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--Et monsieur de Chandoré?
--Il faut qu'il ait perdu la tête pour autoriser des frasques
pareilles. Après cela, vous savez, tantes et grand-père ont
toujours fait les quatre volontés de mademoiselle Denise...
--Jolie éducation!
--Voilà ce qu'elle produit. Après un tel éclat, il est impossible
qu'une jeune fille trouve un homme qui consente à l'épouser...
Ainsi fut accueillie à Sauveterre la nouvelle de la visite de Mlle
Denise à Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de
la ville.
Les «dames de la société» n'en revenaient pas. C'est qu'on est
excessivement vertueux à Sauveterre, et qu'on s'y croit, en
conséquence, le droit d'être encore plus sévère, et que surtout on
n'y badine pas sur le chapitre des convenances. Braver l'opinion y
est un crime qui ne se pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en
plus, se déclarait contre Jacques de Boiscoran. Il était à terre,
on se disputait la gloire de le frapper.
S'en tirera-t-il? Ce problème, quotidiennement posé au Cercle
littéraire, avait fait jaillir des flots d'éloquence, provoqué
d'ardentes discussions et même soulevé des disputes terribles,
dont l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se
demandait plus: «Est-il innocent?»
L'éloquence du docteur Seignebos, l'influence de M. Séneschal, les
habiles efforts de Méchinet avaient également échoué.
«Ah! nous aurons une session intéressante!» disaient quantité de
gens qui déjà s'inquiétaient de savoir quel serait le président
des assises, afin d'être des premiers à lui demander des places.
Aussi, de jour en jour, s'intéressait-on plus passionnément au
procès et à tous ceux qui directement ou indirectement s'y
trouvaient mêlés. On voulait savoir ce que faisaient, disaient et
pensaient M. et Mme de Claudieuse, Cocoleu, M. Galpin-Daveline,
maître Magloire, Mlle de Chandoré, Mme de Boiscoran, le docteur
Seignebos.
On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve
nouvelle de la culpabilité de Jacques.
On s'étonnait du séjour prolongé de maître Folgat, lequel avait
généralement déplu, par suite de son extrême réserve qu'on
attribuait à une fierté aussi excessive que déplacée, et on
disait: «Il faut qu'il n'ait guère d'ouvrage à Paris, pour rester
comme cela des mois à Sauveterre...»
Tout naturellement le rédacteur de _L'Indépendant de Sauveterre
_exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inespérée
d'intérêt. Il en oubliait sa grande querelle avec le rédacteur de
_L'Impartial de la Seudre, _qu'il accusait de bonapartisme et qui
lui répondait par l'épithète de communard.
Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un
paragraphe à _l'Affaire Boiscoran. _Et il écrivait, usant et
abusant de l'initiale: _La santé du comte de C..., bien loin de
s'améliorer, décline visiblement. Il se levait lors de son
installation à Sauveterre, et maintenant il ne quitte plus le lit.
Celle de ses blessures qui, dans le principe, semblait présenter
le moins de danger, celle de l'épaule, s'est soudainement aggravée
sous l'influence des chaleurs tropicales de ces derniers jours. À
un moment, on a pu redouter la gangrène, et croire qu'il en
faudrait venir à une amputation. Hier, M. le docteur S... nous a
paru inquiet._
_Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des
filles du comte de C... est très souffrante. Elle était malade de
la rougeole, lors de l'incendie; la terreur, le froid et le
déplacement ont amené une rechute qui peut n'être pas sans danger.
Au milieu de si cruelles épreuves, Mme la comtesse de C... est
admirable de dévouement, de courage et de résignation. Aussi,
lorsqu 'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour
venir à l'église prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage
les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sincère
admiration._
«Ah! misérable Boiscoran!» s'écriaient les Sauveterriens après un
tel article. Le lendemain, ils lisaient:
_Nous avons envoyé prendre à l'hôpital, et Mme la supérieure a
bien voulu nous donner des nouvelles de C..., le pauvre idiot dont
le rôle a été si décisif dans le drame sanglant du Valpinson.
