|
|
poursuivie ou qu'on peut poursuivre, -- qui ne sait plus ce
qu'elle fait quand elle fait la dernière des folies, quand elle
s'abandonne à ce démon que les femmes ont toutes -- dit-on --
quelque part, et qui serait le maître toujours, s'il n'y en avait
pas deux autres aussi en elles, -- la Lâcheté et la Honte, -- pour
contrarier celui-là! Eh bien, non, ce n'était pas cela! Si vous le
croyiez, vous vous tromperiez... Elle n'avait rien de ces peurs
vulgaires et osées... Ce fut bien plus elle qui me prit dans ses
bras que je ne la pris dans les miens... Son premier mouvement
avait été de se jeter le front contre ma poitrine, mais elle le
releva et me regarda, les yeux tout grands, -- des yeux immenses!
-- comme pour voir si c'était bien moi qu'elle tenait ainsi dans
ses bras! Elle était horriblement pâle, et comme je ne l'avais
jamais vue pâle; mais ses traits de Princesse n'avaient pas bougé.
Ils avaient toujours l'immobilité et la fermeté d'une médaille.
Seulement, sur sa bouche aux lèvres légèrement bombées errait je
ne sais quel égarement, qui n'était pas celui de la passion
heureuse ou qui va l'être tout à l'heure! Et cet égarement avait
quelque chose de si sombre dans un pareil moment, que, pour ne pas
le voir, je plantai sur ces belles lèvres rouges et érectiles le
robuste et foudroyant baiser du désir triomphant et roi! La bouche
s'entr'ouvrit... mais les yeux noirs, à la noirceur profonde, et
dont les longues paupières touchaient presque alors mes paupières,
ne se fermèrent point, -- ne palpitèrent même pas; -- mais tout au
fond, comme sur sa bouche, je vis passer de la démence! Agrafée
dans ce baiser de feu et comme enlevée par les lèvres qui
pénétraient les siennes, aspirée par l'haleine qui la respirait,
je la portai, toujours collée à moi, sur ce canapé de maroquin
bleu, -- mon gril de saint Laurent, depuis un mois que je m'y
roulais en pensant à elle, -- et dont le maroquin se mit
voluptueusement à craquer sous son dos nu, car elle était à moitié
nue. Elle sortait de son lit, et, pour venir, elle avait... le
croirez-vous? été obligée de traverser la chambre où son père et
sa mère dormaient! Elle l'avait traversée à tâtons, les mains en
avant, pour ne pas se choquer à quelque meuble qui aurait retenti
de son choc et qui eût pu les réveiller.
-- Ah! -- fis-je, -- on n'est pas plus brave à la tranchée. Elle
était digne d'être la maîtresse d'un soldat!
-- Et elle le fut dès cette première nuit-là, reprit le vicomte. -
- Elle le fut aussi violente que moi, et je vous jure que je
l'étais! Mais c'est égal... voici la revanche! Elle ni moi ne
pûmes oublier, dans les plus vifs de nos transports,
l'épouvantable situation qu'elle nous faisait à tous les deux. Au
sein de ce bonheur qu'elle venait chercher et m'offrir, elle était
alors comme stupéfiée de l'acte qu'elle accomplissait d'une
volonté pourtant si ferme, avec un acharnement si obstiné. Je ne
m'en étonnai pas. Je l'étais bien, moi, stupéfié! J'avais bien,
sans le lui dire et sans le lui montrer, la plus effroyable
anxiété dans le coeur, pendant qu'elle me pressait à m'étouffer
sur le sien. J'écoutais, à travers ses soupirs, à travers ses
baisers, à travers le terrifiant silence qui pesait sur cette
maison endormie et confiante, une chose horrible: c'est si sa mère
ne s'éveillait pas, si son père ne se levait pas! Et jusque par-
dessus son épaule, je regardais derrière elle si cette porte, dont
elle n'avait pas ôté la clé, par peur du bruit qu'elle pouvait
faire, n'allait pas s'ouvrir de nouveau et me montrer, pâles et
indignées, ces deux têtes de Méduse, ces deux vieillards, que nous
trompions avec une lâcheté si hardie, surgir tout à coup dans la
nuit, images de l'hospitalité violée et de la Justice! Jusqu'à ces
voluptueux craquements du maroquin bleu, qui m'avaient sonné la
diane de l'Amour, me faisaient tressaillir d'épouvante... Mon
coeur battait contre le sien, qui semblait me répercuter ses
battements... C'était enivrant et dégrisant tout à la fois, mais
c'était terrible! Je me fis à tout cela plus tard. À force de
renouveler impunément cette imprudence sans nom, je devins
tranquille dans cette imprudence. À force de vivre dans ce danger
d'être surpris, je me blasai. Je n'y pensai plus. Je ne pensai
plus qu'à être heureux. Dès cette première nuit formidable, qui
aurait dû l'épouvanter des autres, elle avait décidé qu'elle
viendrait chez moi de deux nuits en deux nuits, puisque je ne
pouvais aller chez elle, -- sa chambre de jeune fille n'ayant
d'autre issue que dans l'appartement de ses parents, -- et elle y
vint régulièrement toutes les deux nuits; mais jamais elle ne
perdit la sensation, -- la stupeur de la première fois! Le temps
ne produisit pas sur elle l'effet qu'il produisit sur moi. Elle ne
se bronza pas au danger, affronté chaque nuit. Toujours elle
restait, et jusque sur mon coeur, silencieuse, me parlant à peine
avec la voix, car, d'ailleurs, vous vous doutez bien qu'elle était
éloquente; et lorsque plus tard le calme me prit, moi, à force de
danger affronté et de réussite, et que je lui parlai, comme on
parle à sa maîtresse, de ce qu'il y avait déjà de passé entre
nous, -- de cette froideur inexplicable et démentie, puisque je la
tenais dans mes bras, et qui avait succédé à ses premières
audaces; quand je lui adressai enfin tous ces pourquoi insatiables
de l'amour, qui n'est peut-être au fond qu'une curiosité, elle ne
me répondit jamais que par de longues étreintes. Sa bouche triste
demeurait muette de tout... excepté de baisers! Il y a des femmes
qui vous disent: «Je me perds pour vous»; il y en a d'autres qui
vous disent: «Tu vas bien me mépriser»; et ce sont là des manières
différentes d'exprimer la fatalité de l'amour. Mais elle, non!
