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eBook Title
L`affaire Lerouge
Author Language Character Set
Emile Gaboriau French ISO-8859-1


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dans l'avenir, il l'a payée déjà, et trop cher. Pour lui, parvenir
n'est plus que prendre une revanche.

À moins de trente-cinq ans, il est blasé sur les dégoûts et sur
les déceptions et ne croit à rien. Sous les apparences d'une
universelle bienveillance, il cache un universel mépris. Sa
finesse, aiguisée aux meules de la nécessité, lui a nui; on
redoute les gens pénétrants: il la dissimule soigneusement sous un
masque de bonhomie et de légèreté joviale.

Et il est bon, et il est dévoué, et il aime ses amis.

Son premier mot en entrant, à peine vêtu, tant il s'était hâté,
fut:

-- Qu'y a-t-il?

Noël lui serra silencieusement la main et pour toute réponse lui
montra le lit.

Le docteur, en moins d'une minute, prit la lampe, examina la
malade et revint à son ami.

-- Que s'est-il passé? demanda-t-il brusquement. J'ai besoin de
tout savoir. L'avocat tressaillit à cette question.

-- Savoir quoi? balbutia-t-il.

-- Tout! répondit Hervé. Nous avons affaire à une encéphalite. Il
n'y a pas à s'y tromper. Ce n'est point une maladie commune, en
dépit de l'importance et de la continuité des fonctions du
cerveau. Quelles causes l'ont déterminée? Ce ne sont pas des
lésions du cerveau ni de la boîte osseuse, ce seront donc de
violentes affections de l'âme, un immense chagrin, une catastrophe
imprévue...

Noël interrompit son ami du geste et l'attira dans l'embrasure de
la croisée.

-- Oui, mon ami, dit-il à voix basse, madame Gerdy vient d'être
éprouvée par de mortels chagrins; elle est dévorée d'angoisses
affreuses. Écoute, Hervé, je vais confier à ton honneur, à ton
amitié, notre secret: madame Gerdy n'est pas ma mère; elle m'a
dépouillé, pour faire profiter son fils de ma fortune et de mon
nom. Il y a trois semaines que j'ai découvert cette fraude
indigne; elle le sait, les suites l'épouvantent, et depuis elle
meurt minute par minute.

L'avocat s'attendait à des exclamations, à des questions de son
ami. Mais le docteur reçut sans broncher cette confidence; il la
prenait comme un renseignement indispensable pour éclairer ses
soins.

-- Trois semaines, murmura-t-il, tout s'explique. A-t-elle paru
souffrir pendant ce temps?

-- Elle se plaignait de violents maux de tête, d'éblouissements,
d'intolérables douleurs d'oreille; elle attribuait tout cela à des
migraines. Mais ne me cache rien, Hervé, je t'en prie; cette
maladie est-elle bien grave?

-- Si grave, mon ami, si habituellement funeste que la médecine en
est à compter les cas bien constatés de guérison.

-- Ah! mon Dieu!

-- Tu m'as demandé la vérité, n'est-ce pas, je te la dis. Et si
j'ai eu ce triste courage, c'est que je sais que cette pauvre
femme n'est pas ta mère. Oui, à moins d'un miracle, elle est
perdue. Mais ce miracle, on peut l'espérer, le préparer. Et
maintenant, à l'oeuvre!


VI
Onze heures sonnaient à la gare Saint-Lazare quand le père
Tabaret, après avoir serré la main de Noël, quitta sa maison sous
le coup de ce qu'il venait d'entendre. Obligé de se contenir, il
jouissait délicieusement de sa liberté d'impression. C'est en
chancelant qu'il fit les premiers pas dans la rue, semblable au
buveur que surprend le grand air, au sortir d'une salle à manger
bien chaude. Il était radieux, mais étourdi en même temps de cette
rapide succession d'événements imprévus qui l'avaient brusquement
amené, croyait-il, à la découverte de la vérité.

En dépit de sa hâte d'arriver près du juge d'instruction, il ne
prit pas de voiture. Il sentait le besoin de marcher. Il était de
ceux à qui l'exercice donne la lucidité. Quand il se donnait du
mouvement, les idées, dans sa cervelle, se classaient et
s'emboîtaient comme les grains de blé dans un boisseau qu'on
agite.

Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chaussée-d'Antin,
traversa le boulevard, dont les cafés resplendissaient, et
s'engagea dans la rue de Richelieu.

Il allait, sans conscience du monde extérieur, trébuchant aux
aspérités du trottoir ou glissant sur le pavé gras. S'il suivait
le bon chemin, c'était par un instinct purement machinal; la bête
le guidait. Son esprit courait les champs des probabilités et
suivait dans les ténèbres le fil mystérieux dont il avait, à La
Jonchère, saisi l'imperceptible bout.

Comme tous ceux que de fortes émotions remuent, sans s'en douter
il parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscrètes où
pouvaient tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases. À
chaque pas on rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu'isole,
au milieu de la foule, leur passion du moment, et qui confient aux
quatre vents du ciel leurs plus chers secrets pareils à des vases
fêlés qui laissent se répandre leur contenu. Souvent les passants
prennent pour des fous ces monologueurs bizarres. Parfois aussi
des curieux les suivent, qui s'amusent à recueillir d'étranges
confidences. C'est une indiscrétion de ce genre qui apprit la
ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth, l'assassin de la
rue de Venise, se perdit ainsi.

-- Quelle veine! disait le père Tabaret, quelle chance incroyable!
Gévrol a beau dire, le hasard est encore le plus grand des agents
de police. Qui aurait imaginé une pareille histoire! J'avais
flairé un enfant là-dessous. Mais comment soupçonner une
substitution? un moyen si usé que les dramaturges n'osent plus
s'en servir au boulevard. Voilà qui prouve bien le danger des
idées préconçues en police. On s'effraye de l'invraisemblance, et
c'est l'invraisemblance qui est vraie. On recule devant l'absurde,
et c'est à l'absurde qu'il faut pousser. Tout est possible.

» Je ne donnerais pas ma soirée pour mille écus. Je fais d'une
pierre deux coups: je livre le coupable et je donne à Noël un fier
coup d'épaule pour reconquérir son état civil. En voilà un qui
certes est digne de sa bonne fortune! Pour une fois, je ne serais
pas fâché de voir arriver un garçon élevé à l'école du malheur.
Bast! il sera comme les autres. La prospérité lui tournera la
tête. Ne parlait-il pas déjà de ses ancêtres... Pauvre humanité!
Il était à pouffer de rire... C'est cette Gerdy qui me surprend le
plus. Une femme à qui j'aurais donné le bon Dieu sans confession!
Quand je pense que j'ai failli la demander en mariage, l'épouser!
Brrr...

À cette idée le bonhomme frissonna. Il se vit marié, découvrant
tout à coup le passé de Mme Tabaret, mêlé à un procès scandaleux,
compromis, ridiculisé.

-- Quand je pense, poursuivit-il, que mon Gévrol court après
l'homme aux boucles d'oreilles! Trime, mon garçon, trime, les
voyages forment la jeunesse. Sera-t-il assez vexé! Il va m'en
vouloir à la mort. Je m'en moque un peu! Si on voulait me faire
des misères, monsieur Daburon me protégerait. En voilà un à qui je
vais tirer une épine du pied. Je le vois d'ici, ouvrant des yeux
comme des soucoupes, quand je lui dirai: «Je le tiens!» Il pourra
se vanter de me devoir une fière chandelle. Ce procès va lui faire
honneur ou la justice n'est pas la justice. On va le nommer au
moins officier de la Légion d'honneur. Tant mieux! Il me revient,
ce juge-là. S'il dort, je vais lui servir un agréable réveil. Va-
t-il m'accabler de questions! Il voudra connaître des fins,
trouver la petite bête...

Le père Tabaret, qui traversait le pont des Saints-Pères, s'arrêta
brusquement.

