|
|
méprise!" et, le diable m'emporte, tout plébéien que je suis, et
quoique ce soit peu philosophique, je ne puis m'empêcher de
trouver cela beau. La comtesse était couchée sur un lit de repos,
dans une espèce de parloir à poutrelles noires et à murs blancs,
très vaste, très élevé, et orné de choses d'art ancien qui
faisaient le plus grand honneur au goût des comtes de Savigny. Une
seule lampe éclairait cette grande pièce, et sa lumière, rendue
plus mystérieuse par l'abat-jour vert qui la voilait, tombait sur
le visage de la comtesse, aux pommettes incendiées par la fièvre.
Il y avait quelques jours déjà qu'elle était malade, et Savigny --
pour la veiller mieux -- avait fait dresser un petit lit dans le
parloir, auprès du lit de sa bien-aimée moitié. C'est quand la
fièvre, plus tenace que tous ses soins, avait montré un
acharnement sur lequel il ne comptait pas, qu'il avait pris le
parti de m'envoyer chercher. Il était là, le dos au feu, debout,
l'air sombre et inquiet, à me faire croire qu'il aimait
passionnément sa femme et qu'il la croyait en danger. Mais
l'inquiétude dont son front était chargé n'était pas pour elle,
mais pour une autre, que je ne soupçonnais pas au château de
Savigny, et dont la vue m'étonna jusqu'à l'éblouissement. C'était
Hauteclaire!»
-- Diable! voilà qui est osé! -- dis-je au docteur.
«Si osé, -- reprit-il, -- que je crus rêver en la voyant! La
comtesse avait prié son mari de sonner sa femme de chambre, à qui
elle avait demandé avant mon arrivée une potion que je venais
précisément de lui conseiller; et, quelques secondes après, la
porte s'était ouverte:
-- Eulalie, et ma potion? -- dit, d'un ton bref, la comtesse
impatiente.
-- La voici, Madame! -- fit une voix que je crus reconnaître, et
qui n'eut pas plutôt frappé mon oreille que je vis émerger de
l'ombre qui noyait le pourtour profond du parloir, et s'avancer au
bord du cercle lumineux tracé par la lampe autour du lit,
Hauteclaire Stassin; -- oui, Hauteclaire elle-même! -- tenant,
dans ses belles mains, un plateau d'argent sur lequel fumait le
bol demandé par la comtesse. C'était à couper la respiration
qu'une telle vue! Eulalie!... Heureusement, ce nom d'Eulalie
prononcé si naturellement me dit tout, et fut comme le coup d'un
marteau de glace qui me fit rentrer dans un sang-froid que
j'allais perdre, et dans mon attitude passive de médecin et
d'observateur. Hauteclaire, devenue Eulalie, et la femme de
chambre de la comtesse de Savigny!... Son déguisement -- si tant
est qu'une femme pareille pût se déguiser -- était complet. Elle
portait le costume des grisettes de la ville de V..., et leur
coiffe qui ressemble à un casque, et leurs longs tirebouchons de
cheveux tombant le long des joues, -- ces espèces de tirebouchons
que les prédicateurs appelaient, dans ce temps-là, des serpents,
pour en dégoûter les jolies filles, sans avoir jamais pu y
parvenir. -- Et elle était là-dessous d'une beauté pleine de
réserve, et d'une noblesse d'yeux baissés, qui prouvait qu'elles
font bien tout ce qu'elles veulent de leurs satanés corps, ces
couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit intérêt à
cela... M'étant rattrapé du reste, et sûr de moi-même comme un
homme qui venait de se mordre la langue pour ne pas laisser
échapper un cri de surprise, j'eus cependant la petite faiblesse
de vouloir lui montrer, à cette fille audacieuse, que je la
reconnaissais; et, pendant que la comtesse buvait sa potion, le
front dans son bol, je lui plantai, à elle, mes deux yeux dans ses
yeux, comme si j'y avais enfoncé deux pattefiches; mais ses yeux -
- de biche, pour la douceur, ce soir-là -- furent plus fermes que
ceux de la panthère, qu'elle vient, il n'y a qu'un moment, de
faire baisser. Elle ne sourcilla pas. Un petit tremblement,
presque imperceptible, avait seulement passé dans les mains qui
tenaient le plateau. La comtesse buvait très lentement, et quand
elle eut fini:
-- C'est bien, -- dit-elle. -- Remportez cela.
Et Hauteclaire-Eulalie se retourna, avec cette tournure que
j'aurais reconnue entre les vingt mille tournures des filles
d'Assuérus, et elle remporta le plateau. J'avoue que je demeurai
un instant sans regarder le comte de Savigny, car je sentais ce
que mon regard pouvait être pour lui dans un pareil moment; mais
quand je m'y risquai, je trouvai le sien fortement attaché sur
moi, et qui passait alors de la plus horrible anxiété à
l'expression de la délivrance. Il venait de voir que j'avais vu,
mais il voyait aussi que je ne voulais rien voir de ce que j'avais
vu, et il respirait. Il était sûr d'une impénétrable discrétion,
qu'il expliquait probablement (mais cela m'était bien égal!) par
l'intérêt du médecin qui ne se souciait pas de perdre un client
comme lui, tandis qu'il n'y avait là que l'intérêt de
l'observateur, qui ne voulait pas qu'on lui fermât la porte d'une
maison où il y avait, à l'insu de toute la terre, de pareilles
choses à observer.
