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Les diaboliques
Author Language Character Set
Jules Amédée Barbey d`Aurevilly French ISO-8859-1


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vie, jalouse de lui, et implacable. Mais il ne s'agit pas de
Serlon, docteur, reprit-elle avec énergie, en me découvrant tout
un côté de son caractère que j'avais entrevu, mais que je n'avais
pas pénétré dans ce qu'il avait de plus profond. Il s'agit du
comte de Savigny. Je ne veux pas, quand je serai morte, que le
comte de Savigny passe pour l'assassin de sa femme. Je ne veux pas
qu'on le traîne en cour d'assises, qu'on l'accuse de complicité
avec une servante adultère et empoisonneuse! Je ne veux pas que
cette tache reste sur ce nom de Savigny, que j'ai porté. Oh! s'il
ne s'agissait que de lui, il est digne de tous les échafauds!
Mais, lui, je lui mangerais le coeur! Mais il s'agit de nous tous,
les gens comme il faut du pays! Si nous étions encore ce que nous
devrions être, j'aurais fait jeter cette Eulalie dans une des
oubliettes du château de Savigny, et il n'en aurait plus été
question jamais! Mais, à présent, nous ne sommes plus les maîtres
chez nous. Nous n'avons plus notre justice expéditive et muette,
et je ne veux pour rien des scandales et des publicités de la
vôtre, docteur; et j'aime mieux les laisser dans les bras l'un de
l'autre, heureux et délivrés de moi, et mourir enragée comme je
meurs, que de penser, en mourant, que la noblesse de V... aurait
l'ignominie de compter un empoisonneur dans ses rangs.»

«Elle parlait avec une vibration inouïe, malgré les tremblements
saccadés de sa mâchoire qui claquait à briser ses dents. Je la
reconnaissais, mais je l'apprenais encore! C'était bien la fille
noble qui n'était que cela, la fille noble plus forte, en mourant,
que la femme jalouse. Elle mourait bien comme une fille de V...,
la dernière ville noble de France! Et touché de cela plus peut-
être que je n'aurais dû l'être, je lui promis et je lui jurai, si
je ne la sauvais pas, de faire ce qu'elle me demandait.

Et je l'ai fait, mon cher. Je ne la sauvai pas. Je ne pus pas la
sauver: elle refusa obstinément tout remède. Je dis ce qu'elle
avait voulu, quand elle fut morte, et je persuadai... Il y a bien
vingt-cinq ans de cela... À présent, tout est calmé, silencé,
oublié, de cette épouvantable aventure. Beaucoup de contemporains
sont morts. D'autres générations ignorantes, indifférentes, ont
poussé sur leurs tombes, et la première parole que je dis de cette
sinistre histoire, c'est à vous!

Et encore, il a fallu ce que nous venons de voir pour vous la
raconter. Il a fallu ces deux êtres, immuablement beaux malgré le
temps, immuablement heureux malgré leur crime, puissants,
passionnés, absorbés en eux, passant aussi superbement dans la vie
que dans ce jardin, semblables à deux de ces Anges d'autel qui
s'enlèvent, unis dans l'ombre d'or de leurs quatre ailes!»

J'étais épouvanté... -- Mais, -- fis-je, -- si c'est vrai ce que
vous me contez là, docteur, c'est un effroyable désordre dans la
création que le bonheur de ces gens-là.

-- C'est un désordre ou c'est un ordre, comme il vous plaira, --
répondit le docteur Torty, cet athée absolu et tranquille aussi,
comme ceux dont il parlait, mais c'est un fait. Ils sont heureux
exceptionnellement, et insolemment heureux. Je suis bien vieux, et
j'ai vu dans ma vie bien des bonheurs qui n'ont pas duré; mais je
n'ai vu que celui-là qui fût aussi profond, et qui dure toujours!