L'état mental de C... ne s'est pas modifié depuis qu'il a été
soumis à l'examen des hommes de l'art. L'étincelle d'intelligence
allumée en son cerveau par l'horreur du crime semble décidément et
à tout jamais éteinte. Impossible de lui arracher une parole. _À
_peine semble-t-il reconnaître les gens qui prennent soin de lui.
Il n'est cependant pas enfermé. Inoffensif et doux, comme un
pauvre animal qui aurait perdu son maître, il erre tristement à
travers les cours et les jardins de l'hospice._
_M. le docteur S..., qui s'était beaucoup occupé de lui, a
presque totalement renoncé à le voir._
_Quelques personnes pensaient que C... serait appelé en
témoignage. Des informations puisées aux meilleures sources nous
autorisent à croire, au contraire, que les débats perdront cet
élément si dramatique d'intérêt, et que C... ne paraîtra pas
devant le jury._
«Décidément la déclaration de Cocoleu a été un coup de la
Providence», disaient, après cela, en hochant la tête, des gens
qui n'étaient pas bien éloignés d'y voir un miracle.
Le jour suivant, le rédacteur de _L'Indépendant _s'occupait de
M. Galpin-Daveline:
_M. G.-D..., _écrivait-il, _le juge d'instruction, est en ce
moment assez souffrant, ce qui est bien compréhensible, après une
enquête aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous
assure qu'il n'attend que l'arrêt de la chambre des mises en
accusation pour prendre un congé qu'il compte passer à une des
stations thermales des Pyrénées._
Arrivait alors le tour de Jacques:
_M. J. de B... supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la
détention préventive. Sa santé, d'après les renseignements qui
nous parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point
souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits à
préparer sa défense et à rédiger des notes pour ses avocats..._
Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles:
_Le secret de M. J. de B... vient d'être levé._
Ou:
_M. de B... a eu ce matin une entrevue avec ses défenseurs,
maître M..., l'homme le plus éminent de notre barreau, et maître
F..., un jeune et déjà célèbre avocat de Paris. Cette conférence a
duré plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de détails, mais nos
lecteurs comprendront la réserve que nous impose la situation
pénible d'un prévenu qui continue à protester énergiquement de son
innocence..._
Et encore:
_M. de B... a reçu hier la visite de sa mère._
Ou enfin:
_Nous apprenons, à l'instant, le départ pour Paris de Mme la
marquise de B... et de maître F...--Notre correspondant de
Poitiers nous écrit que la décision de la chambre des mises en
accusation ne saurait tarder._
Jamais _L'Indépendant de Sauveterre _n'avait eu tant de lecteurs
assidus.
Et comme c'était à qui serait le mieux renseigné, quantité de
désoeuvrés s'étaient constitués les espions volontaires des amis
de Jacques et passaient leur vie à essayer de surprendre ce qui se
passait chez M. de Chandoré. Les plus hardis arrêtaient les
domestiques et les interrogeaient.
Voilà comment, le soir de la visite de Mlle Denise à la prison, il
se trouvait des gens à flâner rue de la Rampe.
Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de
M. de Chandoré sortir de sa remise et venir s'arrêter devant la
porte.
À onze heures, M. de Chandoré et le docteur Seignebos y prirent
place, et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot.
Où peuvent-ils bien aller? se demandèrent les curieux.
Et ils suivirent la voiture.
C'est à la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-père
Chandoré. Prévenus par une dépêche, ils se rendaient au-devant du
marquis et de la marquise de Boiscoran et de maître Folgat.
Ils arrivèrent bien trop tôt. Le chemin de fer d'intérêt local qui
dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la
régularité et garde encore dans son service certaines habitudes de
ces anciennes pataches, dont le conducteur, au moment du départ,
avait toujours oublié une commission.
