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eBook Title
Les diaboliques
Author Language Character Set
Jules Amédée Barbey d`Aurevilly French ISO-8859-1


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Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
LES DIABOLIQUES
(1850 -- 1874)


Table des matières

Première préface aux Diaboliques
Préface de la première édition
Le rideau cramoisi
Le plus bel amour de Don Juan
I
II
III
IV
V
Le bonheur dans le crime
Le dessous de cartes d'une partie de whist
I
II
III
À un dîner d'athées
La vengeance d'une femme



Première préface aux Diaboliques

À qui dédier cela?...
J. B. d'A.
Voici (sauf modifications ultérieures) la Préface de mes
Diaboliques.
Pourquoi les Diaboliques?
Est-ce pour les histoires qui sont ici?
Ou pour les femmes de ces histoires?
Qui sait?

Les Histoires sont vraies. Rien d'inventé. Tout vu. Tout touché du
coude ou du doigt. Il y aura certainement des têtes vives, montées
par ce titre de Diaboliques, qui ne les trouveront pas aussi
diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendaient
à des inventions, à des complications, à des recherches, à des
raffinements, à tout le tremblement du mélodrame moderne, qui se
fourre partout, même dans le roman: quelque chose comme les
Mémoires du Diable qui n'ont donné à leur auteur qu'une peine du
Diable. Mais les Diaboliques ne sont point des diableries, ce sont
des diaboliques: des histoires réelles de ce temps civilisé et si
divin que, quand on s'avise de les écrire, il semble que ce soit
le Diable qui ait dicté... Le Diable est comme Dieu. Le
manichéisme qui est la souche de toutes les grandes hérésies du
Moyen-âge, le manichéisme n'est pas si bête! Malebranche disait
que Dieu se reconnaissait à l'emploi DES MOYENS LES PLUS. Le
Diable aussi.

Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas
les diaboliques? N'ont-elles pas assez de diabolisme en leur
personne pour mériter ce doux nom-là?... Diabolique, il n'y en a
pas une seule ici qui ne le soit à quelque degré. Il n'y en a pas
une seule à qui on puisse dire le mot de «mon ange» sans exagérer.
Comme le Diable qui était un ange aussi, mais qui a culbuté, si
elles sont des anges encore, c'est la tête en bas, le reste... en
haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse, innocente. Monstres
même à part, elles présentent un effectif de bons sentiments et de
moralité bien peu considérable. Elles pourraient donc s'appeler
Diaboliques sans l'avoir volé. On a voulu faire un petit Musée de
ces Dames, en attendant qu'on fasse le Musée, encore plus petit,
des Dames qui leur font pendant et contraste dans la société, car
toutes choses sont doubles. L'Art a deux lobes, comme le cerveau.
La Nature ressemble à ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil
noir. Voici l'oeil noir, dessiné à l'encre... de la PETITE VERTU.
Oh! de la plus petite qu'on ait pu trouver!

On donnera peut-être l'oeil bleu, plus tard, si on trouve du bleu
assez, pur. Mais y en a-t-il?

En ce cas-là, après les DIABOLIQUES viendraient les CELESTES.

Fin de 1870. Décembre.
J. B. d'A.


Préface de la première édition

Voici les six premières!

Si le public y mord, et les trouve à son goût, on publiera
prochainement les six autres; car elles sont douze, comme une
douzaine de pêches, -- ces pécheresses!

Bien entendu qu'avec leur titre de Diaboliques, elles n'ont pas la
prétention d'être un livre de prières ou d'Imitation chrétienne...
Elles ont pourtant été écrites par un moraliste chrétien, mais qui
se pique d'observation vraie, quoique très hardie, et qui croit --
c'est sa poétique, à lui -- que les peintres puissants peuvent
tout peindre et que leur peinture est toujours assez morale quand
elle est tragique et qu'elle donne l'horreur des choses qu'elle
retrace. Il n'y a d'immoral que les Impassibles et les Ricaneurs.
Or, l'auteur de ceci, qui croit au Diable et à ses influences dans
le monde, n'en rit pas, et il ne les raconte aux âmes pures que
pour les en épouvanter.

Quand on aura lu ces Diaboliques, je ne crois pas qu'il y ait
personne en disposition de les recommencer en fait, et toute la
moralité d'un livre est là...

Cela dit pour l'honneur de la chose, une autre question. Pourquoi
l'auteur a-t-il donné à ces petites tragédies de plain-pied ce nom
bien sonore -- peut-être trop -- de Diaboliques?... Est-ce pour
les histoires elles-mêmes qui sont ici? ou pour les femmes de ces
histoires?...