«Et croyez que je l'ai bien étudié, bien scruté, bien perscruté!
Croyez que j'ai bien cherché la petite bête dans ce bonheur-là! Je
vous demande pardon de l'expression, mais je puis dire que je l'ai
pouillé... J'ai mis les deux pieds et les deux yeux aussi avant
que j'ai pu dans la vie de ces deux êtres, pour voir s'il n'y
avait pas à leur étonnant et révoltant bonheur un défaut, une
cassure, si petite qu'elle fût, à quelque endroit caché; mais je
n'ai jamais rien trouvé qu'une félicité à faire envie, et qui
serait une excellente et triomphante plaisanterie du Diable contre
Dieu, s'il y avait un Dieu et un Diable! Après la mort de la
comtesse, je demeurai, comme vous le pensez bien, en bons termes
avec Savigny. Puisque j'avais fait tant que de prêter l'appui de
mon affirmation à la fable imaginée par eux pour expliquer
l'empoisonnement, ils n'avaient pas d'intérêt à m'écarter, et moi
j'en avais un très grand à connaître ce qui allait suivre, ce
qu'ils allaient faire, ce qu'ils allaient devenir. J'étais
horripilé, mais je bravais mes horripilations... Ce qui suivit, ce
fut d'abord le deuil de Savigny, lequel dura les deux ans d'usage,
et que Savigny porta de manière à confirmer l'idée publique qu'il
était le plus excellent des maris, passés, présents et futurs...
Pendant ces deux ans, il ne vit absolument personne. Il s'enterra
dans son château avec une telle rigueur de solitude, que personne
ne sut qu'il avait gardé à Savigny Eulalie, la cause involontaire
de la mort de la comtesse et qu'il aurait dû, par convenance
seule, mettre à la porte, même dans la certitude de son innocence.
Cette imprudence de garder chez soi une telle fille, après une
telle catastrophe, me prouvait la passion insensée que j'avais
toujours soupçonnée dans Serlon. Aussi ne fus-je nullement surpris
quand un jour, en revenant d'une de mes tournées de médecin, je
rencontrai un domestique sur la route de Savigny, à qui je
demandai des nouvelles de ce qui se passait au château, et qui
m'apprit qu'Eulalie y était toujours... À l'indifférence avec
laquelle il me dit cela, je vis que personne, parmi les gens du
comte, ne se doutait qu'Eulalie fût sa maîtresse. "Ils jouent
toujours serré, -- me dis-je. Mais pourquoi ne s'en vont-ils pas
du pays? Le comte est riche. Il peut vivre grandement partout.
Pourquoi ne pas filer avec cette belle diablesse (en fait de
diablesse, je croyais à celle-là) qui, pour le mieux crocheter, a
préféré vivre dans la maison de son amant, au péril de tout, que
d'être sa maîtresse à V..., dans quelque logement retiré où il
serait allé bien tranquillement la voir en cachette?" Il y avait
là un dessous que je ne comprenais pas. Leur délire, leur
dévorement d'eux-mêmes étaient-ils donc si grands qu'ils ne
voyaient plus rien des prudences et des précautions de la vie?...
Hauteclaire, que je supposais plus forte de caractère que Serlon,
Hauteclaire, que je croyais l'homme des deux dans leurs rapports
d'amants, voulait-elle rester dans ce château où on l'avait vue
servante et où l'on devait la voir maîtresse, et en restant, si on
l'apprenait et si cela faisait un scandale, préparer l'opinion à
un autre scandale bien plus épouvantable, son mariage avec le
comte de Savigny? Cette idée ne m'était pas venue à moi, si elle
lui était venue à elle, en cet instant de mon histoire.
Hauteclaire Stassin, fille de ce vieux pilier de salle d'armes, La
Pointe-au-corps, -- que nous avions tous vue, à V..., donner des
leçons et se fendre à fond en pantalon collant, -- comtesse de
Savigny! Allons donc! Qui aurait cru à ce renversement, à cette
fin du monde? Oh! pardieu, je croyais très bien, pour ma part, in
petto, que le concubinage continuerait d'aller son train entre ces
deux fiers animaux, qui avaient, au premier coup d'oeil, reconnu
qu'ils étaient de la même espèce et qui avaient osé l'adultère
sous les yeux mêmes de la comtesse. Mais le mariage, le mariage
effrontément accompli au nez de Dieu et des hommes, mais ce défi
jeté à l'opinion de toute une contrée outragée dans ses sentiments
et dans ses moeurs, j'en étais, d'honneur! à mille lieues, et si
loin que quand, au bout des deux ans du deuil de Serlon, la chose
se fit brusquement, le coup de foudre de la surprise me tomba sur
la tête comme si j'avais été un de ces imbéciles qui ne
s'attendent jamais à rien de ce qui arrive, et qui, dans le pays,
se mirent alors à piauler comme les chiens, fouettés dans la nuit,
piaulent aux carrefours.

Du reste, en ces deux ans du deuil de Serlon, si strictement
observé et qui fut, quand on en vit la fin, si furieusement taxé
d'hypocrisie et de bassesse, je n'allai pas beaucoup au château de
Savigny... Qu'y serais-je allé faire?... On s'y portait très bien,
et jusqu'au moment peu éloigné peut-être où l'on m'enverrait
chercher nuitamment, pour quelque accouchement qu'il faudrait bien
cacher encore, on n'y avait pas besoin de mes services. Néanmoins,
entre temps, je risquais une visite au comte. Politesse doublée de
curiosité éternelle. Serlon me recevait ici ou là, selon
l'occurrence et où il était, quand j'arrivais. Il n'avait pas le
moindre embarras avec moi. Il avait repris sa bienveillance. Il
était grave. J'avais déjà remarqué que les êtres heureux sont
graves. Ils portent en eux attentivement leur coeur, comme un
verre plein, que le moindre mouvement peut faire déborder ou
briser... Malgré sa gravité et ses vêtements noirs, Serlon avait
dans les yeux l'incoercible expression d'une immense félicité. Ce
n'était plus l'expression du soulagement et de la délivrance qui y
brillait, comme le jour où, chez sa femme, il s'était aperçu que
je reconnaissais Hauteclaire, mais que j'avais pris le parti de ne
pas la reconnaître. Non, parbleu! c'était bel et bien du bonheur!
Quoique, en ces visites cérémonieuses et rapides, nous ne nous
entretinssions que de choses superficielles et extérieures, la
voix du comte de Savigny, pour les dire, n'était pas la même voix
qu'au temps de sa femme. Elle révélait à présent, par la plénitude
presque chaude de ses intonations, qu'il avait peine à contenir
des sentiments qui ne demandaient qu'à lui sortir de la poitrine.
Quant à Hauteclaire (toujours Eulalie, et au château, ainsi que me
l'avait dit le domestique), je fus assez longtemps sans la
rencontrer. Elle n'était plus, quand je passais, dans le corridor
où elle se tenait du temps de la comtesse, travaillant dans son
embrasure. Et, pourtant, la pile de linge à la même place, et les
ciseaux, et l'étui, et le dé sur le bord de la fenêtre, disaient
qu'elle devait toujours travailler là, sur cette chaise vide et
tiède peut-être, qu'elle avait quittée, m'entendant venir. Vous
vous rappelez que j'avais la fatuité de croire qu'elle redoutait
la pénétration de mon regard; mais, à présent, elle n'avait plus à
la craindre. Elle ignorait que j'eusse reçu la terrible confidence
de la comtesse. Avec la nature audacieuse et altière que je lui
connaissais, elle devait même être contente de pouvoir braver la
sagacité qui l'avait devinée. Et, de fait, ce que je présumais
était la vérité, car le jour où je la rencontrai enfin, elle avait
son bonheur écrit sur son front d'une si radieuse manière, qu'en y
répandant toute la bouteille d'encre double avec laquelle elle
avait empoisonné la comtesse, on n'aurait pas pu l'effacer!

