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Les diaboliques
Author Language Character Set
Jules Amédée Barbey d`Aurevilly French ISO-8859-1


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compartiment fermé, -- et les yeux fixés plus que jamais sur cette
fenêtre, au rideau cramoisi, qui brillait toujours de la même
fascinante lumière, et dont il allait me parler:

«J'avais donc dix-sept ans; et je sortais de l'Ecole militaire, --
reprit-il. -- Nommé sous-lieutenant dans un simple régiment
d'infanterie de ligne, qui attendait, avec l'impatience qu'on
avait dans ce temps-là, l'ordre de partir pour l'Allemagne, où
l'Empereur faisait cette campagne que l'histoire a nommée la
campagne de 1813, je n'avais pris que le temps d'embrasser mon
vieux père au fond de sa province, avant de rejoindre dans la
ville où nous voici, ce soir, le bataillon dont je faisais partie;
car cette mince ville, de quelques milliers d'habitants tout au
plus, n'avait en garnison que nos deux premiers bataillons... Les
deux autres avaient été répartis dans les bourgades voisines. Vous
qui probablement n'avez fait que passer dans cette ville-ci, quand
vous retournez dans votre Ouest, vous ne pouvez pas vous douter de
ce qu'elle est -- ou du moins de ce qu'elle était il y a trente
ans -- pour qui est obligé comme je l'étais alors, d'y demeurer.
C'était certainement la pire garnison où le hasard -- que je crois
le diable toujours, à ce moment-là ministre de la guerre -- pût
m'envoyer pour mon début. Tonnerre de Dieu! quelle platitude! Je
ne me souviens pas d'avoir fait nulle part, depuis, de plus
maussade et de plus ennuyeux séjour. Seulement, avec l'âge que
j'avais, et avec la première ivresse de l'uniforme, -- une
sensation que vous ne connaissez pas, mais que connaissent tous
ceux qui l'ont porté, -- je ne souffrais guère de ce qui, plus
tard, m'aurait paru insupportable. Au fond, que me faisait cette
morne ville de province?... Je l'habitais, après tout, beaucoup
moins que mon uniforme, -- un chef-d'oeuvre de Thomassin et Pied,
qui me ravissait! Cet uniforme, dont j'étais fou, me voilait et
m'embellissait toutes choses; et c'était -- cela va vous sembler
fort, mais c'est la vérité! -- cet uniforme qui était, à la
lettre, ma véritable garnison! Quand je m'ennuyais par trop dans
cette ville sans mouvement, sans intérêt et sans vie, je me
mettais en grande tenue, -- toutes aiguillettes dehors, -- et
l'ennui fuyait devant mon hausse-col! J'étais comme ces femmes qui
n'en font pas moins leur toilette quand elles sont seules et
qu'elles n'attendent personne. Je m'habillais... pour moi. Je
jouissais solitairement de mes épaulettes et de la dragonne de mon
sabre, brillant au soleil, dans quelque coin de Cours désert où,
vers quatre heures, j'avais l'habitude de me promener, sans
chercher personne pour être heureux, et j'avais là des gonflements
dans la poitrine, tout autant que, plus tard, au boulevard de
Gand, lorsque j'entendais dire derrière moi, en donnant le bras à
quelque femme: "Il faut convenir que voilà une fière tournure
d'officier!" Il n'existait, d'ailleurs, dans cette petite ville
très peu riche, et qui n'avait de commerce et d'activité d'aucune
sorte, que d'anciennes familles à peu près ruinées, qui boudaient
l'Empereur, parce qu'il n'avait pas, comme elles disaient, fait
rendre gorge aux voleurs de la Révolution, et qui pour cette
raison ne fêtaient guère ses officiers. Donc, ni réunions, ni
bals, ni soirées, ni redoutes. Tout au plus, le dimanche, un
pauvre bout de Cours où, après la messe de midi, quand il faisait
beau temps, les mères allaient promener et exhiber leurs filles
jusqu'à deux heures, -- l'heure des Vêpres, qui, dès qu'elle
sonnait son premier coup, raflait toutes les jupes et vidait ce
malheureux Cours. Cette messe de midi où nous n'allions jamais, du
reste, je l'ai vue devenir, sous la Restauration, une messe
militaire à laquelle l'état-major des régiments était obligé
d'assister, et c'était au moins un événement vivant dans ce néant
de garnisons mortes! Pour des gaillards qui étaient, comme nous, à
l'âge de la vie où l'amour, la passion des femmes, tient une si
grande place, cette messe militaire était une ressource. Excepté
ceux d'entre nous qui faisaient partie du détachement de service
sous les armes, tout le corps d'officiers s'éparpillait et se
plaçait à l'église, comme il lui plaisait, dans la nef. Presque
toujours nous nous campions derrière les plus jolies femmes qui
venaient à cette messe, où elles étaient sûres d'être regardées,
et nous leur donnions le plus de distractions possible en parlant,
entre nous, à mi-voix, de manière à pouvoir être entendus d'elles,
de ce qu'elles avaient de plus charmant dans le visage ou dans la
tournure. Ah! la messe militaire! J'y ai vu commencer bien des
romans. J'y ai vu fourrer dans les manchons que les jeunes filles
laissaient sur leurs chaises, quand elles s'agenouillaient près de
leurs mères, bien des billets doux, dont elles nous rapportaient
la réponse, dans les mêmes manchons, le dimanche suivant! Mais,
sous l'Empereur, il n'y avait point de messe militaire. Aucun
moyen par conséquent d'approcher des filles comme il faut de cette
petite ville où elles n'étaient pour nous que des rêves cachés,
plus ou moins, sous des voiles, de loin aperçus! Des
dédommagements à cette perte sèche de la population la plus
intéressante de la ville de ***, il n'y en avait pas... Les
caravansérails que vous savez, et dont on ne parle point en bonne
compagnie, étaient des horreurs. Les cafés où l'on noie tant de
nostalgies, en ces oisivetés terribles des garnisons, étaient
tels, qu'il était impossible d'y mettre le pied, pour peu qu'on
respectât ses épaulettes... Il n'y avait pas non plus, dans cette
petite ville où le luxe s'est accru maintenant comme partout, un
seul hôtel où nous puissions avoir une table passable d'officiers,
sans être volés comme dans un bois, si bien que beaucoup d'entre
nous avaient renoncé à la vie collective et s'étaient dispersés
dans des pensions particulières, chez des bourgeois peu riches,
qui leur louaient des appartements le plus cher possible, et
ajoutaient ainsi quelque chose à la maigreur ordinaire de leurs
tables et à la médiocrité de leurs revenus.