Elle ne disait mot... Chose étrange! Plus étrange personne! Elle
me produisait l'effet d'un épais et dur couvercle de marbre qui
brûlait, chauffé par en dessous... Je croyais qu'il arriverait un
moment où le marbre se fendrait enfin sous la chaleur brûlante,
mais le marbre ne perdit jamais sa rigide densité. Les nuits
qu'elle venait, elle n'avait ni plus d'abandon, ni plus de
paroles, et, je me permettrai ce mot ecclésiastique, elle fut
toujours aussi difficile à confesser que la première nuit qu'elle
était venue. Je n'en tirai pas davantage... Tout au plus un
monosyllabe arraché, d'obsession, à ces belles lèvres dont je
raffolais d'autant plus que je les avais vues plus froides et plus
indifférentes pendant la journée, et, encore, un monosyllabe qui
ne faisait pas grande lumière sur la nature de cette fille, qui me
paraissait plus sphinx, à elle seule, que tous les Sphinx dont
l'image se multipliait autour de moi, dans cet appartement Empire.
-- Mais, capitaine, interrompis-je encore, -- il y eut pourtant
une fin à tout cela? Vous êtes un homme fort, et tous les Sphinx
sont des animaux fabuleux. Il n'y en a point dans la vie, et vous
finîtes bien par trouver, que diable! ce qu'elle avait dans son
giron, cette commère-là!
-- Une fin! Oui, il y eut une fin, -- fit le vicomte de Brassard
en baissant brusquement la vitre du coupé, comme si la respiration
avait manqué à sa monumentale poitrine et qu'il eût besoin d'air
pour achever ce qu'il avait à raconter. -- Mais le giron, comme
vous dites, de cette singulière fille n'en fut pas plus ouvert
pour cela. Notre amour, notre relation, notre intrigue, -- appelez
cela comme vous voudrez, -- nous donna, ou plutôt me donna, à moi,
des sensations que je ne crois pas avoir éprouvées jamais depuis
avec des femmes plus aimées que cette Alberte, qui ne m'aimait
peut-être pas, que je n'aimais peut-être pas!! Je n'ai jamais bien
compris ce que j'avais pour elle et ce qu'elle avait pour moi, et
cela dura plus de six mois! Pendant ces six mois, tout ce que je
compris, ce fut un genre de bonheur dont on n'a pas l'idée dans la
jeunesse. Je compris le bonheur de ceux qui se cachent. Je compris
la jouissance du mystère dans la complicité, qui, même sans
l'espérance de réussir, ferait encore des conspirateurs
incorrigibles. Alberte, à la table de ses parents comme partout,
était toujours la Madame Infante qui m'avait tant frappé le
premier jour que je l'avais vue. Son front néronien, sous ses
cheveux bleus à force d'être noirs, qui bouclaient durement et
touchaient ses sourcils, ne laissaient rien passer de la nuit
coupable, qui n'y étendait aucune rougeur. Et moi qui essayais
d'être aussi impénétrable qu'elle, mais qui, j'en suis sûr, aurais
dû me trahir dix fois si j'avais eu affaire à des observateurs, je
me rassasiais orgueilleusement et presque sensuellement, dans le
plus profond de mon être, de l'idée que toute cette superbe
indifférence était bien à moi et qu'elle avait pour moi toutes les
bassesses de la passion, si la passion pouvait jamais être basse!
Nul que nous sur la terre ne savait cela... et c'était délicieux,
cette pensée! Personne, pas même mon ami, Louis de Meung, avec
lequel j'étais discret depuis que j'étais heureux! Il avait tout
deviné, sans doute, puisqu'il était aussi discret que moi. Il ne
m'interrogeait pas. J'avais repris avec lui, sans effort, mes
habitudes d'intimité, les promenades sur le Cours, en grande ou en
petite tenue, l'impériale, l'escrime et le punch! Pardieu! quand
on sait que le bonheur viendra, sous la forme d'une belle jeune
fille qui a comme une rage de dents dans le coeur, vous visiter
régulièrement d'une nuit l'autre, à la même heure, cela simplifie
joliment les jours!
«-- Mais ils dormaient donc comme les Sept Dormants, les parents
de cette Alberte? -- fis-je railleusement, en coupant net les
réflexions de l'ancien dandy par une plaisanterie, et pour ne pas
paraître trop pris par son histoire, qui me prenait, car, avec les
dandys, on n'a guère que la plaisanterie pour se faire un peu
respecter.