À minuit et quart, le train qui eût dû être en gare à onze heures
cinquante-cinq n'était pas encore signalé. Tout aux environs était
silencieux et désert. À travers les vitres, on apercevait le chef
de la station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir.
Employés et facteurs dormaient, allongés sur les banquettes de la
salle d'attente.
Mais on est fait à ce système, à Sauveterre, on en a pris son
parti, et c'est sans étonnement ni impatience que M. de Chandoré
et le docteur Seignebos se mirent à se promener de long en large
dans la cour.
On ne les eût pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient
leur ville, si on leur eût dit qu'en ce moment même ils étaient
observés. C'était ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstinés que
les autres, avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus
qui dessert tous les trains. Et, postés un peu à l'écart, ils se
disaient: ah çà! qu'attendent-ils comme cela?
Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la
station parut s'éveiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son
guichet, les facteurs se dressèrent en se détirant les bras et en
se frottant les yeux, des jurons retentirent, les portes
claquèrent, et le sable cria sous la roue des brouettes.
Bientôt on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de
tonnerre, et presque aussitôt, tout à l'extrémité de la voie,
brilla dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de
la locomotive... M. de Chandoré et le docteur coururent à la salle
d'attente.
Le train s'arrêtait. Une porte s'ouvrit, et Mme de Boiscoran
parut, s'appuyant au bras de maître Folgat. Le marquis de
Boiscoran, un sac de voyage à la main, suivait.
Tout s'explique! se dirent les espions volontaires qui étaient
venus coller l'oeil à une des fenêtres.
Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du
conducteur de l'omnibus de partir à l'instant même, pressés qu'ils
étaient d'annoncer l'arrivée du père de l'accusé.
L'heure était indue; depuis longtemps la ville dormait, mais ils
ne désespéraient pas de trouver encore quelques habitués au Cercle
littéraire. On veille souvent fort avant dans la nuit, à ce
cercle, depuis qu'on y joue, car on y joue, et même assez gros jeu
pour y perdre très joliment son billet de cinq cents francs.
Cette aimable distraction, à vrai dire, ne date que de quelques
années. À dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et
relus et les cancans épuisés, chacun regagnait tranquillement son
logis. Mais voilà que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami
de la vie joyeuse, et d'ailleurs fort spirituel, fut nommé sous-
préfet à Sauveterre. Il s'y ennuya et, pour se distraire, il eut
l'idée d'inoculer aux habitués du cercle le virus du baccarat
tournant. Il n'y avait pas de chance, mais les autres y prirent un
goût extrême. Et, depuis, le sous-préfet a été changé, mais le
baccarat est resté, au grand désespoir des «dames de la société».
Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des
oreilles pour leur grosse nouvelle. Et cependant, moins pressés de
la répandre, ils eussent assisté, et non sans émotion peut-être, à
cette première entrevue de M. de Chandoré et du marquis de
Boiscoran.
D'un même mouvement instinctif, ils s'étaient précipités à la
rencontre l'un de l'autre et, désespérément, ils se serraient les
mains... Ils avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la
bouche pour se parler, puis ils se taisaient, comme si les
plaintes qui leur montaient aux lèvres leur fussent retombées dans
le coeur... Entre eux, d'ailleurs, qu'était-il besoin de paroles!
N'était-ce pas assez de cette muette étreinte pour que le père de
Jacques comprît tout ce que devait souffrir le grand-père de
Denise!
Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le
docteur Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de
mouvement, vint à eux.
--Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous?
Ils sortirent.
La nuit était fort claire et, à l'horizon, au-dessus de la masse
noire de la ville endormie, se détachaient sur le bleu pâle du
ciel les deux tours du vieux château transformé en prison.
--Voilà donc où est Jacques! murmura M. de Boiscoran. Voilà où
est enfermé mon fils accusé d'un crime atroce...