Et je m'en revins, le doigt sur ma bouche, bien résolu de ne
souffler mot à personne de ce dont personne dans le pays ne se
doutait. Ah! les plaisirs de l'observateur! ces plaisirs
impersonnels et solitaires de l'observateur, que j'ai toujours mis
au-dessus de tous les autres, j'allais pouvoir me les donner en
plein, dans ce coin de campagne, en ce vieux château isolé, où,
comme médecin, je pouvais venir quand il me plairait... -- Heureux
d'être délivré d'une inquiétude, Savigny m'avait dit: "Jusqu'à
nouvel ordre, docteur, venez tous les jours." Je pourrais donc
étudier, avec autant d'intérêt et de suite qu'une maladie, le
mystère d'une situation qui, racontée à n'importe qui, aurait
semblé impossible... Et comme déjà, dès le premier jour que je
l'entrevis, ce mystère excita en moi la faculté ratiocinante, qui
est le bâton d'aveugle du savant et surtout du médecin, dans la
curiosité acharnée de leurs recherches, je commençai immédiatement
de raisonner cette situation pour l'éclairer... Depuis combien de
temps existait-elle?... Datait-elle de la disparition de
Hauteclaire?... Y avait-il déjà plus d'un an que la chose durait
et que Hauteclaire Stassin était femme de chambre chez la comtesse
de Savigny? Comment, excepté moi, qu'il avait bien fallu faire
venir, personne n'avait-il vu ce que j'avais vu, moi, si aisément
et si vite?... Toutes questions qui montèrent à cheval et s'en
vinrent en croupe à V... avec moi, accompagnées de bien d'autres
qui se levèrent et que je ramassai sur ma route. Le comte et la
comtesse de Savigny, qui passaient pour s'adorer, vivaient, il est
vrai, assez retirés de toute espèce de monde. Mais, enfin, une
visite pouvait, de temps en temps, tomber au château. Il est vrai
encore que si c'était une visite d'hommes, Hauteclaire pouvait ne
pas paraître. Et si c'était une visite de femmes, ces femmes de
V..., pour la plupart, ne l'avaient jamais assez bien vue pour la
reconnaître, cette fille bloquée, pendant des années, par ses
leçons, au fond d'une salle d'armes, et qui, aperçue de loin, à
cheval ou à l'église, portait des voiles qu'elle épaississait à
dessein, -- car Hauteclaire (je vous l'ai dit) avait toujours eu
cette fierté des êtres très fiers, que trop de curiosité offense,
et qui se cachent d'autant plus qu'ils se sentent la cible de plus
de regards. Quant aux gens de M. de Savigny, avec lesquels elle
était bien obligée de vivre, s'ils étaient de V... ils ne la
connaissaient pas, et peut-être n'en étaient-ils point... Et c'est
ainsi que je répondais, tout en trottant, à ces premières
questions, qui, au bout d'un certain temps et d'un certain chemin,
rencontraient leurs réponses, et qu'avant d'être descendu de la
selle, j'avais déjà construit tout un édifice de suppositions,
plus ou moins plausibles, pour expliquer ce qui, à un autre qu'un
raisonneur comme moi, aurait été inexplicable. La seule chose
peut-être que je n'expliquais pas si bien, c'est que l'éclatante
beauté de Hauteclaire n'eût pas été un obstacle à son entrée dans
le service de la comtesse de Savigny, qui aimait son mari et qui
devait en être jalouse. Mais, outre que les patriciennes de V...,
aussi fières pour le moins que les femmes des paladins de
Charlemagne, ne supposaient pas (grave erreur; mais elles
n'avaient pas lu le Mariage de Figaro!) que la plus belle fille de
chambre fût plus pour leurs maris que le plus beau laquais n'était
pour elles, je finis par me dire, en quittant l'étrier, que la
comtesse de Savigny avait ses raisons pour se croire aimée, et
qu'après tout ce sacripant de Savigny était bien de taille, si le
doute la prenait, à ajouter à ces raisons-là.»
-- Hum! -- fis-je sceptiquement au docteur, que je ne pus
m'empêcher d'interrompre, -- tout cela est bel et bon, mon cher
docteur, mais n'ôtait pas à la situation son imprudence.
«Certes, non! -- répondit-il; -- mais, si c'était l'imprudence
même qui fît la situation? -- ajouta ce grand connaisseur en
nature humaine. -- Il est des passions que l'imprudence allume, et
qui, sans le danger qu'elles provoquent, n'existeraient pas. Au
XVIe siècle, qui fut un siècle aussi passionné que peut l'être une
époque, la plus magnifique cause d'amour fut le danger même de
l'amour. En sortant des bras d'une maîtresse, on risquait d'être
poignardé; ou le mari vous empoisonnait dans le manchon de sa
femme, baisé par vous et sur lequel vous aviez fait toutes les
bêtises d'usage; et, bien loin d'épouvanter l'amour, ce danger
incessant l'agaçait, l'allumait et le rendait irrésistible! Dans
nos plates moeurs modernes, où la loi a remplacé la passion, il
est évident que l'article du Code qui s'applique au mari coupable
d'avoir, -- comme elle dit grossièrement, la loi, -- introduit "la
concubine dans le domicile conjugal", est un danger assez ignoble;
mais pour les âmes nobles, ce danger, de cela seul qu'il est
ignoble,. est d'autant plus grand; et Savigny, en s'y exposant, y
trouvait peut-être la seule anxieuse volupté qui enivre vraiment
les âmes fortes.
