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Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des «utilités», vient un jour
lui dire:
--Monsieur le directeur, je suis très malade, je n'en peux plus, le
médecin m'a conseillé la campagne et je viens vous demander la
permission de me faire remplacer ce soir.
Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face:
--Vous vous faites donc raser les sourcils?
* * * * *
A un auteur en lui rendant son manuscrit:
--C'est très bien fait, très joliment écrit, intéressant ... mais on
devine trop tôt que le jeune premier épousera l'ingénue au troisième
acte!
Au café ... où il était invité par un de ses pensionnaires ...
naturellement.
Le garçon.--Que désire monsieur?
Lui.--Un curaçao.
Le garçon.--Sec?
Lui, le reprenant.--Pur.
Le garçon, s'en allant.--Un curaçao sec!
Lui, irrité.--Eh! pur, vous dit-on!
O puriste!
* * * * *
C'est encore lui qui, écrivant à un de ses artistes qui jouait chez lui
les «grimes,» mit sur l'adresse
M. THÉOPHILE B...
financier
8, _rue Fontaine_
Vous voyez d'ici, ce que la concierge a dû être prévenante pour son
locataire!
Du reste, quand dans une pièce du répertoire il y avait comme
accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: «A
Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste» ou bien à «Monsieur,
monsieur Valère, amant de Lucile».
* * * * *
Une invention du même:
Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez à son troisième, une
fois là, vous sonniez et quelques instants après, il arrivait lui-même
ouvrir. La porte était à peine entre-bâillée, qu'il jetait sur vous le
contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de
votre gilet chamois, et comme vous vous révoltiez étonné:
--Paix! disait-il, tout beau! venez ça, qu'on vous lave! suivez moi dans
mon laboratoire!
Et, vous prenant par la main, il vous entraînait dans sa cuisine où, une
fois rendus, il prenait un chiffon imprégné d'un liquide quelconque,
qu'il avait inventé, et frottant énergiquement les endroits tachés,
répétait avec la volubilité d'un camelot sur la place publique: «Cette
substance qui n'est pas corrosive, enlève, nettoie et détache, etc.
etc.» Très rarement, il rendait à l'étoffe son état primitif, mais
chaque fois que l'opération ratait, il vous disait sur un ton de doux
reproche:
--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine?
Après celle-là, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.
UN CONCERT A ATHIS-MONS
_A CABOIS._
Il existe sur la ligne d'Orléans, entre Juvisy et Ablon, un petit
endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poètes, tant
les sentiers ombreux, les chemins étroits et les taillis mousseux y
abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme
solitude, les joyeuses caresses et les rimes étoilées!
Cet Eden champêtre a pour nom: Athis-Mons.
Aucun village, en effet, ne semble réunir autant de sites pittoresques
que celui-là!
Rochers abrupts, peupliers géants montant la garde aux côtés de routes
tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la vallée et dont les
eaux tranquilles sont sillonnées, le dimanche, par les barques des
canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme pénétrant jusqu'au
petit clocher qu'on aperçoit au loin, la mairie, maisonnette à un seul
étage sortie d'une boîte de joujoux, les grands épis dorés qui le soir
doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-même, qui,
poussant la complaisance jusqu'à ses dernières limites, attend le
monsieur essoufflé qui court péniblement là-bas, pour donner le signal
du départ ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous
crier: Pourquoi t'en vas-tu?
Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village
ensoleillé, vient me demander mon concours pour la fête du pays, non
seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car,
passer une journée dans cet endroit délicieux est pour moi une joie
réelle.
Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et
pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller à Athis,
l'artiste entre toutes les fois dans des colères furieuses.
Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractère irascible et
emporté; au contraire, on veut bien me trouver bénin et doux, à rendre
des points à un mouton ... fût-il de Panurge.
Cependant il y a des moments où, sans être comme certain violoncelliste
qui défend même de tousser pendant qu'il opère ... on ne peut s'empêcher
de ... jugez plutôt.
Le concert qu'on organise à Athis-Mons a lieu sur l'unique place du
village.
On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin
(je demande pardon à Voisin de le mettre derrière Pinard) et c'est
là-dessous que chanteurs, instrumentistes, comédiens ou monologuistes
débitent à tour de rôle leur produit. Comme je vous l'ai déjà dit, le
concert a lieu à l'occasion de la fête du pays, c'est assez dire que
chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues à loterie, massacres
des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme
la tente est adossée à l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la
sacristie)--avec l'horloge, c'est complet!!!
Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du _Chapeau de la Marguerite_, moulu
par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au
pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tôle servant de palais à
l'énorme bouche qui rit (jeu, qu'on désigne, sous le nom de passe-boule,
si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les
sifflets de la locomotive qui passe non loin de là et surtout, oh!
surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satanée horloge
qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et répète même l'heure à
cinq ... il y a de quoi devenir fou à lier!
Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une
poésie dite aux concerts d'Athis-Mons.
Le récitateur entre, il annonce:
_Aimé pour lui-même_, poésie de Aug. Erhard.
A ce moment, l'air du _P'tit bleu_, joué à tour de bras par les chevaux
de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de
l'auteur.
L'interprète, d'abord étonné, reprend:
Qui de nous tous, ô mes amis,
En cette existence si brève
N'a point fait (et c'est bien permis)
Cet irréalisable rêve?
Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir.
Le diseur fait un soubresaut épouvantable, se trouble et perd la mémoire
mais cherchant à maîtriser son émotion, continue:
Une femme au regard charmant
Brune ou blonde, ou rousse, ou bien même ...
Dzing, dzing, fait la plaque de tôle.
Le comédien décontenancé, perd la tête et poursuit en bafouillant:
Enfin, comme il plaît à l'amant.
Boum! Boum! Boum! prélude la grosse caisse du cirque voisin.
Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, éperdu, rassemble
toute son énergie et trouve encore la force de dire:
Mais qui vous aime pour ...
Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne à toute volée
cette horloge diabolique.
--C'est un baptême, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes.
--Arrêtez-vous, crie-t-on de toutes parts.
L'infortuné monologuiste, dont les yeux injectés de sang sortent de
l'orbite, croyant avoir derrière lui l'armoire des frères Davenport, se
précipite affolé dans les coulisses, en criant:--Si jamais on m'y
repince!
* * * * *
Et il y est repincé la fois suivante; car, comment résister à un ami
aussi charmant que C... et aux séductions d'un pays aussi ravissant
qu'Athis-Mons!
LES MÉDECINS DE MOLIÈRE
_A. L. CRESSONNOIS._
Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et
autres médecins ridicules que Molière a semés dans plusieurs de ses
pièces (_Monsieur de Pourceaugnac_, le _Malade imaginaire_, le _Mariage
forcé_, l'_Amour médecin_, la _Jalousie du barbouillé_, le _Médecin
malgré lui_, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent
le véritable motif qui a poussé l'auteur à caricaturer ainsi les gens
qui exercent la médecine!
Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent à quel fil a
tenu la création de ces types immortels?--Je ne crois pas.
C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particulière qui a
fait éclore toutes les oeuvres citées plus haut.
Voici dans quelles circonstances l'auteur du _Misanthrope_ résolut de
stigmatiser les docteurs de tous genres.
Molière logeait chez un médecin, dont la femme, extrêmement avare,
voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur
le refus qu'il en fit, l'appartement fut loué à un autre. Aussi, depuis
ce temps-là, Molière n'a pas cessé de tourner en ridicule les médecins
qu'il avait déjà attaqués du reste dans le _Festin de Pierre_.
Il définissait ainsi le médecin:
«Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un
malade jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient
tué.»
L'_Amour médecin_ est la première pièce dans laquelle Molière a donné
libre cours à sa verve satirique et antimédicale.
Afin de rendre ses plaisanteries plus agréables et en même temps plus
acerbes, plus piquantes, dans l'interprétation de cette pièce, qui fut
d'abord représentée devant le roi, l'auteur y joua les premiers médecins
de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il
avait en vue.
Il fallait que Molière eût un rude courage ... et une bien grande
confiance dans la protectionnelle amitié de Louis XIV!
J'ai retrouvé cette même audace chez un certain préfet du département de
la Gironde, qui, à l'époque où l'on allait jouer _Rabagas_ au théâtre
Français de Bordeaux, fit venir le principal interprète de cette pièce
et lui «ordonna» de se faire la tête exacte du héros de Sardou. Comme on
le voit, ce magistrat réactionnaire se moquait complètement de sa
destitution.
Mais quittons le XIXe siècle pour revenir au XVIIe.
Les médecins mis en scène, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guénaut
et d'Aquin--rien de Saint-Thomas--et comme Molière voulait déguiser leur
nom (c'était bien le moins) il pria l'auteur du _Lutrin_ de leur en
confectionner de convenables.
Boileau en composa en effet, qui étaient tirés du grec et qui
désignaient le caractère de chacun de ces messieurs.