Ces histoires sont malheureusement vraies. Rien n'en a été
inventé. On n'en a pas nommé les personnages: voilà tout! On les a
masqués, et on a démarqué leur linge. «L'alphabet m'appartient»,
disait Casanova, quand on lui reprochait de ne pas porter son nom.
L'alphabet des romanciers, c'est la vie de tous ceux qui eurent
des passions et des aventures, et il ne s'agit que de combiner,
avec la discrétion d'un art profond, les lettres de cet alphabet-
là. D'ailleurs, malgré le vif de ces histoires à précautions
nécessaires, il y aura certainement des têtes vives, montées par
ce titre de Diaboliques, qui ne les trouveront pas aussi
diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendront
à des inventions, à des complications, à des recherches, à des
raffinements, à tout le tremblement du mélodrame moderne, qui se
fourre partout, même dans le roman. Elles se tromperont, ces âmes
charmantes!... Les Diaboliques ne sont pas des diableries: ce sont
des Diaboliques, -- des histoires réelles de ce temps de progrès
et d'une civilisation si délicieuse et si divine, que, quand on
s'avise de les écrire, il semble toujours que ce soit le Diable
qui ait dicté!... Le Diable est comme Dieu. Le Manichéisme, qui
fut la source des grandes hérésies du Moyen Age, le Manichéisme
n'est pas si bête. Malebranche disait que Dieu se reconnaissait, à
l'emploi des moyens les plus simples. Le Diable aussi.

Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas
les DIABOLIQUES? N'ont-elles pas assez de diabolisme en leur
personne pour mériter ce doux nom? Diaboliques! il n'y en a pas
une seule ici qui ne le soit à quelque degré. Il n'y en a pas une
seule à qui on puisse dire sérieusement le mot de «Mon ange!» sans
exagérer. Comme le Diable, qui était un ange aussi, mais qui a
culbuté, -- si elles sont des anges, c'est comme lui, -- la tête
en bas, le... reste en haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse,
innocente. Monstres même à part, elles présentent un effectif de
bons sentiments et de moralité bien peu considérable. Elles
pourraient donc s'appeler aussi «les Diaboliques», sans l'avoir
volé... On a voulu faire un petit musée de ces dames, -- en
attendant qu'on fasse le musée, encore plus petit, des dames qui
leur font pendant et contraste dans la société, car toutes choses
sont doubles! L'art a deux lobes, comme le cerveau. La nature
ressemble à ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil noir. Voici
l'oeil noir dessiné à l'encre -- à l'encre de la petite vertu.

On donnera peut-être l'oeil bleu plus tard.
Après les DIABOLIQUES, les CELESTES... si on trouve du bleu assez
pur...
Mais y en a-t-il?

Jules BARBEY D'AUREVILLY.
Paris, 1er mai 1874.


Le rideau cramoisi

Really.

Il y a terriblement d'années, je m'en allais chasser le gibier
d'eau dans les marais de l'Ouest, -- et comme il n'y avait pas
alors de chemins de fer dans le pays où il me fallait voyager, je
prenais la diligence de *** qui passait à la patte d'oie du
château de Rueil et qui, pour le moment, n'avait dans son coupé
qu'une seule personne. Cette personne, très remarquable à tous
égards, et que je connaissais pour l'avoir beaucoup rencontrée
dans le monde, était un homme que je vous demanderai la permission
d'appeler le vicomte de Brassard. Précaution probablement inutile!
Les quelques centaines de personnes qui se nomment le monde à
Paris sont bien capables de mettre ici son nom véritable... Il
était environ cinq heures du soir. Le soleil éclairait de ses feux
alentis une route poudreuse, bordée de peupliers et de prairies,
sur laquelle nous nous élançâmes au galop de quatre vigoureux
chevaux dont nous voyions les croupes musclées se soulever
lourdement à chaque coup de fouet du postillon, -- du postillon,
image de la vie, qui fait toujours trop claquer son fouet au
départ!

Le vicomte de Brassard était à cet instant de l'existence où l'on
ne fait plus guère claquer le sien... Mais c'est un de ces
tempéraments dignes d'être Anglais (il a été élevé en Angleterre),
qui blessés à mort, n'en conviendraient jamais et mourraient en
soutenant qu'ils vivent. On a dans le monde, et même dans les
livres, l'habitude de se moquer des prétentions à la jeunesse de
ceux qui ont dépassé cet âge heureux de l'inexpérience et de la
sottise, et on a raison, quand la forme de ces prétentions est
ridicule; mais quand elle ne l'est pas, -- quand, au contraire,
elle est imposante comme la fierté qui ne veut pas déchoir et qui
l'inspire, je ne dis pas que cela n'est point insensé, puisque
cela est inutile, mais c'est beau comme tant de choses
insensées!... Si le sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend
pas est héroïque à Waterloo, il ne l'est pas moins en face de la
vieillesse, qui n'a pas, elle, la poésie des baïonnettes pour nous
frapper. Or, pour des têtes construites d'une certaine façon
militaire, ne jamais se rendre est, à propos de tout, toujours
toute la question, comme à Waterloo!

Le vicomte de Brassard, qui ne s'est pas rendu (il vit encore, et
je dirai comment, plus tard, car il vaut la peine de le savoir),
le vicomte de Brassard était donc, à la minute où je montais dans
la diligence de ***, ce que le monde, féroce comme une jeune
femme, appelle malhonnêtement «un vieux beau». Il est vrai que
pour qui ne se paie pas de mots ou de chiffres dans cette question
d'âge, où l'on n'a jamais que celui qu'on paraît avoir, le vicomte
de Brassard pouvait passer pour «un beau» tout court. Du moins, à
cette époque, la marquise de V..., qui se connaissait en jeunes
gens et qui en aurait tondu une douzaine, comme Dalila tondit
Samson, portait avec assez de faste, sur un fond bleu, dans un
bracelet très large, en damier, or et noir, un bout de moustache
du vicomte que le diable avait encore plus roussie que le temps...
Seulement, vieux ou non, ne mettez sous cette expression de
«beau», que le monde a faite, rien du frivole; du mince et de
l'exigu qu'il y met, car vous n'auriez pas la notion juste de mon
vicomte de Brassard, chez qui, esprit, manières, physionomie, tout
était large, étoffé, opulent, plein de lenteur patricienne, comme
il convenait au plus magnifique dandy que j'aie connu, moi qui, ai
vu Brummel devenir fou, et d'Orsay mourir!

