Karkoël. Etait-ce un signe, une entente quelconque, une
complicité, comme en ont les amants entre eux, que ces fleurs
mâchées et dévorées en silence?... Franchement, je le crus. Elle
remit tranquillement la bague à son doigt, quand le chevalier
l'eut assez admirée, et le whist continua, renfermé, muet et
sombre, comme si rien ne l'avait interrompu.»
Ici, encore, le conteur s'arrêta. Il n'avait plus besoin de se
presser. Il nous tenait tous sous la griffe de son récit. Peut-
être tout le mérite de son histoire était-il dans sa manière de la
raconter... Quand il se tut, on entendit, dans le silence du
salon, aller et venir les respirations. Moi, qui allongeais mes
regards par-dessus mon rempart d'albâtre, l'épaule de la comtesse
de Damnaglia, je vis l'émotion marbrer de ses nuances diverses
tous ces visages. Involontairement, je cherchais celui de la jeune
Sibylle, de la sauvage enfant qui s'était cabrée aux premiers mots
de cette histoire. J'eusse aimé à voir passer les éclairs de la
transe dans ces yeux noirs qui font penser au ténébreux et
sinistre canal Orfano, à Venise, car il s'y noiera plus d'un
coeur. Mais elle n'était plus sur le canapé de sa mère. Inquiète
de ce qui allait suivre, la sollicitude de la baronne avait sans
doute fait à sa fille quelque signe de furtive départie, et elle
avait disparu.
«En fin de compte, -- reprit le narrateur, -- qu'y avait-il dans
tout cela qui fût de nature à m'émouvoir si fort et à se graver
dans ma mémoire comme une eau-forte, car le temps n'a pas effacé
un seul des linéaments de cette scène? Je vois encore la figure de
Marmor, l'expression du calme cristallisé de la comtesse, se
fondant pour une minute dans la sensation de ces résédas respirés
et triturés avec un frissonnement presque voluptueux. Tout cela
m'est resté, et vous allez comprendre pourquoi. Ces faits dont je
ne voyais pas très bien la relation entre eux, ces faits mal
éclairés d'une intuition que je me reprochais, dans l'écheveau
entortillé desquels le possible et l'incompréhensible
apparaissaient, reçurent plus tard une goutte de lumière qui en
débrouilla pour jamais en moi le chaos.
Je vous ai dit, je crois, que j'avais été mis fort tard au
collège. Les deux dernières années de mon éducation s'y écoulèrent
sans que je revinsse dans mon pays. Ce fut donc au collège que
j'appris, par les lettres de ma famille, la mort de Mlle Herminie
de Stasseville, victime d'une maladie de langueur dont personne ne
s'était douté qu'à la dernière extrémité, et quand la maladie
avait été incurable. Cette nouvelle, qu'on me transmettait sans
aucun commentaire, me glaça le sang du même froid que j'avais
senti lorsque, dans le salon de mon oncle, j'avais entendu pour la
première fois cette toux qui sonnait la mort, et qui avait dressé
en moi tout à coup de si épouvantables inductions. Ceux qui ont
l'expérience des choses de l'âme me comprendront, quand je dirai
que je n'osai pas faire une seule question sur cette perte
soudaine d'une jeune fille, enlevée à l'affection de sa mère et
aux plus belles espérances de la vie. J'y pensai d'une manière
trop tragique pour en parler à qui que ce fût. Revenu chez mes
parents, je trouvai la ville de *** bien changée; car, en
plusieurs années, les villes changent comme les femmes: on ne les
reconnaîtrait plus. C'était après 1830. Depuis le passage de
Charles X, qui l'avait traversée pour aller s'embarquer à
Cherbourg, la plupart des familles nobles que j'avais connues
pendant mon enfance vivaient retirées dans les châteaux
circonvoisins. Les événements politiques avaient frappé d'autant
plus ces familles, qu'elles avaient cru à la victoire de leur
parti et qu'elles étaient retombées d'une espérance. En effet,
elles avaient vu le moment où le droit d'aînesse, relevé par le
seul homme d'Etat qu'ait eu la Restauration, allait rétablir la