C'est dans le grand escalier du château que je la rencontrai cette
première fois. Elle le descendait et je le montais. Elle le
descendait un peu vite; mais quand elle me vit, elle ralentit son
mouvement, tenant sans doute à me montrer fastueusement son
visage, et à me mettre bien au fond des yeux ses yeux qui peuvent
faire fermer ceux des panthères, mais qui ne firent pas fermer les
miens. En descendant les marches de son escalier, ses jupes
flottant en arrière sous les souffles d'un mouvement rapide, elle
semblait descendre du ciel. Elle était sublime d'air heureux. Ah!
son air était à quinze mille lieues au-dessus de l'air de Serlon!
Je n'en passai pas moins sans lui donner signe de politesse, car
si Louis XIV saluait les femmes de chambre dans les escaliers, ce
n'étaient pas des empoisonneuses! Femme de chambre, elle l'était
encore ce jour-là, de tenue, de mise, de tablier blanc; mais l'air
heureux de la plus triomphante et despotique maîtresse avait
remplacé l'impassibilité de l'esclave. Cet air-là ne l'a point
quittée. Je viens de le revoir, et vous avez pu en juger. Il est
plus frappant que la beauté même du visage sur lequel il
resplendit. Cet air surhumain de la fierté dans l'amour heureux,
qu'elle a dû donner à Serlon, qui d'abord, lui, ne l'avait pas,
elle continue, après vingt ans, de l'avoir encore, et je ne l'ai
vu ni diminuer, ni se voiler un instant sur la face de ces deux
étranges Privilégiés de la vie. C'est par cet air-là qu'ils ont
toujours répondu victorieusement à tout, à l'abandon, aux mauvais
propos, aux mépris de l'opinion indignée, et qu'ils ont fait
croire à qui les rencontre que le crime dont ils ont été accusés
quelques jours n'était qu'une atroce calomnie.»

-- Mais vous, docteur, -- interrompis-je, -- après tout ce que
vous savez, vous ne pouvez pas vous laisser imposer par cet air-
là? Vous ne les avez pas suivis partout? Vous ne les voyez pas à
toute heure?

«Excepté dans leur chambre à coucher, le soir, et ce n'est pas là
qu'ils le perdent, -- fit le docteur Torty, gaillard, mais
profond, -- je les ai vus, je crois bien, à tous les moments de
leur vie depuis leur mariage, qu'ils allèrent faire je ne sais où,
pour éviter le charivari que la populace de V..., aussi furieuse à
sa façon que la Noblesse à la sienne, se promettait de leur
donner. Quand ils revinrent mariés, elle, authentiquement comtesse
de Savigny, et lui, absolument déshonoré par un mariage avec une
servante, on les planta là, dans leur château de Savigny. On leur
tourna le dos. On les laissa se repaître d'eux tant qu'ils
voulurent... Seulement, ils ne s'en sont jamais repus, à ce qu'il
paraît; encore tout à l'heure, leur faim d'eux-mêmes n'est pas
assouvie. Pour moi, qui ne veux pas mourir, en ma qualité de
médecin, sans avoir écrit un traité de tératologie, et qu'ils
intéressaient... comme des monstres, je ne me mis point à la queue
de ceux qui les fuirent. Lorsque je vis la fausse Eulalie
parfaitement comtesse, elle me reçut comme si elle l'avait été
toute sa vie. Elle se souciait bien que j'eusse dans la mémoire le
souvenir de son tablier blanc et de son plateau! "Je ne suis plus
Eulalie, -- me dit-elle; -- je suis Hauteclaire, Hauteclaire
heureuse d'avoir été servante pour lui..." Je pensais qu'elle
avait été bien autre chose; mais comme j'étais le seul du pays qui
fût allé à Savigny, quand ils y revinrent, j'avais toute honte
bue, et je finis par y aller beaucoup. Je puis dire que je
continuai de m'acharner à regarder et à percer dans l'intimité de
ces deux êtres, si complètement heureux par l'amour. Eh bien! vous
me croirez si vous voulez, mort cher, la pureté de ce bonheur,
souillé par un crime dont j'étais sûr, je ne l'ai pas vue, je ne
dirai pas ternie, mais assombrie une seule minute dans un seul
jour. Cette boue d'un crime lâche qui n'avait pas eu le courage
d'être sanglant, je n'en ai pas une seule fois aperçu la tache sur
l'azur de leur bonheur! C'est à terrasser, n'est-il pas vrai? tous
les moralistes de la terre, qui ont inventé le bel axiome du vice
puni et de la vertu récompensée! Abandonnés et solitaires comme
ils l'étaient, ne voyant que moi, avec lequel ils ne se gênaient
pas plus qu'avec un médecin devenu presque un ami, à force de
hantises, ils ne se surveillaient point. Ils m'oubliaient et
vivaient très bien, moi présent, dans l'enivrement d'une passion à
laquelle je n'ai rien à comparer, voyez-vous, dans tous les
souvenirs de ma vie... Vous venez d'en être le témoin il n'y a
qu'un moment: ils sont passés là, et ils ne m'ont pas même aperçu,
et j'étais à leur coude! Une partie de ma vie avec eux, ils ne
m'ont pas vu davantage... Polis, aimables, mais le plus souvent
distraits, leur manière d'être avec moi était telle, que je ne
serais pas revenu à Savigny si je n'avais tenu à étudier
microscopiquement leur incroyable bonheur, et à y surprendre, pour
mon édification personnelle, le grain de sable d'une lassitude,
d'une souffrance, et, disons le grand mot: d'un remords. Mais
rien! rien! L'amour prenait tout, emplissait tout, bouchait tout
en eux, le sens moral et la conscience, -- comme vous dites, vous
autres; et c'est en les regardant, ces heureux, que j'ai compris
le sérieux de la plaisanterie de mon vieux camarade Broussais,
quand il disait de la conscience: "Voilà trente ans que je
dissèque, et je n'ai pas seulement découvert une oreille de ce
petit animal-là!"«