C'était, en effet, un dandy que le vicomte de Brassard. S'il l'eût
été moins, il serait devenu certainement maréchal de France. Il
avait été dès sa jeunesse un des plus brillants officiers de la
fin du premier Empire. J'ai ouï dire, bien des fois, à ses
camarades de régiment, qu'il se distinguait par une bravoure à la
Murat, compliquée de Marmont. Avec cela, -- et avec une tête très
carrée et très froide, quand le tambour ne battait pas, -- il
aurait pu, en très peu de temps, s'élancer aux premiers rangs de
la hiérarchie militaire, mais le dandysme!... Si vous combinez le
dandysme avec les qualités qui font l'officier: le sentiment de la
discipline, la régularité dans le service, etc., etc., vous verrez
ce qui restera de l'officier dans la combinaison et s'il ne saute
pas comme une poudrière! Pour qu'à vingt instants de sa vie
l'officier de Brassard n'eût pas sauté, c'est que, comme tous les
dandys, il était heureux. Mazarin l'aurait employé, -- ses nièces
aussi, mais pour une autre raison: il était superbe.

Il avait eu cette beauté nécessaire au soldat plus qu'à personne,
car il n'y a pas de jeunesse sans la beauté, et l'armée, c'est la
jeunesse de la France! Cette beauté, du reste, qui ne séduit pas
que les femmes, mais les circonstances elles-mêmes, -- ces
coquines, -- n'avait pas été la seule protection qui se fût
étendue sur la tête du capitaine de Brassard. Il était, je crois,
de race normande, de la race de Guillaume le Conquérant, et il
avait, dit-on, beaucoup conquis... Après l'abdication de
l'Empereur, il était naturellement passé aux Bourbons, et, pendant
les Cent-Jours, surnaturellement leur était demeuré fidèle. Aussi,
quand les Bourbons furent revenus, la seconde fois, le vicomte
fut-il armé chevalier de Saint-Louis de la propre main de Charles
X (alors MONSIEUR). Pendant tout le temps de la Restauration, le
beau de Brassard ne montait pas une seule fois la garde aux
Tuileries, que la duchesse d'Angoulême ne lui adressât, en
passant, quelques mots gracieux. Elle, chez qui le malheur avait
tué la grâce, savait en retrouver pour lui. Le ministre, voyant
cette faveur, aurait tout fait pour l'avancement de l'homme que
Madame distinguait ainsi; mais, avec la meilleure volonté du
monde, que faire pour cet enragé dandy qui -- un jour de revue --
avait mis l'épée à la main, sur le front de bandière de son
régiment, contre son inspecteur général, pour une observation de
service?... C'était assez que de lui sauver le conseil de guerre.
Ce mépris insouciant de la discipline, le vicomte de Brassard
l'avait porté partout. Excepté en campagne, où l'officier se
retrouvait tout entier, il ne s'était jamais astreint aux
obligations militaires. Maintes fois, on l'avait vu, par exemple,
au risque de se faire mettre à des arrêts infiniment prolongés,
quitter furtivement sa garnison pour aller s'amuser dans une ville
voisine et n'y revenir que les jours de parade ou de revue, averti
par quelque soldat qui l'aimait, car si ses chefs ne se souciaient
pas d'avoir sous leurs ordres un homme dont la nature répugnait à
toute espèce de discipline et de routine, ses soldats, en
revanche, l'adoraient. Il était excellent pour eux. Il n'en
exigeait rien que d'être très braves, très pointilleux et très
coquets, réalisant enfin le type de l'ancien soldat français, dont
la Permission de dix heures et trois à quatre vieilles chansons,
qui sont des chefs-d'oeuvre, nous ont conservé une si exacte et si
charmante image. Il les poussait peut-être un peu trop au duel,
mais il prétendait que c'était là le meilleur moyen qu'il connût
de développer en eux l'esprit militaire. «Je ne suis pas un
gouvernement, disait-il, et je n'ai point de décorations à leur
donner quand ils se battent bravement entre eux; mais les
décorations dont je suis le grand-maître (il était fort riche de
sa fortune personnelle), ce sont des gants, des buffleteries de
rechange, et tout ce qui peut les pomponner, sans que l'ordonnance
s'y oppose.» Aussi, la compagnie qu'il commandait effaçait-elle,
par la beauté de la tenue, toutes les autres compagnies de
grenadiers des régiments de la Garde, si brillante déjà. C'est
ainsi qu'il exaltait à outrance la personnalité du soldat,
toujours prête, en France, à la fatuité et à la coquetterie, ces
deux provocations permanentes, l'une par le ton qu'elle prend,
l'autre par l'envie qu'elle excite. On comprendra, après cela, que
les autres compagnies de son régiment fussent jalouses de la
sienne. On se serait battu pour entrer dans celle-là, et battu
encore pour n'en pas sortir.