-- Des détails! dit-il, c'est que je n'en ai pas; je ne sais la
chose qu'en gros. Il se remit à marcher en continuant:

-- Ils ont raison, là-bas, je suis trop passionné; je m'emballe,
comme dit Gévrol. Tandis que je tenais Noël, je devais lui tirer
les vers du nez, lui extraire une infinité de renseignements
utiles; je n'y ai pas seulement songé... Je buvais ses paroles;
j'aurais voulu qu'il me les racontât toutes en deux mots. C'est
cependant naturel, cela; quand on poursuit un cerf, on ne s'arrête
pas à tirer un merle. C'est égal, je n'ai pas su mener cet
interrogatoire. D'un autre côté, en insistant, je pouvais éveiller
la défiance de Noël, le mettre à même de deviner que je travaille
pour la rue de Jérusalem. Certes, je n'en rougis pas, j'en tire
même vanité, cependant j'aime autant qu'on ne s'en doute pas. Les
gens sont si bêtes qu'ils ne peuvent pas sentir la police qui les
protège et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue,
nous voici arrivé.

M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laissé des
ordres à son domestique. Le père Tabaret n'eut qu'à se nommer pour
être aussitôt introduit dans la chambre à coucher du magistrat.

À la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement.

-- Il y a quelque chose d'extraordinaire, dit-il; qu'avez-vous
découvert? tenez-vous un indice?

-- Mieux que cela, répondit le bonhomme souriant d'aise.

-- Dites vite...

-- Je tiens le coupable!

Le père Tabaret dut être content; il produisait son effet, un
grand effet; le juge avait bondi dans son lit.

-- Déjà! fit-il; est-ce possible?

-- J'ai l'honneur de répéter à monsieur le juge d'instruction,
reprit le bonhomme, que je connais l'auteur du crime de La
Jonchère.

-- Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous
les agents passés et futurs. Je ne ferai certes plus une
instruction sans votre concours.

-- Monsieur le juge est trop bon; je ne suis que pour bien peu de
chose dans cette trouvaille, le hasard seul...

-- Vous êtes modeste, monsieur Tabaret: le hasard, voyez-vous, ne
sert que les hommes forts, et c'est ce qui indigne les sots. Mais
je vous en prie, asseyez-vous et parlez.

Alors, avec une lucidité et une précision dont on l'aurait cru
incapable, le vieux policier rapporta au juge d'instruction tout
ce que lui avait appris Noël. Il cita de mémoire les lettres sans
presque y changer une expression.

-- Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j'en ai même
escamoté une pour faire vérifier l'écriture. La voici.

-- Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous
connaissez le coupable. L'évidence est là qui brille à aveugler.
Dieu l'a voulu ainsi: le crime engendre le crime. La faute énorme
du père a fait du fils un assassin.

-- Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le père Tabaret, je
voulais avant connaître votre pensée...

-- Oh! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine
animation; si haut qu'il faille frapper, un magistrat français n'a
jamais hésité.

-- Je le sais, monsieur, mais c'est haut, allez, cette fois. Le
père qui a sacrifié son fils légitime à son bâtard est le comte
Rhéteau de Commarin, et l'assassin de la veuve Lerouge est le
bâtard, le vicomte Albert de Commarin.

Le père Tabaret, en artiste habile, avait lancé ces noms avec une
lenteur calculée, comptant bien qu'ils produiraient une énorme
impression. Son attente fut dépassée.

M. Daburon fut frappé de stupeur. Il demeura immobile, les yeux
agrandis par l'étonnement. Machinalement il répétait comme un mot
vide de sens et qu'on s'apprend:

-- Albert de Commarin, Albert de Commarin!

-- Oui, insista le père Tabaret, le noble vicomte. C'est à n'y pas
croire, je le sais bien.

Mais il s'aperçut de l'altération des traits du juge
d'instruction, et, un peu effrayé, il s'approcha du lit.

-- Est-ce que monsieur le juge se trouverait indisposé? demanda-t-
il.

-- Non, répondit M. Daburon, sans trop savoir ce qu'il disait, je
me porte très bien; seulement la surprise, l'émotion...

-- Je comprends cela, fit le bonhomme.

-- N'est-ce pas, vous comprenez; j'ai besoin d'être seul un
moment. Mais ne vous éloignez pas; il nous faut causer de cette
affaire longuement. Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit
encore y avoir du feu; je vous rejoins à l'instant.

Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou
plutôt se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans
l'exercice de ses austères fonctions, il avait su donner
l'immobilité du marbre, reflétait de cruelles agitations et ses
yeux trahissaient de rudes angoisses.