Et ne vous imaginez point, -- continua ce vieux diable de docteur
Torty, comme s'il eût lu dans ma pensée, -- que ce que je vous dis
là, c'est une thèse... la preuve d'une doctrine que je crois
vraie, et qui nie carrément la conscience comme la niait
Broussais. Il n'y a pas de thèse ici. Je ne prétends point entamer
vos opinions... Il n'y a que des faits, qui m'ont étonné autant
que vous. Il y a le phénomène d'un bonheur continu, d'une bulle de
savon qui grandit toujours et qui ne crève jamais! Quand le
bonheur est continu, c'est déjà une surprise; mais ce bonheur dans
le crime, c'est une stupéfaction, et voilà vingt ans que je ne
reviens pas de cette stupéfaction-là. Le vieux médecin, le vieux
observateur, le vieux moraliste... ou immoraliste -- (reprit-il,
voyant mon sourire), -- est déconcerté par le spectacle auquel il
assiste depuis tant d'années, et qu'il ne peut pas vous faire voir
en détail, car s'il y a un mot traînaillé partout, tant il est
vrai! c'est que le bonheur n'a pas d'histoire. Il n'a pas plus de
description. On ne peint pas plus le bonheur, cette infusion d'une
vie supérieure dans la vie, qu'on ne saurait peindre la
circulation du sang dans les veines. On s'atteste, aux battements
des artères, qu'il y circule, et c'est ainsi que je m'atteste le
bonheur de ces deux êtres que vous venez de voir, ce bonheur
incompréhensible auquel je tâte le pouls depuis si longtemps. Le
comte et la comtesse de Savigny refont tous les jours, sans y
penser, le magnifique chapitre de l'amour dans le mariage de Mme
de Staël, ou les vers plus magnifiques encore du Paradis perdu
dans Milton. Pour mon compte, à moi, je n'ai jamais été bien
sentimental ni bien poétique; mais ils m'ont, avec cet idéal
réalisé par eux, et que je croyais impossible, dégoûté des
meilleurs mariages que j'aie connus, et que le monde appelle
charmants. Je les ai toujours trouvés si inférieurs au leur, si
décolorés et si froids! La destinée, leur étoile, le hasard,
qu'est-ce que je sais? a fait qu'ils ont pu vivre pour eux-mêmes.
Riches, ils ont eu ce don de l'oisiveté sans laquelle il n'y a pas
d'amour, mais qui tue aussi souvent l'amour qu'elle est nécessaire
pour qu'il naisse... Par exception, l'oisiveté n'a pas tué le
leur. L'amour, qui simplifie tout, a fait de leur vie une
simplification sublime. Il n'y a point de ces grosses choses qu'on
appelle des événements dans l'existence de ces deux mariés, qui
ont vécu, en apparence, comme tous les châtelains de la terre,
loin du monde auquel ils n'ont rien à demander, se souciant aussi
peu de son estime que de son mépris. Ils ne se sont jamais
quittés. Où l'un va, l'autre l'accompagne. Les routes des environs
de V... revoient Hauteclaire à cheval, comme du temps du vieux La
Pointe-au-corps; mais c'est le comte de Savigny qui est avec elle,
et les femmes du pays, qui, comme autrefois, passent en voiture,
la dévisagent lus encore peut-être que quand elle était la grade
et mystérieuse jeune fille au voile bleu sombre, et qu'on ne
voyait pas. Maintenant, elle lève son voile, et leur montre
hardiment le visage de servante qui a su se faire épouser, et
elles rentrent indignées, mais rêveuses... Le comte et la comtesse
de Savigny ne voyagent point; ils viennent quelquefois à Paris,
mais ils n'y restent que quelques jours. Leur vie se concentre
donc tout entière dans ce château de Savigny, qui fut le théâtre
d'un crime dont ils ont peut-être perdu le souvenir, dans l'abîme
sans fond de leurs coeurs...

-- Et ils n'ont jamais eu d'enfants, docteur? -- lui dis-je.

-- Ah! -- fit le docteur Torty, -- vous croyez que c'est là qu'est
la fêlure, la revanche du Sort, et ce que vous appelez la
vengeance ou la justice de Dieu? Non, ils n'ont jamais eu
d'enfants. Souvenez-vous! Une fois, j'avais eu l'idée qu'ils n'en
auraient pas. Ils s'aiment trop... Le feu, -- qui dévore, --
consume et ne produit pas. Un jour, je le dis à Hauteclaire:

«-- Vous n'êtes donc pas triste de n'avoir pas d'enfant, madame la
comtesse?

-- Je n'en veux pas! -- fit-elle impérieusement. J'aimerais moins
Serlon. Les enfants, -- ajouta-t-elle avec une espèce de mépris, -
- sont bons pour les femmes malheureuses!»

Et le docteur Torty finit brusquement son histoire sur ce mot,
qu'il croyait profond.

Il m'avait intéressé, et je le lui dis: «-- Toute criminelle
qu'elle soit, -- fis-je, -- on s'intéresse à cette Hauteclaire.
Sans son crime, je comprendrais l'amour de Serlon.

-- Et peut-être même avec son crime!» -- dit le docteur. -- «Et
moi aussi!» -- ajouta-t-il, le hardi bonhomme.