«J'étais de ceux-là. Un de mes camarades qui demeurait ici, à la
Poste aux chevaux, où il avait une chambre, car la Poste aux
chevaux était dans cette rue en ce temps-là -- tenez! à quelques
portes derrière nous, et peut-être, s'il faisait jour, verriez-
vous encore sur la façade de cette Poste aux chevaux le vieux
soleil d'or à moitié sorti de son fond de céruse, et qui faisait
cadran avec son inscription: "AU SOLEIL LEVANT!" -- Un de mes
camarades m'avait découvert un appartement dans son voisinage; --
à cette fenêtre qui est perchée si haut, et qui me fait l'effet,
ce soir, d'être la mienne toujours, comme si c'était hier! Je
m'étais laissé loger par lui. Il était plus âgé que moi, depuis
plus longtemps au régiment, et il aimait à piloter dans ces
premiers moments et ces premiers détails de ma vie d'officier, mon
inexpérience, qui était aussi de l'insouciance! Je vous l'ai dit,
excepté la sensation de l'uniforme sur laquelle j'appuie, parce
que c'est encore là une sensation dont votre génération à congrès
de la paix et à pantalonnades philosophiques et humanitaires
n'aura bientôt plus la moindre idée, et l'espoir d'entendre
ronfler le canon dans la première bataille où je devais perdre
(passez-moi cette expression soldatesque!) mon pucelage militaire,
tout m'était égal! Je ne vivais que dans ces deux idées, -- dans
la seconde surtout, parce qu'elle était une espérance, et qu'on
vit plus dans la vie qu'on n'a pas que dans la vie qu'on a. Je
m'aimais pour demain, comme l'avare, et je comprenais très bien
les dévots qui s'arrangent sur cette terre comme on s'arrange dans
un coupe-gorge où l'on n'a qu'à passer une nuit. Rien ne ressemble
plus à un moine qu'un soldat, et j'étais soldat! C'est ainsi que
je m'arrangeais de ma garnison. Hors les heures des repas que je
prenais avec les personnes qui me louaient mon appartement et dont
je vous parlerai tout à l'heure, et celles du service et des
manoeuvres de chaque jour, je vivais la plus grande partie de mon
temps chez moi, couché sur un grand diable de canapé de maroquin
bleu sombre, dont la fraîcheur me faisait l'effet d'un bain froid
après l'exercice, et je ne m'en relevais que pour aller faire des
armes et quelques parties d'impériale chez mon ami d'en face:
Louis de Meung, lequel était moins oisif que moi, car il avait
ramassé parmi les grisettes de la ville une assez jolie petite
fille, qu'il avait prise pour maîtresse, et qui lui servait,
disait-il, à tuer le temps... Mais ce que je connaissais de la
femme ne me poussait pas beaucoup à imiter mon ami Louis. Ce que
j'en savais, je l'avais vulgairement appris, là où les élèves de
Saint-Cyr l'apprennent les jours de sortie... Et puis, il y a des
tempéraments qui s'éveillent tard... Est-ce que vous n'avez pas
connu Saint-Rémy, le plus mauvais sujet de toute une ville,
célèbre par ses mauvais sujets, que nous appelions "le Minotaure",
non pas au point de vue des cornes, quoiqu'il en portât, puisqu'il
avait tué l'amant de sa femme, mais au point de vue de la
consommation?...»

-- Oui, je l'ai connu, -- répondis-je, -- mais vieux,
incorrigible, se débauchant de plus en plus à chaque année qui lui
tombait sur la tête. Pardieu! si je l'ai connu, ce grand rompu de
Saint-Rémy, comme on dit dans Brantôme!

-- C'était en effet un homme de Brantôme, -- reprit le vicomte.

-- Eh bien! Saint-Rémy, à vingt-sept ans sonnés, n'avait encore
touché ni à un verre ni à une jupe. Il vous le dira, si vous
voulez! À vingt-sept ans, il était, en fait de femmes, aussi
innocent que l'enfant qui vient de naître, et quoiqu'il ne tétât
plus sa nourrice, il n'avait pourtant jamais bu que du lait et de
l'eau.

-- Il a joliment rattrapé le temps perdu! -- fis-je.

-- Oui, -- dit le vicomte, -- et moi aussi! Mais j'ai eu moins de
peine à le rattraper! Ma première période de sagesse, à moi, ne
dépassa guère le temps que je passai dans cette ville de ***; et
quoique je n'y eusse pas la virginité absolue dont parle Saint-
Rémy, j'y vivais cependant, ma foi! comme un vrai chevalier de
Malte, que j'étais, attendu que je le suis de berceau... Saviez-
vous cela? J'aurais même succédé à un de mes oncles dans sa
commanderie, sans la Révolution qui abolit l'Ordre, dont, tout
aboli qu'il fût, je me suis quelquefois permis de porter le ruban.
Une fatuité!

«Quant aux hôtes que je m'étais donnés, en louant leur
appartement, -- continua le vicomte de Brassard, -- c'était bien
tout ce que vous pouvez imaginer de plus bourgeois. Ils n'étaient
que deux, le mari et la femme, tous deux âgés, n'ayant pas mauvais
ton, au contraire. Dans leurs relations avec moi, ils avaient même
cette politesse qu'on ne trouve plus, surtout dans leur classe, et
qui est comme le parfum d'un temps évanoui. Je n'étais pas dans
l'âge où l'on observe pour observer, et ils m'intéressaient trop
peu pour que je pensasse à pénétrer dans le passé de ces deux
vieilles gens à la vie desquels je me mêlais de la façon la plus
superficielle deux heures par jour, -- le midi et le soir, -- pour
dîner et souper avec eux. Rien ne transpirait de ce passé dans
leurs conversations devant moi, lesquelles conversations
trottaient d'ordinaire sur les choses et les personnes de la
ville, qu'elles m'apprenaient à connaître et dont ils parlaient,
le mari avec une pointe de médisance gaie, et la femme, très
pieuse, avec plus de réserve, mais certainement non moins de
plaisir. Je crois cependant avoir entendu dire au mari qu'il avait
voyagé dans sa jeunesse pour le compte de je ne sais qui et de je
ne sais quoi, et qu'il était revenu tard épouser sa femme... qui
l'avait attendu. C'étaient, au demeurant, de très braves gens, aux
moeurs très douces, et, de très calmes destinées. La femme passait
sa vie à tricoter des bas à côtes pour son mari, et le mari,
timbré de musique, à racler sur son violon de l'ancienne musique
de Viotti, dans une chambre à galetas au-dessus de la mienne...
Plus riches, peut-être l'avaient-ils été. Peut-être quelque perte
de fortune qu'ils voulaient cacher les avait-elle forcés à prendre
chez eux un pensionnaire; mais autrement que par le pensionnaire,
on ne s'en apercevait pas. Tout dans leur logis respirait
l'aisance de ces maisons de l'ancien temps, abondantes en linge
qui sent bon, en argenterie bien pesante, et dont les meubles
semblent des immeubles, tant on se met peu en peine de les
renouveler! Je m'y trouvais bien. La table était bonne, et je
jouissais largement de la permission de la quitter dès que
j'avais, comme disait la vieille Olive qui nous servait, "les
barbes torchées", ce qui faisait bien de l'honneur de les appeler
"des barbes" aux trois poils de chat de la moustache d'un gamin de
sous-lieutenant, qui n'avait pas encore fini de grandir!