-- Vous croyez donc que je cherche des effets de conteur hors de
la réalité? -- dit le vicomte. -- Mais je ne suis pas romancier,
moi! Quelquefois Alberte ne venait pas. La porte, dont les gonds
huilés étaient moelleux comme de la ouate maintenant, ne s'ouvrait
pas de toute une nuit, et c'est qu'alors sa mère l'avait entendue
et s'était écriée, ou c'est que son père l'avait aperçue, filant
ou tâtonnant à travers la chambre. Seulement Alberte, avec sa tête
d'acier, trouvait à chaque fois un prétexte. Elle était
souffrante... Elle cherchait le sucrier sans flambeau, de peur de
réveiller personne...»
-- Ces têtes d'acier-là ne sont pas si rares que vous avez l'air
de le croire, capitaine! -- interrompis-je encore. J'étais
contrariant. -- Votre Alberte, après tout, n'était pas plus forte
que la jeune fille qui recevait toutes les nuits, dans la chambre
de sa grand-mère, endormie derrière ses rideaux, un amant entré
par la fenêtre, et qui, n'ayant pas de canapé de maroquin bleu,
s'établissait, à la bonne franquette, sur le tapis... Vous savez
comme moi l'histoire. Un soir, apparemment poussé par la jeune
fille trop heureuse, un soupir plus fort que les autres réveilla
la grand-mère, qui cria de dessous ses rideaux un: «Qu'as-tu donc,
petite?» à la faire évanouir contre le coeur de son amant; mais
elle n'en répondit pas moins de sa place: «C'est mon buse qui me
gêne, grand-maman, pour chercher mon aiguille tombée sur le tapis,
et que je ne puis pas retrouver!»
-- Oui, je connais l'histoire, reprit le vicomte de Brassard, que
j'avais cru humilier, par une comparaison, dans la personne de son
Alberte. -- C'était, si je m'en souviens bien, une de Guise que la
jeune fille dont vous me parlez. Elle s'en tira comme une fille de
son nom; mais vous ne dites pas qu'à partir de cette nuit-là elle
ne rouvrit plus la fenêtre à son amant, qui était, je crois,
monsieur de Noirmoutier, tandis qu'Alberte revenait le lendemain
de ces accrocs terribles, et s'exposait de plus belle au danger
bravé, comme si de rien n'était. Alors, je n'étais, moi, qu'un
sous-lieutenant assez médiocre en mathématiques, et qui m'en
occupais fort peu; mais il était évident, pour qui sait faire le
moindre calcul des probabilités, qu'un jour... une nuit... il y
aurait un dénoûment...
-- Ah, oui! -- fis-je, me rappelant ses paroles d'avant son
histoire, -- le dénoûment qui devait vous faire connaître la
sensation de la peur, capitaine.
-- Précisément, -- répondit-il d'un ton plus grave et qui
tranchait sur le ton léger que j'affectais. -- Vous l'avez vu,
n'est-ce pas? depuis ma main prise sous la table jusqu'au moment
où elle surgit la nuit, comme une apparition dans le cadre de ma
porte ouverte, Alberte ne m'avait pas marchandé l'émotion. Elle
m'avait fait passer dans l'âme plus d'un genre de frisson, plus
d'un genre de terreur; mais ce n'avait été encore que l'impression
des balles qui sifflent autour de vous et des boulets dont on sent
le vent; on frissonne, mais on va toujours. Eh bien! ce ne fut
plus cela. Ce fut de la peur, de la peur complète, de la vraie
peur, et non plus pour Alberte, mais pour moi, et pour moi tout
seul! Ce que j'éprouvai, ce fut positivement cette sensation qui
doit rendre le coeur aussi pâle que la face; ce fut cette panique
qui fait prendre la fuite à des régiments tout entiers. Moi qui
vous parle, j'ai vu fuir tout Chamboran, bride abattue et ventre à
terre, l'héroïque Chamboran, emportant, dans son flot épouvanté,
son colonel et ses officiers! Mais à cette époque je n'avais
encore rien vu, et j'appris... ce que je croyais impossible.
«Ecoutez donc... C'était une nuit. Avec la vie que nous menions,
ce ne pouvait être qu'une nuit... une longue nuit d'hiver. Je ne
dirai pas une de nos plus tranquilles. Elles étaient toutes
tranquilles, nos nuits. Elles l'étaient devenues à force d'être
heureuses. Nous dormions sur ce canon chargé. Nous n'avions pas la
moindre inquiétude en faisant l'amour sur cette lame de sabre
posée en travers d'un abîme, comme le pont de l'enfer des Turcs!
Alberte était venue plus tôt qu'à l'ordinaire, pour être plus
longtemps. Quand elle venait ainsi, ma première caresse, mon
premier mouvement d'amour était pour ses pieds, ses pieds qui
n'avaient plus alors ses brodequins verts ou hortensia, ces deux
coquetteries et mes deux délices, et qui, nus pour ne pas faire de
bruit, m'arrivaient transis de froid des briques sur lesquelles
elle avait marché, le long du corridor qui menait de la chambre de
ses parents à ma chambre, placée à l'autre bout de la maison. Je
les réchauffais, ces pieds glacés pour moi, qui peut-être
ramassaient, pour moi, en sortant d'un lit chaud, quelque horrible
maladie de poitrine... Je savais le moyen de les tiédir et d'y
mettre du rose ou du vermillon, à ces pieds pâles et froids; mais
cette nuit-là mon moyen manqua... Ma bouche fut impuissante à
attirer sur ce cou-de-pied cambré et charmant la plaque de sang
que j'aimais souvent à y mettre, comme une rosette ponceau...