Le dessous de cartes d'une partie de whist

I

-- Vous moquez-vous de nous, monsieur, avec une pareille histoire?

-- Est-ce qu'il n'y a pas, madame, une espèce de tulle qu'on
appelle du tulle illusion?...

(À une soirée chez le prince T...)

J'étais, un soir de l'été dernier, chez la baronne de Mascranny,
une des femmes de Paris qui aiment le plus l'esprit comme on en
avait autrefois, et qui ouvre les deux battants de son salon -- un
seul suffirait -- au peu qui en reste parmi nous. Est-ce que
dernièrement l'Esprit ne s'est pas changé en une bête à prétention
qu'on appelle l'Intelligence?... La baronne de Mascranny est, par
son mari, d'une ancienne et très illustre famille, originaire des
Grisons. Elle porte, comme tout le monde le sait, de gueules à
trois fasces, vivrées de gueules à l'aigle éployée d'argent,
addextrée d'une clef d'argent, senestrée d'un casque de même,
l'écu chargé, en coeur, d'un écusson d'azur à une fleur de lys
d'or; et ce chef, ainsi que les pièces qui le couvrent, ont été
octroyées par plusieurs souverains de l'Europe à la famille de
Mascranny, en récompense des services qu'elle leur a rendus à
différentes époques de l'histoire. Si les souverains de l'Europe
n'avaient pas aujourd'hui de bien autres affaires à démêler, ils
pourraient charger de quelque pièce nouvelle un écu déjà si
noblement compliqué, pour le soin véritablement héroïque que la
baronne prend de la conversation cette fille expirante des
aristocraties oisives et des monarchies absolues. Avec l'esprit et
les manières de son nom, la baronne de Mascranny a fait de son
salon une espèce de Coblentz délicieux où s'est réfugiée la
conversation d'autrefois, la dernière gloire de l'esprit français,
forcé d'émigrer devant les moeurs utilitaires et occupées de notre
temps. C'est là que chaque soir, jusqu'à ce qu'il se taise tout à
fait, il chante divinement son chant du cygne. Là, comme dans les
rares maisons de Paris où l'on a conservé les grandes traditions
de la causerie, on ne carre guère de phrases, et le monologue est
à peu près inconnu. Rien n'y rappelle l'article du journal et le
discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée, au
dix-neuvième siècle. L'esprit se contente d'y briller en mots
charmants ou profonds, mais bientôt dits; quelquefois même en de
simples intonations, et moins que cela encore, en quelque petit
geste de génie. Grâce à ce bienheureux salon, j'ai mieux reconnu
une puissance dont je n'avais jamais douté, la puissance du
monosyllabe. Que de fois j'en ai entendu lancer ou laisser tomber
avec un talent bien supérieur à celui de Mlle Mars, la reine du
monosyllabe à la scène, mais qu'on eût lestement détrônée au
faubourg Saint-Germain, si elle avait pu y paraître; car les
femmes y sont trop grandes dames pour, quand elles sont fines, y
raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux.

Or, ce soir-là, par exception, le vent n'était pas au monosyllabe.
Quand j'entrai chez la baronne de Mascranny, il s'y trouvait assez
du monde qu'elle appelle ses intimes, et la conversation y était
animée de cet entrain qu'elle y a toujours. Comme les fleurs
exotiques qui ornent les vases de jaspe de ses consoles, les
intimes de la baronne sont un peu de tous les pays. Il y a parmi
eux des Anglais, des Polonais, des Russes; mais ce sont tous des
Français pour le langage et par ce tour d'esprit et de manières
qui est le même partout, à une certaine hauteur de société. Je ne
sais pas de quel point on était parti pour arriver là; mais, quand
j'entrai, on parlait romans. Parier romans, c'est comme si chacun
avait parlé de sa vie. Est-il nécessaire d'observer que, dans
cette réunion d'hommes et de femmes du monde, on n'avait pas le
pédantisme d'agiter la question littéraire? Le fond des choses, et
non la forme, préoccupait. Chacun de ces moralistes supérieurs, de
ces praticiens, à divers degrés, de la passion et de la vie, qui
cachaient de sérieuses expériences sous des propos légers et des
airs détachés, ne voyait alors dans le roman qu'une question de
nature humaine, de moeurs et d'histoire. Rien de plus. Mais n'est-
ce donc pas tout?... Du reste, il fallait qu'on eût déjà beaucoup
causé sur ce sujet, car les visages avaient cette intensité de
physionomie qui dénote un intérêt pendant longtemps excité.
Délicatement fouettés les uns par les autres, tous ces esprits
avaient leur mousse. Seulement, quelques âmes vives -- j'en
pouvais compter trois ou quatre dans ce salon -- se tenaient en
silence, les unes le front baissé, les autres l'oeil fixé
rêveusement aux bagues d'une main étendue sur leurs genoux. Elles
cherchaient peut-être à corporiser leurs rêveries, ce qui est
aussi difficile que de spiritualiser ses sensations. Protégé par
la discussion, je me glissai sans être vu derrière le dos éclatant
et velouté de la belle comtesse de Damnaglia, qui mordait du bout
de sa lèvre l'extrémité de son éventail replié, tout en écoutant,
comme ils écoutaient tous, dans ce monde où savoir écouter est un
charme. Le jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de
noir, comme les vies heureuses. On était rangé en cercle et on
dessinait, dans la pénombre crépusculaire du salon, comme une
guirlande d'hommes et de femmes, dans des poses diverses,
négligemment attentives. C'était une espèce de bracelet vivant
dont la maîtresse de la maison, avec son profil égyptien, et le
lit de repos sur lequel elle est éternellement couchée, comme
Cléopâtre, formait l'agrafe. Une croisée ouverte laissait voir un
pan du ciel et le balcon où se tenaient quelques personnes. Et
l'air était si pur et le quai d'Orsay si profondément silencieux,
à ce moment-là, qu'elles ne perdaient pas une syllabe de la voix
qu'on entendait dans le salon, malgré les draperies en vénitienne
de la fenêtre, qui devaient amortir cette voix sonore et en
retenir les ondulations dans leurs plis. Quand j'eus reconnu celui
qui parlait, je ne m'étonnai ni de cette attention, -- qui n'était
plus seulement une grâce octroyée par la grâce,... -- ni de
l'audace de qui gardait ainsi la parole plus longtemps qu'on
n'avait coutume de le faire, dans ce salon d'un ton si exquis.