J'étais donc là environ depuis un semestre, tout aussi tranquille
que mes hôtes, auxquels je n'avais jamais entendu dire un seul mot
ayant trait à l'existence de la personne que j'allais rencontrer
chez eux, quand un jour, en descendant pour dîner à l'heure
accoutumée, j'aperçus dans un coin de la salle à manger une grande
personne qui, debout et sur la pointe des pieds, suspendait par
les rubans son chapeau à une patère, comme une femme parfaitement
chez elle et qui vient de rentrer. Cambrée à outrance, comme elle
l'était pour accrocher son chapeau à cette patère placée très
haut, elle déployait la taille superbe d'une danseuse qui se
renverse, et cette taille était prise (c'est le mot, tant elle
était lacée!) dans le corselet luisant d'un spencer de soie verte
à franges qui retombaient sur sa robe blanche, une de ces robes du
temps d'alors, qui serraient aux hanches et qui n'avaient pas peur
de les montrer, quand on en avait... Les bras encore en l'air,
elle se retourna en m'entendant entrer, et elle imprima à sa nuque
une torsion qui me fit voir son visage; mais elle acheva son
mouvement comme si je n'eusse pas été là, regarda si les rubans du
chapeau n'avaient pas été froissés par elle en le suspendant, et
cela accompli lentement, attentivement et presque impertinemment,
car, après tout, j'étais là, debout, attendant, pour la saluer,
qu'elle prît garde à moi, elle me fit enfin l'honneur de me
regarder avec deux yeux noirs, très froids, auxquels ses cheveux,
coupés à la Titus et ramassés en boucles sur le front, donnaient
l'espèce de profondeur que cette coiffure donne au regard... Je ne
savais qui ce pouvait être, à cette heure et à cette place. Il n'y
avait jamais personne à dîner chez mes hôtes... Cependant elle
venait probablement pour dîner. La table était mise, et il y avait
quatre couverts... Mais mon étonnement de la voir là fut de
beaucoup dépassé par l'étonnement de savoir qui elle était, quand
je le sus... quand mes deux hôtes, entrant dans la salle, me la
présentèrent comme leur fille qui sortait de pension et qui allait
désormais vivre avec eux.

Leur fille! Il était impossible d'être moins la fille de gens
comme eux que cette fille-là! Non pas que les plus belles filles
du monde ne puissent naître de toute espèce de gens. J'en ai
connu... et vous aussi, n'est-ce pas? Physiologiquement, l'être le
plus laid peut produire l'être le plus beau. Mais elle! entre elle
et eux, il y avait l'abîme d'une race... D'ailleurs,
physiologiquement, puisque je me permets ce grand mot pédant, qui
est de votre temps, non du mien, on ne pouvait la remarquer que
pour l'air qu'elle avait, et qui était singulier dans une jeune
fille aussi jeune qu'elle, car c'était une espèce d'air
impassible, très difficile à caractériser. Elle ne l'aurait pas eu
qu'on aurait dit: «Voilà une belle fille!» et on n'y aurait pas
plus pensé qu'à toutes les belles filles qu'on rencontre par
hasard; et dont on dit cela, pour n'y plus penser jamais après.
Mais cet air... qui la séparait, non pas seulement de ses parents,
mais de tous les autres, dont elle semblait n'avoir ni les
passions, ni les sentiments, vous clouait... de surprise, sur
place... L'Infante à l'épagneul, de Velasquez, pourrait, si vous
la connaissez, vous donner une idée de cet air-là, qui n'était ni
fier, ni méprisant, ni dédaigneux, non! mais tout simplement
impassible, car l'air fier, méprisant, dédaigneux, dit aux gens
qu'ils existent, puisqu'on prend la peine de les dédaigner ou de
les mépriser, tandis que cet air-ci dit tranquillement: «Pour moi,
vous n'existez même pas.» J'avoue que cette physionomie me fit
faire, ce premier jour et bien d'autres, la question qui pour moi
est encore aujourd'hui insoluble: comment cette grande fille-là
était-elle sortie de ce gros bonhomme en redingote jaune vert et à
gilet blanc, qui avait une figure couleur des confitures de sa
femme, une loupe sur la nuque, laquelle débordait sa cravate de
mousseline brodée, et qui bredouillait?... Et si le mari
n'embarrassait pas, car le mari n'embarrasse jamais dans ces
sortes de questions, la mère me paraissait tout aussi impossible à
expliquer. Mlle Albertine (c'était le nom de cette archiduchesse
d'altitude, tombée du ciel chez ces bourgeois comme si le ciel
avait voulu se moquer d'eux), Mlle Albertine, que ses parents
appelaient Alberte pour s'épargner la longueur du nom, mais ce qui
allait parfaitement mieux à sa figure et à toute sa personne, ne
semblait pas plus la fille de l'un que de l'autre... À ce premier
dîner, comme à ceux qui suivirent, elle me parut une jeune fille
bien élevée, sans affectation, habituellement silencieuse, qui,
quand elle parlait, disait en bons termes ce qu'elle avait à dire,
mais qui n'outrepassait jamais cette ligne-là... Au reste, elle
aurait eu tout l'esprit que j'ignorais qu'elle eût, qu'elle
n'aurait guère trouvé l'occasion de le montrer dans les dîners que
nous faisions. La présence de leur fille avait nécessairement
modifié les commérages des deux vieilles gens. Ils avaient
supprimé les petits scandales de la ville. Littéralement, on ne
parlait plus à cette table que de choses aussi intéressantes que
la pluie et le beau temps. Aussi Mlle Albertine ou Alberte, qui
m'avait tant frappé d'abord par son air impassible, n'ayant
absolument que cela à m'offrir, me blasa bientôt sur cet air-là...
Si je l'avais rencontrée dans le monde pour lequel j'étais fait,
et que j'aurais dû voir, cette impassibilité m'aurait très
certainement piqué au vif... Mais, pour moi, elle n'était pas une
fille à qui je puisse faire la cour... même des yeux. Ma position
vis-à-vis d'elle, à moi en pension chez ses parents, était
délicate, et un rien pouvait la fausser... Elle n'était pas assez
près ou assez loin de moi dans la vie pour qu'elle pût m'être
quelque chose... et j'eus bientôt répondu naturellement, et sans
intention d'aucune sorte, par la plus complète indifférence, à son
impassibilité.