Le lendemain, vous pouvez le croire, -- continua le docteur Torty,
-- j'étais au château de bonne heure; mais ni ce jour, ni les
suivants, je n'y vis rien qui ne fût le train de toutes les
maisons où tout est normal et régulier. Ni du côté de la malade,
ni du côté du comte, ni même du côté de la fausse Eulalie, qui
faisait naturellement son service comme si elle avait été
exclusivement élevée pour cela, je ne remarquai quoi que ce soit
qui pût me renseigner sur le secret que j'avais surpris. Ce qu'il
y avait de certain, c'est que le comte de Savigny et Hauteclaire
Stassin jouaient la plus effroyablement impudente des comédies
avec la simplicité d'acteurs consommés, et qu'ils s'entendaient
pour la jouer. Mais ce qui n'était pas si certain, et ce que je
voulais savoir d'abord, c'est si la comtesse était réellement leur
dupe, et si, au cas où elle l'était, il serait possible qu'elle le
fût longtemps. C'est donc sur la comtesse que je concentrai mon
attention. J'eus d'autant moins de peine à la pénétrer qu'elle
était ma malade, et, par le fait de sa maladie, le point de mire
de mes observations. C'était, comme je vous l'ai dit, une vraie
femme de V..., qui ne savait rien de rien que ceci: c'est qu'elle
était noble, et qu'en dehors de la noblesse, le monde n'était pas
digne d'un regard... Le sentiment de leur noblesse est la seule
passion des femmes de V... dans la haute classe, -- dans toutes
les classes, fort passionnées. Mlle Delphine de Cantor, élevée aux
Bénédictines où, sans nulle vocation religieuse, elle s'était
horriblement ennuyée, en était sortie pour s'ennuyer dans sa
famille, jusqu'au moment où elle épousa le comte de Savigny,
qu'elle aima, ou crut aimer, avec la facilité des jeunes filles
ennuyées à aimer le premier venu qu'on leur présente. C'était une
femme blanche, molle de tissus, mais dure d'os, au teint de lait
dans lequel eût surnagé du son, car les petites taches de rousseur
dont il était semé étaient certainement plus foncées que ses
cheveux, d'un roux très doux. Quand elle me tendit son bras pâle,
veiné comme une nacre bleuâtre, un poignet fin et de race, où le
pouls à l'état normal battait languissamment, elle me fit l'effet
d'être mise au monde et créée pour être victime... pour être
broyée sous les pieds de cette fière Hauteclaire, qui s'était
courbée devant elle jusqu'au rôle de servante. Seulement, cette
idée, qui naissait d'abord en la regardant, était contrariée par
un menton qui se relevait, à l'extrémité de ce mince visage, un
menton de Fulvie sur les médailles romaines, égaré au bas de ce
minois chiffonné, et aussi par un front obstinément bombé, sous
ces cheveux sans rutilance. Tout cela finissait par embarrasser le
jugement. Pour les pieds de Hauteclaire, c'était peut-être de là
que viendrait l'obstacle; -- étant impossible qu'une situation
comme celle que j'entrevoyais dans cette maison, -- de présent,
tranquille, -- n'aboutît pas à quelque éclat affreux... En vue de
cet éclat futur, je me mis donc à ausculter doublement cette
petite femme, qui ne pouvait pas rester lettre close pour son
médecin bien longtemps. Qui confesse le corps tient vite le coeur.
S'il y avait des causes morales ou immorales à la souffrance
actuelle de la comtesse, elle aurait beau se rouler en boule avec
moi, et rentrer en elle ses impressions et ses pensées, il
faudrait bien qu'elle les allongeât. Voilà ce que je me disais;
mais, vous pouvez vous fier à moi, je la tournai et la retournai
vainement avec ma serre de médecin. Il me fut évident, au bout de
quelques jours, qu'elle n'avait pas le moindre soupçon de la
complicité de son mari et de Hauteclaire dans le crime domestique
dont sa maison était le silencieux et discret théâtre... Etait-ce,
de sa part, défaut de sagacité? mutisme de sentiments jaloux?
Qu'était-ce?... Elle avait une réserve un peu hautaine avec tout
le monde, excepté avec son mari. Avec cette fausse Eulalie qui la
servait, elle était impérieuse, mais douce. Cela peut sembler
contradictoire. Cela ne l'est point. Cela n'est que vrai. Elle
avait le commandement bref, mais qui n'élève jamais la voix, d'une
femme faite pour être obéie et qui est sûre de l'être... Elle
l'était admirablement. Eulalie, cette effrayante Eulalie,
insinuée, glissée chez elle, je ne savais comment, l'enveloppait
de ces soins qui s'arrêtent juste à temps avant d'être une fatigue
pour qui les reçoit, et montrait dans les détails de son service
une souplesse et une entente du caractère de sa maîtresse qui
tenait autant du génie de la volonté que du génie de
l'intelligence... Je finis même par parler à la comtesse de cette
Eulalie, que je voyais si naturellement circuler autour d'elle
pendant mes visites, et qui me donnait le froid dans le dos que
donnerait un serpent qu'on verrait se dérouler et s'étendre, sans
faire le moindre bruit, en s'approchant du lit d'une femme
endormie... Un soir que la comtesse lui demanda d'aller chercher
je ne sais plus quoi, je pris occasion de sa sortie et de la
rapidité, à pas légers, avec laquelle elle l'exécuta, pour risquer
un mot qui fit peut-être jour:
-- Quels pas de velours! dis-je, en la regardant sortir. Vous avez
là, madame la comtesse, une femme de chambre d'un bien agréable
service, à ce que je crois. Me permettez-vous de vous demander où
vous l'avez prise? Est-ce qu'elle est de V..., par hasard, cette
fille-là?
-- Oui, elle me sert fort bien, répondit indifféremment la
comtesse, qui se regardait alors dans un petit miroir à main,
encadré dans du velours vert et entouré de plumes de paon, avec
cet air impertinent qu'on a toujours quand on s'occupe de tout
autre chose que de ce qu'on vous dit. J'en suis on ne peut plus
contente. Elle n'est pas de V...; mais vous dire d'où elle est, je
n'en sais plus rien. Demandez à M. de Savigny, si vous tenez à le
savoir, docteur, car c'est lui qui me l'a amenée quelque temps.
après notre mariage. Elle avait servi, me dit-il en me la
présentant, chez une vieille cousine à lui, qui venait de mourir,
et elle était restée sans place. Je l'ai prise de confiance, et
j'ai bien fait. C'est une perfection de femme de chambre. Je ne
crois pas qu'elle ait un défaut.
-- Moi, je lui en connais un, madame la comtesse, -- dis-je en
affectant la gravité.
-- Ah! et lequel? -- fit-elle languissamment, avec le désintérêt
de ce qu'elle disait, et en regardant toujours dans sa petite
glace, où elle étudiait attentivement ses lèvres pâles.