En effet, c'était le plus étincelant causeur de ce royaume de la
causerie. Si ce n'est pas son nom, voilà son titre! Pardon. Il en
avait encore un autre... La médisance ou la calomnie, ces
Ménechmes qui se ressemblent tant qu'on ne peut les reconnaître,
et qui écrivent leur gazette à rebours, comme si c'était de
l'hébreu (n'en est-ce pas souvent?), écrivaient en égratignures
qu'il avait été le héros de plus d'une aventure qu'il n'eût pas
certainement, ce soir-là, voulu raconter.

«... Les plus beaux romans de la vie -- disait-il, quand je
m'établis sur mes coussins de canapé, à l'abri des épaules de la
comtesse de Damnaglia, -- sont des réalités qu'on a touchées du
coude, ou même du pied, en passant. Nous en avons tous vu. Le
roman est plus commun que l'histoire. je ne parle pas de ceux-là
qui furent des catastrophes éclatantes, des drames joués par
l'audace des sentiments les plus exaltés à la majestueuse barbe de
l'Opinion; mais à part ces clameurs très rares, faisant scandale
dans une société comme la nôtre, qui était hypocrite hier, et qui
n'est plus que lâche aujourd'hui, il n'est personne de nous qui
n'ait été témoin de ces faits mystérieux de sentiment ou de
passion qui perdent toute une destinée, de ces brisements de coeur
qui ne rendent qu'un bruit sourd, comme celui d'un corps tombant
dans l'abîme caché d'une oubliette, et par-dessus lequel le monde
met ses mille voix ou son silence. On peut dire souvent du roman
ce que Molière disait de la vertu: "Où diable va-t-il se
nicher?..." Là où on le croit le moins, on le trouve! Moi qui vous
parle, j'ai vu dans mon enfance... non, vu n'est pas le mot! j'ai
deviné, pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se
jouent pas en public, quoique le public en voie les acteurs tous
les jours; une de ces sanglantes comédies, comme disait Pascal,
mais représentées à huis clos, derrière une toile de manoeuvre, le
rideau de la vie privée et de l'intimité. Ce qui sort de ces
drames cachés, étouffés, que j'appellerai presque à transpiration
rentrée, est plus sinistre, et d'un effet plus poignant sur
l'imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier
s'était déroulé sous vos yeux. Ce qu'on ne sait pas centuple
l'impression de ce qu'on sait. Me trompé-je? Mais je me figure que
l'enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si,
d'un seul et planant regard, on pouvait l'embrasser tout entier.»

Ici, il fit une légère pause. Il exprimait un fait tellement
humain, d'une telle expérience d'imagination pour ceux qui en ont
un peu, que pas un contradicteur ne s'éleva. Tous les visages
peignaient la curiosité la plus vive. La jeune Sibylle, qui était
pliée en deux aux pieds du lit de repos où s'étendait sa mère, se
rapprocha d'elle avec une crispation de terreur, comme si l'on eût
glissé un aspic entre sa plate poitrine d'enfant et son corset.

-- Empêche-le, maman, -- dit-elle, avec la familiarité d'une
enfant gâtée, élevée pour être une despote, -- de nous dire ces
atroces histoires qui font frémir.

-- je me tairai, si vous le voulez, mademoiselle Sibylle, --
répondit celui qu'elle n'avait pas nommé, dans sa familiarité
naïve et presque tendre.

Lui, qui vivait si près de cette jeune âme, en connaissait les
curiosités et les peurs; car, pour toutes choses, elle avait
l'espèce d'émotion que l'on a quand on plonge les pieds dans un
bain plus froid que la température, et qui coupe l'haleine à
mesure qu'on entre dans la saisissante fraîcheur de son eau.

-- Sibylle n'a pas la prétention, que je sache, d'imposer silence
à mes amis, fit la baronne en caressant la tête de sa fille, si
prématurément pensive. Si elle a peur, elle a la ressource de ceux
qui ont peur; elle a la fuite; elle peut s'en aller.

Mais la capricieuse fillette, qui avait peut-être autant d'envie
de l'histoire que madame sa mère, ne fuit pas, mais redressa son
maigre corps, palpitant d'intérêt effrayé, et jeta ses yeux noirs
et profonds du côté du narrateur, comme si elle se fût penchée sur
un abîme.

-- Eh bien! contez, dit Mlle Sophie de Revistal, en tournant vers
lui son grand oeil brun baigné de lumière, et qui est si humide
encore, quoiqu'il ait pourtant diablement brillé. Tenez, voyez!
ajouta-t-elle avec un geste imperceptible, nous écoutons tous.

Et il raconta ce qui va suivre. Mais pourrai-je rappeler, sans
l'affaiblir, ce récit, nuancé par la voix et le geste, et surtout
faire ressortir le contre-coup de l'impression qu'il produisit sur
toutes les personnes rassemblées dans l'atmosphère sympathique de
ce salon?