Et cela ne se démentit jamais, ni de son côté ni du mien. Il n'y
eut entre nous que la politesse la plus froide, la plus sobre de
paroles. Elle n'était pour moi qu'une image qu'à peine je voyais;
et moi, pour elle, qu'est-ce que j'étais?... À table, -- nous ne
nous rencontrions jamais que là, -- elle regardait plus le bouchon
de la carafe ou le sucrier que ma personne... Ce qu'elle y disait,
très correct, toujours fort bien dit, mais insignifiant, ne me
donnait aucune clé du caractère qu'elle pouvait avoir. Et puis,
d'ailleurs, que m'importait?... J'aurais passé toute ma vie sans
songer seulement à regarder dans cette calme et insolente fille, à
l'air si déplacé d'Infante... Pour cela, il fallait la
circonstance que je m'en vais vous dire, et qui m'atteignit comme
la foudre, comme la foudre qui tombe, sans qu'il ait tonné!

Un soir, il y avait à peu près un mois que Mlle Alberte était
revenue à la maison, et nous nous mettions à table pour souper. Je
l'avais à côté de moi, et je faisais si peu d'attention à elle que
je n'avais pas encore pris garde à ce détail de tous les jours qui
aurait dû me frapper: qu'elle fût à table auprès de moi au lieu
d'être entre sa mère et son père, quand, au moment où je dépliais
ma serviette sur mes genoux... non, jamais je ne pourrai vous
donner l'idée de cette sensation et de cet étonnement! je sentis
une main qui prenait hardiment la mienne par-dessous la table. Je
crus rêver... ou plutôt je ne crus rien du tout... Je n'eus que
l'incroyable sensation de cette main audacieuse, qui venait
chercher la mienne jusque sous ma serviette! Et ce fut inouï
autant qu'inattendu! Tout mon sang, allumé sous cette prise, se
précipita de mon coeur dans cette main, comme soutiré par elle,
puis remonta furieusement, comme chassé par une pompe, dans mon
coeur! Je vis bleu... mes oreilles tintèrent. Je dus devenir d'une
pâleur affreuse. Je crus que j'allais m'évanouir... que j'allais
me dissoudre dans l'indicible volupté causée par la chair tassée
de cette main, un peu grande, et forte comme celle d'un jeune
garçon, qui s'était fermée sur la mienne. -- Et, comme, vous le
savez, dans ce premier âge de la vie, la volupté a son épouvante,
je fis un mouvement pour retirer ma main de cette folle main qui
l'avait saisie, mais qui, me la serrant alors avec l'ascendant du
plaisir qu'elle avait conscience de me verser, la garda
d'autorité, vaincue comme ma volonté, et dans l'enveloppement le
plus chaud, délicieusement étouffée... Il y a trente-cinq ans de
cela, et vous me ferez bien l'honneur de croire que ma main s'est
un peu blasée sur l'étreinte de la main des femmes; mais j'ai
encore là, quand j'y pense, l'impression de celle-ci étreignant la
mienne avec un despotisme si insensément passionné! En proie aux
mille frissonnements que cette enveloppante main dardait à mon
corps tout entier, je craignais de trahir ce que j'éprouvais
devant ce père et cette mère, dont la fille, sous leurs yeux,
osait... Honteux pourtant d'être moins homme que cette fille
hardie qui s'exposait à se perdre, et dont un incroyable sang-
froid couvrait l'égarement, je mordis ma lèvre au sang dans un
effort surhumain, pour arrêter le tremblement du désir, qui
pouvait tout révéler à ces pauvres gens sans défiance, et c'est
alors que mes yeux cherchèrent l'autre de ces deux mains que je
n'avais jamais remarquées, et qui, dans ce périlleux moment,
tournait froidement le bouton d'une lampe qu'on venait de mettre
sur la table, car le jour commençait de tomber... Je la
regardai... C'était donc là la soeur de cette main que je sentais
pénétrant la mienne, comme un foyer d'où rayonnaient et
s'étendaient le long de mes veines d'immenses lames de feu! Cette
main, un peu épaisse, mais aux doigts longs et bien tournés, au
bout desquels la lumière de la lampe, qui tombait d'aplomb sur
elle, allumait des transparences roses, ne tremblait pas et
faisait son petit travail d'arrangement de la lampe, pour la faire
aller, avec une fermeté, une aisance et une gracieuse langueur de
mouvement incomparables! Cependant nous ne pouvions pas rester
ainsi... Nous avions besoin de nos mains pour dîner... Celle de
Mlle Alberte quitta donc la mienne; mais au moment où elle la
quitta, son pied, aussi expressif que sa main, s'appuya avec le
même aplomb, la même passion, la même souveraineté, sur mon pied,
et y resta tout le temps que dura ce dîner trop court, lequel me
donna la sensation d'un de ces bains insupportablement brûlants
d'abord, mais auxquels on s'accoutume, et dans lesquels on finit
par se trouver si bien, qu'on croirait volontiers qu'un jour les
damnés pourraient se trouver fraîchement et suavement dans les
brasiers de leur enfer, comme les poissons dans leur eau!... Je
vous laisse à penser si je dînai ce jour-là, et si je me mêlai
beaucoup aux menus propos de mes honnêtes hôtes, qui ne se
doutaient pas, dans leur placidité, du drame mystérieux et
terrible qui se jouait alors sous la table. Ils ne s'aperçurent de
rien; mais ils pouvaient s'apercevoir de quelque chose, et
positivement je m'inquiétais pour eux... pour eux, bien plus que
pour moi et pour elle. J'avais l'honnêteté et la commisération de
mes dix-sept ans... Je me disais:» Est-elle effrontée? Est-elle
folle?» Et je la regardais du coin de l'oeil, cette folle qui ne
perdait pas une seule fois, durant le dîner, son air de Princesse
en cérémonie, et dont le visage resta aussi calme que si son pied
n'avait pas dit et fait toutes les folies que peut dire et faire
un pied, -- sur le mien! J'avoue que j'étais encore plus surpris
de son aplomb que de sa folie. J'avais beaucoup lu de ces livres
légers où la femme n'est pas ménagée. J'avais reçu une éducation
d'école militaire. Utopiquement du moins, j'étais le Lovelace de
fatuité que sont plus ou moins tous les très jeunes gens qui se
croient de jolis garçons, et qui ont pâturé des bottes de baisers
derrière les portes et dans les escaliers, sur les lèvres des
femmes de chambre de leurs mères. Mais ceci déconcertait mon petit
aplomb de Lovelace de dix-sept ans. Ceci me paraissait plus fort
que ce que j'avais lu, que tout ce que j'avais entendu dire sur le
naturel dans le mensonge attribué aux femmes, -- sur la force de
masque qu'elles peuvent mettre à leurs plus violentes ou leurs
plus profondes émotions. Songez donc! elle avait dix-huit ans! Les
avait-elle même?... Elle sortait d'une pension que je n'avais
aucune raison pour suspecter, avec la moralité et la piété de la
mère qui l'avait choisie pour son enfant. Cette absence de tout
embarras, disons le mot, ce manque absolu de pudeur, cette
domination aisée sur soi-même en faisant les choses les plus
imprudentes, les plus dangereuses pour une jeune fille, chez
laquelle pas un geste, pas un regard n'avait prévenu l'homme
auquel elle se livrait par une si monstrueuse avance, tout cela me
montait au cerveau et apparaissait nettement à mon esprit, malgré
le bouleversement de mes sensations... Mais ni dans ce moment, ni
plus tard, je ne m'arrêtai à philosopher là-dessus. Je ne me
donnai pas d'horreur factice pour la conduite de cette fille d'une
si effrayante précocité dans le mal. D'ailleurs, ce n'est pas à
l'âge que j'avais, ni même beaucoup plus tard, qu'on croit
dépravée la femme qui -- au premier coup d'oeil -- se jette à
vous! On est presque disposé à trouver cela tout simple, au
contraire, et si on dit: «La pauvre femme!» c'est déjà beaucoup de
modestie que cette pitié! Enfin, si j'étais timide, je ne voulais
pas être un niais! La grande raison française pour faire sans
remords tout ce qu'il y a de pis. Je savais, certes, à n'en pas
douter, que ce que cette fille éprouvait pour moi n'était pas de
l'amour. L'amour ne procède pas avec cette impudeur et cette
impudence, et je savais parfaitement aussi que ce qu'elle me
faisait éprouver n'en était pas non plus. Mais, amour ou non... ce
que c'était, je le voulais!... Quand je me levai de table, j'étais
résolu... La main de cette Alberte, à laquelle je ne pensais pas
une minute avant qu'elle eût saisi la mienne, m'avait laissé,
jusqu'au fond de mon être, le désir de m'enlacer tout entier à
elle tout entière, comme sa main s'était enlacée à ma main!