Telle avait été, sous la Restauration, la position tout
exceptionnelle du, capitaine vicomte de Brassard. Et comme il n'y
avait pas alors, tous les matins, comme sous l'Empire, la
ressource de l'héroïsme en action qui fait tout pardonner,
personne n'aurait certainement pu prévoir ou deviner combien de
temps aurait duré cette martingale d'insubordination qui étonnait
ses camarades, et qu'il jouait contre ses chefs avec la même
audace qu'il aurait joué sa vie s'il fût allé au feu, lorsque la
révolution de 1830 leur ôta, s'ils l'avaient, le souci, et à lui,
l'imprudent capitaine, l'humiliation d'une destitution qui le
menaçait chaque jour davantage. Blessé grièvement aux Trois jours,
il avait dédaigné de prendre du service sous la nouvelle dynastie
des d'Orléans qu'il méprisait. Quand la révolution de Juillet les
fit maîtres d'un pays qu'ils n'ont pas su garder, elle avait
trouvé le capitaine dans son lit, malade d'une blessure qu'il
s'était faite au pied en dansant -- comme il aurait chargé -- au
dernier bal de la duchesse de Berry. -- Mais au premier roulement
de tambour, il ne s'en était pas moins levé pour rejoindre sa
compagnie, et comme il ne lui avait pas été possible de mettre des
bottes, à cause de sa blessure, il s'en était allé à l'émeute
comme il s'en serait allé au bal, en chaussons vernis et en bas de
soie, et c'est ainsi qu'il avait pris la tête de ses grenadiers
sur la place de la Bastille, chargé qu'il était de balayer dans
toute sa longueur le boulevard. Paris, où les barricades n'étaient
pas dressées encore, avait un aspect sinistre et redoutable. Il
était désert. Le soleil y tombait d'aplomb, comme une première
pluie de feu qu'une autre devait suivre, puisque toutes ces
fenêtres, masquées de leurs persiennes, allaient, tout à l'heure,
cracher la mort... Le capitaine de Brassard rangea ses soldats sur
deux lignes, le long et le plus près possible des maisons, de
manière que chaque file de soldats ne fût exposée qu'aux coups de
fusil qui lui venaient d'en face, -- et lui, plus dandy que
jamais, prit le milieu de chaussée. Ajusté des deux côtés par des
milliers de fusils, de pistolets et de carabines, depuis la
Bastille jusqu'à la rue de Richelieu, il n'avait pas été atteint,
malgré la largeur d'une poitrine dont il était peut-être un peu
trop fier, car le capitaine de Brassard poitrinait au feu, comme
une belle femme, au bal, qui veut mettre sa gorge en valeur,
quand, arrivé devant Frascati, à l'angle de la rue de Richelieu,
et au moment où il commandait à sa troupe de se masser derrière
lui pour emporter la première barricade qu'il trouva dressée sur
son chemin, il reçut une balle dans sa magnifique poitrine, deux
fois provocatrice, et par sa largeur, et par les longs
brandebourgs d'argent qui y étincelaient d'une épaule à l'autre,
et il eut le bras cassé d'une pierre, -- ce qui ne l'empêcha pas
d'enlever la barricade et d'aller jusqu'à la Madeleine, à la tête
de ses hommes enthousiasmés. Là, deux femmes en calèche, qui
fuyaient Paris insurgé, voyant un officier de la Garde blessé,
couvert de sang et couché sur les blocs de pierre qui entouraient,
à cette époque-là, l'église de la Madeleine à laquelle on
travaillait encore, mirent leur voiture à sa disposition, et il se
fit mener par elles au Gros-Caillou, où se trouvait alors le
maréchal de Raguse, à qui il dit militairement: «Maréchal, j'en ai
peut-être pour deux heures; mais pendant ces deux heures-là,
mettez-moi partout où vous voudrez!» Seulement il se trompait...
Il en avait pour plus de deux heures. La balle qui l'avait
traversé ne le tua pas. C'est plus de quinze ans après que je
l'avais connu, et il prétendait alors, au mépris de la médecine et
de son médecin, qui lui avait expressément défendu de boire tout
le temps qu'avait duré la fièvre de sa blessure, qu'il ne s'était
sauvé d'une mort certaine qu'en buvant du vin de Bordeaux.

Et en en buvant, comme il en buvait! car, dandy en tout, il
l'était dans sa manière de boire comme dans tout le reste... il
buvait comme un Polonais. Il s'était fait faire un splendide verre
en cristal de Bohême, qui jaugeait, Dieu me damne! une bouteille
de bordeaux tout entière, et il le buvait d'une haleine! Il
ajoutait même, après avoir bu, qu'il faisait tout dans ces
proportions-là, et c'était vrai! Mais dans un temps où la force,
sous toutes les formes, s'en va diminuant, on trouvera peut-être
qu'il n'y a pas de quoi être fat. Il l'était à la façon de
Bassompierre, et il portait le vin comme lui. Je l'ai vu sabler
douze coups de son verre de Bohême, et il n'y paraissait même pas!
Je l'ai vu souvent encore, dans ces repas que les gens décents
traitent «d'orgies», et jamais il ne dépassait, après les plus
brûlantes lampées, cette nuance de griserie qu'il appelait, avec
une grâce légèrement soldatesque, «être un peu pompette», en
faisant le geste militaire de mettre un pompon à son bonnet. Moi,
qui voudrais vous faire bien comprendre le genre d'homme qu'il
était, dans l'intérêt de l'histoire qui va suivre, pourquoi ne
vous dirai-je pas que je lui ai connu sept maîtresses, en pied, à
la fois, à ce bon braguard du XIXe siècle; comme l'aurait appelé
le XVIe en sa langue pittoresque. Il les intitulait poétiquement
«les sept cordes de sa lyre», et, certes, je n'approuve pas cette
manière musicale et légère de parler de sa propre immoralité!
Mais, que voulez-vous? Si le capitaine vicomte de Brassard n'avait
pas été tout ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, mon
histoire serait moins piquante, et probablement n'eussé-je pas
pensé à vous la conter.

