free book ebook online reading
eBook Title
Les diaboliques
Author Language Character Set
Jules Amédée Barbey d`Aurevilly French ISO-8859-1


You are here --- [ Home / Author Index J / Jules Amédée Barbey d`Aurevilly / Les diaboliques / Page #5 ]

Torty, c'est lui qui me disait un soir, au cercle des Ganaches, en
embrassant somptueusement d'un regard de propriétaire le
quadrilatère éblouissant de la table ornée de cent vingt convives:
«C'est moi qui les fais tous!...» Moïse n'eût pas été plus fier,
en montrant la baguette avec laquelle il changeait des rochers en
fontaines. Que voulez-vous, Madame? Il n'avait pas la bosse du
respect, et même il prétendait que là où elle est sur le crâne des
autres hommes, il y avait un trou sur le sien. Vieux, ayant passé
la soixante-dizaine, mais carré, robuste et noueux comme son nom,
d'un visage sardonique et, sous sa perruque châtain clair, très
lisse, très lustrée et à cheveux très courts, d'un oeil pénétrant,
vierge de lunettes, vêtu presque toujours en habit gris ou de ce
brun qu'on appela longtemps fumée de Moscou, il ne ressemblait ni
de tenue ni d'allure à messieurs les médecins de Paris, corrects,
cravatés de blanc, comme du suaire de leurs morts! C'était un
autre homme. Il avait, avec ses gants de daim, ses bottes à forte
semelle et à gros talons qu'il faisait retentir sous son pas très
ferme, quelque chose d'alerte et de cavalier, et cavalier est bien
le mot, car il était resté (combien d'années sur trente!), le
charivari boutonné sur la cuisse, et à cheval, dans des chemins à
casser en deux des Centaures, -- et on devinait bien tout cela à
la manière dont il cambrait encore son large buste, vissé sur des
reins qui n'avaient pas bougé, et qui se balançait sur de fortes
jambes sans rhumatismes, arquées comme celles d'un ancien
postillon. Le docteur Torty avait été une espèce de Bas-de-Cuir
équestre, qui avait vécu dans les fondrières du Cotentin, comme le
Bas-de-Cuir de Cooper dans les forêts de l'Amérique. Naturaliste
qui se moquait, comme le héros de Cooper, des lois sociales, mais
qui, comme l'homme de Fenimore, ne les avait pas remplacées par
l'idée de Dieu, il était devenu un de ces impitoyables
observateurs qui ne peuvent pas ne point être des misanthropes.
C'est fatal. Aussi l'était-il. Seulement il avait eu le temps,
pendant qu'il faisait boire la boue des mauvais chemins au ventre
sanglé de son cheval, de se blaser sur les autres fanges de la
vie. Ce n'était nullement un misanthrope à l'Alceste. Il ne
s'indignait pas vertueusement. Il ne s'encolérait pas. Non! il
méprisait l'homme aussi tranquillement qu'il prenait sa prise de
tabac, et même il avait autant de plaisir à le mépriser qu'à la
prendre.

Tel exactement il était, ce docteur Torty, avec lequel je me
promenais.

Il faisait, ce jour-là, un de ces temps d'automne, gais et clairs,
à arrêter les hirondelles qui vont partir. Midi sonnait à Notre-
Dame, et son grave bourdon semblait verser, par-dessus la rivière
verte et moirée aux piles des ponts, et jusque par-dessus nos
têtes, tant l'air ébranlé était pur! de longs frémissements
lumineux. Le feuillage roux des arbres du jardin s'était, par
degrés, essuyé du brouillard bleu qui les noie en ces vaporeuses
matinées d'octobre, et un joli soleil d'arrière-saison nous
chauffait agréablement le dos, dans sa ouate d'or, au docteur et à
moi, pendant que nous étions arrêtés, à regarder la fameuse
panthère noire, qui est morte, l'hiver d'après, comme une jeune
fille, de la poitrine. Il y avait çà et là, autour de nous, le
public ordinaire du jardin des Plantes, ce public spécial de gens
du peuple, de soldats et de bonnes d'enfants, qui aiment à
badauder devant la grille des cages et qui s'amusent beaucoup à
jeter des coquilles de noix et des pelures de marrons aux bêtes
engourdies ou dormant derrière leurs barreaux. La panthère devant
laquelle nous étions, en rôdant, arrivés, était, si vous vous en
souvenez, de cette espèce particulière à l'île de Java, le pays du
monde où la nature est le plus intense et semble elle-même quelque
grande tigresse, inapprivoisable à l'homme, qui le fascine et qui
le mord dans toutes les productions de son sol terrible et
splendide. À Java, les fleurs ont plus d'éclat et plus de parfum,
les fruits plus de goût, les animaux plus de beauté et plus de
force que dans aucun autre pays de la terre, et rien ne peut
donner une idée de cette violence de vie à qui n'a pas reçu les
poignantes et mortelles sensations d'une contrée tout à la fois
enchantante et empoisonnante, tout ensemble Armide et Locuste!
Etalée nonchalamment sur ses élégantes pattes allongées devant
elle, la tête droite, ses yeux d'émeraude immobiles, la panthère
était un magnifique échantillon des redoutables productions de son
pays. Nulle tache fauve n'étoilait sa fourrure de velours noir,
d'un noir si profond et si mat que la lumière, en y glissant, ne
la lustrait même pas, mais s'y absorbait, comme l'eau s'absorbe
dans l'éponge qui la boit... Quand on se retournait de cette forme
idéale de beauté souple, de force terrible au repos, de dédain
impassible et royal, vers les créatures humaines qui la
regardaient timidement, qui la contemplaient, yeux ronds et bouche
béante, ce n'était pas l'humanité qui avait le beau rôle, c'était
la bête. Et elle était si supérieure, que c'en était presque
humiliant! J'en faisais la réflexion tout bas au docteur, quand
deux personnes scindèrent tout à coup le groupe amoncelé devant la
panthère et se plantèrent justement en face d'elle; «Oui, -- me
répondit le docteur, -- mais voyez maintenant! Voici l'équilibre
rétabli entre les espèces!»