Alberte, cette nuit-là, était plus silencieusement amoureuse que
jamais. Ses étreintes avaient cette langueur et cette force qui
étaient pour moi un langage, et un langage si expressif que, si je
lui parlais toujours, moi, si je lui disais toutes mes démences et
toutes mes ivresses, je ne lui demandais plus de me répondre et de
me parler. À ses étreintes, je l'entendais. Tout à coup, je ne
l'entendis plus. Ses bras cessèrent de me presser sur son coeur,
et je crus à une de ces pâmoisons comme elle en avait souvent,
quoique ordinairement elle gardât, en ses pâmoisons, la force
crispée de l'étreinte... Nous ne sommes pas des bégueules entre
nous. Nous sommes deux hommes, et nous pouvons nous parler comme
deux hommes... J'avais l'expérience des spasmes voluptueux
d'Alberte, et quand ils la prenaient, ils n'interrompaient pas mes
caresses. Je restais comme j'étais, sur son coeur, attendant
qu'elle revînt à la vie consciente, dans l'orgueilleuse certitude
qu'elle reprendrait ses sens sous les miens, et que la foudre qui
l'avait frappée la ressusciterait en la refrappant... Mais mon
expérience fut trompée. Je la regardai comme elle était, liée à
moi, sur le canapé bleu, épiant le moment où ses yeux, disparus
sous ses larges paupières, me remontreraient leurs beaux orbes de
velours noir et de feu; où ses dents, qui se serraient et
grinçaient à briser leur émail au moindre baiser appliqué
brusquement sur son cou et traîné longuement sur ses épaules,
laisseraient, en s'entr'ouvrant, passer son souffle. Mais ni les
yeux ne revinrent, ni les dents ne se desserrèrent... Le froid des
pieds d'Alberte était monté jusque dans ses lèvres et sous les
miennes... Quand je sentis cet horrible froid, je me dressai à mi-
corps pour mieux la regarder; je m'arrachai en sursaut de ses
bras, dont l'un tomba sur elle et l'autre pendit à terre, du
canapé sur lequel elle était couchée. Effaré, mais lucide encore,
je lui mis la main sur le coeur... Il n'y avait rien! rien au
pouls, rien aux tempes, rien aux artères carotides, rien nulle
part... que la mort qui était partout, et déjà avec son
épouvantable rigidité!
J'étais sûr de la mort... et je ne voulais pas y croire! La tête
humaine a de ces volontés stupides contre la clarté même de
l'évidence et du destin. Alberte était morte. De quoi?... Je ne
savais. Je n'étais pas médecin. Mais elle était morte; et quoique
je visse avec la clarté du jour de midi que ce que je pourrais
faire était inutile, je fis pourtant tout ce qui me semblait si
désespérément inutile. Dans mon néant absolu de tout, de
connaissances, d'instruments, de ressources, je lui vidais sur le
front tous les flacons de ma toilette. Je lui frappais résolument
dans les mains, au risque d'éveiller le bruit, dans cette maison
où le moindre bruit nous faisait trembler. J'avais ouï dire à un
de mes oncles, chef d'escadron au 4e dragons, qu'il avait un jour
sauvé un de ses amis d'une apoplexie en le saignant vite avec une
de ces flammes dont on se sert pour saigner les chevaux. J'avais
des armes plein ma chambre. Je pris un poignard, et j'en labourai
le bras d'Alberte à la saignée. Je massacrai ce bras splendide
d'où le sang ne coula même pas. Quelques gouttes s'y coagulèrent.
Il était figé. Ni baisers, ni succions, ni morsures ne purent
galvaniser ce cadavre raidi, devenu cadavre sous mes lèvres. Ne
sachant plus ce que je faisais, je finis par m'étendre dessus, le
moyen qu'emploient (disent les vieilles histoires) les
Thaumaturges ressusciteurs, n'espérant pas y réchauffer la vie,
mais agissant comme si je l'espérais! Et ce fut sur ce corps glacé
qu'une idée, qui ne s'était pas dégagée du chaos dans lequel la
bouleversante mort subite d'Alberte m'avait jeté, m'apparut
nettement... et que j'eus peur!
Oh!... mais une peur... une peur immense! Alberte était morte chez
moi, et sa mort disait tout. Qu'allais-je devenir? Que fallait-il
faire?... À cette pensée, je sentis la main, la main physique de
cette peur hideuse, dans mes cheveux qui devinrent des aiguilles!
Ma colonne vertébrale se fondit en une fange glacée, et je voulus
lutter -- mais en vain -- contre cette déshonorante sensation...
Je me dis qu'il fallait avoir du sang-froid... que j'étais un
homme après tout... que j'étais militaire. Je me mis la tête dans
mes mains, et quand le cerveau me tournait dans le crâne, je
m'efforçai de raisonner la situation horrible dans laquelle
j'étais pris... et d'arrêter, pour les fixer et les examiner,
toutes les idées qui me fouettaient le cerveau comme une toupie
cruelle, et qui toutes allaient, à chaque tour, se heurter à ce
cadavre qui était chez moi, à ce corps inanimé d'Alberte qui ne
pouvait plus regagner sa chambre, et que sa mère devait retrouver
le lendemain dans la chambre de l'officier, morte et déshonorée!