«J'ai été élevé en province, dit le narrateur, mis en demeure de
raconter, et dans la maison paternelle. Mon père habitait une
bourgade jetée nonchalamment les pieds dans l'eau, au bas d'une
montagne, dans un pays que je ne nommerai pas, et près d'une
petite ville qu'on reconnaîtra quand j'aurai dit qu'elle est, ou
du moins qu'elle était, dans ce temps, la plus profondément et la
plus férocement aristocratique de France. je n'ai depuis, rien vu
de pareil. Ni notre faubourg Saint-Germain, ni la place Bellecour,
à Lyon, ni les trois ou quatre grandes villes qu'on cite pour leur
esprit d'aristocratie exclusif et hautain, ne pourraient donner
une idée de cette petite ville de six mille âmes qui, avant 1789,
avait cinquante voitures armoriées, roulant fièrement sur son
pavé.

Il semblait qu'en se retirant de toute la surface du pays, envahi
chaque jour par une bourgeoisie insolente, l'aristocratie se fût
concentrée là, comme dans le fond d'un creuset, et y jetât, comme
un rubis brûlé, le tenace éclat qui tient à la substance même de
la pierre, et qui ne disparaîtra qu'avec elle.

La noblesse de ce nid de nobles, qui mourront ou qui sont morts
peut-être dans ces préjugés que j'appelle, moi, de sublimes
vérités sociales, était incompatible comme Dieu. Elle ne
connaissait pas l'ignominie de toutes les noblesses, la
monstruosité des mésalliances.

Les filles, ruinées par la Révolution, mouraient stoïquement
vieilles et vierges, appuyées sur leurs écussons qui leur
suffisaient contre tout. Ma puberté s'est embrasée à la
réverbération ardente de ces belles et charmantes jeunesses qui
savaient leur beauté inutile, qui sentaient que le flot de sang
qui battait dans leurs coeurs et teignait d'incarnat leurs joues
sérieuses, bouillonnait vainement.

Mes treize ans ont rêvé les dévoûments les plus romanesques devant
ces filles pauvres qui n'avaient plus que la couronne fermée de
leurs blasons pour toute fortune, majestueusement tristes, dès
leurs premiers pas dans la vie, comme il convient à des condamnées
du Destin. Hors de son sein, cette noblesse, pure comme l'eau des
roches, ne voyait personne.

Comment voulez-vous, -- disaient-ils, -- que nous voyions tous ces
bourgeois dont les pères ont donné des assiettes aux nôtres?

Ils avaient raison; c'était impossible, car, pour cette petite
ville, c'était vrai. On comprend l'affranchissement, à de grandes
distances; mais, sur un terrain grand comme un mouchoir, les races
se séparent par leur rapprochement même. Ils se voyaient donc
entre eux, et ne voyaient qu'eux et quelques Anglais.

Car les Anglais étaient attirés par cette petite ville qui leur
rappelait certains endroits de leurs comtés. Ils l'aimaient pour
son silence, pour sa tenue rigide, pour l'élévation froide de ses
habitudes, pour les quatre pas qui la séparaient de la mer qui les
avait apportés, et aussi pour la possibilité d'y doubler, par le
bas prix des choses, le revenu insuffisant des fortunes médiocres
dans leur pays.

Fils de la même barque de pirates que les Normands, à leurs yeux
c'était une espèce de Continental England que cette ville
normande, et ils y faisaient de longs séjours.

Les petites miss y apprenaient le français en poussant leur
cerceau sous les grêles tilleuls de la place d'armes; mais, vers
dix-huit ans, elles s'envolaient en Angleterre, car cette noblesse
ruinée ne pouvait guère se permettre le luxe dangereux d'épouser
des filles qui n'ont qu'une simple dot, comme les Anglaises. Elles
partaient donc, mais d'autres migrations venaient bientôt
s'établir dans leurs demeures abandonnées, et les rues
silencieuses, où l'herbe poussait comme à Versailles, avaient
toujours à peu près le même nombre de promeneuses à voile vert, à
robe à carreaux, et à plaid écossais. Excepté ces séjours, en
moyenne de sept à dix ans, que faisaient ces familles anglaises,
presque toutes renouvelées à de si longs intervalles, rien ne
rompait la monotonie d'existence de la petite ville dont il est
question. Cette monotonie était effroyable.

On a souvent parlé -- et que n'a-t-on point dit! -- du cercle
étroit dans lequel tourne la vie de province; mais ici cette vie,
pauvre partout en événements, l'était d'autant plus que les
passions de classe à classe, les antagonismes de vanité,
n'existaient pas comme dans une foule de petits endroits, où les
jalousies, les haines, les blessures d'amour-propre, entretiennent
une fermentation sourde qui éclate parfois dans quelque scandale,
dans quelque noirceur, dans une de ces bonnes petites
scélératesses sociales pour lesquelles il n'y a pas de tribunaux.

Ici, la démarcation était si profonde, si épaisse, si
infranchissable, entre ce qui était noble et ce qui ne l'était
pas, que toute lutte entre la noblesse et la roture était
impossible.

En effet, pour que la lutte existe, il faut un terrain commun et
un engagement, et il n'y en avait pas. Le diable, comme on dit,
n'y perdait rien, sans doute.

Dans le fond du coeur de ces bourgeois dont les pères avaient
donné des assiettes, dans ces têtes de fils de domestiques,
affranchis et enrichis, il y avait des cloaques de haine et
d'envie, et ces cloaques élevaient souvent leur vapeur et leur
bruit d'égout contre ces nobles, qui les avaient entièrement
sortis de l'orbe de leur attention et de leur rayon visuel, depuis
qu'ils avaient quitté leurs livrées.