C'étaient un homme et une femme, tous deux de haute taille, et
qui, dès le premier regard que je leur jetai, me firent l'effet
d'appartenir aux rangs élevés du monde parisien. Ils n'étaient
jeunes ni l'un ni l'autre, mais néanmoins parfaitement beaux.
L'homme devait s'en aller vers quarante-sept ans et davantage, et
la femme vers quarante et plus... Ils avaient donc, comme disent
les marins revenus de la Terre de Feu, passé la ligne, la ligne
fatale, plus formidable que celle de l'équateur, qu'une fois
passée on ne repasse plus sur les mers de la vie! Mais ils
paraissaient peu se soucier de cette circonstance. Ils n'avaient
au front, ni nulle part, de mélancolie... L'homme, élancé et aussi
patricien dans sa redingote noire strictement boutonnée, comme
celle d'un officier de cavalerie, que s'il avait porté un de ces
costumes que le Titien donne à ses portraits, ressemblait par sa
tournure busquée, son air efféminé et hautain, ses moustaches
aiguës comme celles d'un chat et qui à la pointe commençaient à
blanchir, à un mignon du temps de Henri III; et pour que la
ressemblance fût plus complète, il portait des cheveux courts, qui
n'empêchaient nullement de voir briller à ses oreilles deux
saphirs d'un bleu sombre, qui me rappelèrent les deux émeraudes
que Sbogar portait à la même place... Excepté ce détail ridicule
(comme aurait dit le monde) et qui montrait assez de dédain pour
les goûts et les idées du jour, tout était simple et dandy comme
l'entendait Brummell, c'est-à-dire irrémarquable, dans la tenue de
cet homme qui n'attirait l'attention que par lui-même, et qui
l'aurait confisquée tout entière, s'il n'avait pas eu au bras la
femme, qu'en ce moment, il y avait... Cette femme, en effet,
prenait encore plus le regard que l'homme qui l'accompagnait, et
elle le captivait plus longtemps. Elle était grande comme lui. Sa
tête atteignait presque à la sienne. Et, comme elle était aussi
tout en noir, elle faisait penser à la grande Isis noire du Musée
Egyptien, par l'ampleur de ses formes, la fierté mystérieuse et la
force. Chose étrange! dans le rapprochement de ce beau couple,
c'était la femme qui avait les muscles, et l'homme qui avait les
nerfs... Je ne la voyais alors que de profil; mais; le profil,
c'est l'écueil de la beauté ou son attestation la plus éclatante.
Jamais, je crois, je n'en avais vu de plus pur et de plus altier.
Quant à ses yeux, je n'en pouvais juger, fixés qu'ils étaient sur
la panthère, laquelle, sans doute, en recevait une impression
magnétique et désagréable, car, immobile déjà, elle sembla
s'enfoncer de plus en plus dans cette immobilité rigide, à mesure
que la femme, venue pour la voir, la regardait; et -- comme les
chats à la lumière qui les éblouit -- sans que sa tête bougeât
d'une ligne, sans que la fine extrémité de sa moustache,
seulement, frémît, la panthère, après avoir clignoté quelque
temps, et comme n'en pouvant pas supporter davantage, rentra
lentement, sous les coulisses tirées de ses paupières, les deux
étoiles vertes de ses regards. Elle se claquemurait.

-- Eh! eh! panthère contre panthère! -- fit le docteur à mon
oreille; -- mais le satin est plus fort que le velours.

Le satin, c'était la femme, qui avait une robe de cette étoffe
miroitante -- une robe à longue traîne. Et il avait vu juste, le
docteur! Noire, souple, d'articulation aussi puissante, aussi
royale d'attitude, -- dans son espèce, d'une beauté égale, et d'un
charme encore plus inquiétant, -- la femme, l'inconnue, était
comme une panthère humaine, dressée devant la panthère animale
qu'elle éclipsait; et la bête venait de le sentir, sans doute,
quand elle avait fermé les yeux. Mais la femme -- si c'en était un
-- ne se contenta pas de ce triomphe. Elle manqua de générosité.
Elle voulut que sa rivale la vît qui l'humiliait, et rouvrît les
yeux pour la voir. Aussi, défaisant sans mot dire les douze
boutons du gant violet qui moulait son magnifique avant-bras, elle
ôta ce gant, et, passant audacieusement sa main entre les barreaux
de la cage, elle en fouetta le museau court de la panthère, qui ne
fit qu'un mouvement... mais quel mouvement!... et d'un coup de
dents, rapide comme l'éclair!... Un cri partit du groupe où nous
étions. Nous avions cru le poignet emporté: Ce n'était que le
gant. La panthère l'avait englouti. La formidable bête outragée
avait rouvert des yeux affreusement dilatés, et ses naseaux
froncés vibraient encore...

-- Folle! dit l'homme, en saisissant ce beau poignet, qui venait
d'échapper à la plus coupante des morsures.

Vous savez comme parfois on dit: «Folle!...» Il le dit ainsi; et
il le baisa, ce poignet, avec emportement.

Et, comme il était de notre côté, elle se retourna de trois quarts
pour le regarder baisant son poignet nu, et je vis ses yeux, à
elle... ces yeux qui fascinaient des tigres, et qui étaient à
présent fascinés par un homme; ses yeux, deux larges diamants
noirs, taillés pour toutes les fiertés de la vie, et qui
n'exprimaient plus en le regardant que toutes les adorations. De
l'amour!