Il est certain que je ne m'attendais guère à le trouver là, quand
je montai dans la diligence de *** à la patte d'oie du château de
Rueil. Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, et j'eus
du plaisir à rencontrer; avec la perspective de passer quelques
heures ensemble, un homme qui était encore de nos jours, et qui
différait déjà tant des hommes de nos jours. Le vicomte de
Brassard, qui aurait pu entrer dans l'armure, de François Ier et
s'y mouvoir avec autant d'aisance que dans son svelte frac bleu
d'officier de la Garde royale, ne ressemblait, ni par la tournure,
ni par les proportions, aux plus vantés dés jeunes gens d'à
présent. Ce soleil couchant d'une élégance grandiose et si
longtemps radieuse, aurait fait paraître bien maigrelets et bien
pâlots tous ces petits croissants de la mode, qui se lèvent
maintenant à l'horizon! Beau de la beauté de l'empereur Nicolas,
qu'il rappelait par le torse, mais moins idéal de visage et moins
grec de profil, il portait une courte barbe, restée noire, ainsi
que ses cheveux, par un mystère d'organisation ou de toilette...
impénétrable, et cette barbe envahissait très haut ses joues, d'un
coloris animé et mâle. Sous un front de la plus haute noblesse, --
un front bombé, sans aucune ride, blanc comme le bras d'une femme,
-- et que le bonnet à poil du grenadier, qui fait tomber les
cheveux, comme le casque, en le dégarnissant un peu au sommet,
avait rendu plus vaste et plus fier, le vicomte de Brassard
cachait presque, tant ils étaient enfoncés sous l'arcade
sourcilière, deux yeux étincelants, d'un bleu très sombre, mais
très brillants dans leur enfoncement et y piquant comme deux
saphirs taillés en pointe! Ces yeux-là ne se donnaient pas la
peine de scruter, et ils pénétraient. Nous nous prîmes la main, et
nous causâmes. Le capitaine de Brassard parlait lentement, d'une
voix vibrante qu'on sentait capable de remplir un Champ-de-Mars de
son commandement. Elevé dès son enfance, comme je vous l'ai dit,
en Angleterre, il pensait peut-être en anglais; mais cette
lenteur, sans embarras du reste, donnait un tour très particulier
à ce qu'il disait, et même à sa plaisanterie, car le capitaine
aimait la plaisanterie, et il l'aimait même un peu risquée. Il
avait ce qu'on appelle le propos vif. Le capitaine de Brassard
allait toujours trop loin, disait la comtesse de F..., cette jolie
veuve, qui ne porte plus que trois couleurs depuis son veuvage: du
noir, du violet et du blanc. Il fallait qu'il fût trouvé de très
bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la mauvaise.
Mais quand on en est réellement, vous savez bien qu'on se passe
tout, au faubourg Saint-Germain!