C'est que ce nom de Commarin, prononcé à l'improviste, réveillait
en lui les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal
cicatrisée. Il lui rappelait, ce nom, un événement qui brusquement
avait éteint sa jeunesse et brisé sa vie. Involontairement, il se
reportait à cette époque comme pour en savourer encore toutes les
amertumes. Une heure avant, elle lui semblait bien éloignée et
déjà perdue dans les brumes du passé; un mot avait suffi pour
qu'elle surgît nette et distincte. Il lui paraissait, maintenant,
que cet événement auquel se mêlait Albert de Commarin datait
d'hier. Il y avait deux ans bientôt de cela!

Pierre-Marie Daburon appartient à l'une des vieilles familles du
Poitou. Trois ou quatre de ses ancêtres ont rempli successivement
les charges les plus considérables de la province. Comment ne
léguèrent-ils pas un titre et des armes à leurs descendants?

Le père du magistrat réunit, assure-t-on, autour du vilain castel
moderne qu'il habite, pour plus de huit cent mille francs de
bonnes terres. Par sa mère, une Cottevise-Luxé, il tient à toute
la haute noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en
France, comme chacun sait.

Lorsqu'il fut nommé à Paris, sa parenté lui ouvrit tout d'abord
cinq ou six salons aristocratiques et il ne tarda pas à étendre le
cercle de ses relations.

Il n'avait pourtant aucune des précieuses qualités qui fondent et
assurent les réputations de salon. Il était froid, d'une gravité
touchant à la tristesse, réservé et, de plus, timide à l'excès.
Son esprit manquait de brillant et de légèreté; il n'avait pas la
repartie vive, et souvent l'à-propos le trahissait. Il ignorait
absolument l'art aimable de causer sans rien dire; il ne savait ni
mentir ni lancer avec grâces un fade compliment. Comme tous les
hommes qui sentent vivement et profondément, il était inhabile à
traduire sur-le-champ ses impressions. Il lui fallait la réflexion
et le retour sur soi-même.

Cependant, on le rechercha pour des qualités plus solides: pour la
noblesse de ses sentiments, pour son caractère, pour la sûreté de
ses relations. Ceux qui le virent dans l'intimité apprécièrent
vite la rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif
arrivant sans effort au piquant. On découvrit sous une écorce un
peu froide un coeur chaud pour ses amis, une sensibilité
excessive, une délicatesse presque féminine. Enfin, si dans un
salon peuplé d'indifférents et de niais il était éclipsé, il
triomphait dans un petit cercle où il se sentait réchauffé par une
atmosphère sympathique.

Insensiblement, il s'habitua à sortir beaucoup. Il ne croyait pas
que ce fût du temps perdu. Il estimait, sagement peut-être, qu'un
magistrat a mieux à faire qu'à rester enfermé dans son cabinet, en
compagnie des livres de la loi. Il pensait qu'un homme appelé à
juger les autres doit les connaître, et, pour cela, les étudier.
Observateur attentif et discret, il examinait autour de lui le jeu
des intérêts et des passions, s'exerçant à démêler et à manoeuvrer
au besoin les ficelles des pantins qu'il voyait se mouvoir autour
de lui. Pièce à pièce, pour ainsi dire, il tâchait de démonter
cette machine compliquée et si complexe qui s'appelle la société
et dont il était chargé de surveiller les mouvements, de régler
les ressorts et d'entretenir les rouages.

Tout à coup, vers le commencement de l'hiver de 1860 à 1861,
M. Daburon disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait
nulle part. Que devenait-il? On s'enquit, on s'informa, et on
apprit qu'il passait presque toutes ses soirées chez madame la
marquise d'Arlange.

La surprise fut grande; elle était naturelle.

Cette chère marquise était, ou plutôt est, car elle est encore de
ce monde, une personne qu'on trouvait arriérée et rococo dans le
cercle des douairières de la princesse de Southenay. Elle est à
coup sûr le legs le plus singulier fait par le dix-huitième siècle
au nôtre. Comment, par quel procédé merveilleux a-t-elle été
conservée telle que nous la voyons? On s'interroge en vain. On
jurerait à l'entendre qu'elle était hier à l'une de ces soirées de
la reine où on jouait si gros jeu, au grand désespoir de Louis
XVI, et où les grandes dames trichaient ouvertement à qui mieux
mieux. Moeurs, langage, habitudes, costume presque, elle a tout
gardé de ce temps sur lequel on n'a guère écrit que pour les
défigurer. Sa seule vue en dit plus qu'un long article de revue,
une heure de sa conversation plus qu'un volume.