Ces yeux-là étaient et disaient tout un poème. L'homme n'avait pas
lâché le bras, qui avait dû sentir l'haleine fiévreuse de la
panthère, et, le tenant replié sur son coeur, il entraîna la femme
dans la grande allée du jardin, indifférent aux murmures et aux
exclamations du groupe populaire, -- encore ému du danger que
l'imprudente venait de courir, -- et qu'il retraversa
tranquillement. Ils passèrent auprès de nous, le docteur et moi,
mais leurs visages tournés l'un vers l'autre, se serrant flanc
contre flanc, comme s'ils avaient voulu se pénétrer, entrer, lui
dans elle, elle dans lui, et ne faire qu'un seul corps à eux deux,
en ne regardant rien qu'eux-mêmes. C'étaient, aurait-on cru à les
voir ainsi passer, des créatures supérieures, qui n'apercevaient
pas même à leurs orteils la terre sur laquelle ils marchaient, et
qui traversaient le monde dans leur nuage, comme, dans Homère, les
Immortels!

De telles choses sont rares à Paris, et, pour cette raison, nous
restâmes à le voir filer, ce maître-couple, -- la femme étalant sa
traîne noire dans la poussière du jardin, comme un paon,
dédaigneux jusque de son plumage.

Ils étaient superbes, en s'éloignant ainsi, sous les rayons du
soleil de midi, dans la majesté de leur entrelacement, ces deux
êtres... Et voilà comme ils regagnèrent l'entrée de la grille du
jardin et remontèrent dans un coupé, étincelant de cuivres et
d'attelage, qui les attendait.

-- Ils oublient l'univers! -- fis-je au docteur, qui comprit ma
pensée.

-- Ah! ils s'en soucient bien de l'univers! -- répondit-il, de sa
voix mordante. Ils ne voient rien du tout dans la création, et, ce
qui est bien plus fort, ils passent même auprès de leur médecin
sans le voir.

-- Quoi, c'est vous, docteur! -- m'écriai-je, -- mais alors vous
allez me dire ce qu'ils sont, mon cher docteur.

Le docteur fit ce qu'on appelle un temps, voulant faire un effet,
car en tout il était rusé, le compère!

-- Eh bien, c'est Philémon et Baucis, -- me dit-il simplement. --
Voilà!

-- Peste! fis-je, -- un Philémon et une Baucis d'une fière
tournure et ressemblant peu à l'antique. Mais, docteur, ce n'est
pas leur nom... Comment les appelez-vous?

-- Comment! -- répondit le docteur, -- dans votre monde, où je ne
vais point, vous n'avez jamais entendu parler du comte et de la
comtesse Serlon de Savigny comme d'un modèle fabuleux d'amour
conjugal?

-- Ma foi, non, -- dis-je; -- on parle peu d'amour conjugal dans
le monde où je vais, docteur.

-- Hum! hum! c'est bien possible, -- fit le docteur, répondant
bien plus à sa pensée qu'à la mienne.

-- Dans ce monde-là, qui est aussi le leur, on se passe beaucoup
de choses plus ou moins correctes. Mais, outre qu'ils ont une
raison pour ne pas y aller, et qu'ils habitent presque toute
l'année leur vieux château de Savigny, dans le Cotentin, il a
couru autrefois de tels bruits sur eux, qu'au faubourg Saint-
Germain, où l'on a encore un reste de solidarité nobiliaire, on
aime mieux se taire que d'en parler.

-- Et quels étaient ces bruits?... Ah! voilà que vous
m'intéressez, docteur! Vous devez en savoir quelque chose. Le
château de Savigny n'est pas très loin de la ville de V..., où
vous avez été médecin.

-- Eh! ces bruits... -- dit le docteur (il prit pensivement une
prise de tabac). -- Enfin, on les a crus faux! Tout ça est
passé... Mais, malgré tout, quoique les mariages d'inclination et
les bonheurs qu'ils donnent soient en province l'idéal de toutes
les mères de famille, romanesques et vertueuses, elles n'ont pas
pu beaucoup, -- celles que j'ai connues, -- parler à
mesdemoiselles leurs filles de celui-là!

-- Et, cependant, Philémon et Baucis, disiez-vous, docteur?...

-- Baucis! Baucis! Hum! Monsieur... -- interrompit le docteur
Torty, en passant brusquement son index en crochet sur toute la
longueur de son nez de perroquet (un de ses gestes), -- ne
trouvez-vous pas, voyons, qu'elle a moins l'air d'une Baucis que
d'une lady Macbeth, cette gaillarde-là?...

-- Docteur, mon cher et adorable docteur, -- repris-je, avec
toutes sortes de câlineries dans la voix, -- vous allez me dire
tout ce que vous savez du comte et de la comtesse de Savigny?...

-- Le médecin est le confesseur des temps modernes, -- fit le
docteur, avec un ton solennellement goguenard. -- Il a remplacé le
prêtre, Monsieur, et il est obligé au secret de la confession
comme le prêtre...

Il me regarda malicieusement, car il connaissait mon respect et
mon amour pour les choses du catholicisme, dont il était l'ennemi.
Il cligna l'oeil. Il me crut attrapé.

-- Et il va le tenir... comme le prêtre! -- ajouta-t-il, avec
éclat, et en riant de son rire le plus cynique. -- Venez par ici.
Nous allons causer.

Et il m'emmena dans la grande allée d'arbres qui borde, par ce
côté, le Jardin des Plantes et le boulevard de l'Hôpital... Là,
nous nous assîmes sur. un banc à dossier vert, et il commença:

«Mon cher, c'est là une histoire qu'il faut aller chercher déjà
loin, comme une balle perdue sous des chairs revenues; car
l'oubli, c'est comme une chair de choses vivantes qui se reforme
par-dessus les événements et qui empêche d'en voir rien, d'en
soupçonner rien au bout d'un certain temps, même la place. C'était
dans les premières années qui suivirent la Restauration. Un
régiment de la Garde passa par la ville de V...; et, ayant été
obligés d'y rester deux jours pour je ne sais quelle raison
militaire, les officiers de ce régiment s'avisèrent de donner un
assaut d'armes, en l'honneur de la ville. La ville, en effet,
avait bien tout ce qu'il fallait pour que ces officiers de la
Garde lui fissent honneur et fête. Elle était, comme on disait
alors, -- plus royaliste que le Roi. -- Proportion gardée avec sa
dimension (ce n'est guère qu'une ville de cinq à six mille âmes),
elle foisonnait de noblesse. Plus de trente jeunes gens de ses
meilleures familles servaient alors, soit aux Gardes-du-Corps,
soit à ceux de Monsieur, et les officiers du régiment en passage à
V... les connaissaient presque tous. Mais, la principale raison
qui décida de cette martiale fête d'un assaut, fut la réputation
d'une ville qui s'était appelée "la bretteuse" et qui était
encore, dans ce moment-là, la ville la plus bretteuse de France.
La Révolution de 1789 avait eu beau enlever aux nobles le droit de
porter l'épée, à V... ils prouvaient que s'ils ne la portaient
plus, ils pouvaient toujours s'en servir. L'assaut donné par les
officiers fut très brillant. On y vit accourir toutes les fortes
lames du pays, et même tous les amateurs, plus jeunes d'une
génération, qui n'avaient pas cultivé, comme on le cultivait
autrefois, un art aussi compliqué et aussi difficile que
l'escrime; et tous montrèrent un tel enthousiasme pour ce
maniement de l'épée, la gloire de nos pères, qu'un ancien prévôt
du régiment, qui avait fait trois ou quatre fois son temps et dont
le bras était couvert de chevrons, s'imagina que ce serait une
bonne place pour y finir ses jours qu'une salle d'armes qu'on
ouvrirait à V...; et le colonel, à qui il communiqua et qui
approuva son dessein, lui délivra son congé et l'y laissa. Ce
prévôt, qui s'appelait Stassin en son nom de famille, et La
Pointe-au-corps en son surnom de guerre, avait eu là tout
simplement une idée de génie. Depuis longtemps, il n'y avait plus
à V... de salle d'armes correctement tenue; et c'était même une de
ces choses dont on ne parlait qu'avec mélancolie entre ces nobles,
obligés de donner eux-mêmes des leçons à leurs fils ou de les leur
faire donner par quelque compagnon revenu du service, qui savait à
peine ou qui savait mal ce qu'il enseignait. Les habitants de V...
se piquaient d'être difficiles. Ils avaient, réellement le feu
sacré. Il ne leur suffisait pas de tuer leur homme; ils voulaient
le tuer savamment et artistement, par principes. Il fallait, avant
tout, pour eux, qu'un homme, comme ils disaient, fût beau sous les
armes, et ils n'avaient qu'un profond mépris pour ces robustes
maladroits, qui peuvent être très dangereux sur le terrain, mais
qui ne sont pas au strict et vrai mot, ce qu'on appelle "des
tireurs". La Pointe-au-corps, qui avait été un très bel homme dans
sa jeunesse; et qui l'était encore, -- qui, au camp de Hollande,
et bien jeune alors, avait battu à plate couture tous les autres
prévôts et remporté un prix de deux fleurets et de deux masques
montés en argent, -- était, lui, justement un de ces tireurs comme
les écoles n'en peuvent produire, si la nature ne leur a préparé
d'exceptionnelles organisations. Naturellement, il fut
l'admiration de V..., et bientôt mieux. Rien n'égalise comme
l'épée. Sous l'ancienne monarchie, les rois anoblissaient les
hommes qui leur apprenaient à la tenir. Louis XV, si je m'en
souviens bien, n'avait-il pas donné à Danet, son maître, qui nous
a laissé un livre sur l'escrime, quatre de ses fleurs de lys,
entre deux épées croisées, pour mettre dans son écusson?... Ces
gentilshommes de province, qui sentaient encore à plein nez leur
monarchie, furent en peu de temps de pair à compagnon avec le
vieux prévôt, comme s'il eût été l'un des leurs.

«Jusque-là, c'était bien, et il n'y avait qu'à féliciter Stassin,
dit La Pointe-au-corps, de sa bonne fortune; mais,
malheureusement, ce vieux prévôt n'avait pas qu'un coeur de
maroquin rouge sur le plastron capitonné de peau blanche dont il
couvrait sa poitrine, quand il donnait magistralement sa leçon...
Il se trouva qu'il en avait un autre par dessous, lequel se mit à
faire des siennes dans cette ville de V..., où il était venu
chercher le havre de grâce de sa vie. Il parait que le coeur d'un
soldat est toujours fait avec de la poudre. Or, quand le temps a
séché la poudre, elle n'en prend que mieux. À V..., les femmes
sont si généralement jolies, que l'étincelle était partout pour la
poudre séchée de mon vieux prévôt. Aussi, son histoire se termina-
t-elle comme celle d'un grand nombre de vieux soldats. Après avoir
roulé dans toutes les contrées de l'Europe, et pris le menton et
la taille de toutes les filles que le diable avait mises sur son
chemin, l'ancien soldat du premier Empire consomma sa dernière
fredaine en épousant, à cinquante ans passés, avec toutes les
formalités et les sacrements de la chose, -- à la municipalité et
à l'église, -- une grisette de V...; laquelle, bien entendu -- je
connais les grisettes de ce pays-là; j'en ai assez accouché pour
les connaître! -- lui campa un enfant, bel et bien au bout de ses
neuf mois, jour pour jour; et cet enfant, qui était une fille,
n'est rien moins, mon cher, que la femme à l'air de déesse qui
vient de passer, en nous frisant insolemment du vent de sa robe,
et sans prendre plus garde à nous que si nous n'avions pas été
là!»

-- La comtesse de Savigny! -- m'écriai-je.

«Oui, la comtesse de Savigny, tout au long, elle-même! Ah! il ne
faut pas regarder aux origines, pas plus pour les femmes que pour
les nations; il ne faut regarder au berceau de personne. Je me
rappelle avoir vu à Stockholm celui de Charles XII, qui
ressemblait à une mangeoire de cheval grossièrement coloriée en
rouge, et qui n'était pas même d'aplomb sur ses quatre piquets.
C'est de là qu'il était sorti, cette tempête! Au fond, tous les
berceaux sont des cloaques dont on est obligé de changer le linge
plusieurs fois par jour; et cela n'est jamais poétique, pour ceux
qui croient à la poésie, que lorsque l'enfant n'y est plus.»