C'est ainsi qu'il donna à M. de Fougerais, le nom de _Desfonandrès_, qui
signifie _tueur d'hommes_; (il paraît, que ce bon Fougerais n'y allait
pas de main morte, et que, à l'exemple du Crispin du _Distrait_: Il
mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de
_Bahis_, qui veut dire, _jappant_, _aboyant_, (j'ignore si ce _cognomen_
a été trouvé par M. Esprit, saint!)
_Macraton_ fut le nom qu'il donna à M. Guénaut, parce qu'il parlait
lentement (ce rapprochement avec le père «Bahis» prouve une fois de plus
l'évidence absolue de la loi des contrastes.)
Et enfin, celui de Ternès, qui, dans la langue familière à feu Egger,
est synonyme de _saigneur_ à M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la
saignée.
Je ne sais si, avec une réputation semblable, il réunissait beaucoup
d'invités à ses bals, d'Aquin (aïe).
Eh bien, dire que si le propriétaire qui avait le très grand honneur de
loger Molière avait été complaisant (mais j'oublie que propriétaire et
complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne
fortune d'applaudir le charmant docteur de la «Jalousie du Barbouillé»,
cette pièce de Molière si peu connue et pourtant si gaie!
Donc, ô propriétaire harpagonesque! merci, merci! car grâce à ta
bourgeoise cupidité et ... à ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a
été donné d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le
réservé Marphurius.
LES ANIMAUX AU THÉATRE
_A A. BERNHEIM._
J'avais tout d'abord l'idée de donner un autre titre à ces lignes,
craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est
bien des bêtes à quatre pattes dont il s'agit ici.
Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient représenter
pour la première fois, au théâtre de la Porte Saint-Martin, le _Voyage
autour du monde en 80 jours_, pièce en cinq actes et quinze tableaux.
Le succès de cette féerie scientifique fut pyramidal; cinq cents
représentations ne purent épuiser ce succès persistant. Il fallait louer
sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode
faisait prime et les messieurs à pantalons pattus qui vendent bien plus
cher qu'au bureau, firent rapidement fortune.
Tous les journaux furent unanimes à louer les auteurs, beaucoup les
directeurs et énormément ... les machinistes, décorateurs ... et autres
truqueurs ... sans jeu de mots.
Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A
qui ou à quoi revenait le plus grand mérite de cet incontestable succès?
Était-ce à la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le
monde, ayant lu ses émouvantes et spirituelles histoires qui instruisent
un peu et amusent beaucoup, tout le monde désirait voir, mise en action,
une de ces aventures que M. Verne, lui-même, qualifie d'extraordinaires!
Voulait-on au contraire apprécier la part que son collaborateur, homme
d'esprit, avait apportée, renouvelant ce genre de pièce à spectacles, en
y ajoutant un grain de son originalité?
Voulait-on, peut-être, entendre la voix tonitruante et les ronflements
sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle frémir aux mâles
emportements de l'appétissante Patry?
Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si
Phileas-Fogg-Lacressonnière ne raterait pas le bateau en partance pour
l'Amérique?
Non, impatient lecteur, ce n'était ni pour le talent du premier rôle, ni
pour la grâce de la jeune première, pas plus du reste que pour les
exploits du traître célèbre que le public se dérangeait en masse.
Ce qu'il venait voir, c'était ... l'éléphant.
Ah! la grande locomotive en carton pâte en dépérissait à vue d'oeil ...
elle en avait une figure de papier mâché ... mais il fallait se résigner
en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc!
un éléphant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus
vivant, un éléphant en viande!
Il n'y avait pas à aller là contre.
Ce n'étaient pas des gagistes à quinze sous par soirée, qui, montés les
uns sur les autres dans un éléphant en baudruche, singeaient (mon mot
est mal choisi) le pachyderme.
Non, c'était bien un éléphant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait,
dormait et aimait ... (je m'avance peut-être un peu, en disant ça).
Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une pièce de théâtre,
suffisait à exciter au plus haut point la curiosité fructueuse de la
plèbe ébahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans _Mauprat_, des
colombes dans _Latude_, des chèvres dans le _Pardon de Ploermel_, mais un
éléphant, un é-lé-phant! Oh!!
En fourrière, les chevaux de _Charles VI_, à l'Opéra!
Oh! un éléphant!!!
Aussi le titi, sitôt sa journée faite, accourait-il, sans même prendre
le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et
le lendemain, l'enfant demandait à son père si c'était la première fois
qu'on voyait un éléphant en scène.
Ce à quoi le père répondait, à la prud'homme:
--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des bêtes parmi les acteurs.