Elle est née dans une petite principauté allemande où s'étaient
réfugiés ses parents en attendant le châtiment et le repentir d'un
peuple égaré et rebelle. Elle a été élevée, elle a grandi sur les
genoux de vieux émigrés, dans quelque salon très antique et très
doré, comme dans un cabinet de curiosités. Son esprit s'était
éveillé au bruit de conversations antédiluviennes, son imagination
avait été frappée de raisonnements à peu près aussi concluants que
ceux d'une assemblée de sourds convoqués pour juger une oeuvre de
Félicien David. Là elle avait puisé un fond d'idées qui,
appliquées à la société actuelle, sont grotesques, comme le
seraient celles d'un enfant enfermé jusqu'à vingt ans dans un
musée assyrien.

L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde
République, le Second Empire ont défilé sous ses fenêtres sans
qu'elle ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s'est passé
depuis 89, elle le considère comme non avenu. C'est un cauchemar,
et elle attend le réveil. Elle a tout regardé, elle regarde tout
avec ses jolies bésicles qui font voir ce qu'on veut et non ce qui
est, et qu'on vend chez les marchands d'illusions.

À soixante-huit ans bien sonnés, elle se porte comme un arbre, et
n'a jamais été malade. Elle est d'une vivacité, d'une activité
fatigante, et ne peut tenir en place que lorsqu'elle dort ou
qu'elle joue au piquet, son jeu favori. Elle fait ses quatre repas
par jour, mange comme un vendangeur et boit sec. Elle professe un
mépris non déguisé pour les femmelettes de notre siècle, qui
vivent une semaine sur un perdreau et arrosent d'eau claire de
grands sentiments qu'elles entortillent de longues phrases. En
tout elle a toujours été et est encore très positive. Sa parole
est prompte et imagée. Sa phrase hardie ne recule pas devant le
mot propre. S'il sonne mal à quelque oreille délicate, tant pis!
Ce qu'elle déteste le plus, c'est l'hypocrisie. Elle croit à Dieu,
mais elle croit aussi à M. de Voltaire, de sorte que sa dévotion
est des plus problématiques. Pourtant elle est au mieux avec son
curé, et ordonne de soigner son dîner les jours où elle lui fait
l'honneur de l'admettre à sa table. Elle doit le considérer comme
un subalterne utile à son salut et fort capable de lui ouvrir les
portes du paradis.

Telle qu'elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe
haut, son indiscrétion terrible, et le franc-parler qu'elle
affecte pour avoir le droit de dire en face toutes les méchancetés
qui lui passent par la tête.

De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils
mort fort jeune.

D'une fortune très considérable jadis, relevée en partie par
l'indemnité, mais administrée à la diable, elle n'a su conserver
qu'une inscription de vingt mille francs de rente sur le grand
livre, et qui vont diminuant de jour en jour. Elle est aussi
propriétaire du joli petit hôtel qu'elle habite près des
Invalides, situé entre une cour assez étroite et un vaste jardin.

Avec cela, elle se trouve la plus infortunée des créatures de Dieu
et passe la moitié de sa vie à crier misère. De temps à autre,
après quelque folie un peu forte, elle confesse qu'elle redoute
surtout de mourir à l'hôpital.

Un ami de M. Daburon le présenta chez la marquise d'Arlange. Cet
ami l'avait entraîné en un moment de bonne humeur, en lui disant:

-- Venez, je prétends vous montrer un phénomène, une revenante en
chair et en os.

La marquise intrigua fort le magistrat, la première fois qu'il fut
admis à cette fête de lui présenter ses hommages. La seconde fois
elle l'amusa beaucoup, et pour cette raison il revint. Mais elle
ne l'amusait plus depuis longtemps lorsqu'il restait l'hôte assidu
et fidèle du boudoir rose tendre où elle passait sa vie.

Mme d'Arlange l'avait pris en amitié et se répandait en éloges sur
son compte.