-- Elle est trop belle, -- dis-je; -- elle est réellement trop
belle pour une femme de chambre. Un de ces jours, on vous
l'enlèvera.
-- Vous croyez? -- fit-elle, toujours se regardant, et toujours
distraite de ce que je disais.
-- Et ce sera, peut-être, un homme comme il faut et de votre monde
qui s'en amourachera, madame la comtesse! Elle est assez belle
pour tourner la tête à un duc.
Je prenais la mesure de mes paroles tout en les prononçant.
C'était là un coup de sonde; mais si je ne rencontrais rien, je ne
pouvais pas en donner un de plus.
-- Il n'y a pas de duc à V..., -- répondit la comtesse, dont le
front resta aussi poli que la glace qu'elle tenait à la main. Et,
d'ailleurs, toutes ces filles-là, docteur, ajouta-t-elle en
lissant un de ses sourcils, quand elles veulent partir, ce n'est
pas l'affection que vous avez pour elles qui les en empêche.
Eulalie a le service charmant, mais elle abuserait comme les
autres de l'affection que l'on aurait pour elle, et je me garde
bien de m'y attacher.
Et il ne fut plus question d'Eulalie ce jour-là. La comtesse était
absolument abusée. Qui ne l'aurait été, du reste? Moi-même, -- qui
de prime-abord l'avais reconnue, cette Hauteclaire vue tant de
fois, à une simple longueur d'épée, dans la salle d'armes de son
père, -- il y avait des moments où j'étais tenté de croire à
Eulalie. Savigny avait beaucoup moins qu'elle, lui qui aurait dû
l'avoir davantage, la liberté, l'aisance, le naturel dans le
mensonge; mais elle! ah! elle s'y mouvait et elle y vivait comme
le plus flexible des poissons vit et se meut dans l'eau. Il
fallait, certes, qu'elle l'aimât, et l'aimât étrangement, pour
faire ce qu'elle faisait, pour avoir tout planté là d'une
existence exceptionnelle, qui pouvait flatter sa vanité en fixant
sur elle les regards d'une petite ville, -- pour elle l'univers, -
- où plus tard elle pouvait trouver, parmi les jeunes gens, ses
admirateurs et ses adorateurs, quelqu'un qui l'épouserait par
amour et la ferait entrer dans cette société plus élevée, dont
elle ne connaissait que les hommes, Lui, l'aimant, jouait
certainement moins gros jeu qu'elle. Il avait, en dévoûment, la
position inférieure. Sa fierté d'homme devait souffrir de ne
pouvoir épargner à sa maîtresse l'indignité d'une situation
humiliante. Il y avait même, dans tout cela, une inconséquence
avec le caractère impétueux qu'on attribuait à Savigny. S'il
aimait Hauteclaire au point de lui sacrifier sa jeune femme, il
aurait pu l'enlever et aller vivre avec elle en Italie, -- cela se
faisait déjà très bien en ce temps-là! -- sans passer par les
abominations d'un concubinage honteux et caché. Etait-ce donc lui
qui aimait le moins?... Se laissait-il plutôt aimer par
Hauteclaire, plus aimer par elle qu'il ne l'aimait?... Etait-ce
elle qui, d'elle-même, était venue le forcer jusque dans les
gardes du domicile conjugal? Et lui, trouvant la chose audacieuse
et piquante, laissait-il faire cette Putiphar d'une espèce
nouvelle, qui, à toute heure, lui avivait la tentation?... Ce que
je voyais ne me renseignait pas beaucoup sur Savigny et
Hauteclaire... Complices -- ils l'étaient bien, parbleu! -- dans
un adultère quelconque; mais les sentiments qu'il y avait au fond
de cet adultère, quels étaient-ils?... Quelle était la situation
respective de ces deux êtres l'un vis-à-vis de l'autre?... Cette
inconnue de mon algèbre, je tenais à la dégager. Savigny était
irréprochable pour sa femme; mais lorsque Hauteclaire-Eulalie
était là, il avait, pour moi qui l'ajustais du coin de l'oeil, des
précautions qui attestaient un esprit bien peu tranquille. Quand,
dans le tous-les-jours de la vie, il demandait un livre, un
journal, un objet quelconque à la femme de chambre de sa femme, il
avait des manières de prendre cet objet qui eussent tout révélé à
une autre femme que cette petite pensionnaire, élevée aux
Bénédictines, et qu'il avait épousée... On voyait que sa main
avait peur de rencontrer celle de Hauteclaire, comme si, la
touchant par hasard, il lui eût été impossible de ne pas la
prendre. Hauteclaire n'avait point de ces embarras; de ces
précautions épouvantées... Tentatrice comme elles le sont toutes,
qui tenteraient Dieu dans son ciel, s'il y en avait un, et le
Diable dans son enfer, elle semblait vouloir agacer, tout
ensemble, et le désir et le danger. Je la vis une ou deux fois, --
le jour où ma visite tombait pendant le dîner, que Savigny faisait
pieusement auprès du lit de sa femme. C'était elle qui servait,
les autres domestiques n'entrant point dans l'appartement de la
comtesse. Pour mettre les plats sur la table, il fallait se
pencher un peu par-dessus l'épaule de Savigny, et je la surpris
qui, en les y mettant, frottait des pointes de son corsage la
nuque et les oreilles du comte, qui devenait tout pâle... et qui
regardait si sa femme ne le regardait pas. Ma foi! j'étais jeune
encore dans ce temps, et le tapage des molécules dans
l'organisation, qu'on appelle la violence des sensations, me
semblait la seule chose qui valût la peine de vivre. Aussi
m'imaginais-je qu'il devait y avoir de fameuses jouissances dans
ce concubinage caché avec une fausse servante, sous les yeux
affrontés d'une femme qui pouvait tout deviner. Oui, le
concubinage dans la maison conjugale, comme dit ce vieux Prudhomme
de Code, c'est à ce moment-là que je le compris!