société française sur la seule base de sa grandeur et de sa force;
puis, tout à coup, cette idée, doublement juste de justesse et de
justice, qui avait brillé aux regards de ces hommes, dupes
sublimes de leur dévouement monarchique, comme un dédommagement à
leurs souffrances et à leur ruine, comme un dernier lambeau de
vair et d'hermine qui doublât leur cercueil et rendît moins dur
leur dernier sommeil, périr sous le coup d'une opinion publique
qu'on n'avait su ni éclairer ni discipliner. La petite ville dont
il a été si souvent question dans ce récit, n'était plus qu'un
désert de persiennes fermées et de portes cochères qui ne
s'ouvraient plus. La révolution de Juillet avait effrayé les
Anglais, et ils étaient partis d'une ville dont les moeurs et les
habitudes avaient reçu des événements une si forte rupture. Mon
premier soin avait été de demander ce qu'était devenu M. Marmor de
Karkoël. On me répondit qu'il était retourné aux Indes sur un
ordre de son gouvernement. La personne qui me dit cela était
précisément cet éternel chevalier de Tharsis, l'un des quatre de
la fameuse partie du diamant (fameuse, du moins elle l'était pour
moi), et son oeil, en me renseignant, se fixa sur les miens avec
l'expression d'un homme qui veut être interrogé. Aussi, presque
involontairement, car les âmes se devinent bien avant que la
volonté n'ait agi:
-- Et Mme du Tremblay de Stasseville?... -- lui dis-je.
-- Vous saviez donc quelque chose?... -- me répondit-il assez
mystérieusement, comme si nous avions eu cent paires d'oreilles à
nous écouter, et nous étions seuls.
-- Mais non, -- lui dis-je, -- je ne sais rien.
-- Elle est morte, -- reprit-il, -- de la poitrine, comme sa
fille, un mois après le départ de ce diable de Marmor de Karkoël.
-- Pourquoi cette date? -- fis-je alors, -- et pourquoi me parlez-
vous de Marmor de Karkoël?...
-- C'est donc la vérité, répondit-il, -- que vous ne savez rien!
Eh bien! mon cher, il paraît qu'elle était sa maîtresse. Du moins
l'a-t-on fait entendre ici, quand on en parlait à voix basse. À
présent, on n'ose plus en parler. C'était une hypocrite du premier
ordre que cette comtesse. Elle l'était comme on est blonde ou
brune, elle était née cela. Aussi pratiquait-elle le mensonge au
point d'en faire une vérité, tant elle était simple et naturelle,
sans effort et sans affectation en tout. À travers une habileté si
profonde qu'on n'a su que depuis bien peu de temps que c'en était
une, il a transpiré des bruits bientôt étouffés par la terreur qui
les transmettait... À les entendre, cet Ecossais qui n'aimait que
les cartes, n'a pas été seulement l'amant de la comtesse, laquelle
ne le recevait jamais chez elle comme tout le monde, et, mauvaise
comme le démon, lui campait son épigramme comme à pas un de nous,
quand l'occasion s'en présentait!... Mon Dieu, ceci ne serait
rien, s'il n'y avait que cela! Mais le pis est, dit-on, que le
dieu du chelem avait fait chelem toute la famille. Cette pauvre
petite Herminie l'adorait en silence. Mlle Ernestine de Beaumont
vous le dira si vous le voulez. C'était comme une fatalité. Lui,
l'aimait-il? Aimait-il la mère? Les aimait-il toutes les deux? Ne
les aimait-il ni l'une ni l'autre? Trouvait-il seulement la mère
bonne pour entretenir sa mise au jeu?... Qui sait? Ici l'histoire
est fort obscure. Tout ce qu'on certifie, c'est que la mère, dont
l'âme était aussi sèche que le corps, s'était prise d'une haine
pour sa fille, qui n'a pas peu contribué à la faire mourir.
-- On dit cela! -- repris-je, plus épouvanté d'avoir pensé juste
que je ne l'avais été d'avoir pensé faux, -- mais qui peut savoir
cela?... Karkoël n'était pas un fat. Ce n'est pas lui qui se
serait permis des confidences. On n'a pu jamais rien savoir de sa
vie. Il n'aura pas commencé d'être confiant, ou indiscret, à
propos de la comtesse de Stasseville.