Un des avantages de la causerie en voiture, c'est qu'elle peut
cesser quand on n'a plus rien à se dire, et cela sans embarras
pour personne. Dans un salon, on n'a point cette liberté. La
politesse vous fait un devoir de parler quand même, et on est
souvent puni de cette hypocrisie innocente par le vide et l'ennui
de ces conversations où les sots, même nés silencieux (il y en a),
se travaillent et se détirent pour dire quelque chose et être
aimables. En voiture publique, tout le monde est chez soi autant
que chez les autres, -- et on peut sans inconvenance rentrer dans
le silence qui plaît et faire succéder à la conversation la
rêverie... Malheureusement, les hasards de la vie sont
affreusement plats, et jadis (car c'est jadis déjà) on montait
vingt fois en voiture publique, -- comme aujourd'hui vingt fois en
wagon, -- sans rencontrer un causeur animé et intéressant... Le
vicomte de Brassard échangea d'abord avec moi quelques idées que
les accidents de la route, les détails du paysage et quelques
souvenirs du monde où nous nous étions rencontrés autrefois
avaient fait naître, -- puis, le jour déclinant nous versa son
silence dans son crépuscule. La nuit, qui, en automne, semble
tomber à pic du ciel, tant elle vient vite! nous saisit de sa
fraîcheur, et nous nous roulâmes dans nos manteaux, cherchant de
la tempe le dur coin qui est l'oreiller de ceux qui voyagent. Je
ne sais si mon compagnon s'endormit dans son angle de coupé; mais
moi, je restai éveillé dans le mien. J'étais si blasé sur la route
que nous faisions là et que j'avais tant de fois faite, que je
prenais à peine garde aux objets extérieurs, qui disparaissaient
dans le mouvement de la voiture, et qui semblaient courir dans la
nuit, en sens opposé à celui dans lequel nous courions. Nous
traversâmes plusieurs petites villes, semées, çà et là, sur cette
longue route que les postillons appelaient encore: un fier «ruban
de queue», en souvenir de la leur, pourtant coupée depuis
longtemps. La nuit devint noire comme un four éteint, -- et, dans
cette obscurité, ces villes inconnues par lesquelles nous passions
avaient d'étranges physionomies et donnaient l'illusion que nous
étions au bout du monde... Ces sortes de sensations que je note
ici, comme le souvenir des impressions dernières d'un état de
choses disparu, n'existent plus et ne reviendront jamais pour
personne. À présent, les chemins de fer, avec leurs gares à
l'entrée des villes, ne permettent plus au voyageur d'embrasser,
en un rapide coup d'oeil, le panorama fuyant de leurs rues, au
galop des chevaux d'une diligence qui va, tout à l'heure, relayer
pour repartir. Dans la plupart de ces petites villes que nous
traversâmes, les réverbères, ce luxe tardif, étaient rares, et on
y voyait certainement bien moins que sur les routes que nous
venions de quitter. Là, du moins, le ciel avait sa largeur, et la
grandeur de l'espace faisait une vague lumière, tandis qu'ici le
rapprochement des maisons qui semblaient se baiser, leurs ombres
portées dans ces rues étroites, le peu de ciel et d'étoiles qu'on
apercevait entre les deux rangées des toits, tout ajoutait au
mystère de ces villes endormies, où le seul homme qu'on rencontrât
était -- à la porte de quelque auberge -- un garçon d'écurie avec
sa lanterne, qui amenait les chevaux de relais, et qui bouclait
les ardillons de leur attelage, en sifflant ou en jurant contre
ses chevaux récalcitrants ou trop vifs... Hors cela et l'éternelle
interpellation, toujours la même, de quelque voyageur, ahuri de
sommeil, qui baissait une glace et criait dans la nuit, rendue
plus sonore à force de silence: «Où sommes-nous donc,
postillon?...» rien de vivant ne s'entendait et ne se voyait
autour et dans cette voiture pleine de gens qui dormaient, en
cette ville endormie, où peut-être quelque rêveur, comme moi,
cherchait, à travers la vitre de son compartiment, à discerner la
façade des maisons estompée par la nuit, ou suspendait son regard
et sa pensée à quelque fenêtre éclairée encore à cette heure
avancée, en ces petites villes aux moeurs réglées et simples, pour
qui la nuit était faite surtout pour dormir. La veille d'un être
humain, -- ne fût-ce qu'une sentinelle, -- quand tous les autres
êtres sont plongés dans cet assoupissement qui est
l'assoupissement de l'animalité fatiguée, a toujours quelque chose
d'imposant. Mais l'ignorance de ce qui fait veiller derrière une
fenêtre aux rideaux baissés, où la lumière indique la vie et la
pensée, ajoute la poésie du rêve à la poésie de la réalité. Du
moins, pour moi, je n'ai jamais pu voir une fenêtre, -- éclairée
la nuit, -- dans une ville couchée, par laquelle je passais, --
sans accrocher à ce cadre de lumière un monde de pensées, -- sans
imaginer derrière ces rideaux des intimités et des drames... Et
maintenant, oui, au bout de tant d'années, j'ai encore dans la
tête de ces fenêtres qui y sont restées éternellement et
mélancoliquement lumineuses, et qui me font dire souvent,
lorsqu'en y pensant, je les revois dans mes songeries:

«Qu'y avait-il donc derrière ces rideaux?»

Eh bien! une de celles qui me sont restées le plus dans la mémoire
(mais tout à l'heure vous en comprendrez la raison) est une
fenêtre d'une des rues de la ville de ***, par laquelle nous
passions cette nuit-là. C'était à trois maisons -- vous voyez si
mon souvenir est précis -- au-dessus de l'hôtel devant lequel nous
relayions; mais cette fenêtre, j'eus le loisir de la considérer
plus de temps que le temps d'un simple relais. Un accident venait
d'arriver à une des roues de notre voiture, et on avait envoyé
chercher le charron qu'il fallut réveiller. Or, réveiller un
charron, dans une ville de province endormie, et le faire lever
pour resserrer un écrou à une diligence qui n'avait pas de
concurrence sur cette ligne-là, n'était pas une petite affaire de
quelques minutes... Que si le charron était aussi endormi dans son
lit qu'on l'était dans notre voiture, il ne devait pas être facile
de le réveiller... De mon coupé, j'entendais à travers la cloison
les ronflements des voyageurs de l'intérieur, et pas un des
voyageurs de l'impériale, qui, comme on le sait, ont la manie de
toujours descendre dès que la diligence arrête, probablement (car
la vanité se fourre partout en France, même sur l'impériale des
voitures) pour montrer leur adresse à remonter, n'était
descendu... Il est vrai que l'hôtel devant lequel nous nous étions
arrêtés était fermé. On n'y soupait point. On avait soupé au
relais précédent. L'hôtel sommeillait, comme nous. Rien n'y
trahissait la vie. Nul bruit n'en troublait le profond silence...
si ce n'est le coup de balai, monotone et lassé, de quelqu'un
(homme ou femme... on ne savait; il faisait trop nuit pour bien
s'en rendre compte) qui balayait alors la grande cour de cet hôtel
muet, dont la porte cochère restait habituellement ouverte. Ce
coup de balai traînard, sur le pavé, avait aussi l'air de dormir,
ou du moins d'en avoir diablement envie! La façade de l'hôtel
était noire comme les autres maisons de la rue où il n'y avait de
lumière qu'à une seule fenêtre... cette fenêtre que précisément
j'ai emportée dans ma mémoire et que j'ai là, toujours, sous le
front!... La maison, dans laquelle on ne pouvait pas dire que
cette lumière brillait, car elle était tamisée par un double
rideau cramoisi dont elle traversait mystérieusement l'épaisseur,
était une grande maison qui n'avait qu'un étage, -- mais placé
très haut...