Mais excepté les pâleurs et les transes réprimées de Savigny, je
ne voyais rien du roman qu'ils faisaient entre eux, en attendant
le drame et la catastrophe... selon moi inévitables. Où en
étaient-ils tous les deux? C'était là le secret de leur roman, que
je voulais arracher. Cela me prenait la pensée comme la griffe de
sphinx d'un problème, et cela devint si fort que, de
l'observation, je tombai dans l'espionnage, qui n'est que de
l'observation à tout prix. Hé! hé! un goût vif, bientôt nous
déprave... Pour savoir ce que j'ignorais, je me permis bien de
petites bassesses, très indignes de moi, et que je jugeais telles,
et que je me permis néanmoins. Ah! l'habitude de la sonde, mon
cher! Je la jetais partout. Lorsque, dans mes visites au château,
je mettais mon cheval à l'écurie, je faisais jaser les domestiques
sur les maîtres, sans avoir l'air d'y toucher. Je mouchardais (oh!
je ne m'épargne pas le mot) pour le compte de ma propre curiosité.
Mais les domestiques étaient tout aussi trompés que la comtesse.
Ils prenaient Hauteclaire de très bonne foi pour une des leurs, et
j'en aurais été pour mes frais de curiosité sans un hasard qui,
comme toujours, en fit plus, en une fois, que toutes mes
combinaisons, et m'en apprit plus que tous mes espionnages.
Il y avait plus de deux mois que j'allais voir la comtesse, dont
la santé ne s'améliorait pas et présentait de plus en plus les
symptômes de cette débilitation si commune maintenant, et que les
médecins de ce temps énervé ont appelée du nom d'anémie. Savigny
et Hauteclaire continuaient de jouer, avec la même perfection, la
très difficile comédie que mon arrivée et ma présence en ce
château n'avaient pas déconcertée. Néanmoins, on eût dit qu'il y
avait un peu de fatigue dans les acteurs. Serlon avait maigri, et
j'avais entendu dire à V...: "Quel bon mari que ce M. de Savigny!
Il est déjà tout changé de la maladie de sa femme. Quelle belle
chose donc que de s'aimer!" Hauteclaire, à la beauté immobile,
avait les yeux battus, pas battus comme on les a quand ils ont
pleuré, car ces yeux-là n'ont peut-être jamais pleuré de leur vie;
mais ils l'étaient comme quand on a beaucoup veillé, et n'en
brillaient que plus ardents, du fond de leur cercle violâtre.
Cette maigreur de Savigny, du reste, et ces yeux cernés de
Hauteclaire, pouvaient venir d'autre chose que de la vie
compressive qu'ils s'étaient imposée. Ils pouvaient venir de tant
de choses, dans ce milieu souterrainement volcanisé! J'en étais à
regarder ces marques trahissantes à leurs visages, m'interrogeant
tout bas et ne sachant trop que me répondre, quand un jour, étant
allé faire ma tournée de médecin dans les alentours, je revins le
soir par Savigny. Mon intention était d'entrer au château, comme à
l'ordinaire; mais un accouchement très laborieux d'une femme de la
campagne m'avait retenu fort tard, et, quand je passai par le
château, l'heure était beaucoup trop avancée pour que j'y pusse
entrer. Je ne savais pas même l'heure qu'il était. Ma montre de
chasse s'était arrêtée. Mais la lune, qui avait commencé de
descendre de l'autre côté de sa courbe dans le ciel, marquait, à
ce vaste cadran bleu, un peu plus de minuit, et touchait presque,
de la pointe inférieure de son croissant, de la pointe inférieure
de son croissant, la pointe des hauts sapins de Savigny, derrière
lesquels elle allait disparaître...
-- ... Êtes-vous allé parfois à Savigny? -- fit le docteur, en
s'interrompant tout à coup et en se tournant vers moi. -- Oui, --
reprit-il, à mon signe de tête. -- Eh bien! vous savez qu'on est
obligé d'entrer dans ce bois de sapins et de passer le long des
murs du château, qu'il faut doubler comme un cap, pour prendre la
route qui mène directement à V... Tout à coup, dans l'épaisseur de
ce bois noir où je ne voyais goutte de lumière ni n'entendais
goutte de bruit, voilà qu'il m'en arriva un à l'oreille que je
pris pour celui d'un battoir, -- le battoir de quelque pauvre
femme, occupée le jour aux champs, et qui profitait du clair de
lune pour laver son linge à quelque lavoir ou à quelque fossé...
Ce ne fut qu'en avançant vers le château, qu'à ce claquement
régulier se mêla un autre bruit qui m'éclaira sur la nature du
premier. C'était un cliquetis d'épées qui se croisent, et se
frottent, et s'agacent. Vous savez comme on entend tout dans le
silence et l'air fin des nuits, comme les moindres bruits y
prennent des précisions de distinctibilité singulière!
J'entendais, à ne pouvoir m'y méprendre, le froissement animé du
fer. Une idée me passa dans l'esprit; mais, quand je débouchai du
bois de sapins du château, blêmi par la lune, et dont une fenêtre
était ouverte:
-- Tiens! -- fis-je, admirant la force des goûts et des habitudes,
-- voilà donc toujours leur manière de faire l'amour!