Mais tout cela n'atteignait pas ces patriciens distraits dans la
forteresse de leurs hôtels, qui ne s'ouvraient qu'à leurs égaux,
et pour qui la vie finissait à la limite de leur caste.
Qu'importait ce qu'on disait d'eux, plus bas qu'eux?... Ils ne
l'entendaient pas. Les jeunes gens qui auraient pu s'insulter, se
prendre de querelle, ne se rencontraient point dans les lieux
publics, qui sont des arènes chauffées à rouge par la présence et
les yeux des femmes.

Il n'y avait pas de spectacle. La salle manquant, jamais il ne
passait de comédiens. Les cafés, ignobles comme des cafés de
province, ne voyaient guère autour de leurs billards que ce qu'il
y avait de plus abaissé parmi la bourgeoisie, quelques mauvais
sujets tapageurs et quelques officiers en retraite, débris
fatigués des guerres de l'Empire. D'ailleurs, quoique enragés
d'égalité blessée (ce sentiment qui, à lui seul, explique les
horreurs de la Révolution), ces bourgeois avaient gardé, malgré
eux, la superstition des respects qu'ils n'avaient plus.

Le respect des peuples ressemble un peu à cette sainte Ampoule,
dont on s'est moqué avec une bêtise de tant d'esprit. Lorsqu'il
n'y en a plus, il y en a encore. Le fils du bimbelotier déclame
contre l'inégalité des rangs; mais, seul, il n'ira point traverser
la place publique de sa ville natale, où tout le monde se connaît
et où l'on vit depuis l'enfance, pour insulter de gaieté de coeur
le fils d'un Clamorgan-Taillefer, par exemple, qui passe donnant
le bras à sa soeur. Il aurait la ville contre lui. Comme toutes
les choses haïes et enviées, la naissance exerce physiquement sur
ceux qui la détestent une action qui est peut-être la meilleure
preuve de son droit. Dans les temps de révolution, on réagit
contre elle, ce qui est la subir encore; mais dans les temps
calmes, on la subit tout au long.

Or, on était dans une de ces périodes tranquilles, en 182... Le
libéralisme, qui croissait à l'ombre de la Charte
constitutionnelle comme les chiens de la lice grandissaient dans
leur chenil d'emprunt, n'avait pas encore étouffé un royalisme que
le passage des Princes, revenant de l'exil, avait remué dans tous
les coeurs jusqu'à l'enthousiasme. Cette époque, quoi qu'on ait
dit, fut un moment superbe pour la France, convalescente
monarchique, à qui le couperet des révolutions avait tranché les
mamelles, mais qui, pleine d'espérance, croyait pouvoir vivre
ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes mystérieux du
cancer qui l'avait déjà déchirée, et qui, plus tard, devra la
tuer.

Pour la petite ville que j'essaie de vous faire connaître, ce fut
un moment de paix profonde et concentrée. Une mission qui venait
de se clore avait, dans la société noble, engourdi le dernier
symptôme de la vie, l'agitation et les plaisirs de la jeunesse. On
ne dansait plus. Les bals étaient proscrits comme une perdition.
Les jeunes filles portaient des croix de mission sur leurs
gorgerettes, et formaient des associations religieuses sous la
direction d'une présidente. On tendait au grave, à faire mourir de
rire, si l'on avait osé. Quand les quatre tables de whist étaient
établies pour les douairières et les vieux gentils-hommes, et les
deux tables d'écarté pour les jeunes gens, ces demoiselles se
plaçaient, comme à l'église, dans leurs chapelles où elles étaient
séparées des hommes, et elles formaient, dans un angle du salon,
un groupe silencieux... pour leur sexe (car tout est relatif),
chuchotant au plus quand elles parlaient, mais bâillant en dedans
à se rougir les yeux, et contrastant par leur tenue un peu droite
avec la souplesse pliante de leurs tailles, le rose et le lilas de
leurs robes, et la folâtre légèreté de leurs pèlerines de blonde
et de leurs rubans.»


II

«La seule chose, -- continua le conteur de cette histoire où tout
est vrai et réel comme la petite ville où elle s'est passée, et
qu'il avait peinte si ressemblante que quelqu'un, moins discret
que lui, venait d'en prononcer le nom; -- la seule chose qui eût,
je ne dirai pas la physionomie d'une passion, mais enfin qui
ressemblât à du mouvement, à du désir, à de l'intensité de
sensation, dans cette société singulière où les jeunes filles
avaient quatre-vingts ans d'ennui dans leurs âmes limpides et
introublées, c'était le jeu, la dernière passion des âmes usées.

Le jeu, c'était la grande affaire de ces anciens nobles, taillés
dans le patron des grands seigneurs, et désoeuvrés comme de
vieilles femmes aveugles. Ils jouaient comme des Normands, des
aïeux d'Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Leur parenté
de race avec les Anglais, l'émigration en Angleterre, la dignité
de ce jeu, silencieux et contenu comme la grande diplomatie, leur
avaient fait adopter le whist. C'était le whist qu'ils avaient
jeté, pour le combler, dans l'abîme sans fond de leurs jours
vides. Ils le jouaient après leur dîner, tous les soirs, jusqu'à
minuit ou une heure du matin, ce qui est une vraie saturnale pour
la province. Il y avait la partie du marquis de Saint-Albans, qui
était l'événement de chaque journée. Le marquis semblait être le
seigneur féodal de tous ces nobles, et ils l'entouraient de cette
considération respectueuse qui vaut une auréole, quand ceux qui la
témoignent la méritent.

Le marquis était très fort au whist. Il avait soixante-dix-neuf
ans. Avec qui n'avait-il pas joué?... Il avait joué avec Maurepas,
avec le comte d'Artois lui-même, habile au whist comme à la paume,
avec le prince de Polignac, avec l'évêque Louis de Rohan, avec
Cagliostro, avec le prince de la Lippe, avec Fox, avec Dundas,
avec Sheridan, avec le prince de Galles, avec Talleyrand, avec le
    
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