L'idée de cette mère, à laquelle j'avais peut-être tué sa fille en
la déshonorant, me pesait plus sur le coeur que le cadavre même
d'Alberte... On ne pouvait pas cacher la mort; mais le déshonneur,
prouvé par le cadavre chez moi, n'y avait-il pas moyen de le
cacher?... C'était la question que je me faisais, le point fixe
que je regardais dans ma tête. Difficulté grandissant à mesure que
je la regardais, et qui prenait les proportions d'une
impossibilité absolue. Hallucination effroyable! par moments le
cadavre d'Alberte me semblait emplir toute ma chambre et ne
pouvoir plus en sortir. Ah! si la sienne n'avait pas été placée
derrière l'appartement de ses parents, je l'aurais, à tout risque,
reportée dans son lit! Mais pouvais-je faire, moi, avec son corps
mort dans mes bras, ce qu'elle faisait, elle, déjà si
imprudemment, vivante, et m'aventurer ainsi à traverser une
chambre que je ne connaissais pas, où je n'étais jamais entré, et
où reposaient endormis du sommeil léger des vieillards le père et
la mère de la malheureuse?... Et cependant, l'état de ma tête
était tel, la peur du lendemain et de ce cadavre chez moi me
galopaient avec tant de furie, que ce fut cette idée, cette
témérité, cette folie de reporter Alberte chez elle qui s'empara
de moi comme l'unique moyen de sauver l'honneur de la pauvre fille
et de m'épargner la honte des reproches du père et de la mère, de
me tirer enfin de cette ignominie. Le croirez-vous? J'ai peine à
le croire moi-même, quand j'y pense! J'eus la force de prendre le
cadavre d'Alberte et, le soulevant par les bras, de le charger sur
mes épaules. Horrible chape, plus lourde, allez! que celle des
damnés dans l'enfer du Dante! Il faut l'avoir portée, comme moi,
cette chape d'une chair qui me faisait bouillonner le sang de
désir il n'y avait qu'une heure, et qui maintenant me
transissait!... Il faut l'avoir portée pour bien savoir ce que
c'était! J'ouvris ma porte ainsi chargé et, pieds nus comme elle,
pour faire moins de bruit, je m'enfonçai dans le corridor qui
conduisait à la chambre de ses parents, et dont la porte était au
fond, m'arrêtant à chaque pas sur mes jambes défaillantes pour
écouter le silence de la maison dans la nuit, que je n'entendais
plus, à cause des battements de mon coeur! Ce fut long. Rien ne
bougeait... Un pas suivait un pas... Seulement, quand j'arrivai
tout contre la terrible porte de la chambre de ses parents, --
qu'il me fallait franchir et qu'elle n'avait pas, en venant,
entièrement fermée pour la retrouver entr'ouverte au retour, et
que j'entendis les deux respirations longues et tranquilles de ces
deux pauvres vieux qui dormaient dans toute la confiance de la
vie, je n'osai plus!... Je n'osai plus passer ce seuil noir et
béant dans les ténèbres... Je reculai; je m'enfuis presque avec
mon fardeau! Je rentrai chez moi de plus en plus épouvanté. Je
replaçai le corps d'Alberte sur le canapé, et je recommençai,
accroupi sur les genoux auprès d'elle, les suppliciantes
questions: "Que faire? que devenir?..." Dans l'écroulement qui se
faisait en moi, l'idée insensée et atroce de jeter le corps de
cette belle fille, ma maîtresse de six mois! par la fenêtre, me
sillonna l'esprit. Méprisez-moi! J'ouvris la fenêtre... j'écartai
le rideau que vous voyez là... et je regardai dans le trou d'ombre
au fond duquel était la rue, car il faisait très sombre cette
nuit-là. On ne voyait point le pavé. "On croira à un suicide",
pensai-je, et je repris Alberte, et je la soulevai... Mais voilà
qu'un éclair de bon sens croisa la folie! "D'où se sera-t-elle
tuée? D'où sera-t-elle tombée si on la trouve sous ma fenêtre
demain?..." me demandai-je. L'impossibilité de ce que je voulais
faire me souffleta! J'allai refermer la fenêtre, qui grinça dans
son espagnolette. Je retirai le rideau de la fenêtre, plus mort
que vif de tous les bruits que je faisais. D'ailleurs, par la
fenêtre, -- sur l'escalier, -- dans le corridor, -- partout où je
pouvais laisser ou jeter le cadavre, éternellement accusateur, la
profanation était inutile. L'examen du cadavre révélerait tout, et
l'oeil d'une mère, si cruellement avertie, verrait tout ce que le
médecin ou le juge voudrait lui cacher... Ce que j'éprouvais était
insupportable, et l'idée d'en finir d'un coup de pistolet, en
l'état lâche de mon âme démoralisée (un mot de l'Empereur que plus
tard j'ai compris!), me traversa en regardant luire mes armes
contre le mur de ma chambre. Mais que voulez-vous?... Je serai
franc: j'avais dix-sept ans, et j'aimais... mon épée. C'est par
goût et sentiment de race que j'étais soldat. Je n'avais jamais vu
le feu, et je voulais le voir. J'avais l'ambition militaire. Au
régiment nous plaisantions de Werther, un héros du temps, qui nous
faisait pitié, à nous autres officiers! La pensée qui m'empêcha de
me soustraire, en me tuant, à l'ignoble peur qui me tenait
toujours, me conduisit à une autre qui me parut le salut même dans
l'impasse où je me tordais! "Si j'allais trouver le colonel?" me
dis-je. -- Le colonel c'est la paternité militaire, -- et je
m'habillai comme on s'habille quand bat la générale, dans une
surprise... Je pris mes pistolets par une précaution de soldat.