-- C'est singulier! -- fit le comte de Brassard, comme s'il se
parlait à lui-même, on dirait que c'est toujours le même rideau!

Je me retournai vers lui, comme si j'avais pu le voir dans notre
obscur compartiment de voiture; mais la lampe, placée sous le
siège du cocher, et qui est destinée à éclairer les chevaux et la
route, venait justement de s'éteindre... Je croyais qu'il dormait,
et il ne dormait pas, et il était frappé comme moi de l'air
qu'avait cette fenêtre; mais, plus avancé que moi, il savait, lui,
pourquoi il l'était!

Or, le ton qu'il mit à dire cela -- une chose d'une telle
simplicité! -- était si peu dans la voix de mon dit vicomte de
Brassard et m'étonna si fort, que je voulus avoir le coeur net de
la curiosité qui me prit tout à coup de voir son visage, et que je
fis partir une allumette comme si j'avais voulu allumer mon
cigare. L'éclair bleuâtre de l'allumette coupa l'obscurité.

Il était pâle, non pas comme un mort... mais comme la Mort elle-
même.

Pourquoi pâlissait-il?... Cette fenêtre, d'un aspect si
particulier, cette réflexion et cette pâleur d'un homme qui
pâlissait très peu d'ordinaire, car il était sanguin, et
l'émotion, lorsqu'il était ému, devait l'empourprer jusqu'au
crâne, le frémissement que je sentis courir dans les muscles de
son puissant biceps, touchant alors contre mon bras dans le
rapprochement de la voiture, tout cela me produisit l'effet de
cacher quelque chose... que moi, le chasseur aux histoires, je
pourrais peut-être savoir en m'y prenant bien.

-- Vous regardiez donc aussi cette fenêtre, capitaine, et même
vous la reconnaissiez? -- lui dis-je de ce ton détaché qui semble
ne pas tenir du tout à la réponse et qui est l'hypocrisie de la
curiosité.

-- Parbleu! si je la reconnais! fit-il de sa voix ordinaire,
richement timbrée et qui appuyait sur les mots.

Le calme était déjà revenu dans ce dandy, le plus carré et le plus
majestueux des dandys, lesquels -- vous le savez! -- méprisent
toute émotion, comme inférieure, et ne croient pas, comme ce niais
de Goethe, que l'étonnement puisse jamais être une position
honorable pour l'esprit humain.

-- Je ne passe pas par ici souvent, -- continua donc, très
tranquillement, le vicomte de Brassard, -- et même j'évite d'y
passer. Mais il est des choses qu'on n'oublie point. Il n'y en a
pas beaucoup, mais il y en a. J'en connais trois: le premier
uniforme qu'on a mis, la première bataille où l'on a donné, et la
première femme qu'on a eue. Eh bien! pour moi, cette fenêtre est
la quatrième chose que je ne puisse pas oublier.

Il s'arrêta, baissa la glace qu'il avait devant lui... Etait-ce
pour mieux voir cette fenêtre dont il me parlait?... Le conducteur
était allé chercher le charron et ne revenait pas. Les chevaux de
relais, en retard, n'étaient pas encore arrivés de la poste. Ceux
qui nous avaient traînés, immobiles de fatigue, harassés, non
dételés, la tête pendant dans leurs jambes, ne donnaient pas même
sur le pavé silencieux le coup de pied de l'impatience, en rêvant
de leur écurie. Notre diligence endormie ressemblait à une voiture
enchantée, figée par la baguette des fées, à quelque carrefour de
clairière, dans la forêt de la Belle-au-Bois dormant.

-- Le fait est, -- dis-je, -- que pour un homme d'imagination,
cette fenêtre a de la physionomie.

-- Je ne sais pas ce qu'elle a pour vous, -- reprit le vicomte de
Brassard, -- mais je sais ce qu'elle a pour moi. C'est la fenêtre
de la chambre qui a été ma première chambre de garnison. J'ai
habité là... Diable! il y a tout à l'heure trente-cinq ans!
derrière ce rideau... qui semble n'avoir pas été changé depuis
tant d'années, et que je trouve éclairé, absolument éclairé, comme
il l'était quand...

Il s'arrêta encore, réprimant sa pensée; mais je tenais à la faire
sortir.

-- Quand vous étudiiez votre tactique, capitaine, dans vos
premières veilles de sous-lieutenant?