Et, pour appuyer son axiome, le docteur, à cette place de son
récit, frappa sa cuisse d'un de ses gants de daim, qu'il tenait
par le doigt du milieu; et le daim claqua sur la cuisse, de
manière à prouver à ceux qui comprennent la musique que le
bonhomme était encore rudement musclé.

Il attendit. Je n'avais pas à le contrarier dans sa philosophie.
Voyant que je ne disais rien, il continua:

«Comme tous les vieux soldats, du reste, qui aiment jusqu'aux
enfants des autres, La Pointe-au-corps dut raffoler du sien. Rien
d'étonnant à cela. Quand un homme déjà sur l'âge a un enfant, il
l'aime mieux que s'il était jeune, car la vanité, qui double tout,
double aussi le sentiment paternel. Tous les vieux roquentins que
j'ai vus, dans ma vie, avoir tardivement un enfant, adoraient leur
progéniture, et ils en étaient comiquement fiers comme d'une
action d'éclat. Persuasion de jeunesse, que la nature, qui se
moquait d'eux, leur coulait au coeur! Je ne connais qu'un bonheur
plus grisant et une fierté plus drôle: c'est quand, au lieu d'un
enfant, un vieillard, d'un coup, en fait deux! La Pointe-au-corps
n'eut pas cet orgueil paternel de deux jumeaux; mais il est vrai
de dire qu'il y avait de quoi tailler deux enfants dans le sien.
Sa fille -- vous venez de la voir; vous savez donc si elle a tenu
ses promesses! -- était un merveilleux enfant pour la force et la
beauté. Le premier soin du vieux prévôt fut de lui chercher un
parrain parmi tous ces nobles, qui hantaient perpétuellement sa
salle d'armes; et il choisit, entre tous, le comte d'Avice, le
doyen de tous ces batteurs de fer et de pavé, qui, pendant
l'émigration, avait été lui-même prévôt à Londres, à plusieurs
guinées la leçon. Le comte d'Avice de Sortôville-en-Beaumont, déjà
chevalier de Saint-Louis et capitaine de dragons avant la
Révolution, -- pour le moins, alors, septuagénaire, -- boutonnait
encore les jeunes gens et leur donnait ce qu'on appelle, en termes
de salle, "de superbes capotes". C'était un vieux narquois, qui
avait des railleries en action féroces. Ainsi, par exemple, il
aimait à passer son carrelet à la flamme d'une bougie, et quand
il, en avait, de cette façon, durci la lame, il appelait ce dur
fleuret, -- qui ne pliait plus et vous cassait le sternum ou les
côtes, lorsqu'il'vous touchait, -- du nom insolent de "chasse-
coquin". Il prisait beaucoup La Pointe-au-corps, qu'il tutoyait.
"La fille d'un homme comme toi -- lui disait-il -- ne doit se
nommer que comme l'épée d'un preux. Appelons-la Haute-Claire!" Et
ce fut le nom qu'il lui donna. Le curé de V... fit bien un peu la
grimace à ce nom inaccoutumé, que n'avaient jamais entendu les
fonts de son église; mais, comme le parrain était monsieur le
comte d'Avice et qu'il y aura toujours, malgré les libéraux et
leurs piailleries, des accointances indestructibles entre la
noblesse et le clergé; comme d'un autre côté, on voit dans le
calendrier romain une sainte nommée Claire, le nom de l'épée
d'Olivier passa à l'enfant, sans que la ville de V... s'en émût
beaucoup. Un tel nom semblait annoncer une destinée L'ancien
prévôt, qui aimait son métier presque autant que sa fille, résolut
de lui apprendre et de lui laisser son talent pour dot. Triste
dot! maigre pitance! avec les moeurs modernes, que le pauvre
diable de maître d'armes ne prévoyait pas! Dès que l'enfant put
donc se tenir debout, il commença de la plier aux exercices de
l'escrime; et comme c'était un marmot solide que cette fillette,
avec des attaches et des articulations d'acier fin, il la
développa d'une si étrange manière, qu'à dix ans, elle semblait en
avoir déjà quinze, et qu'elle faisait admirablement sa partie avec
son père et les plus forts tireurs de la ville de V... On ne
parlait partout que de la petite Hauteclaire Stassin, qui, plus
tard, devait devenir Mademoiselle Hauteclaire Stassin. C'était
surtout, comme vous vous en doutez, de la part des jeunes
demoiselles de la ville, dans la société de laquelle, tout bien
qu'il fût avec les pères, la fille de Stassin, dit La Pointe-au-
corps, ne pouvait décemment aller, une incroyable, ou plutôt une
très croyable curiosité, mêlée de dépit et d'envie. Leurs pères et
leurs frères en parlaient avec étonnement et admiration devant
elles, et elles auraient voulu voir de près cette Saint-Georges
femelle, dont la beauté, disaient-ils, égalait le talent
d'escrime. Elles ne la voyaient que de loin et à distance.
J'arrivais alors à V..., et j'ai été souvent le témoin de ces
curiosités ardentes. La Pointe-au-corps, qui avait, sous l'Empire,
servi dans les hussards, et qui, avec sa salle d'armes, gagnait
gros d'argent, s'était permis d'acheter un cheval pour donner des
leçons d'équitation à sa fille; et comme il dressait aussi à
l'année de jeunes chevaux pour les habitués de sa salle, il se
promenait souvent à cheval, avec Hauteclaire, dans les routes qui
rayonnent de la ville et qui l'environnent. Je les y ai rencontrés
maintes fois, en revenant de mes visites de médecin, et c'est dans
ces rencontres que je pus surtout juger de l'intérêt,
prodigieusement enflammé, que cette grande jeune fille, si
hâtivement développée, excitait dans les autres jeunes filles du
pays. J'étais toujours, par voies et chemins en ce temps-là, et je
m'y croisais fréquemment avec les voitures de leurs parents,
allant en visite, avec elles, à tous les châteaux d'alentour. Eh
bien, vous ne pourrez jamais vous figurer avec quelle avidité, et
même avec quelle imprudence, je les voyais se pencher et se
précipiter aux portières dès que Mlle Hauteclaire Stassin
apparaissait, trottant ou galopant dans la perspective d'une
route, brodequin à botte avec son père. Seulement, c'était à peu
près inutile; le lendemain, c'étaient presque toujours des
déceptions et des regrets qu'elles m'exprimaient dans mes visites
du matin à leurs mères, car elles n'avaient jamais bien vu que la
tournure de cette fille, faite pour l'amazone, et qui la portait
comme vous -- qui venez de la voir -- pouvez le supposer, mais
dont le visage était toujours plus ou moins caché dans un voile
gros bleu trop épais. Mlle Hauteclaire Stassin n'était guère
connue que des hommes de la ville de V... Toute la journée le
fleuret à la main, et la figure sous les mailles de son masque
d'armes qu'elle n'ôtait pas beaucoup pour eux, elle ne sortait
guère de la salle de son père, qui commençait à s'enrudir et
qu'elle remplaçait souvent pour la leçon. Elle se montrait très
rarement dans la rue, -- et les femmes comme il faut ne pouvaient
la voir que là, ou encore le dimanche à la messe; mais, le
dimanche à la messe, comme dans la rue, elle était presque aussi
masquée que dans la salle de son père, la dentelle de son voile
noir étant encore plus sombre et plus serrée que les mailles de
son masque de fer. Y avait-il de l'affectation dans cette manière
de se montrer ou de se cacher, qui excitait les imaginations
curieuses?... Cela était bien possible; mais qui le savait? qui
pouvait le dire? Et cette jeune fille, qui continuait le masque
par le voile, n'était-elle pas encore plus impénétrable de
caractère que de visage, comme la suite ne l'a que trop prouvé?