Il était évident que c'était Serlon et Hauteclaire qui faisaient
des armes à cette heure. On entendait les épées comme si on les
avait vues. Ce que j'avais pris pour le bruit des battoirs
c'étaient les appels du pied des tireurs. La fenêtre ouverte
l'était dans le pavillon le plus éloigné, des quatre pavillons, de
celui où se trouvait la chambre de la comtesse. Le château
endormi, morne et blanc sous la lune, était comme une chose
morte... Partout ailleurs que dans ce pavillon, choisi à dessein,
et dont la porte-fenêtre, ornée d'un balcon, donnait sous des
persiennes à moitié fermées, tout était silence et obscurité; mais
c'était de ces persiennes, à moitié fermées et zébrées de lumière
sur le balcon, que venait ce double bruit des appels du pied et du
grincement des fleurets. Il était si clair, il arrivait si net à
l'oreille, que je préjugeai avec raison, comme vous allez voir,
qu'ayant très chaud (on était en juillet), ils avaient ouvert la
porte du balcon sous les persiennes. J'avais arrêté mon cheval sur
le bord du bois, écoutant leur engagement qui paraissait très vif,
intéressé par cet assaut d'armes entre amants qui s'étaient aimés
les armes à la main et qui continuaient de s'aimer ainsi, quand,
au bout d'un certain temps, le cliquetis des fleurets et le
claquement des appels du pied cessèrent. Les persiennes de la
porte vitrée du balcon furent poussées et s'ouvrirent, et je n'eus
que le temps, pour ne pas être aperçu dans cette nuit claire, de
faire reculer mon cheval dans l'ombre du bois de sapins. Serlon et
Hauteclaire vinrent s'accouder sur la rampe en fer du balcon. Je
les discernais à merveille. La lune tomba derrière le petit bois,
mais la lumière d'un candélabre, que je voyais derrière eux dans
l'appartement, mettait en relief leur double silhouette.
Hauteclaire était vêtue, si cela s'appelle vêtue, comme je l'avais
vue tant de fois, donnant ses leçons à V..., lacée dans ce gilet
d'armes de peau de chamois qui lui faisait comme une cuirasse, et
les jambes moulées par ces chausses en soie qui en prenaient si
juste le contour musclé. Savigny portait à peu près le même
costume. Sveltes et robustes tous deux, ils apparaissaient sur le
fond lumineux, qui les encadrait, comme deux belles statues de la
Jeunesse et de la Force. Vous venez tout à l'heure d'admirer dans
ce jardin l'orgueilleuse beauté de l'un et de l'autre, que les
années n'ont pas détruite encore. Eh bien! aidez-vous de cela pour
vous faire une idée de la magnificence du couple que j'apercevais
alors, à ce balcon, dans ces vêtements serrés qui ressemblaient à
une nudité. Ils parlaient, appuyés à la rampe, mais trop bas pour
que j'entendisse leurs paroles; mais les attitudes de leurs corps
les disaient pour eux. Il y eut un moment où Savigny laissa tomber
passionnément son bras autour de cette taille d'amazone qui
semblait faite pour toutes les résistances et qui n'en fit pas...
Et, la fière Hauteclaire se suspendant presque en même temps au
cou de Serlon, ils formèrent, à eux deux, ce fameux et voluptueux
groupe de Canova qui est dans toutes les mémoires, et ils
restèrent ainsi sculptés bouche à bouche le temps, ma foi, de
boire, sans s'interrompre et sans reprendre, au moins une
bouteille de baisers! Cela dura bien soixante pulsations comptées
à ce pouls qui allait plus vite qu'à présent, et que ce spectacle
fit aller plus vite encore...
Oh! oh! -- fis-je, quand je débusquai de mon bois et qu'ils furent
rentrés, toujours enlacés l'un à l'autre, dans l'appartement dont
ils abaissèrent les rideaux, de grands rideaux sombres. -- Il
faudra bien qu'un de ces matins ils se confient à moi. Ce n'est
pas seulement eux qu'ils auront à cacher. -- En voyant ces
caresses et cette intimité qui me révélaient tout, j'en tirais, en
médecin, les conséquences. Mais leur ardeur devait tromper mes
prévisions. Vous savez comme moi que les êtres qui s'aiment trop
(le cynique docteur dit un autre mot) ne font pas d'enfants. Le
lendemain matin, j'allai à Savigny. Je trouvai Hauteclaire
redevenue Eulalie, assise dans l'embrasure d'une des fenêtres du
long corridor qui aboutissait à la chambre de sa maîtresse, une
masse de linge et de chiffons sur une chaise devant elle, occupée
à coudre et à tailler là-dedans, elle, la tireuse d'épée de la
nuit! S'en douterait-on? pensai-je, en l'apercevant avec son
tablier blanc et ces formes que j'avais vues, comme si elles
avaient été nues, dans le cadre éclairé du balcon, noyées alors
dans les plis d'une jupe qui ne pouvait pas les engloutir... Je
passai, mais sans lui parler, car je ne lui parlais que le moins
possible, ne voulant pas avoir avec elle l'air de savoir ce que je
savais et ce qui aurait peut-être filtré à travers ma voix ou mon
regard. Je me sentais bien moins comédien qu'elle, et je me
craignais... D'ordinaire, lorsque je passais le long de ce
corridor où elle travaillait toujours, quand elle n'était pas de
service auprès de la comtesse, elle m'entendait si bien venir,
elle était si sûre que c'était moi, qu'elle ne relevait jamais la
tête. Elle restait inclinée sous son casque de batiste empesée, ou
sous cette autre coiffe normande qu'elle portait aussi à certains
jours, et qui ressemble au hennin d'Isabeau de Bavière, les yeux
sur son travail et les joues voilées par ces longs tire-bouchons
d'un noir bleu qui pendaient sur leur ovale pâle, n'offrant à ma
vue que la courbe d'une nuque estompée par d'épais frisons, qui
s'y tordaient comme les désirs qu'ils faisaient naître. Chez
Hauteclaire, c'est surtout l'animal qui est superbe. Nulle femme
plus qu'elle n'eut peut-être ce genre de beauté-là... Les hommes,
qui, entre eux, se disent tout, l'avaient bien souvent remarquée.