-- Un homme délicieux, ce jeune robin, disait-elle, délicat et
sensible. Il est assommant qu'il ne soit pas né. On peut le voir
nonobstant, ses pères étaient fort gens de bien et sa mère était
une Cottevise qui a mal tourné. Je lui veux du bien et je
l'avancerai dans le monde de tout mon crédit.

La plus grande preuve d'amitié qu'elle lui donnât était
d'articuler son nom comme tout le monde. Elle avait conservé cette
affectation si comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui
ne sont pas nés et qui par conséquent n'existent pas. Elle tenait
si fort à les défigurer que si, par inadvertance, elle prononçait
bien, elle se reprenait aussitôt. Dans les premiers temps, à la
grande réjouissance du juge d'instruction, elle avait estropié son
nom de mille manières. Successivement elle avait dit: Taburon,
Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois elle
disait net et franc Daburon, absolument comme s'il eût été duc de
quelque chose et seigneur d'un lieu quelconque.

À certains jours, elle s'efforçait de démontrer au magistrat qu'il
était noble ou devait l'être. Elle eût été ravie de le voir
s'affubler d'un titre et camper un casque sur ses cartes de
visite.

-- Comment, disait-elle, vos pères, qui furent gens de robes
éminents, n'eurent-ils pas l'idée de se faire décrasser, d'acheter
une savonnette à vilain? Vous auriez aujourd'hui des parchemins
présentables.

-- Mes ancêtres ont eu de l'esprit, répondait M. Daburon, ils ont
mieux aimé être les premiers des bourgeois que les derniers des
nobles.

Sur quoi la marquise expliquait, démontrait et prouvait qu'entre
le plus gros bourgeois et le plus mince hobereau, il y a un abîme
que tout l'argent du globe ne saurait combler.

Mais ceux que surprenait tant l'assiduité de M. Daburon près de
«la revenante» ne connaissaient pas la petite-fille de la
marquise, ou du moins ne se la rappelaient pas. Elle sortait si
rarement! La vieille dame n'aimait pas à s'embarrasser, disait-
elle, d'une jeune espionne qui la gênait pour causer et conter ses
anecdotes.

Claire d'Arlange venait d'avoir dix-sept ans. C'était une jeune
fille bien gracieuse et bien douce, ravissante de naïve ignorance.
Elle avait des cheveux blond cendré, fins et épais, qu'elle
relevait d'habitude négligemment, et qui retombaient en grosses
grappes sur son cou du dessin le plus pur. Elle était un peu
svelte encore, mais sa physionomie rappelait les plus célestes
figures du Guide. Ses yeux bleus, ombragés de longs cils plus
foncés que ses cheveux, avaient surtout une adorable expression.

Un certain parfum d'étrangeté ajoutait encore au charme déjà si
puissant de sa personne. Cette étrangeté, elle la devait à la
marquise. On admirait avec surprise ses façons d'un autre âge.
Elle avait de plus que sa grand-mère de l'esprit, une instruction
suffisante et des notions assez exactes sur le monde au milieu
duquel elle vivait.

Son éducation, sa petite science de la vie réelle, Claire les
devait à une sorte de gouvernante sur qui Mme d'Arlange se
déchargeait des soucis que donnait cette «morveuse».

Cette gouvernante, Mlle Schmidt, prise les yeux fermés, se trouva,
par le plus grand des hasards, savoir quelque chose et être
honnête par-dessus. Elle était ce qui se voit souvent de l'autre
côté du Rhin: tout à la fois romanesque et positive, d'une
sensibilité larmoyante, et cependant d'une vertu exactement
sévère. Cette brave personne sortit Claire du domaine de la
fantaisie et des chimères où l'entretenait la marquise, et dans
son enseignement, fit preuve d'un bon sens. Elle dévoila à son
élève les ridicules de sa grand-mère, et lui apprit à les éviter
sans cesser de les respecter.

Chaque soir, en arrivant chez Mme d'Arlange, M. Daburon était sûr
de trouver Mlle Claire assise près de sa grand-mère, et c'est pour
cela qu'il venait.

Tout en écoutant d'une oreille distraite les radotages de la
vieille dame et ses interminables anecdotes de l'émigration, il
regardait Claire comme un fanatique regarde son idole. Il admirait
ses longs cheveux, sa bouche charmante, ses yeux qu'il trouvait
les plus beaux du monde.