Il est bien entendu, mon très cher, que je suis obligé de passer
rapidement sur tous les détails de cette époque, pour arriver plus
vite au moment où réellement cette histoire commence. Mlle
Hauteclaire avait environ dix-sept ans. L'ancien beau, La Pointe-
au-corps, devenu tout à fait un bonhomme, veuf de sa femme, et tué
moralement par la Révolution de Juillet, laquelle fit partir les
nobles en deuil pour leurs châteaux et vida sa salle, tracassait
vainement ses gouttes qui n'avaient pas peur de ses appels du
pied, et s'en allait au grand trot vers le cimetière. Pour un
médecin qui avait le diagnostic, c'était sûr... Cela se voyait. Je
ne lui en promettais pas pour longtemps, quand, un matin, fut
amené à sa salle d'armes, -- par le vicomte de Taillebois et le
chevalier de Mesnilgrand, -- un jeune homme du pays élevé au loin,
et qui revenait habiter le château de son père, mort récemment.
C'était le comte Serlon de Savigny, le prétendu (disait la ville
de V... dans son langage de petite ville) de Mlle Delphine de
Cantor. Le comte de Savigny était certainement un des plus
brillants et des plus piaffants jeunes gens de cette époque de
jeunes gens qui piaffaient tous, car il y avait (à V... comme
ailleurs) de la vraie jeunesse, dans ce vieux monde. À présent, il
n'y en a plus. On lui avait beaucoup parlé de la fameuse
Hauteclaire Stassin, et il avait voulu voir ce miracle. Il la
trouva ce qu'elle était, -- une admirable jeune fille, piquante et
provocante en diable dans ses chausses de soie tricotées, qui
mettaient en relief ses formes de Pallas de Velletri, et dans son
corsage de maroquin noir, qui pinçait, en craquant, sa taille
robuste et découplée, -- une de ces tailles que les Circassiennes
n'obtiennent qu'en emprisonnant leurs jeunes filles dans une
ceinture de cuir, que le développement seul de leur corps doit
briser. Hauteclaire Stassin était sérieuse comme une Clorinde. Il
la regarda donner sa leçon, et il lui demanda de croiser le fer
avec elle. Mais il ne fut point le Tancrède de la situation, le
comte de Savigny! Mlle Hauteclaire Stassin plia à plusieurs
reprises son épée en faucille sur le coeur du beau Serlon, et elle
ne fut pas touchée une seule fois.

-- On ne peut pas vous toucher, Mademoiselle, -- lui dit-il, avec
beaucoup de grâce. -- Serait-ce un augure?...

L'amour-propre, dans ce jeune homme, était-il, dès ce soir-là,
vaincu par l'amour?

C'est à partir de ce soir-là, du reste, que le comte de Savigny
vint, tous les jours, prendre une leçon d'armes à la salle de La
Pointe-au-corps. Le château du comte n'était qu'à la distance de
quelques lieues. Il les avait bientôt avalées, soit à cheval, soit
en voiture, et personne ne le remarqua dans ce nid bavard d'une
petite ville où l'on épinglait les plus petites choses du bout de
la langue, mais où l'amour de l'escrime expliquait tout. Savigny
ne fit de confidences à personne. Il évita même de venir prendre
sa leçon aux mêmes heures que les autres jeunes gens de la ville.
C'était un garçon qui ne manquait pas de profondeur, ce Savigny...
Ce qui se passa entre lui et Hauteclaire, s'il se passa quelque
chose, aucun, à cette époque, ne l'a su ou ne s'en douta. Son
mariage avec Mlle Delphine de Cantor, arrêté par les parents des
deux familles, il y avait des années, et trop avancé pour ne pas
se conclure, s'accomplit trois mois après le retour du comte de
Savigny; et même ce fut là pour lui une occasion de vivre tout un
mois à V..., près de sa fiancée, chez laquelle il passait, en
coupe réglée, toutes les journées, mais d'où, le soir, il s'en
allait très régulièrement prendre sa leçon...