-- Non, -- répondit le chevalier de Tharsis. -- Les deux
hypocrites faisaient la paire. Il est parti comme il est venu,
sans qu'aucun de nous ait pu dire: "Il était autre chose qu'un
joueur." Mais, si parfaite de ton et de tenue que fût dans le
monde l'irréprochable comtesse, les femmes de chambre, pour
lesquelles il n'est point d'héroïnes, ont raconté qu'elle
s'enfermait avec sa fille, et qu'après de longues heures de tête-
à-tête, elles sortaient plus pâles l'une que l'autre, mais la
fille toujours davantage et les yeux abîmés de pleurs.
-- Vous n'avez pas d'autres détails et d'autres certitudes,
chevalier? -- lui dis-je, pour le pousser et voir plus clair. --
Mais vous n'ignorez pas ce que sont des propos de femmes de
chambre... On en saurait probablement davantage par Mlle de
Beaumont.
-- Mlle de Beaumont! -- fit le Tharsis. -- Ah! elles ne s'aimaient
pas, la comtesse et elle, car c'était le même genre d'esprit
toutes les deux! Aussi la survivante ne parle-t-elle de la morte
qu'avec des yeux imprécatoires et des réticences perfides. Il est
sûr qu'elle veut faire croire les choses les plus atroces... et
qu'elle n'en sait qu'une, qui ne l'est pas... l'amour d'Herminie
pour Karkoël.
-- Et ce n'est pas savoir grand-chose, chevalier, -- repris-je. --
Si l'on savait toutes les confidences que se font les jeunes
filles entre elles, on mettrait; sur le compte de l'amour la
première rêverie venue. Or, vous avouerez qu'un homme comme ce
Karkoël avait bien tout ce qui fait rêver.
-- C'est vrai, -- dit le vieux Tharsis, -- mais on a plus que des
confidences de jeunes filles. Vous rappelez-vous... non! vous
étiez trop enfant, mais on l'a assez remarqué dans notre
société... que Mme Stasseville, qui n'avait jamais rien aimé, pas
plus les fleurs que tout le reste, car je défie de pouvoir dire
quels étaient les goûts de cette femme-là, portait toujours vers
la fin de sa vie un bouquet de résédas à sa ceinture, et qu'en
jouant au whist, et partout, elle en rompait les tiges pour les
mâchonner, si bien qu'un beau jour Mlle de Beaumont demanda à
Herminie, avec une petite roulade de raillerie dans la voix,
depuis quand sa mère était herbivore?...
-- Oui, je m'en souviens, -- lui répondis-je. Et de fait, je
n'avais jamais oublié la manière fauve, et presque amoureusement
cruelle, dont la comtesse avait respiré et mangé les fleurs de son
bouquet, à cette partie de whist qui avait été pour moi un
événement.
-- Eh bien! -- fit le bonhomme, -- ces résédas venaient d'une
magnifique jardinière que Mme de Stasseville avait dans son salon.
Oh! le temps n'était plus où les odeurs lui faisaient mal. Nous
l'avions vue ne pouvoir les souffrir, depuis ses dernières
couches, pendant lesquelles on avait failli la tuer, nous contait-
elle langoureusement, avec un bouquet de tubéreuses. À présent,
elle les aimait et les recherchait avec fureur. Son salon
asphyxiait comme une serre dont on n'a pas encore soulevé les
vitrages à midi. À cause de cela, deux ou trois femmes délicates
n'allaient plus chez elle. C'étaient là des changements! Mais on
les expliquait par la maladie et par les nerfs. Une fois morte, et
quand il a fallu fermer son salon, -- car le tuteur de son fils a
fourré au collège ce petit imbécile, que voilà riche comme doit
être un sot, -- on a voulu mettre ces beaux résédas en pleine
terre et l'on a trouvé dans la caisse, devinez quoi!... le cadavre
d'un enfant qui avait vécu...»