«Je montai chez moi comme un fou, et quand je me fus un peu froidi
par la réflexion, je me demandai ce que j'allais faire pour nouer
bel et bien une intrigue, comme on dit en province, avec une fille
si diaboliquement provocante. Je savais à peu près -- comme un
homme qui n'a pas cherché à le savoir mieux -- qu'elle ne quittait
jamais sa mère; -- qu'elle travaillait habituellement près d'elle,
à la même chiffonnière, dans l'embrasure de cette salle à manger,
qui leur servait de salon; -- qu'elle n'avait pas d'amie en ville
qui vînt la voir, et qu'elle ne sortait guère que pour aller le
dimanche à la messe et aux vêpres avec ses parents. Hein? ce
n'était pas encourageant, tout cela!... Je commençais à me
repentir de n'avoir pas un peu plus vécu avec ces deux bonnes gens
que j'avais traités sans hauteur, mais avec la politesse détachée
et parfois distraite qu'on a pour ceux qui ne sont que d'un
intérêt très secondaire dans la vie; mais je me dis que je ne
pouvais modifier mes relations avec eux, sans m'exposer à leur
révéler ou à leur faire soupçonner ce que je voulais leur
cacher... Je n'avais, pour parler secrètement à Mlle Alberte, que
les rencontres sur l'escalier quand je montais à ma chambre ou que
j'en descendais; mais, sur l'escalier, on pouvait nous voir et
nous entendre... La seule ressource à ma portée, dans cette maison
si bien réglée et si étroite, où tout le monde se touchait du
coude, était d'écrire; et puisque la main de cette fille hardie
savait si bien chercher la mienne par-dessous la table, cette main
ne ferait sans doute pas beaucoup de cérémonies pour prendre le
billet que je lui donnerais, et je l'écrivis. Ce fut le billet de
la circonstance, le billet suppliant, impérieux et enivré, d'un
homme qui a déjà bu une première gorgée de bonheur et qui en
demande une seconde... Seulement, pour le remettre, il fallait
attendre le dîner du lendemain, et cela me parut long; mais enfin
il arriva, ce dîner! L'attisante main, dont je sentais le contact
sur ma main depuis vingt-quatre heures, ne manqua pas de revenir
chercher la mienne, comme la veille, par-dessous la table. Mlle
Alberte sentit mon billet et le prit très bien, comme je l'avais
prévu. Mais ce que je n'avais pas prévu, c'est qu'avec cet air
d'Infante qui défiait tout par sa hauteur d'indifférence, elle le
plongea dans le coeur de son corsage, où elle releva une dentelle
repliée, d'un petit mouvement sec, et tout cela avec un naturel et
une telle prestesse, que sa mère qui, les yeux baissés sur ce
qu'elle faisait, servait le potage, ne s'aperçut de rien, et que
son imbécile de père, qui lurait toujours quelque chose en pensant
à son violon, quand il n'en jouait pas, n'y vit que du feu.»