-- Vous me faites beaucoup trop d'honneur, répondit-il. J'étais,
il est vrai, sous-lieutenant dans ce moment-là, mais les nuits que
je passais alors, je ne les passais pas sur ma tactique, et si
j'avais ma lampe allumée, à ces heures indues, comme disent les
gens rangés, ce n'était pas pour lire le maréchal de Saxe.

-- Mais, -- fis-je, preste comme un coup de raquette, -- c'était,
peut-être, tout de même, pour l'imiter?

Il me renvoya mon volant.

-- Oh! -- dit-il, -- ce n'était pas alors que j'imitais le
maréchal de Saxe, comme vous l'entendez... Ça n'a été que bien
plus tard. Alors, je n'étais qu'un bambin de sous-lieutenant, fort
épinglé dans ses uniformes, mais très gauche et très timide avec
les femmes, quoiqu'elles n'aient jamais voulu le croire,
probablement à cause de ma diable de figure... je n'ai jamais eu
avec elles les profits de ma timidité. D'ailleurs, je n'avais que
dix-sept ans dans ce beau temps-là. Je sortais de l'Ecole
militaire. On en sortait à l'heure où vous y entrez à présent, car
si l'Empereur, ce terrible consommateur d'hommes, avait duré, il
aurait fini par avoir des soldats de douze ans, comme les sultans
d'Asie ont des odalisques de neuf.

«S'il se met à parler de l'Empereur et des odalisques, -- pensé-je,
-- je ne saurai rien.

-- Et pourtant, vicomte, -- repartis-je, -- je parierais bien que
vous n'avez gardé si présent le souvenir de cette fenêtre, qui
luit là-haut, que parce qu'il y a eu pour vous une femme derrière
son rideau!

-- Et vous gagneriez votre pari, Monsieur, -- fit-il gravement.

-- Ah! parbleu! -- repris-je, -- j'en étais bien sûr! Pour un
homme comme vous, dans une petite ville de province où vous n'avez
peut-être pas passé dix fois depuis votre première garnison, il
n'y a qu'un siège que vous y auriez soutenu ou quelque femme que
vous y auriez prise, par escalade, qui puisse vous consacrer si
vivement la fenêtre d'une maison que vous retrouvez aujourd'hui
éclairée d'une certaine manière, dans l'obscurité!

-- Je n'y ai cependant pas soutenu de siège... du moins
militairement, -- répondit-il, toujours grave; mais être grave,
c'était souvent sa manière de plaisanter, -- et, d'un autre côté,
quand on se rend si vite la chose peut-elle s'appeler un siège?...
Mais quant à prendre une femme avec ou sans escalade, je vous l'ai
dit, en ce temps-là, j'en étais parfaitement incapable... Aussi ne
fut-ce pas une femme qui fut prise ici: ce fut moi!

Je le saluai; -- le vit-il dans ce coupé sombre?

-- On a pris Berg-op-Zoom, -- lui dis-je.

-- Et les sous-lieutenants de dix-sept ans, -- ajouta-t-il, -- ne
sont ordinairement pas des Berg-op-Zoom de sagesse et de
continence imprenables!

--Ainsi, -- fis-je gaîment, -- encore une madame ou une
mademoiselle Putiphar...

-- C'était une demoiselle, -- interrompit-il avec une bonhomie
assez comique.

-- À mettre à la pile de toutes les autres, capitaine! Seulement,
ici, le Joseph était militaire... un Joseph qui n'aura pas fui...

-- Qui a parfaitement fui, au contraire, -- repartit-il, du plus
grand sang-froid, -- quoique trop tard et avec une peur!!! Avec
une peur à me faire comprendre la phrase du maréchal Ney que j'ai
entendue de mes deux oreilles et qui, venant d'un pareil homme,
m'a, je l'avoue, un peu soulagé: «Je voudrais bien savoir quel est
le Jean-f... (il lâcha le mot tout au long) qui dit n'avoir jamais
eu peur!...»

-- Une histoire dans laquelle vous avez eu cette sensation-là doit
être fameusement intéressante, capitaine!

-- Pardieu! -- fit-il brusquement, -- je puis bien, si vous en
êtes curieux, vous la raconter, cette histoire, qui a été un
événement, mordant sur ma vie comme un acide sur de l'acier, et
qui a marqué à jamais d'une tache noire tous mes plaisirs de
mauvais sujet... Ah! ce n'est pas toujours profit que d'être un
mauvais sujet! -- ajouta-t-il, avec une mélancolie qui me frappa
dans ce luron formidable que je croyais doublé de cuivre comme un
brick grec.

Et il releva la glace qu'il avait baissée, soit qu'il craignît que
les sons de sa voix ne s'en allassent par là, et qu'on n'entendît,
du dehors, ce qu'il allait raconter, quoiqu'il n'y eût personne
autour de cette voiture, immobile et comme abandonnée; soit que ce
régulier coup de balai, qui allait et revenait, et qui râclait
avec tant d'appesantissement le pavé de la grande cour de l'hôtel,
lui semblât un accompagnement importun de son histoire; -- et je
l'écoutai, -- attentif à sa voix seule, -- aux moindres nuances de
sa voix, -- puisque je ne pouvais voir son visage, dans ce noir
    
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