Le narrateur fut interrompu par le cri très vrai de deux ou trois
femmes, pourtant bien brouillées avec le naturel. Depuis
longtemps, il les avait quittées; mais, ma foi, pour cette
occasion il leur revint. Les autres, qui se dominaient davantage,
ne se permirent qu'un haut-le-corps, mais il fut presque
convulsif.
«-- Quel oubli et quelle oubliette! -- fit alors, avec sa légèreté
qui rit de tout, cette aimable petite pourriture ambrée, le
marquis de Gourdes, que nous appelons le dernier des marquis, un
de ces êtres qui plaisanteraient derrière un cercueil et même
dedans.
-- D'où venait cet enfant? -- ajouta le chevalier de Tharsis, en
pétrissant son tabac dans sa boîte d'écaille. -- De qui était-il?
Etait-il mort de mort naturelle? L'avait-on tué?... Qui l'avait
tué?... Voilà ce qu'il est impossible de savoir et ce qui fait
faire, mais bien bas, des suppositions épouvantables.
-- Vous avez raison, chevalier, -- lui répondis-je, renfonçant en
moi plus avant ce que je croyais savoir de plus que lui. -- Ce
sera toujours un mystère, et même qu'il sera bon d'épaissir
jusqu'au jour où l'on n'en soufflera plus un seul mot.
-- En effet, -- dit-il, -- il n'y a que deux êtres au monde qui
savent réellement ce qu'il en est, et il n'est pas probable qu'ils
le publient, ajouta-t-il, avec un sourire de côté. -- L'un est ce
Marmor de Karkoël, parti pour les Grandes-Indes, la malle pleine
de l'or qu'il nous a gagné. On ne le reverra jamais. L'autre...
-- L'autre? -- fis-je étonné.
-- Ah! l'autre, -- reprit-il, avec un clignement d'oeil qu'il
croyait bien fin, -- il y a encore moins de danger pour l'autre.
C'est le confesseur de la comtesse. Vous savez, ce gros abbé de
Trudaine, qu'ils ont, par parenthèse, nommé dernièrement au siège
de Bayeux.
-- Chevalier, . -- lui dis-je alors, frappé d'une idée qui
m'illumina, mieux que tout le reste, cette femme naturellement
cachée, qu'un observateur à lunettes comme le chevalier de Tharsis
appelait hypocrite, parce qu'elle avait mis une énergique volonté
par-dessus ses passions, peut-être pour en redoubler l'orageux
bonheur, -- chevalier, vous vous êtes trompé. Le voisinage de la
mort n'a pas entrouvert l'âme scellée et murée de cette femme,
digne de l'Italie du seizième siècle plus que de ce temps. La
comtesse du Tremblay de Stasseville est morte... comme elle a
vécu. La voix du prêtre s'est brisée contre cette nature
impénétrable qui a emporté son secret. Si le repentir le lui eût
fait verser dans le coeur du ministre de la miséricorde éternelle,
on n'aurait rien trouvé dans la jardinière du salon.»
Le conteur avait fini son histoire, ce roman qu'il avait promis et
dont il n'avait montré que ce qu'il en savait, c'est-à-dire les
extrémités. L'émotion prolongeait le silence. Chacun restait dans
sa pensée et complétait, avec le genre d'imagination qu'il avait,
ce roman authentique dont on n'avait à juger que quelques détails
dépareillés. À Paris, où l'esprit jette si vite l'émotion par la
fenêtre, le silence, dans un salon spirituel, après une histoire,
est le plus flatteur des succès:
-- Quel aimable dessous de cartes ont vos parties de whist! -- dit
la baronne de Saint-Albiti, joueuse comme une vieille
ambassadrice. -- C'est très vrai ce que vous disiez. À moitié
montré il fait plus d'impression que si l'on avait retourné toutes
les cartes et qu'on eût vu tout ce qu'il y avait dans le jeu.
-- C'est le fantastique de la réalité, -- fit gravement le
docteur.
-- Ah! -- dit passionnément Mlle Sophie de Revistal, -- il en est
également de la musique et de la vie. Ce qui fait l'expression de
l'une et de l'autre, ce sont les silences bien plus que les
accords.