Et comme ce brave bourgeois serait étonné, si on lui disait que la
première fois qu'on a introduit un animal sur un théâtre, ce fut en
1650!
Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que
l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard,
Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand
Corneille.
Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme
dans quelles circonstances l'auteur du _Cid_ fut le prédécesseur de
Dennery.
Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorité, s'ennuyait,
paraît-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa
maman eut l'idée de demander à Corneille un divertissement pour le
dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'était peut-être pas
extrêmement développée--en dépit du _Menteur_--eut une idée folâtre, et
s'écria tout à coup: faisons ... une tragédie, mais une tragédie où il y
aura un clou.
Quelque temps après, il enfantait _Andromède_, tragédie avec machines.
La reine mère, qui ne regardait pas à la dépense et faisait les choses
grandement, fit orner d'une façon magnifique la salle du Petit-Bourbon.
Le théâtre fort beau, élevé et profond, se prêtait du reste fort bien à
la circonstance. Le sieur Torelli, ancêtre de Godin, machiniste du roi,
s'occupa des machines d'_Andromède_ et fit des merveilles; les
décorations parurent si belles qu'elles furent gravées en taille douce.
Le succès qu'obtint cette tragédie engagea les comédiens du Marais à la
reprendre, après la démolition au théâtre du Petit-Bourbon.
Quoique coûteuse, cette reprise leur réussit à tel point qu'elle fut
renouvelée, avec profit, en 1682, par la troupe des Comédiens.
Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on représenta le
Cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avait jamais été vu en
France. Il jouait admirablement son rôle et faisait en l'air tous les
mouvements qu'il pouvait faire sur terre.
Il est vrai qu'à cette époque-là, on voyait souvent des chevaux vivants
dans les opéras d'Italie; mais ils paraissaient liés, et attachés de
telle manière qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait
produire, on l'avoue, un effet peu agréable à la vue.
On s'y prenait d'une façon singulière dans la tragédie _Andromède_, pour
donner au cheval une ardeur guerrière.
Extrêmement affamé par un jeûne à la Succi, qu'on lui faisait subir,
lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de
l'avoine. Inutile de dire si, à cette vue, l'animal hennissait,
trépignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupède
répondait-il parfaitement au dessein qu'on s'était proposé.
La scène du cheval était le clou de la pièce et valut à _Andromède_ un
nombre respectable de représentations.
Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a usé du truc.
L'avoine est remplacée à l'Opéra Comique par des carottes qu'on tend à
la chèvre de Dinorah.
Nous connaissons certain acteur auquel l'appât d'une pièce de cent sous
miroitant dans les frises donnerait un rude entrain.
Son directeur devrait en essayer!
RIEN DE NOUVEAU
_A C. SAMSON._
Je ne sais quel journaliste, dernièrement, citait dans ses bons mots
cette anecdote:
» Sur une ligne de chemin de fer:
» Le train s'arrête. Un employé annonce la station d'une voix enrouée et
de façon inintelligible.
»--Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un
mot de ce que vous dites.
» L'employé, se retournant:
»--Faudrait-il pas vous f... des ténors pour 90 francs par mois».
Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans
accuser cet honnête et probablement illettré employé de plagiat, sans le
traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire,
peut-être même de lui apprendre, qu'en répondant ainsi au susdit
voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jetée du haut de la
scène de l'Opéra par un acteur en courroux, _au dix-septième siècle_!
C'est, en effet, en 1696 que la scène se passa.
On jouait sur la première scène lyrique ... de l'époque, _Ariane et
Bacchus_, tragédie-opéra, avec un prologue, dont les paroles étaient de
Saint-Jean et la musique de Marais.
Au cours des représentations de cette oeuvre lyrique, l'acteur qui jouait
un des principaux personnages tomba malade. Obligé pour le remplacer de
prendre une doublure, le directeur s'adressa à un de ces chanteurs
subalternes, accoutumés à être sifflés, lorsqu'ils veulent sortir de
leur étroite sphère.
Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) était chargé à l'improviste de
représenter un personnage royal.
Ce roi postiche et hétéroclite parut donc et fut naturellement sifflé.
Mais comme cet accueil discordant n'était pas pour lui chose nouvelle et
que, dès longtemps habituées à cette musique ... wagnérienne, avant la
lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement
le parterre et sans se déconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit
avec un étonnement simulé:
» Je ne vous conçois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez
que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner
une voix de mille écus.
Et avant l'employé de P-L-M., un autre acteur avait déjà resservi cette
même phrase, au public, dans les mêmes circonstances.