--Nous l'en tirerons, morbleu! interrompit M. Seignebos en aidant
le marquis à monter en voiture.
Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi
qu'il le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route.
Ses espérances ne trouvaient nul écho en ces âmes désolées.
Maître Folgat s'informa de Mlle Denise, qu'il avait été surpris de
ne pas voir à la gare. M. de Chandoré lui répondit qu'elle était
restée à la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie
à maître Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations où
parler est un supplice.
Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volonté pour
maîtriser des spasmes qui ressemblaient fort à des sanglots. De se
voir à Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on
dise, émousse les sensations. Une poignée de main de
M. de Chandoré l'avait plus remué que toutes les lettres qu'il
avait reçues depuis un mois. Et, en découvrant au loin la prison
de Jacques, il avait eu la notion exacte de l'épouvantable torture
de ce malheureux impuissant à se disculper.
Mme de Boiscoran, elle, était depuis la veille anéantie, comme si
tous les ressorts de son âme se fussent brisés d'un coup.
Et M. de Chandoré frémissait de les voir ainsi accablés. S'ils
désespéraient, qu'avait-il à espérer, lui qui savait la destinée
de Denise indissolublement liée à la destinée de Jacques.
La voiture, cependant, s'arrêtait rue de la Rampe. La porte de la
maison s'ouvrit aussitôt, et Mme de Boiscoran se trouva dans les
bras de Denise, qui la soutint jusqu'à un fauteuil du salon.
Les autres avaient suivi. Il était plus de deux heures, mais
chaque minute désormais avait sa valeur.
Rajustant ses lunettes:
--Je suis d'avis, commença le docteur Seignebos, d'échanger nos
renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au même point. Mais,
vous savez mes convictions? Je n'en démords pas. Cocoleu est un
simulateur et je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui;
en réalité, je l'observe de plus près que jamais...
Mlle Denise l'interrompit:
--Avant de rien décider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que
vous sachiez. Écoutez-moi...
Et pâle, car il lui en coûtait affreusement de livrer le secret de
son coeur, mais l'oeil étincelant d'énergie et d'une voix
vibrante, elle raconta ce que déjà elle avait avoué à son grand-
père, c'est-à-dire les propositions qu'elle était allée porter à
Jacques et son refus obstiné de fuir.
--Bien! jeune fille, approuvait M. Seignebos enthousiasmé, très
bien! Si malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son
sort.
Mlle Denise terminait.
Adressant à maître Magloire un regard de triomphe:
--Après cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse
croire que Jacques est un lâche assassin!
Le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas de ceux qui tiennent à
leur opinion plus qu'à la vérité.
--J'avoue, dit-il, que si j'avais à voir Jacques demain pour la
première fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait...
--Et moi! s'écria le marquis de Boiscoran, je déclare que je
réponds de mon fils comme de moi-même, et je le lui dirai
demain... (Et, se penchant vers sa femme, et assez bas pour
qu'elle fût seule à l'entendre:) Et j'espère, ajouta-t-il, que
vous me pardonnerez des soupçons qui maintenant me font horreur.
Mais les forces de la marquise étaient à bout; elle défaillait et
elle dut se retirer, accompagnée de Denise et des tantes
Lavarande.
Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef à la
porte, et s'adossant à la cheminée et retirant, pour les essuyer,
ses lunettes d'or:
--Maintenant, maître Folgat, dit-il, nous pouvons parler
librement. Quelles nouvelles apportez-vous?
22
Onze heures venaient de sonner, quand le geôlier Blangin entra
tout effaré dans la cellule de Jacques de Boiscoran.
--Monsieur, votre père est en bas! D'un bond le prisonnier fut
debout.
Dès la veille au soir, un billet de M. de Chandoré l'avait prévenu
de l'arrivée du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis,
s'était passé à se préparer à cette première entrevue.
Que serait-elle? Rien ne pouvait le lui faire prévoir.