Elle regarda son amie intime, l'altière comtesse de Damnaglia, au
buste inflexible, qui rongeait toujours le bout d'ivoire, incrusté
d'or, de son éventail. Que disait l'oeil d'acier bleuâtre de la
comtesse?... Je ne la voyais pas, mais son dos, où perlait une
sueur légère, avait une physionomie. On prétend que, comme Mme de
Stasseville, la comtesse de Damnaglia a la force de cacher bien
des passions et bien du bonheur.
-- Vous m'avez gâté des fleurs que j'aimais, -- dit la baronne de
Mascranny, en se retournant de trois quarts vers le romancier. Et,
cassant le cou à une rose bien innocente qu'elle prit à son
corsage et dont elle éparpilla les débris dans une espèce
d'horreur rêveuse:
-- Voilà qui est fini! -- ajouta-t-elle; -- je ne porterai plus de
résédas.
À un dîner d'athées
Ceci est digne de gens sans Dieu. (ALLEN)
Le jour tombait depuis quelques instants dans les rues de la ville
de ***. Mais, dans l'église de cette petite et expressive ville de
l'Ouest, la nuit était tout à fait venue. La nuit avance presque
toujours dans les églises. Elle y descend plus vite que partout
ailleurs, soit à cause des reflets sombres des vitraux, quand il y
a des vitraux, soit à cause de l'entrecroisement des piliers, si
souvent comparés aux arbres des forêts, et aux ombres portées par
les voûtes. Cette nuit des églises, qui devance un peu la mort
définitive du jour au dehors, n'en fait guère nulle part fermer
les portes. Généralement, elles restent ouvertes, l'Angelus sonné,
-- et même quelquefois très tard, la veille des grandes fêtes par
exemple, dans les villes dévotes, où l'on se confesse en grand
nombre pour les communions du lendemain. Jamais, à aucune heure de
la journée, les églises de province ne sont plus hantées par ceux
qui les fréquentent qu'à cette heure vespérale où les travaux
cessent, où la lumière agonise, et où l'âme chrétienne se prépare
à la nuit, -- à la nuit qui ressemble à la mort et laquelle la
mort peut venir. À cette heure-là, on sent vraiment très bien que
la religion chrétienne est la fille des catacombes et qu'elle a
toujours quelque chose en elle des mélancolies de son berceau.
C'est à ce moment, en effet, que ceux qui croient encore à la
prière aiment à venir s'agenouiller et s'accouder, le front dans
leurs mains, en ces nuits mystérieuses des nefs vides, qui
répondent certainement au plus profond besoin de l'âme humaine,
car si pour nous autres mondains et passionnés, le tête-à-tête en
cachette avec la femme aimée nous paraît plus intime et plus
troublant dans les ténèbres, pourquoi n'en serait-il pas de même
pour les âmes religieuses avec Dieu, quand il fait noir devant ses
tabernacles, et qu'elles lui parlent, de bouche à oreille, dans
l'obscurité?