Bien souvent, dans son extase, il lui arrivait de ne plus savoir
au juste où il se trouvait. Il oubliait absolument la marquise et
n'entendait plus sa voix de tête qui entrait dans le tympan comme
une aiguille à tricoter. Il répondait alors tout de travers,
commettait les plus singuliers quiproquos, qu'il tâchait après
d'expliquer. Ce n'était pas la peine. Mme d'Arlange ne
s'apercevait pas des absences de son courtisan. Ses demandes
étaient si longues que les réponses lui importaient peu. Ayant un
auditoire, elle se tenait satisfaite, pourvu que, de temps en
temps, il donnât signe de vie.

Lorsqu'il fallait s'asseoir à la table de piquet, il l'appelait
tout bas le banc des travaux forcés; le magistrat maudissait le
jeu et son détestable inventeur. Il n'en était pas plus attentif à
ses cartes. Il se trompait à tout moment, écartait sans voir et
oubliait de couper. La vieille dame se plaignait de ces
distractions continuelles, mais elle en profitait sans vergogne.
Elle regardait l'écart, changeait les cartes qui lui déplaisaient,
comptait audacieusement des points fantastiques, et, à la fin,
empochait sans pudeur ni remords l'argent ainsi gagné.

La timidité de M. Daburon était extrême. Claire était farouche à
l'excès; ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l'hiver, le juge
n'adressa pas dix fois la parole directement à la jeune fille.
Encore, à chaque fois, avait-il appris par coeur, mécaniquement,
la phrase qu'il se proposait de lui dire, sachant bien que sans
cette précaution il s'exposait à rester court.

Mais au moins il la voyait, il respirait le même air qu'elle, il
entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du
cristal, il s'enivrait d'une odeur très douce qu'elle portait, et
qu'il comparait aux plus célestes parfums.

Jamais il n'avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de
cette odeur, mais après mille recherches qui le firent passer pour
un fou chez trois ou quatre parfumeurs, il l'avait enfin trouvée.
Il en avait tout imprégné chez lui, jusqu'aux dossiers qui
s'amoncelaient sur son bureau.

À force de regarder les yeux qu'il trouvait sublimes, il avait
fini par en connaître toutes les expressions. Il croyait y lire
toutes les pensées de celle qu'il adorait, et par là regarder dans
son âme comme par une fenêtre ouverte. Elle est contente,
aujourd'hui, se disait-il; alors il était gai. D'autres fois il
pensait: elle a eu quelque chagrin dans la journée. Aussitôt il
devenait triste.

L'idée de demander la main de Claire s'était, à bien des reprises,
présentée à l'esprit de M. Daburon; jamais il n'avait osé s'y
arrêter. Connaissant les principes de la marquise, la sachant
affolée de sa noblesse, intraitable sur l'article mésalliance, il
était convaincu qu'elle l'arrêterait au premier mot par un: non!
fort sec, sur lequel jamais elle ne reviendrait. Tenter une
ouverture, c'est donc risquer, sans chances de réussite, son
bonheur présent qu'il trouvait immense, car l'amour vit de
misères.

Une fois repoussé, pensait-il, la maison me sera fermée. Alors,
adieu toute félicité en cette vie, c'en est fait de moi.

D'un autre côté, il se disait fort sensément qu'un autre pouvait
très bien voir Mlle d'Arlange, l'aimer par conséquent, la demander
et l'obtenir.

Dans tous les cas, hasardant une demande ou hésitant encore, il
devait sûrement la perdre dans un temps donné. Au commencement du
printemps il se décida.

Par un bel après-midi du mois d'avril, il se dirigea vers l'hôtel
d'Arlange, ayant certes besoin de plus de bravoure qu'il n'en faut
au soldat qui affronte une batterie. Lui aussi, il se disait:
vaincre ou mourir.

La marquise, sortie aussitôt après son premier déjeuner, venait de
rentrer. Elle était dans une colère épouvantable et poussait des
cris d'aigle.

Voici ce qui était arrivé: la marquise avait fait exécuter
quelques travaux par un peintre, son voisin; il y avait de cela
huit ou dix mois. Cent fois l'ouvrier s'était présenté pour
toucher le montant de son mémoire, cent fois on l'avait congédié
en lui disant de repasser. Las d'attendre et de courir, il avait
fait citer en conciliation devant le juge de paix la haute et
puissante dame d'Arlange.