A V..., quand elle y donnait des leçons d'armes, les hommes
l'appelaient entre eux: Mademoiselle Esaü... Le Diable apprend aux
femmes ce qu'elles sont, ou plutôt elles l'apprendraient au
Diable, s'il pouvait l'ignorer... Hauteclaire, si peu coquette
pourtant, avait en écoutant, quand on lui parlait, des façons de
prendre et d'enrouler autour de ses doigts les longs cheveux
frisés et tassés à cette place du cou, ces rebelles au peigne qui
avait lissé le chignon, et dont un seul suffit pour troubler
l'âme, nous dit la Bible. Elle savait bien les idées que ce jeu
faisait naître! Mais à présent, depuis qu'elle était femme de
chambre, je ne l'avais pas vue, une seule fois, se permettre ce
geste de la puissance jouant avec la flamme, même en regardant
Savigny.
Mon cher, ma parenthèse est longue; mais tout ce qui vous fera
bien connaître ce qu'était Hauteclaire Stassin importe à mon
histoire... Ce jour-là, elle fut bien obligée de se déranger et de
venir me montrer son visage, car la comtesse la sonna et lui
commanda de me donner de l'encre et du papier dont j'avais besoin
pour une ordonnance, et elle vint. Elle vint, le dé d'acier au
doigt, qu'elle ne prit pas le temps d'ôter, ayant piqué l'aiguille
enfilée sur sa provocante poitrine, où elle en avait piqué une
masse d'autres pressées les unes contre les autres et
l'embellissant de leur acier. Même l'acier des aiguilles allait
bien à cette diablesse de fille, faite pour l'acier, et qui, au
Moyen Age, aurait porté la cuirasse. Elle se tint debout devant
moi pendant que j'écrivais, m'offrant l'écritoire avec ce noble et
moelleux mouvement dans les avant-bras que l'habitude de faire des
armes lui avait donné plus qu'à personne. Quand j'eus fini, je
levai les yeux et je la regardai, pour ne rien affecter, et je lui
trouvai le visage fatigué de sa nuit. Savigny, qui n'était pas là
quand j'étais arrivé, entra tout à coup. Il était bien plus
fatigué qu'elle... Il me parla de l'état de la comtesse, qui ne
guérissait pas. Il m'en parla comme un homme impatienté qu'elle ne
guérit pas. Il avait le ton amer, violent, contracté de l'homme
impatienté. Il allait et venait en parlant. Je le regardais
froidement, trouvant la chose trop forte pour le coup, et ce ton
napoléonien avec moi un peu inconvenant. "Mais si je guérissais ta
femme, -- pensai-je insolemment, -- tu ne ferais pas des armes et
l'amour toute la nuit avec ta maîtresse." J'aurais pu le rappeler
au sentiment de la réalité et de la politesse qu'il oubliait, lui
planter sous le nez, si cela m'avait plu, les sels anglais d'une
bonne réponse. Je me contentai de le regarder. Il devenait plus
intéressant pour moi que jamais, car il m'était évident qu'il
jouait plus que jamais la comédie.»
Et le docteur s'arrêta de nouveau. Il plongea son large pouce et
son index dans sa boîte d'argent guilloché et aspira une prise de
macoubac, comme il avait l'habitude d'appeler pompeusement son
tabac. Il me parut si intéressant à son tour, que je ne lui fis
aucune observation et qu'il reprit, après avoir absorbé sa prise
et passé son doigt crochu sur la courbure de son avide nez en bec
de corbin:
«Oh! pour impatienté, il l'était réellement; mais ce n'était point
parce que sa femme ne guérissait pas, cette femme à laquelle il
était si déterminément infidèle! Que diable! lui qui concubinait
avec une servante dans sa propre maison, ne pouvait guère
s'encolérer parce que sa femme ne guérissait pas! Est-ce que, elle
guérie, l'adultère n'eût pas été plus difficile? Mais c'était
vrai, pourtant, que la traînerie de ce mal sans bout le lassait,
lui portait sur les nerfs. Avait-il pensé que ce serait moins
long? Et, depuis, lorsque j'y ai songé, si l'idée d'en finir vint
à lui ou à elle, ou à tous les deux, puisque la maladie ou le
médecin n'en finissait pas, c'est peut-être de ce moment-là...»
-- Quoi! docteur, ils auraient donc?...
Je n'achevai pas, tant cela me coupait la parole, l'idée qu'il me
donnait!
Il baissa la tête en me regardant, aussi tragique que la statue du
Commandeur, quand elle accepte de souper.
«Oui! -- souffla-t-il lentement, d'une voix basse, répondant à ma
pensée: -- Au moins, à quelques jours de là, tout le pays apprit
avec terreur que la comtesse était morte empoisonnée...»
-- Empoisonnée! m'écriai-je.
«... Par sa femme de chambre, Eulalie, qui avait pris une fiole
l'une pour l'autre et qui, disait-on, avait fait avaler à sa
maîtresse une bouteille d'encre double, au lieu d'une médecine que
j'avais prescrite. C'était possible, après tout, qu'une pareille
méprise. Mais je savais, moi, qu'Eulalie, c'était Hauteclaire!
Mais je les avais vus, tous deux, faire le groupe de Canova, au
balcon! Le monde n'avait pas vu ce que j'avais vu. Le monde n'eut
d'abord que l'impression d'un accident terrible. Mais quand, deux
ans après cette catastrophe, on apprit que le comte Serlon de
Savigny épousait publiquement la fille à Stassin, -- car il fallut
bien déclencher qui elle était, la fausse Eulalie, -- et qu'il
allait la coucher dans les draps chauds encore de sa première
femme, Mlle Delphine de Cantor, oh! alors, ce fut un grondement de
tonnerre de soupçons à voix basse, comme si on avait eu peur de ce
qu'on disait et de ce qu'on pensait. Seulement, au fond, personne
ne savait. On ne savait que la monstrueuse mésalliance, qui fit
montrer au doigt le comte de Savigny et l'isola comme un
pestiféré. Cela suffisait bien, du reste. Vous savez quel
déshonneur c'est, ou plutôt c'était, car les choses ont bien
changé aussi dans ce pays-là, que de dire d'un homme: Il a épousé
sa servante! Ce déshonneur s'étendit et resta sur Serlon comme une
souillure. Quant à l'horrible bourdonnement du crime soupçonné qui
avait couru, il s'engourdit bientôt comme celui d'un taon qui
tombe lassé dans une ornière. Mais il y avait cependant quelqu'un
qui savait et qui était sûr...»