Aussi s'était-il résolu à se tenir sur la réserve. Et tout en
suivant Blangin le long des escaliers et des interminables
corridors, ne se préoccupait-il que de se composer un visage
impassible et de préparer une phrase strictement respectueuse.
Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il était dans les
bras de son père, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant:
--Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant!
De sa vie, longue et déjà bien éprouvée, le marquis de Boiscoran
n'avait été si rudement secoué.
Attirant Jacques sous une des fenêtres du parloir, et se reculant
pour le mieux considérer, il s'étonnait des doutes qui si
longtemps l'avaient déchiré.
Il lui semblait se revoir à l'âge de Jacques. Il reconnaissait son
attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu
hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair... Puis,
soudain, passant aux détails, il s'inquiétait de l'amaigrissement
extraordinaire de Jacques, de sa pâleur, et il s'effrayait de lui
voir aux tempes, entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques
mèches blanches.
--Malheureux! s'écria-t-il, comme tu as dû souffrir!
--J'ai cru que je deviendrais fou, répondit simplement Jacques.
(Et avec un tremblement dans la voix:) Mais vous, mon père,
reprit-il, comment ne m'avez-vous pas donné signe de vie? Pourquoi
avez-vous tant tardé?
Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop à cette question.
Mais pouvait-il y répondre? Pouvait-il livrer à Jacques le secret
lamentable de son abstention!
Détournant un peu la tête:
--En restant à Paris, lui dit-il, j'espérais te servir plus
utilement.
Mais son embarras était trop manifeste pour échapper à Jacques.
--Doutiez-vous donc de votre fils, mon père? fit-il tristement.
--Jamais! s'écria le marquis, jamais je n'en ai douté une minute!
Interroge ta mère, elle te dira que c'est la certitude superbe de
ton innocence qui m'a empêché de partir avec elle. Quand j'ai su
de quoi on t'accusait, j'ai répondu: «C'est absurde!»
Jacques hochait la tête.
--L'accusation était absurde, en effet, prononça-t-il, et
cependant vous voyez où elle m'a conduit.
Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent brûlantes des
yeux du marquis de Boiscoran.
--Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils...
Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son père, ne sente son
coeur se briser. Toutes les résolutions de Jacques s'évanouirent.
Et serrant entre les siennes les mains du vieux gentilhomme:
--Non, je ne vous en veux pas, mon père, interrompit-il, non! Et
cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que
votre absence a ajouté de douleurs à mes mortelles angoisses... Je
me croyais abandonné, renié!
Pour la première fois depuis son arrestation, le malheureux
trouvait un coeur où verser toutes les amertumes dont son coeur
débordait. Devant sa mère et devant Mlle Denise, l'honneur lui
commandait de dissimuler son désespoir. L'incrédulité de maître
Magloire avait empêché toute expansion; maître Folgat, tout en lui
étant aussi sympathique que possible, n'était pour lui qu'un
inconnu.
Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus
précieux qu'ait jamais un homme, devant son père, qu'avait-il à
craindre de se livrer?
--Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune
aussi inouïe!... Être innocent et ne pouvoir le démontrer!
Connaître le coupable et n'oser le nommer!... Ah! je n'avais pas
compris dès le premier jour toute l'horreur de la situation.
J'avais bien été un instant effrayé en reconnaissant l'importance
des charges qui s'élevaient contre moi, mais je n'avais pas tardé
à me rassurer en me disant que la justice saurait bien démêler la
vérité. La justice! C'était mon ami Galpin-Daveline qui la
représentait, et il se souciait bien de la vérité, vraiment,
pourvu qu'il prouvât que son coupable était le coupable. Et
comment ne l'eût-il pas prouvé! Lisez les pièces de l'instruction,
mon père, et vous verrez de quel concours infernal de
circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne
m'accuse. Jamais ne s'est ainsi manifestée cette puissance
mystérieuse, aveugle et absurde, qui se joue de nous et que nous
appelons la fatalité.