La citation avait exaspéré la marquise; pourtant elle n'en avait
soufflé mot à personne, ayant décidé dans sa sagesse qu'elle se
transporterait au tribunal, à seule fin de demander justice et de
prier le juge de paix de réprimander vertement le peintre impudent
qui avait osé la tracasser pour une misérable somme d'argent, une
vétille.

Le résultat de ce beau projet se devine. Le juge de paix fut
obligé de faire expulser de force de son cabinet l'entêtée
marquise. De là sa fureur.

M. Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre, à demi
déshabillée, toute décoiffée, plus rouge qu'une pivoine, entourée
des débris des porcelaines et des cristaux tombés sous sa main
dans le premier moment. Pour comble de malheur, Claire et sa
gouvernante étaient sorties. Une femme de chambre était occupée à
inonder l'infortunée marquise de toutes sortes d'eaux propres à
calmer les nerfs.

Elle accueillit le magistrat comme un envoyé de la sainte Trinité
même. En un peu plus d'une demi-heure avec force interjections et
plus d'imprécations encore, elle narra son odyssée.

-- Comprenez-vous ce juge! s'écria-t-elle. Ce doit être quelque
frénétique jacobin, quelque fils des forcenés qui ont trempé leurs
mains dans le sang du roi! Oui, mon ami, je lis la stupeur et
l'indignation sur votre visage... il a donné raison à cet impudent
drôle à qui je faisais gagner sa vie en lui donnant du travail! Et
comme je lui adressais de sévères remontrances, ainsi qu'il était
de mon devoir, il m'a fait chasser. Chasser! moi!...

À ce souvenir si pénible, elle fit du bras un geste terrible de
menace. Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que
tenait la femme de chambre, un flacon superbe qui alla se briser à
l'extrémité du boudoir.

-- Bête! maladroite! sotte! cria la marquise.

M. Daburon, tout étourdi d'abord, entreprit de calmer un peu
l'exaspération de Mme d'Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer
trois paroles.

-- Heureusement, vous voilà, continua-t-elle. Vous m'êtes tout
acquis, je le sais. Je compte que vous allez vous mettre en
mouvement, et que, grâce à votre crédit et à vos amis, ce croquant
de peintre et ce noir scélérat de juge seront jetés dans quelque
basse fosse pour leur apprendre le respect que l'on doit à une
femme de ma sorte.

Le magistrat ne se permit pas même de sourire à cette demande
imprévue. Il avait entendu bien d'autres énormités sortir de la
bouche de Mme d'Arlange, sans se moquer jamais; n'était-elle pas
la grand-mère de Claire? Pour cela, il la chérissait et la
vénérait. Il la bénissait de sa petite-fille, comme parfois un
promeneur bénit Dieu pour la petite fleur au parfum sauvage qu'il
cueille près d'un buisson.

Les fureurs de la vieille dame étaient terribles; elles étaient
longues aussi. Elles pouvaient, comme la colère d'Achille, durer
cent chapitres. Au bout d'une heure pourtant, elle était ou
semblait complètement apaisée. On avait relevé ses cheveux, réparé
le désordre de sa toilette et ramassé les tessons.

Vaincue par sa violence même, la réaction s'en mêlant, elle gisait
épuisée et geignante dans son fauteuil.

Ce résultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de
chambre, était dû au magistrat. Pour l'obtenir, il avait eu
recours à toute son habileté, déployé une angélique patience et
usé de ménagements infinis.

Son triomphe était d'autant plus méritoire qu'il arrivait fort mal
préparé à cette bataille. Cet incident baroque renversait ses
projets. Pour une fois qu'il s'était senti la résolution de
parler, l'événement se déclarait contre lui. Il fit contre
mauvaise fortune bon coeur.

S'armant de sa grande éloquence de Palais, il versa des douches
glacées sur le cerveau de l'irritable marquise. Il lui administra
à hautes doses ces périodes interminables qui sont les pelotes de
ficelles du style et la gloire de nos avocats généraux. Il n'était
pas si fou de la contredire; il caressa au contraire sa marotte.
    
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