Or, c'est ainsi qu'elles semblaient lui parler dans l'église de
*** ce jour-là, les âmes pieuses qui y étaient venues faire leurs
prières du soir, selon leur coutume. Quoique dans la ville, grise
d'un crépuscule brumeux d'automne, les réverbères ne fussent pas
encore allumés, -- ni la petite lampe grillagée de la statue de la
Vierge, qu'on voyait à la façade de l'hôtel des dames de la
Varengerie, et qui n'y est plus à présent, -- il y avait plus de
deux heures que les Vêpres étaient finies, -- car c'était
dimanche, ce jour-là, -- et le nuage d'encens qui forme longtemps
un dais bleuâtre dans l'en-haut des voûtes du choeur, après les
Offices, s'y était évaporé. La nuit, épaisse déjà dans l'église, y
étalait sa grande draperie d'ombre qui semblait, comme une voile
tombant d'un mât, déferler des cintres. Deux maigres cierges,
perchés au tournant de deux piliers de la nef, assez éloignés l'un
de l'autre, et la lampe du sanctuaire, piquant sa petite étoile
immobile dans le noir du choeur, plus profond que tout ce qui
était noir à l'entour, faisaient ramper sur les ténèbres qui
noyaient la nef et les bas-côtés, une lueur fantômale plutôt
qu'une lumière. À cette filtration de clarté incertaine, il était
possible de se voir douteusement et confusément, mais il était
impossible de se reconnaître... On apercevait bien, ici et là,
dans les pénombres, des groupes plus opaques que les fonds sut
lesquels ils se détachaient vaguement, -- des dos courbés, --
quelques coiffes blanches de femmes du peuple agenouillées par
terre, -- deux ou trois mantelets qui avaient baissé leurs
capuchons; mais c'était tout. On s'entendait mieux qu'on ne se
voyait. Toutes ces bouches qui priaient à voix basse, dans ce
grand vaisseau silencieux et sonore, et par le silence rendu plus
sonore, faisaient ce susurrement singulier qui est comme le bruit
d'une fourmilière d'âmes, visibles seulement à l'oeil de Dieu. Ce
susurrement continu et menu, coupé, par intervalles, de soupirs,
ce murmure labial, -- si impressionnant dans les ténèbres d'une
église muette, -- n'était troublé par rien, si ce n'est, parfois,
par une des portes des bas-côtés, qui roulait sur ses gonds et
claquait en se refermant derrière la personne qui venait d'entrer;
-- le bruit alerte et clair d'un sabot qui longeait l'orée des
chapelles; -- une chaise qui, heurtée dans l'obscurité, tombait; -
- et, de temps en temps, une ou deux toux, de ces toux retenues de
dévotes qui les musiquent et qui les flûtent, par respect pour les
saints échos de la maison du Seigneur. Mais ces bruits qui
n'étaient que le passage rapide d'un son, n'interrompaient pas ces
âmes attentives et ferventes dans le train-train de leurs prières
et l'éternité de leur susurrement.
Et voilà pourquoi, de ce groupe de fidèles, recueillis et
rassemblés chaque soir dans l'église de ***, aucun ne prit garde à
un homme qui en eût assurément étonné plus d'un, s'il avait fait
assez de jour ou de clarté pour qu'il fût possible de le
reconnaître. Ce n'était pas, lui, un hanteur d'église. On ne l'y
voyait jamais. Il n'y avait pas mis le pied depuis qu'il était
revenu, après des années d'absence, habiter momentanément sa ville
natale. Pourquoi donc y entrait-il ce soir-là?... Quel sentiment,
quelle idée, quel projet l'avait décidé à franchir le seuil de
cette porte, devant laquelle il passait plusieurs fois par jour
comme si elle n'eût pas existé?... C'était un homme haut en tout,
qui avait dû courber sa fierté autant que sa grande taille pour
passer sous la petite porte basse cintrée, et verdie par les
humidités de ce pluvieux climat de l'Ouest; et qu'il avait prise
pour entrer. Il ne manquait pas, après tout, de poésie dans sa
tête de feu. Quand il entra dans ce lieu, qu'il avait probablement
désappris, fut-il frappé de l'aspect presque tombal de cette
église, qui, de construction, ressemble à une crypte, car elle est
plus basse que le pavé de la place sur laquelle elle est bâtie, et
son portail, à escalier intérieur de quelques marches, plus élevé
que le maître autel?... Il n'avait pas lu sainte Brigitte. S'il
l'avait lue, il aurait, en entrant dans cette atmosphère nocturne,
pleine de mystérieux chuchotements, pensé à la vision de son
Purgatoire, à ce dortoir, morne et terrible, où l'on ne voit