Presque inquiet de la violence de son fils, M. de Boiscoran se
taisait. Et Jacques continuait:
--L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes
lèvres le nom de madame de Claudieuse. Le jour où je l'ai livré,
maître Magloire, mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a
semblé que tout était perdu. Alors je n'ai plus aperçu d'autre
issue que la cour d'assises, c'est-à-dire le bagne ou l'échafaud.
J'ai voulu me tuer. J'étais résolu à me débarrasser d'un fardeau
devenu trop lourd pour mes forces. Mes amis m'ont fait comprendre
que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il me restera une lueur
d'intelligence et une étincelle d'énergie, je n'ai pas le droit de
disposer de ma vie...
--Malheureux! s'écria M. de Boiscoran, non, vous n'en avez pas le
droit!
--Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter...
Savez-vous ce qu'elle m'offrait?... De fuir; non pas seul, mais
avec elle. Mon père, la tentation a été terrible... Libre, Denise
à moi, que m'importerait l'opinion du monde! Et elle insistait,
cette amie incomparable, et tenez, là, à cette place où vous êtes,
elle s'est mise à mes genoux! Je suis resté, cependant. Je doute
du salut, et je reste!
Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir,
cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses
larmes. Jusqu'à ce que tout à coup, pris d'un de ces accès de
rage, comme il en avait eu trop depuis son emprisonnement:
--Mais qu'ai-je fait! s'écria-t-il, qu'ai-je fait pour mériter un
tel châtiment!
Le front du marquis de Boiscoran s'était soudainement assombri.
--Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, prononça-t-il.
Jacques haussa les épaules.
--J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait...
--L'adultère est un crime, Jacques...
--Un crime!... C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon
père, vous, le croyez-vous vraiment?... Alors c'est un crime qui
n'a rien de sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se
vante volontiers, dont tout le monde plaisante!... La loi, c'est
vrai, arme le mari du droit de vie ou de mort. Mais quand on
s'adresse à la loi, elle punit les coupables de six mois de
prison, qu'ils font dans une maison de santé...
Ah! s'il eût su, le malheureux.
--Jacques, interrompit M. de Boiscoran, madame de Claudieuse
prétend, à ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus
jeune, est votre fille...
--C'est possible...
Le marquis de Boiscoran frémit.
--C'est possible! s'écria-t-il, et vous dites cela ainsi,
insoucieusement. Insensé!... Vous n'avez donc jamais songé à ce
que serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait à
apprendre la vérité! Et s'il la soupçonnait, seulement!... Vous ne
comprenez donc pas qu'il suffirait d'un soupçon pour empoisonner
sa vie, pour perdre probablement la vie de cette fille, qui est la
vôtre... Vous ne vous êtes donc jamais dit qu'il est de ces doutes
atroces dont un homme souffre plus cruellement que vous n'avez
souffert de l'erreur dont vous êtes victime...
Il s'arrêta. Vingt mots de plus et il livrait peut-être son
secret... Se maîtrisant, grâce à un héroïque effort:
--Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu
vous dire que, quoi qu'il arrive, votre père ne vous abandonnera
pas, et que, s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises,
je serai assis à vos côtés...
Si extrême que fût le désordre de l'esprit de Jacques, il avait
été frappé du trouble de son père, de l'intensité de son accent et
de sa véhémence soudaine. Durant un dixième de seconde, il eut
comme une perception vague de la désolante vérité. Mais avant
d'être formulé, le soupçon s'évanouit devant cette promesse que
lui faisait le marquis de Boiscoran d'affronter à ses côtés
l'épouvantable humiliation d'un jugement. Promesse sublime
d'abnégation et de piété paternelle, pour qui savait son horreur
du scandale, sa réserve hautaine et son respect de soi poussé
jusqu'à l'exagération.