-- Nous n'y voyons jamais que cela, capitaine! -- interrompis-je
gaîment, car son histoire me faisait l'effet de tourner un peu
vite à une leste aventure de garnison; mais je ne me doutais pas
de ce qui allait suivre! -- Tenez! pas plus tard que quelques
jours, il y avait à l'Opéra, dans une loge à côté de la mienne,
une femme probablement dans le genre de votre demoiselle Alberte.
Elle avait plus de dix-huit ans, par exemple; mais je vous donne
ma parole d'honneur que j'ai vu rarement de femme plus majestueuse
de décence. Pendant qu'a duré toute la pièce, elle est restée
assise et immobile comme sur une base de granit. Elle ne s'est
retournée ni à droite, ni à gauche, une seule fois; mais sans
doute elle y voyait par les épaules, qu'elle avait très nues et
très belles, car il y avait aussi, et dans ma loge à moi, par
conséquent derrière nous deux, un jeune homme qui paraissait aussi
indifférent qu'elle à tout ce qui n'était pas l'opéra qu'on jouait
en ce moment. Je puis certifier que ce jeune homme n'a pas fait
une seule des simagrées ordinaires que les hommes font aux femmes
dans les endroits publics, et qu'on peut appeler des déclarations
à distance. Seulement quand la pièce a été finie et que, dans
l'espèce de tumulte général des loges qui se vident, la dame s'est
levée, droite, dans sa loge, pour agrafer son burnous, je l'ai
entendue dire à son mari, de la voix la plus conjugalement
impérieuse et la plus claire: «Henri!, ramassez mon capuchon!» et
alors, par-dessus le dos de Henri, qui s'est précipité la tête en
bas, elle a étendu le bras et la main et pris un billet du jeune
homme, aussi simplement qu'elle eût pris des mains de son mari son
éventail ou son bouquet. Lui s'était relevé, le pauvre homme!
tenant le capuchon -- un capuchon de satin ponceau, mais moins
ponceau que son visage, et qu'il avait, au risque d'une apoplexie,
repêché sous les petits bancs, comme il avait pu... Ma foi! après
avoir vu cela, je m'en suis allé, pensant qu'au lieu de le rendre
à sa femme, il aurait pu tout aussi bien le garder pour lui, ce
capuchon, afin de cacher sur sa tête ce qui, tout à coup, venait
d'y pousser!

-- Votre histoire est bonne, -- dit le vicomte de Brassard assez
froidement; -- dans un autre moment; peut-être en aurait-il joui
davantage; mais laissez-moi vous achever la mienne. J'avoue
qu'avec une pareille fille, je ne fus pas inquiet deux minutes de
la destinée de mon billet. Elle avait beau être pendue à la
ceinture de sa mère, elle trouverait bien le moyen de me lire et
de me répondre. Je comptais même, pour tout un avenir de
conversation par écrit, sur cette petite poste de par-dessous la
table que nous venions d'inaugurer, lorsque le lendemain, quand
j'entrai dans la salle à manger avec la certitude, très caressée
au fond de ma personne, d'avoir séance tenante une réponse très
catégorique à mon billet de la veille, je crus avoir la berlue en
voyant que le couvert avait été changé, et que Mlle Alberte était
placée là où elle aurait dû toujours être, entre son père et sa
mère... Et pourquoi ce changement?... Que s'était-il donc passé
que je ne savais pas?... Le père ou la mère s'étaient-ils doutés
de quelque chose? J'avais Mlle Alberte en face de moi, et je la
regardais avec cette intention fixe qui veut être comprise. Il y
avait vingt-cinq points d'interrogation dans mes yeux; mais les
siens étaient aussi calmes, aussi muets, aussi indifférents qu'à
l'ordinaire. Ils me regardaient comme s'ils ne me voyaient pas. Je
n'ai jamais vu regards plus impatientants que ces longs regards
tranquilles qui tombaient sur vous comme sur une chose. Je
bouillais de curiosité, de contrariété, d'inquiétude, d'un tas de
sentiments agités et déçus... et je ne comprenais pas comment
cette femme, si sûre d'elle-même qu'on pouvait croire qu'au lieu
de nerfs elle eût sous sa peau fine presque autant de muscles que
moi, semblât ne pas oser me faire un signe d'intelligence qui
m'avertît, -- qui me fît penser, -- qui me dît, si vite que ce pût
être, que nous nous entendions, -- que nous étions connivents et
complices dans le même mystère, que ce fût de l'amour, que ce ne
fût pas même de l'amour!... C'était à se demander si vraiment
c'était bien la femme de la main et du pied sous la table, du
billet pris et glissé la veille, si naturellement, dans son
corsage, devant ses parents, comme si elle y eût glissé une fleur!
Elle en avait tant fait qu'elle ne devait pas être embarrassée de
m'envoyer un regard. Mais non! Je n'eus rien. Le dîner passa tout
entier sans ce regard que je guettais, que j'attendais, que je
voulais allumer au mien, et qui ne s'alluma pas! «Elle aura trouvé
quelque moyen de me répondre», me disais-je en sortant de table et
en remontant dans ma chambre, ne pensant pas qu'une telle personne
pût reculer, après s'être si incroyablement avancée; --
n'admettant pas qu'elle pût rien craindre et rien ménager, quand
il s'agissait de ses fantaisies, et parbleu! franchement, ne
pouvant pas croire qu'elle n'en eût au moins une pour moi!