Qui savait ce qui pourrait arriver?... J'embrassai une dernière
fois, avec le sentiment qu'on a à dix-sept ans, -- et on est
toujours sentimental à dix-sept ans, -- la bouche muette, et qui
l'avait été toujours, de cette belle Alberte trépassée, et qui me
comblait depuis six mois de ses plus enivrantes faveurs... Je
descendis sur la pointe des pieds l'escalier de cette maison où je
laissais la mort... Haletant comme un homme qui se sauve, je mis
une heure (il me sembla que j'y mettais une heure!) à
déverrouiller la porte de la rue et à tourner la grosse clé dans
son énorme serrure, et après l'avoir refermée avec les précautions
d'un voleur, je m'encourus, comme un fuyard, chez mon colonel.
J'y sonnai comme au feu. J'y retentis comme une trompette, comme
si l'ennemi avait été en train d'enlever le drapeau du régiment!
Je renversai tout, jusqu'à l'ordonnance qui voulut s'opposer à ce
que j'entrasse à pareille heure dans la chambre de son maître, et
une fois le colonel réveillé par la tempête du bruit que je
faisais, je lui dis tout. Je me confessai d'un trait et à fond,
rapidement et crânement, car les moments pressaient, le suppliant
de me sauver...
C'était un homme que le colonel! Il vit d'un coup d'oeil
l'horrible gouffre dans lequel je me débattais... Il eut pitié du
plus jeune de ses enfants, comme il m'appela, et je crois que
j'étais alors assez dans un état à faire pitié! Il me dit, avec le
juron le plus français, qu'il fallait commencer par décamper
immédiatement de la ville, et qu'il se chargerait de tout... qu'il
verrait les parents dès que je serais parti, mais qu'il fallait
partir, prendre la diligence qui allait relayer dans dix minutes à
l'hôtel de la Poste, gagner une ville qu'il me désigna et où il
m'écrirait... Il me donna de l'argent, car j'avais oublié d'en
prendre, m'appliqua cordialement sur les joues ses vieilles
moustaches grises, et dix minutes après cette entrevue, je
grimpais (il n'y avait plus que cette place) sur l'impériale de la
diligence, qui faisait le même service que celle où nous sommes
actuellement, et je passais au galop sous la fenêtre (je vous
demande quels regards j'y jetai) de la funèbre chambre où j'avais
laissé Alberte morte, et qui était éclairée comme elle l'est ce
soir.»
Le vicomte de Brassard s'arrêta, sa forte voix un peu brisée. Je
ne songeais plus à plaisanter. Le silence ne fut pas long entre
nous.
-- Et après? -- lui dis-je.
-- Eh bien! voilà -- répondit-il, il n'y a pas d'après! C'est cela
qui a bien longtemps tourmenté ma curiosité exaspérée. Je suivis
aveuglément les instructions du colonel. J'attendis avec
impatience une lettre qui m'apprendrait ce qu'il avait fait et ce
qui était arrivé après mon départ. J'attendis environ un mois;
mais, au bout de ce mois, ce ne fut pas une lettre que je reçus du
colonel, qui n'écrivait guère qu'avec son sabre sur la figure de
l'ennemi; ce fut l'ordre d'un changement de corps. Il m'était
ordonné de rejoindre le 35e, qui allait entrer en campagne, et il
fallait que sous vingt-quatre heures je fusse arrivé au nouveau
corps auquel j'appartenais. Les immenses distractions d'une
campagne, et de la première! les batailles auxquelles j'assistai,
les fatigues et aussi les aventures de femmes que je mis par-
dessus celle-ci, me firent négliger d'écrire au colonel, et me
détournèrent du souvenir cruel de l'histoire d'Alberte, sans
pouvoir pourtant l'effacer. Je l'ai gardé comme une balle qu'on ne
peut extraire... Je me disais qu'un jour ou l'autre je
rencontrerais le colonel, qui me mettrait enfin au courant de ce
que je désirais savoir, mais le colonel se fit tuer à la tête de
son régiment à Leipsick... Louis de Meung s'était aussi fait tuer
un mois auparavant... C'est assez méprisable, cela, -- ajouta le
capitaine, -- mais tout s'assoupit dans l'âme la plus robuste, et
peut-être parce qu'elle est la plus robuste... La curiosité
dévorante de savoir ce qui s'était passé après mon départ finit
par me laisser tranquille. J'aurais pu depuis bien des années, et
changé comme j'étais, revenir sans être reconnu dans cette petite
ville-ci et m'informer du moins de ce qu'on savait, de ce qui y
avait filtré de ma tragique aventure. Mais quelque chose qui n'est
pas, certes, le respect de l'opinion, dont je me suis moqué toute
ma vie, quelque chose qui ressemblait à cette peur que je ne
voulais pas sentir une seconde fois, m'en a toujours empêché.
Il se tut encore, ce dandy qui m'avait raconté, sans le moindre
dandysme, une histoire d'une si triste réalité. Je rêvais sous
l'impression de cette histoire, et je comprenais que ce brillant
vicomte de Brassard, la fleur non des pois, mais des plus fiers
pavots rouges du dandysme, le buveur grandiose de claret, à la
manière anglaise, fût comme un autre, un homme plus profond qu'il
ne paraissait. Le mot me revenait qu'il m'avait dit, en
commençant, sur la tache noire qui, pendant toute sa vie, avait
meurtri ses plaisirs de mauvais sujets... quand tout à coup, pour
m'étonner davantage encore, il me saisit le bras brusquement:
-- Tenez! -- me dit-il, -- voyez au rideau!