Comme tout le monde, Mlle Hauteclaire entendit, à l'église
paroissiale de V..., proclamer les bans du comte de Savigny et de
Mlle de Cantor; mais, ni son attitude, ni sa physionomie, ne
révélèrent qu'elle prît à ces déclarations publiques un intérêt
quelconque. Il est vrai que nul des assistants ne se mit à l'affût
pour l'observer. Les observateurs n'étaient pas nés encore sur
cette question, qui sommeillait, d'une liaison possible entre
Savigny et la belle Hauteclaire. Le mariage célébré, la comtesse
alla s'établir à son château, fort tranquillement, avec son mari,
lequel ne renonça pas pour cela à ses habitudes citadines et vint
à la ville tous les jours. Beaucoup de châtelains des environs
faisaient comme lui, d'ailleurs. Le temps s'écoula. Le vieux La
Pointe-au-corps mourut. Fermée quelques instants, sa salle se
rouvrit. Mlle Hauteclaire Stassin annonça qu'elle continuerait les
leçons de son père; et, loin d'avoir moins d'élèves par le fait de
cette mort, elle en eut davantage. Les hommes sont tous les mêmes.
L'étrangeté leur déplaît, d'homme à homme, et les blesse; mais si
l'étrangeté porte des jupes, ils en raffolent. Une femme qui fait
ce que fait un homme, le ferait-elle beaucoup moins bien, aura
toujours sur l'homme, en France, un avantage marqué. Or, Mlle
Hauteclaire Stassin, pour ce qu'elle faisait, le faisait beaucoup
mieux. Elle était devenue beaucoup plus forte que son père. Comme
démonstratrice, à la leçon, elle était incomparable, et comme
beauté de jeu, splendide. Elle avait des coups irrésistibles, --
de ces coups qui ne s'apprennent pas plus que le coup d'archet ou
le démanché du violon et qu'on ne peut mettre, par enseignement,
dans la main de personne. Je ferraillais un peu dans ce temps,
comme tout ce monde dont j'étais entouré, et j'avoue qu'en ma
qualité d'amateur, elle me charmait avec de certaines passes. Elle
avait, entre autres, un dégagé de quarte en tierce qui ressemblait
à de la magie. Ce n'était plus là une épée qui vous frappait,
c'était une balle! L'homme le plus rapide à la parade ne fouettait
que le vent, même quand elle l'avait prévenu qu'elle allait
dégager, et la botte lui arrivait, inévitable, au défaut de
l'épaule et de la poitrine. On n'avait pas rencontré de fer! J'ai
vu des tireurs devenir fous de ce coup, qu'ils appelaient de
l'escamotage, et ils en auraient avalé leur fleuret de fureur! Si
elle n'avait pas été femme, on lui aurait diablement cherché
querelle pour ce coup-là. À un homme, il aurait rapporté vingt
duels.

Du reste, même à part ce talent phénoménal si peu fait pour une
femme, et dont elle vivait noblement, c'était vraiment un être
très intéressant que cette jeune fille pauvre, sans autre
ressource que son fleuret, et qui, par le fait de son état, se
trouvait mêlée aux jeunes gens les plus riches de la ville, parmi
lesquels il y en avait de très mauvais sujets et de très fats,
sans que sa fleur de bonne renommée en souffrît. Pas plus à propos
de Savigny qu'à propos de personne, la réputation de Mlle
Hauteclaire Stassin ne fut effleurée... "Il parait pourtant que
c'est une honnête fille", disaient les femmes comme il faut, --
comme elles l'auraient dit d'une actrice. Et moi-même, puisque
j'ai commencé à vous parler de moi, moi-même, qui me piquais
d'observation, j'étais, sur le chapitre de la vertu de
Hauteclaire, de la même opinion que toute la ville. J'allais
quelquefois à la salle d'armes, et avant et après le mariage de M.
de Savigny, je n'y avais jamais vu qu'une jeune fille grave, qui
faisait sa fonction avec simplicité. Elle était, je dois le dire,
très imposante, et elle avait mis tout le monde sur le pied du
respect avec elle, n'étant, elle, ni familière, ni abandonnée avec
qui que ce fût. Sa physionomie, extrêmement fière, et qui n'avait
pas alors cette expression passionnée dont vous venez d'être si
frappé, ne trahissait ni chagrin, ni préoccupation, ni rien enfin
de nature à faire prévoir, même de la manière la plus lointaine,
la chose étonnante qui, dans l'atmosphère d'une petite ville,
tranquille et routinière, fit l'effet d'un coup de canon et cassa
les vitres...

-- Mademoiselle Hauteclaire Stassin a disparu!