personne et où l'on entend des voix basses et des soupirs qui
sortent des murs... Quelle que fût, du reste, son impression,
toujours est-il qu'il s'arrêta, peu sûr de lui-même et de ses
souvenirs, s'il en avait, au milieu de la contre-allée dans
laquelle il s'était engagé. Pour qui l'eût observé, il cherchait
évidemment quelqu'un ou quelque chose, qu'il ne trouvait pas dans
ces ombres... Cependant, quand ses yeux s'y furent un peu faits et
qu'il put retrouver autour de lui les contours des choses, il
finit par apercevoir une vieille mendiante, croulée, plutôt
qu'agenouillée, pour dire son chapelet, à l'extrémité du banc des
pauvres, et il lui demanda, en la touchant à l'épaule, la chapelle
de la Vierge et le confessionnal d'un prêtre de la paroisse qu'il
lui nomma. Renseigné par cette vieille habituée du banc des
pauvres qui, depuis cinquante ans peut-être, semblait faire partie
du mobilier de l'église de *** et lui appartenir autant que les
marmousets de ses gargouilles, l'homme en question arriva, sans
trop d'encombre, à travers les chaises dérangées et dispersées par
les Offices de la journée, et se planta juste debout devant le
confessionnal qui est au fond de la chapelle. Il y resta les bras
croisés, comme les ont presque toujours, dans les églises, les
hommes qui n'y viennent pas pour prier et qui veulent pourtant y
avoir une attitude convenable et grave. Plusieurs dames de la
congrégation du Saint-Rosaire, alors en oraison autour de cette
chapelle, si elles avaient remarqué cet homme, n'auraient pu le
distinguer autrement que par je ne dirai pas l'impiété, mais la
non piété de son attitude. D'ordinaire, il est vrai, les soirs de
confession, il y avait auprès de la quenouille de la Vierge, ornée
de ses rubans, un cierge tors de cire jaune allumé et qui
éclairait la chapelle; mais, comme on avait communié en foule le
matin et qu'il n'y avait plus personne au confessionnal, le prêtre
de ce confessionnal, qui y faisait solitairement sa méditation, en
était sorti, avait éteint le cierge de cire jaune, et était rentré
dans son espèce de cellule en bois pour y reprendre sa méditation,
sous l'influence de cette obscurité qui empêche toute distraction
extérieure et qui féconde le recueillement. Etait-ce ce motif,
était-ce hasard, caprice, économie ou quelque autre raison de ce
genre, qui avait déterminé l'action très simple de ce prêtre?
Mais, à coup sûr, cette circonstance sauva l'incognito, s'il
tenait à le garder, de l'homme entré dans la chapelle, et qui,
d'ailleurs, n'y demeura que peu d'instants... Le prêtre, qui avait
éteint son cierge avant son arrivée, l'ayant aperçu à travers les
barreaux de sa porte à claire-voie; rouvrit toute grande cette
porte, sans quitter le fond du confessionnal dans lequel il était
assis; et l'homme, décroisant ses bras, tendit au prêtre un objet
indiscernable qu'il avait tiré de sa poitrine:
-- Tenez, mon père! -- dit-il d'une voix basse, mais distincte. --
Voilà assez longtemps que je le traîne avec moi!
Et il n'en fut pas dit davantage. Le prêtre, comme s'il eût su de
quoi il s'agissait, prit l'objet et referma tranquillement la
porte de son confessionnal. Les dames de la congrégation du Saint-
Rosaire crurent que l'homme qui avait parlé au prêtre allait
s'agenouiller et se confesser, et furent extrêmement étonnées de
le voir descendre le degré de la chapelle d'un pied leste, et
regagner la contre-allée par où il était venu.
Mais, si elles furent surprises, il fut encore plus surpris
qu'elles, car, au beau milieu de cette contre-allée qu'il
remontait pour sortir de l'église, il fut saisi brusquement par
deux bras vigoureux, et un rire, abominablement scandaleux dans un
lieu si saint, partit presque à deux pouces de sa figure.
Heureusement pour les dents qui riaient qu'il les reconnut, si
près de ses yeux!
-- Sacré nom de Dieu! -- fit en même temps le rieur à mi-voix,
mais pas de manière cependant qu'on n'entendît pas, près de là, le
blasphème et l'autre irrévérente parole, -- qu'est-ce que tu fous
donc, Mesnil, dans une église, à pareille heure? Nous ne sommes
plus en Espagne, comme au temps où nous chiffonnions si joliment
les guimpes des religieuses d'Avila.
Celui qu'il avait appelé «Mesnil» eut un geste de colère.
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