L'ombre svelte d'une taille de femme venait d'y passer en s'y
dessinant!
-- L'ombre d'Alberte! -- fit le capitaine. -- Le hasard est par
trop moqueur ce soir, ajouta-t-il avec amertume.
Le rideau avait déjà repris son carré vide, rouge et lumineux.
Mais le charron, qui, pendant que le vicomte parlait, avait
travaillé à son écrou, venait de terminer sa besogne. Les chevaux
de relais étaient prêts et piaffaient, se sabotant de feu. Le
conducteur de la voiture, bonnet d'astracan aux oreilles, registre
aux dents, prit les longes et s'enleva, et une fois hissé sur sa
banquette d'impériale, cria, de sa voix claire, le mot du
commandement, dans la nuit:
«Roulez!»
Et nous roulâmes, et nous eûmes bientôt dépassé la mystérieuse
fenêtre, que je vois toujours dans mes rêves, avec son rideau
cramoisi.
Le plus bel amour de Don Juan
I
Le meilleur régal du diable, c'est une innocence.
(A.)
Il vit donc toujours, ce vieux mauvais sujet?
-- Par Dieu! s'il vit! -- et par l'ordre de Dieu, Madame, fis-je
en me reprenant, car je me souvins qu'elle était dévote, -- et de
la paroisse de Sainte-Clotilde encore, la paroisse des ducs! -- Le
roi est mort! Vive le roi! Disait-on sous l'ancienne monarchie
avant qu'elle fût cassée, cette vieille porcelaine de Sèvres. Don
Juan, lui, malgré toutes les démocraties, est un monarque qu'on ne
cassera pas.
-- Au fait, le diable est immortel! dit-elle comme une raison
qu'elle se serait donnée.
-- Il a même...
-- Qui?... le diable?...
-- Non, Don Juan... soupé, il y a trois jours, en goguette.
Devinez où?...
-- À votre affreuse Maison-d'Or, sans doute...
-- Fi donc, Madame! Don Juan n'y va plus... il n'y a rien là à
fricasser pour sa grandesse. Le seigneur Don Juan a toujours été
un peu comme ce fameux moine d'Arnaud de Brescia qui, racontent
les Chroniques, ne vivait que du sang des âmes. C'est avec cela
qu'il aime à roser son vin de Champagne, et cela ne se trouve plus
depuis longtemps dans le cabaret des cocottes!
-- Vous verrez, -- reprit-elle avec ironie, -- qu'il aura soupé au
couvent des Bénédictines, avec ces dames...
-- De l'Adoration perpétuelle, oui, Madame! Car l'adoration qu'il
a inspirée une fois, ce diable d'homme! me fait l'effet de durer
toujours.
-- Pour un catholique, je vous trouve profanant, -- dit-elle
lentement, mais un peu crispée, -- et je vous prie de m'épargner
le détail des soupers de vos coquines, si c'est une manière
inventée par vous de m'en donner des nouvelles que de me parler,
ce soir de Don Juan.
-- Je n'invente rien, Madame. Les coquines du souper en question,
si ce sont des coquines, ne sont pas les miennes...
malheureusement...
-- Assez, Monsieur!
-- Permettez-moi d'être modeste. C'étaient...
-- Les mille è trè?... -- fit-elle, curieuse, se ravisant, presque
revenue à l'amabilité.
-- Oh! pas toutes, Madame... Une douzaine seulement. C'est déjà,
comme cela, bien assez honnête...
-- Et déshonnête aussi, -- ajouta-t-elle.
-- D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi qu'il ne peut pas
tenir beaucoup de monde dans le boudoir de la comtesse de
Chiffrevas. On a pu y faire des choses grandes; mais il est fort
petit, ce boudoir...
-- Comment? -- se récria-t-elle, étonnée. -- C'est donc dans le
boudoir qu'on aura soupé?...
-- Oui, Madame, c'est dans le boudoir. Et pourquoi pas? On dîne
bien sur un champ de bataille. On voulait donner un souper
extraordinaire au seigneur Don Juan, et c'était plus digne de lui
de le lui donner sur le théâtre de sa gloire, là où les souvenirs
fleurissent à la place des orangers. Jolie idée, tendre et
mélancolique! Ce n'était pas le bal des victimes; c'en était le
souper.
-- Et Don Juan? -- dit-elle, comme Orgon dit «Et Tartufe?» dans la
pièce.
-- Don Juan a fort bien pris la chose et très bien soupé,
Lui, tout seul, devant elles!
dans la personne de quelqu'un que vous connaissez... et qui n'est
pas moins que le comte Jules-Amédée-Hector de Ravila de Ravilès.
-- Lui! C'est bien, en effet, Don Juan, -- dit-elle.
Et, quoiqu'elle eût passé l'âge de la rêverie, cette dévote à bec
et à ongles, elle se mit à rêver au comte Jules-Amédée-Hector, --
à cet homme de race Juan, -- de cette antique race Juan éternelle,
à qui Dieu n'a pas donné le monde, mais a permis au diable de le
lui donner.
II
Ce que je venais de dire à la vieille, le marquis Guy de Ruy était
l'exacte vérité. Il y avait trois jours à peine qu'une douzaine de
femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu'elles soient bien
tranquilles, je ne les nommerai pas!) lesquelles, toutes les
douze, selon les douairières du commérage, avaient été du dernier
bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de
Ravilès, s'étaient prises de l'idée singulière de lui offrir à
souper, -- à lui seul d'homme -- pour fêter... quoi? elles ne le
disaient pas. C'était hardi, qu'un tel souper; mais les femmes,
lâches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut-
être de ce souper féminin n'aurait osé l'offrir chez elle, en tête
à tête, au comte Jules-Amédée-Hector; mais ensemble, et s'épaulant
toutes, les unes par les autres, elles n'avaient pas craint de
faire la chaîne du baquet de Mesmer autour de cet homme magnétique
et compromettant, le comte de Ravila de Ravilès...