Elle avait disparu: pourquoi?... comment?... où était-elle allée?
On ne savait. Mais, ce qu'il y avait de certain, c'est qu'elle
avait disparu. Ce ne fut d'abord qu'un cri, suivi d'un silence,
mais le silence ne dura pas longtemps. Les langues partirent. Les
langues, longtemps retenues, -- comme l'eau dans une vanne et qui,
l'écluse levée, se précipite et va faire tourner la roue du moulin
avec furie, -- se mirent à écumer et à bavarder sur cette
disparition inattendue, subite, incroyable, que rien n'expliquait,
car Mlle Hauteclaire avait disparu sans dire un mot ou laisser un
mot à personne. Elle avait disparu, comme on disparaît quand on
veut réellement disparaître, -- ce n'étant pas disparaître que de
laisser derrière soi une chose quelconque, grosse comme rien, dont
les autres peuvent s'emparer pour expliquer qu'on a disparu. --
Elle avait disparu de la plus radicale manière. Elle avait fait,
non pas ce qu'on appelle un trou à la lune, car elle n'avait pas
laissé plus une dette qu'autre chose derrière elle; mais elle
avait fait ce qu'on peut très bien appeler un trou dans le vent.
Le vent souffla, et ne la rendit pas. Le moulin des langues, pour
tourner à vide, n'en tourna pas moins, et se mit à moudre
cruellement cette réputation qui n'avait jamais donné barre sur
elle. On la reprit alors, on l'éplucha, on la passa au crible, on
la carda... Comment, et avec qui, cette fille si correcte et si
fière s'en était-elle allée?... Qui l'avait enlevée? Car, bien
sûr, elle avait été enlevée... Nulle réponse à cela. C'était à
rendre folle une petite ville de fureur, et, positivement, V... le
devint. Que de motifs pour être en colère! D'abord, ce qu'on ne
savait pas, on le perdait. Puis, on perdait l'esprit sur le compte
d'une jeune fille qu'on croyait connaître et qu'on ne connaissait
pas, puisqu'on l'avait jugée incapable de disparaître comme ça...
Puis, encore, on perdait une jeune fille qu'on avait cru voir
vieillir ou se marier, comme les autres jeunes filles de la ville
-- internées dans cette case d'échiquier d'une ville de province,
comme des chevaux dans l'entrepont d'un bâtiment. Enfin, on
perdait, en perdant Mlle Stassin, qui n'était plus alors que cette
Stassin, une salle d'armes célèbre à la ronde, qui était la
distinction, l'ornement et l'honneur de la ville, sa cocarde sur
l'oreille, son drapeau au clocher. Ah! c'était dur, que toutes ces
pertes! Et que de raisons, en une seule, pour faire passer sur la
mémoire de cette irréprochable Hauteclaire, le torrent plus ou
moins fangeux de toutes les suppositions! Aussi y passèrent-
elles... Excepté quelques vieux hobereaux à l'esprit grand
seigneur, qui, comme son parrain, le comte d'Avice, l'avaient vue
enfant, et qui, d'ailleurs, ne s'émeuvant pas de grand'chose,
regardaient comme tout simple qu'elle eût trouvé une chaussure
meilleure à son pied que cette sandale de maître d'armes qu'elle y
avait mise, Hauteclaire Stassin, en disparaissant, n'eut personne
pour elle. Elle avait, en s'en allant, offensé l'amour-propre de
tous; et même ce furent les jeunes gens qui lui gardèrent le plus
rancune et s'acharnèrent le plus contre elle, parce qu'elle
n'avait disparu avec aucun d'eux.

Et ce fut longtemps leur grand grief et leur grande anxiété. Avec
qui était-elle partie?... Plusieurs de ces jeunes gens allaient
tous les ans vivre un mois ou deux d'hiver à Paris, et deux ou
trois d'entre eux prétendirent l'y avoir vue et reconnue, -- au
spectacle, -- ou, aux Champs-Elysées, à cheval, -- accompagnée ou
seule, -- mais ils n'en étaient pas bien sûrs. Ils ne pouvaient
l'affirmer. C'était elle, et ce pouvait bien n'être pas elle; mais
la préoccupation y était... Tous, ils ne pouvaient s'empêcher de
penser à cette fille, qu'ils avaient admirée et qui, en
disparaissant, avait mis en deuil cette ville d'épée dont elle
était la grande artiste, la diva spéciale, le rayon. Après que le
rayon se fut éteint, c'est-à-dire, en d'autres termes, après la
disparition de cette fameuse Hauteclaire, la ville de V... tomba
dans la langueur de vie et la pâleur de toutes les petites villes
qui n'ont pas un centre d'activité dans lequel les passions et les
goûts convergent... L'amour des armes s'y affaiblit. Animée
naguère par toute cette martiale jeunesse, la ville de V... devint
triste. Les jeunes gens qui, quand ils habitaient leurs châteaux,
venaient tous les jours ferrailler, échangèrent le fleuret pour le
fusil. Ils se firent chasseurs et restèrent sur leurs terres ou
dans leurs bois, le comte de Savigny comme tous les autres. Il
vint de moins en moins à V..., et si je l'y rencontrai
quelquefois, ce fut dans la famille de sa femme, dont j'étais le
médecin. Seulement, ne soupçonnant d'aucune façon, à cette époque,
qu'il pût y avoir quelque chose entre lui et cette Hauteclaire qui
avait si brusquement disparu, je n'avais nulle raison pour lui
parler de cette disparition subite, sur laquelle le silence, fils
des langues fatiguées, commençait de s'étendre; -- et lui non plus
ne me parlait jamais de Hauteclaire et des temps où nous nous
étions rencontrés chez elle, et ne se permettait de faire à ces
temps-là, même de loin, la moindre allusion.»

-- Je vous entends venir, avec vos petits sabots de bois, -- fis-
je au docteur, en me servant d'une expression du pays dont il me
parlait, et qui est le mien. -- C'était lui qui l'avait enlevée!

«Eh bien! pas du tout, -- dit le docteur; -- c'était mieux que
cela! Vous ne vous douteriez jamais de ce que c'était...

Outre qu'en province, surtout, un enlèvement n'est pas chose
facile au point de vue du secret, le comte de Savigny, depuis son
mariage, n'avait pas bougé de son château de Savigny.

Il y vivait, au su de tout le monde, dans l'intimité d'un mariage
qui ressemblait à une lune de miel indéfiniment prolongée, -- et
comme tout se cite et se cote en province, on le citait et on le
cotait, Savigny, comme un de ces maris qu'il faut brûler, tant ils
sont rares (plaisanterie de province), pour en jeter la cendre sur
les autres. Dieu sait combien de temps j'aurais été dupe, moi-
même, de cette réputation, si, un jour, -- plus d'un an après la
disparition de Hauteclaire Stassin, -- je n'avais été appelé, en
termes pressants, au château de Savigny, dont la châtelaine était
malade. Je partis immédiatement, et, dès mon arrivée, je fus
introduit auprès de la comtesse, qui était effectivement très
souffrante d'un mal vague et compliqué, plus dangereux qu'une
maladie sévèrement caractérisée. C'était une de ces femmes de
vieille race, épuisée, élégante, distinguée, hautaine, et qui, du
fond de leur pâleur et de leur maigreur, semblent dire: "Je suis
vaincue du temps, comme ma race; je me meurs, mais je vous
    
<<Page 4   |   Page 5   |   Page 6>>
Go to Page Index for Les diaboliques

You are here --- [ Home / Author Index J / Jules Amédée Barbey d`Aurevilly / Les diaboliques / Page #5 ]