«Si ses parents n'ont pas de soupçon, -- me disais-je encore, --
si c'est le hasard qui a fait ce changement de couvert à table,
demain je me retrouverai auprès d'elle...» Mais le lendemain, ni
les autres jours, je ne fus placé auprès de Mlle Alberte, qui
continua d'avoir la même incompréhensible physionomie et le même
incroyable ton dégagé pour dire les riens et les choses communes
qu'on avait l'habitude de dire à cette table de petits bourgeois.
Vous devinez bien que je l'observais comme un homme intéressé à la
chose. Elle avait l'air aussi peu contrarié que possible, quand je
l'étais horriblement, moi! quand je l'étais jusqu'à la colère, --
une colère à me fendre en deux et qu'il fallait cacher! Et cet
air, qu'elle ne perdait jamais, me mettait encore plus loin d'elle
que ce tour de table interposé entre nous! J'étais si violemment
exaspéré, que je finissais par ne plus craindre de la compromettre
en la regardant, en lui appuyant sur ses grands yeux
impénétrables, et qui restaient glacés, la pesanteur menaçante et
enflammée des miens! Etait-ce un manège que sa conduite? Etait-ce
coquetterie? N'était-ce qu'un caprice après un autre caprice,...
ou simplement stupidité? J'ai connu, depuis, de ces femmes tout
d'abord soulèvement de sens, puis après, tout stupidité! «Si on
savait le moment!» disait Ninon. Le moment de Ninon était-il déjà
passé? Cependant, j'attendais toujours... quoi? un mot, un signe,
un rien risqué, à voix basse, en se levant de table dans le bruit
des chaises qu'on dérange, et comme cela ne venait pas, je me
jetais aux idées folles, à tout ce qu'il y avait au monde de plus
absurde. Je me fourrai dans la tête qu'avec toutes les
impossibilités dont nous étions entourés au logis, elle m'écrirait
par la poste; -- qu'elle serait assez fine, quand elle sortirait
avec sa mère, pour glisser un billet dans la boîte aux lettres,
et, sous l'empire de cette idée, je me mangeais le sang
régulièrement deux fois par jour, une heure avant que le facteur
passât par la maison... Dans cette heure-là je disais dix fois à
la vieille Olive, d'une voix étranglée: «Y a-t-il des lettres pour
moi, Olive?» laquelle me répondait imperturbablement toujours:
«Non, Monsieur, il n'y en a pas.» Ah! l'agacement finit par être
trop aigu! Le désir trompé devint de la haine. Je me mis à haïr
cette Alberte, et, par haine de désir trompé, à expliquer sa
conduite avec moi par les motifs qui pouvaient le plus me la faire
mépriser, car la haine a soif de mépris. Le mépris, c'est son
nectar, à la haine! «Coquine lâche, qui a peur d'une lettre!» me
disais-je. Vous le voyez, j'en venais aux gros mots. Je
l'insultais dans ma pensée, ne croyant pas en l'insultant la
calomnier. Je m'efforçai même de ne plus penser à elle que je
criblais des épithètes les plus militaires, quand j'en parlais à
Louis de Meung, car je lui en parlais! car l'outrance où elle
m'avait jeté avait éteint en moi toute espèce de chevalerie, -- et
j'avais raconté toute mon aventure à mon brave Louis, qui s'était
tirebouchonné sa longue moustache blonde en m'écoutant, et qui
m'avait dit, sans se gêner, car nous n'étions pas des moralistes
dans le 27e:

-- Fais comme moi! Un clou chasse l'autre. Prends pour maîtresse
une petite cousette de la ville, et ne pense plus à cette sacrée
fille-là!

«Mais je ne suivis point le conseil de Louis. Pour cela, j'étais
trop piqué au jeu. Si elle avait su que je prenais une maîtresse,
j'en aurais peut-être pris une pour lui fouetter le coeur ou la
vanité par la jalousie. Mais elle ne le saurait pas. Comment
pourrait-elle le savoir?... En amenant, si je l'avais fait, une
maîtresse chez moi, comme Louis, à son hôtel de la Poste, c'était
rompre avec les bonnes gens chez qui j'habitais, et qui m'auraient
immédiatement prié d'aller chercher un autre logement que le leur;
et je ne voulais pas renoncer, si je ne pouvais avoir que cela, à
la possibilité de retrouver la main ou le pied de cette damnante
Alberte qui après ce qu'elle avait osé, restait toujours la grande
Mademoiselle Impassible.

-- Dis plutôt impossible!» -- disait Louis, qui se moquait de moi.

«Un mois tout entier se passa, et malgré mes résolutions de me
montrer aussi oublieux qu'Alberte et aussi indifférent qu'elle,
d'opposer marbre à marbre et froideur à froideur, je ne vécus plus
que de la vie tendue de l'affût, -- de l'affût que je déteste,
même à la chasse! Oui, Monsieur, ce ne fut plus qu'affût perpétuel
dans mes journées! Affût quand je descendais à dîner, et que
j'espérais la trouver seule dans la salle à manger comme la
première fois! Affût au dîner, où mon regard ajustait de face ou
de côté le sien qu'il rencontrait net et infernalement calme et
qui n'évitait pas plus le mien qu'il n'y répondait! Affût après le
dîner, car je restais maintenant un peu après dîner voir ces dames
reprendre leur ouvrage, dans leur embrasure de croisée, guettant
si elle ne laisserait pas tomber quelque chose, son dé, ses
ciseaux, un chiffon, que je pourrais ramasser, et en les lui
rendant toucher sa main, -- cette main que j'avais maintenant à
travers la cervelle! Affût chez moi, quand j'étais remonté dans ma
chambre, y croyant toujours entendre le long du corridor ce pied
qui avait piétiné sur le mien, avec une volonté si absolue. Affût
jusque dans l'escalier, où je croyais pouvoir la rencontrer, et où
la vieille Olive me surprit un jour, à ma grande confusion, en
sentinelle! Affût à ma fenêtre -- cette fenêtre que vous voyez --
où je me plantais quand elle devait sortir avec sa mère, et d'où
je ne bougeais pas avant qu'elle fût rentrée, mais tout cela aussi
vainement que le reste! Lorsqu'elle sortait, tortillée dans son
châle de jeune fille, -- un châle à raies rouges et blanches: je
n'ai rien oublié! semé de fleurs noires et jaunes sur les deux
raies, elle ne retournait pas son torse insolent une seule fois,
et lorsqu'elle rentrait, toujours aux côtés de sa mère, elle ne
levait ni la tête ni les yeux vers la fenêtre où je l'attendais!
Tels étaient les misérables exercices auxquels elle m'avait
condamné! Certes, je sais bien que les femmes nous font tous plus
ou moins valeter, mais dans ces proportions-là!! Le vieux fat qui
devrait être mort en moi s'en révolte encore! Ah! je ne pensais
plus au bonheur de mon uniforme! Quand j'avais fait le service de
la journée, -- après l'exercice ou la revue, -- je rentrais vite,
mais non plus pour lire des piles de mémoires ou de romans, mes
seules lectures dans ce temps-là. Je n'allais plus chez Louis de
Meung. Je ne touchais plus à mes fleurets. Je n'avais pas la
ressource du tabac qui engourdit l'activité quand elle vous
dévore, et que vous avez, vous autres jeunes gens qui m'avez suivi
dans la vie! On ne fumait pas alors au 27e, si ce n'est entre
soldats, au corps de garde, quand on jouait la partie de brisque
sur le tambour... Je restais donc oisif de corps, à me ronger...
je ne sais pas si c'était le coeur, sur ce canapé qui ne me
faisait plus le bon froid que j'aimais dans ces six pieds carrés
de chambre, où je m'agitais comme un lionceau dans sa cage, quand
il sent la chair fraîche à côté.