-- Quel nom!
-- Un nom providentiel, Madame... Le comte de Ravila de Ravilès,
qui, par parenthèse, avait toujours obéi à la consigne de ce nom
impérieux, était bien l'incarnation de tous les séducteurs dont il
est parlé dans les romans et dans l'histoire, et la marquise Guy
de Ruy -- une vieille mécontente, aux yeux bleus, froids et
affilés, mais moins froids que son coeur et moins affilés que son
esprit, -- convenait elle-même que, dans ce temps, où la question
des femmes perd chaque jour de son importance, s'il y avait
quelqu'un qui pût rappeler Don Juan, à coup sûr ce devait être
lui! Malheureusement, c'était Don Juan au cinquième acte. Le
prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tête
qu'Alcibiade eût jamais eu cinquante ans. Or, par ce côté-là
encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade.
Comme d'Orsay, ce dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange, qui
fut beau jusqu'à sa dernière heure, Ravila avait eu cette beauté
particulière à la race Juan, -- à cette mystérieuse race qui ne
procède pas de père en fils, comme les autres, mais qui apparaît
çà et là, à de certaines distances, dans les familles de
l'humanité.
C'était la vraie beauté, -- la beauté insolente, joyeuse,
impériale, juanesque enfin; le mot dit tout et dispense de la
description; et -- avait-il fait un pacte avec le diable? -- il
l'avait toujours... Seulement, Dieu retrouvait son compte; les
griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front
divin, couronné des roses de tant de lèvres, et sur ses larges
tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui
annoncent l'invasion prochaine des Barbares et la fin de
l'Empire... Il les portait, du reste, avec l'impassibilité de
l'orgueil surexcité par la puissance; mais les femmes qui
l'avaient aimé les regardaient parfois avec mélancolie. Qui sait?
elles regardaient peut-être l'heure qu'il était pour elles à ce
front? Hélas, pour elles comme pour lui, c'était l'heure du
terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, après
lequel il n'y a plus que l'enfer, -- l'enfer de la vieillesse, en
attendant l'autre! Et voilà pourquoi peut-être, avant de partager
avec lui ce souper amer et suprême, elles pensèrent à lui offrir
le leur et qu'elles en firent un chef-d'oeuvre.
Oui, un chef-d'oeuvre de goût, de délicatesse, de luxe patricien,
de recherche, de jolies idées; le plus charmant, le plus
délicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus
original des soupers. Original! pensez donc! C'est ordinairement
la joie, la soif de s'amuser qui donne à souper; mais ici, c'était
le souvenir, c'était le regret, c'était presque le désespoir, mais
le désespoir en toilette, caché sous des sourires ou sous des
rires, et qui voulait encore cette fête ou cette folie dernière,
encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure,
encore cette griserie pour qu'il en fût fait à jamais!...
Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les moeurs
trembleuses de la société à laquelle elles appartenaient, durent y
éprouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son
bûcher, quand il y entassa, pour périr avec lui, ses femmes, ses
esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie.
Elles, aussi, entassèrent à ce souper brûlant toutes les opulences
de la leur. Elles y apportèrent tout ce qu'elles avaient de
beauté, d'esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les
verser, en une seule fois, en ce suprême flamboiement.
L'homme devant lequel elles s'enveloppèrent et se drapèrent dans
cette dernière flamme, était plus à leurs yeux qu'aux yeux de
Sardanapale toute l'Asie. Elles furent coquettes pour lui comme
jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes
ne le furent pour un salon plein; et cette coquetterie, elles
l'embrasèrent de cette jalousie qu'on cache dans le monde et
qu'elles n'avaient point besoin de cacher, car elles savaient
toutes que cet homme avait été à chacune d'elles, et la honte
partagée n'en est plus... C'était, parmi elles toutes, à qui
graverait le plus avant son épitaphe dans son coeur.
Lui, il eut, ce soir-là, la volupté repue, souveraine,
nonchalante, dégustatrice du confesseur de nonnes et du sultan.
Assis comme un roi -- comme le maître -- au milieu de la table, en
face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pêcher
ou de... péché (on n'a jamais bien su l'orthographe de la couleur
de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu
d'enfer, que tant de pauvres créatures avaient pris pour le bleu
du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec génie, et
qui, à cette table, chargée de cristaux, de bougies allumées et de
fleurs, étalaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu'à
l'or adouci de la grappe ambrée, toutes les nuances de la
maturité.
Il n'y avait pas là de ces jeunesses vert tendre, de ces petites
demoiselles qu'exécrait Byron, qui sentent la tartelette et qui,
par la tournure, ne sont encore que des épluchettes, mais tous
étés splendides et savoureux, plantureux automnes, épanouissements
et plénitudes, seins éblouissants battant leur plein majestueux au
bord découvert des corsages, et, sous les camées de l'épaule nue,
des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces
biceps de Sabines qui ont lutté avec les Romains, et qui seraient
capables de s'entrelacer, pour l'arrêter, dans les rayons de la
roue du char de la vie.
J'ai parlé d'idées. Une des plus charmantes de ce souper avait été
|