C'était en 1705, on jouait _Alcine_ tragédie-opéra avec prologue,
(--paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enroué,
chargé de remplacer au pied levé une vedette, et la remplaçant aussi mal
que possible, qui la jeta en réponse aux sifflets des spectateurs.
Ce qui prouve--car il faut toujours une moralité--qu'on n'invente rien
de nouveau et qu'il ne faut pas s'étonner si, disant quelque part un mot
drôle, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous répond:
--Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827.
BILLET DE FAVEUR
_A G. BESOMB._
Messieurs les secrétaires des théâtres de Paris--subventionnés ou
non--se réunissent au moins une fois l'an afin de résoudre cette grave
question: la suppression des billets de faveur.
Très grave et très importante, en effet, cette fameuse question des
billets!
Moins compliquée à coup sûr que la question d'Orient, elle ne laisse pas
d'être assez embarrassante.
Tous les jours, le nombre des quémandeurs de places va s'augmentant et,
si messieurs les secrétaires de théâtres ne s'empressent pas de mettre
un frein à la fureur des flots ... de raseurs, ils conduiront bientôt
leurs patrons à la ruine.
Le Parisien ne peut se résoudre à payer sa place. La mode--déjà
vieille, hélas!--consiste à aller au spectacle _oculo_. Et non
seulement, le solliciteur se rencontre parmi les gens les plus pschutt,
mais encore dans le peuple.
L'ouvrier ne paie pas plus sa place que le gommeux. Il trouve, je ne
sais comment, le moyen d'entrer sans bourse délier. Est-ce au moyen de
bassesses auprès du chef de claque qui l'embauche _au service_ parce
qu'il est pourvu de battoirs gigantesques? Est-ce parce qu'il est bien
avec un contrôleur? Est-ce parce que sa femme a une amie qui est cousine
d'une ouvreuse? Toujours est-il que la préposée à la location a rarement
la bonne fortune d'apercevoir sa silhouette.
La seule différence qui existe entre le grelotteux et le titi, c'est que
celui-ci se meurtrit les chairs sur les bancs du paradis, pendant que
celui-là se prélasse aux fauteuils.
Un de nos amis, secrétaire du théâtre des Folichonneries Érotiques, nous
communique quelques lettres de solliciteurs. Elles valent la peine
d'être lues en bonne compagnie.
Premier exemple:
A monsieur, monsieur le secrétaire «général» du théâtre des
Folichonneries-Erotiques.
(Le solliciteur est persuadé que le qualificatif général attendrira
l'unique secrétaire).
_Monsieur,
J'ai fait un rêve (qui n'en fait en ce bas monde?) sera-t-il jamais
réalisé?_ Chi lo sa!... _dirait l'Italien. C'est d'assister à une
représentation de_ Mâchoire d'âne.
_Les colonnes de mon journal sont remplies de louanges en faveur de ce
chef-d'oeuvre. Il paraît que c'est merveilleux. Et cela doit être, car si
le_ Nuage _le dit, c'est que c'est vrai. (Oui, je lis le_ Nuage; _que
voulez-vous, il ne coûte qu'un sou et le format est si grand que nous
avons tous de quoi lire. Ainsi ma femme ne s'intéresse qu'aux accidents;
moi, ce sont les nouvelles à la main qui me passionnent, Eudoxie dévore
les romans, c'est de son âge--et Réglisse, le mioche, déchiffre les
rébus comme pas un).
Voici mes titres à la faveur du billet que je sollicite:
J'ai fait un acte intitulé_ Plumpuding _et qui a été joué deux fois à
Auxerre et une fois à Sens. On l'a répété à Joigny, mais l'ingénue a été
obligée de s'aliter afin de ... enfin je ne peux pas en dire plus long._
_Je crois donc que, comme auteur dramatique, j'ai des droits à la loge
que vous allez avoir l'extrême obligeance de laisser chez le concierge à
mon nom.
Agréez, monsieur le secrétaire général du théâtre des
Folichonneries-Erotiques, avec mes remerciements anticipés, l'assurance
de mon profond dévouement._
EUSÈBE FLORVILLE.
_(Je m'appelle Maclou, mais je signe Florville pour des raisons de
famille qu'il serait trop long de vous expliquer.)
P.-S.--Ah! mettez mon avant-scène au nom de Florville._
Passons à un autre.
_Monsieur le secrétaire,
Dès ma plus tendre enfance, ce que les poètes appelleraient ma prime
jeunesse, j'ai montré un goût très prononcé pour l'art dramatique. Mes
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