Aussi, transporté de reconnaissance:
--Ah! c'est à moi, mon père, s'écria Jacques, de vous demander
pardon, à moi qui avais douté de votre coeur!
De son mieux, M. de Boiscoran se remettait de la secousse.
--Oui, je vous aime, mon fils, prononça-t-il d'une voix grave, et
cependant ne me faites pas plus héroïque que je ne le suis
réellement. J'espère encore que la cour d'assises nous sera
épargnée.
--Est-il donc survenu quelque incident nouveau?
--Sans avoir précisément réussi, les investigations de maître
Folgat ont révélé des indices sur lesquels on peut baser de
légitimes espérances.
Jacques eut un geste de découragement.
--Des indices, murmura-t-il.
--Attendez! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait
insensé de les produire devant un jury. Mais, d'un jour à l'autre,
ils peuvent devenir décisifs. Et déjà ils ont assez de valeur pour
vous avoir ramené maître Magloire.
--Mon Dieu! serais-je donc sauvé!
--Je veux laisser à maître Folgat, poursuivit M. de Boiscoran, la
satisfaction de vous apprendre le résultat de ses démarches. Mieux
que moi, il vous en expliquera toute la portée. Et vous n'aurez
pas longtemps à attendre, car hier soir, ou plutôt ce matin, quand
nous nous sommes séparés, maître Magloire et lui ont pris rendez-
vous pour être à la prison avant deux heures...
Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans
le corridor, et Frumence Cheminot parut. C'était ce détenu dont
Blangin avait fait son aide, et que Méchinet avait employé pour la
correspondance de Jacques et de Mlle Denise.
Frumence Cheminot était un grand et robuste gars de vingt-cinq à
vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient
d'une éternelle bonne humeur.
Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait été propriétaire
autrefois. À la mort de son père et de sa mère, et lorsqu'il
n'avait que dix-huit ans, il s'était trouvé possesseur, à deux
portées de fusil de la Tremblade, d'une maison entourée d'un
courtil, d'un pré, de quelques arpents d'une bonne terre et d'un
marais salant, le tout valant bien trois mille écus.
Malheureusement l'époque de la conscription arriva. Ainsi que
beaucoup de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux
sorciers, était allé s'acheter un sortilège, et il lui en avait
coûté 50 francs pour obtenir «un sort» infaillible, c'est-à-dire
trois branches de tamarin, cueillies pendant la nuit de Noël et
liées par un nombre fatidique de cheveux coupés sur la tête d'un
mort.
Ayant cousu son «sort» dans la poche de sa veste, Cheminot s'en
était allé au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans
l'urne, il en avait tiré le numéro 3[5]. Ce résultat l'avait
beaucoup étonné. Mais comme il avait horreur du service militaire,
et que, bâti comme il l'était, il était bien sûr de n'être pas
réformé, il s'était résolu à employer, pour n'être pas soldat, un
sortilège d'une efficacité plus prouvée, c'est-à-dire à emprunter
de l'argent pour acheter un remplaçant.
Propriétaire, il trouva sans trop de difficultés, à la Tremblade,
un homme obligeant qui, moyennant une bonne première hypothèque,
consentit à lui prêter pour deux ans 3 500 francs. L'obligation
signée, et son argent en poche, Cheminot se rendit à Rochefort, où
les marchands d'hommes pullulaient, malgré la rude concurrence que
leur faisait l'État. Et moyennant une somme de 2 000 francs et
quelques menus frais, on lui fournit un remplaçant de première
qualité.
Ravi de son opération, Cheminot devait partir le lendemain pour la
Tremblade, quand sa mauvaise étoile amena dans l'auberge où il
soupait un «pays», ancien camarade d'école, matelot à bord d'un
navire charbonnier en charge à Charente. Que faire, entre «pays»,
à moins que l'on ne boive?
Ils burent, et le matelot, ayant eu tôt flairé les quelque douze
cents francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait
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