«Et si c'était ainsi le jour, c'était aussi de même une grande
partie de la nuit. Je me couchais tard. Je ne dormais plus. Elle
me tenait éveillé, cette Alberte d'enfer, qui me l'avait allumé
dans les veines, puis qui s'était éloignée comme l'incendiaire qui
ne retourne pas même la tête pour voir son feu flamber derrière
lui! Je baissais, comme le voilà, ce soir», -- ici le vicomte
passa son gant sur la glace de la voiture placée devant lui, pour
essuyer la vapeur qui commençait d'y perler, «-- ce même rideau
cramoisi, à cette même fenêtre, qui n'avait pas plus de persiennes
qu'elle n'en a maintenant, afin que les voisins, plus curieux en
province qu'ailleurs, ne dévisageassent pas le fond de ma chambre.
C'était une chambre de ce temps-là, -- une chambre de l'Empire,
parquetée en point de Hongrie, sans tapis, où le bronze plaquait
partout le merisier, d'abord en tête de sphinx aux quatre coins du
lit, et en pattes de lion sous ses quatre pieds, puis, sur tous
les tiroirs de la commode et du secrétaire, en camées de faces de
lion, avec des anneaux de cuivre pendant de leurs gueules
verdâtres, et par lesquels on les tirait quand on voulait les
ouvrir. Une table carrée, d'un merisier plus rosâtre que le reste
de l'ameublement, à dessus de marbre gris, grillagée de cuivre,
était en face du lit, contre le mur, entre la fenêtre et la porte
d'un grand cabinet de toilette; et, vis-à-vis de la cheminée, le
grand canapé de maroquin bleu dont je vous ai déjà tant parlé... À
tous les angles de cette chambre d'une grande élévation et d'un
large espace, il y avait des encoignures en faux laque de Chine,
et sur l'une d'elles on voyait, mystérieux et blanc, dans le noir
du coin, un vieux buste de Niobé d'après l'antique, qui étonnait
là, chez ces bourgeois vulgaires. Mais est-ce que cette
incompréhensible Alberte n'étonnait pas bien plus? Les murs
lambrissés, et peints à l'huile, d'un blanc jaune, n'avaient ni
tableaux, ni gravures. J'y avais seulement mis mes armes, couchées
sur de longues pattes-fiches en cuivre doré. Quand j'avais loué
cette grande calebasse d'appartement, -- comme disait élégamment
le lieutenant Louis de Meung, qui ne poétisait pas les choses, --
j'avais fait placer au milieu une grande table ronde que je
couvrais de cartes militaires, de livres et de papiers: c'était
mon bureau. J'y écrivais quand j'avais à écrire... Eh bien! un
soir, ou plutôt une nuit, j'avais roulé le canapé auprès de cette
grande table, et j'y dessinais à la lampe, non pas pour me
distraire de l'unique pensée qui me submergeait depuis un mois,
mais pour m'y plonger davantage, car c'était la tête de cette
énigmatique Alberte que je dessinais, c'était le visage de cette
diablesse de femme dont j'étais possédé, comme les dévots disent
qu'on l'est du diable. Il était tard. La rue, -- où passaient
chaque nuit deux diligences en sens inverse, -- comme aujourd'hui,
-- l'une à minuit trois quarts et l'autre à deux heures et demie
du matin, et qui toutes deux s'arrêtaient à l'hôtel de la Poste
pour relayer, -- la rue était silencieuse comme le fond d'un
puits. J'aurais entendu voler une mouche; mais si, par hasard, il
y en avait une dans ma chambre, elle devait dormir dans quelque
coin de vitre ou dans un des plis cannelés de ce rideau, d'une
forte étoffe de soie croisée, que j'avais ôté de sa patère et qui
tombait devant la fenêtre, perpendiculaire et immobile. Le seul
bruit qu'il y eût alors autour de moi, dans ce profond et complet
silence, c'était moi qui le faisais avec mon crayon et mon
estompe. Oui, c'était elle que je dessinais, et Dieu sait avec
quelle caresse de main et quelle préoccupation enflammée! Tout à
coup, sans aucun bruit de serrure qui m'aurait averti, ma porte
s'entr'ouvrit en flûtant ce son des portes dont les gonds sont
secs, et resta à moitié entrebâillée, comme si elle avait eu peur
du son qu'elle avait jeté! Je relevai les yeux, croyant avoir mal
fermé cette porte qui, d'elle-même, inopinément, s'ouvrait en
filant ce son plaintif, capable de faire tressaillir dans la nuit
ceux qui veillent et de réveiller ceux qui dorment. Je me levai de
ma table pour aller la fermer; mais la porte entr'ouverte s'ouvrit
plus grande et très doucement toujours, mais en recommençant le
son aigu qui traîna comme un gémissement dans la maison
silencieuse, et je vis, quand elle se fut ouverte de toute sa
grandeur, Alberte! -- Alberte qui, malgré les précautions d'une
peur qui devait être immense, n'avait pu empêcher cette porte
maudite de crier!

«Ah! tonnerre de Dieu! ils parlent de visions, ceux qui y croient;
mais la vision la plus surnaturelle ne m'aurait pas donné la
surprise, l'espèce de coup au coeur que je ressentis et qui se
répéta en palpitations insensées, quand je vis venir à moi, -- de
cette porte ouverte, -- Alberte, effrayée au bruit que cette porte
venait de faire en s'ouvrant, et qui allait recommencer encore, si
elle la fermait! Rappelez-vous toujours que je n'avais pas dix-
huit ans! Elle vit peut-être ma terreur à la sienne: elle réprima,
par un geste énergique, le cri de surprise qui pouvait m'échapper,
-- qui me serait certainement échappé sans ce geste, -- et elle
referma la porte, non plus lentement, puisque cette lenteur
l'avait fait crier, mais rapidement, pour éviter ce cri des gonds,
-- qu'elle n'évita pas, et qui recommença plus net, plus franc,
d'une seule venue et suraigu; -- et, la porte fermée et l'oreille
contre, elle écouta si un autre bruit, qui aurait été plus
inquiétant et plus terrible, ne répondait pas à celui-là... Je
crus la voir chanceler... Je m'élançai, et je l'eus bientôt dans
les bras.

-- Mais elle va bien, votre Alberte, -- dis-je au capitaine.

-- Vous croyez peut-être, -- reprit-il, comme s'il n'avait pas
entendu ma moqueuse observation, -- qu'elle y tomba, dans mes
bras, d'effroi, de passion, de tête perdue, comme une fille
    
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