-- Et ce ne pouvait être que vous, docteur? -- interrompis-je.
-- C'était moi, en effet, -- reprit-il, -- mais pas moi tout seul.
Si j'avais été seul pour savoir, je n'aurais jamais eu que de
vagues lueurs, pires que l'ignorance... Je n'aurais jamais été
sûr, et, fit-il, en s'appuyant sur les mots avec l'aplomb de la
sécurité complète: -- je le suis!
«Et, écoutez bien comme je le suis!» -- ajouta-t-il, en me prenant
le genou avec ses doigts noueux, comme avec une pince. Or, son
histoire me pinçait encore plus que ce système d'articulations de
crabe qui formait sa redoutable main.
«Vous vous doutez bien, -- continua-t-il, -- que je fus le premier
à savoir l'empoisonnement de la comtesse. Coupables ou non, il
fallait bien qu'ils m'envoyassent chercher, moi qui étais le
médecin. On ne prit pas la peine de seller un cheval. Un garçon
d'écurie vint à poil et au grand galop me trouver à V..., d'où je
le suivis, du même galop, à Savigny. Quand j'arrivai, -- cela
avait-il été calculé? -- il n'était plus possible d'arrêter les
ravages de l'empoisonnement. Serlon, dévasté de physionomie, vint
au devant de moi dans la cour et me dit, au dégagé de l'étrier,
comme s'il eût eu peur des mots dont il se servait:
-- Une domestique s'est trompée. (Il évitait de dire: Eulalie, que
tout le monde nommait le lendemain.) Mais, docteur, ce n'est pas
possible! Est-ce que l'encre double serait un poison?...
-- Cela dépend des substances avec quoi elle est faite, --
repartis-je. -- Il m'introduisit chez la comtesse, épuisée de
douleur, et dont le visage rétracté ressemblait à un peloton de
fil blanc tombé dans de la teinture verte... Elle était effrayante
ainsi. Elle me sourit affreusement de ses lèvres noires et de ce
sourire qui dit à un homme qui se tait: "Je sais bien ce que vous
pensez..." D'un tour d'oeil je cherchai dans la chambre si Eulalie
ne s'y trouvait pas. J'aurais voulu voir sa contenance à pareil
moment. Elle n'y était point. Toute brave qu'elle fût, avait-elle
eu peur de moi?... Ah! je n'avais encore que d'incertaines
données...
La comtesse fit un effort en m'apercevant et s'était soulevée sur
son coude.
-- Ah! vous voilà, docteur, -- dit-elle; -- mais vous venez trop
tard. Je suis morte. Ce n'est pas le médecin qu'il fallait envoyer
chercher, Serlon, c'était le prêtre. Allez! donnez des ordres pour
qu'il vienne, et que tout le monde me laisse seule deux minutes
avec le docteur. Je le veux!
Elle dit ce: Je le veux, comme je ne le lui avais jamais entendu
dire, -- comme une femme qui avait ce front et ce menton dont je
vous ai parlé.
-- Même moi? -- dit Savigny, faiblement.
-- Même vous, -- fit-elle. Et elle ajouta, presque caressante: --
Vous savez, mon ami, que les femmes ont surtout des pudeurs pour
ceux qu'elles aiment.
À peine fut-il sorti, qu'un atroce changement se produisit en
elle. De douce, elle devint fauve.
-- Docteur, -- dit-elle d'une voix haineuse, -- ce n'est pas un
accident que ma mort, c'est un crime. Serlon aime Eulalie, et elle
m'a empoisonnée! Je ne vous ai pas cru quand vous m'avez dit que
cette fille était trop belle pour une femme de chambre. J'ai eu
tort. Il aime cette scélérate, cette exécrable fille qui m'a tuée.
Il est plus coupable qu'elle, puisqu'il l'aime et qu'il m'a trahie
pour elle. Depuis quelques jours, les regards qu'ils se jetaient
des deux côtés de mon lit m'ont bien avertie. Et encore plus le
goût horrible de cette encre avec laquelle ils m'ont
empoisonnée!!... Mais j'ai tout bu, j'ai tout pris, malgré cet
affreux goût, parce que j'étais bien aise de mourir! Ne me parlez
pas de contre-poison. Je ne veux d'aucun de vos remèdes. Je veux
mourir.
-- Alors, pourquoi m'avez-vous fait venir, madame la comtesse?...
-- Eh bien! voici pourquoi, reprit-elle haletante... -- C'est pour
vous dire qu'ils m'ont empoisonnée, et pour que vous me donniez
votre parole d'honneur de le cacher. Tout ceci va faire un éclat
terrible. Il ne le faut pas. Vous êtes mon médecin, et on vous
croira, vous, quand vous parlerez de cette méprise qu'ils ont
inventée, quand vous direz que même je ne serais pas morte, que
j'aurais pu être sauvée, si depuis longtemps ma santé n'avait été
perdue. Voilà ce qu'il faut me jurer, docteur...
Et comme je ne répondais pas, elle vit ce qui s'élevait en moi. Je
pensais qu'elle aimait son mari au point de vouloir le sauver.
C'était l'idée qui m'était venue, l'idée naturelle et vulgaire,
car il est des femmes tellement pétries pour l'amour et ses
abnégations, qu'elles ne rendent pas le coup dont elles meurent.
Mais la comtesse de Savigny ne m'avait jamais produit l'effet
d'être une de ces femmes-là!
-- Ah! ce n'est pas ce que vous croyez qui me fait vous demander
de me jurer cela, docteur! Oh! non! je hais trop Serlon en ce
moment pour ne pas, malgré sa trahison, l'aimer encore... Mais je
ne suis pas si lâche que de lui pardonner! Je m'en irai de cette
|