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L`argent des autres I. Les hommes de paille
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Emile Gaboriau French ASCII


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fut tout a fait lorsqu'elle lut la liste des membres du conseil de
surveillance. Presque tous etaient titres et decores de quantite
d'ordres, et les autres, les simples roturiers, etaient tous des
banquiers, des dignitaires ou meme d'anciens ministres.

--Je me trompais, pensa-t-elle, subissant l'ascendant de la chose
imprimee.

Et nulle objection ne lui vint, quand a peu de jours de la, son mari
lui dit:

--J'ai la situation que je desirais. Je suis caissier principal de la
Societe dont M. de Thaller est le directeur.

Ce fut, d'ailleurs, tout. De ce qu'etait cette societe, des avantages
qu'elle lui faisait, pas un mot.

A sa facon de s'exprimer seulement, Mme Favoral jugea qu'il devait
etre bien traite, et il la confirma dans cette opinion en lui
accordant, de son propre mouvement, quelques francs de plus pour la
depense journaliere de la maison.

--Il faut, declara-t-il, en cette occasion memorable, savoir, quoi
qu'il en coute, faire honneur a sa position sociale.

Pour la premiere fois de sa vie, il semblait preoccupe du qu'en
dira-t-on, et soucieux de l'opinion qu'on aurait de lui, dans un
quartier ou l'opinion est d'autant plus influente que tout le monde
s'y connait. Il recommanda a sa femme de veiller soigneusement a sa
mise et a celle des enfants, et reprit une servante. Il voulut se
creer des relations et inaugura ses diners du samedi, ou vinrent
assidument M. et Mme Desclavettes d'abord, M. Chapelain l'avoue, le
papa Desormeaux et quelques autres.

Pour lui, il adopta peu a peu les habitudes dont il ne devait plus se
departir, et dont la regularite chronometrique lui valut le surnom
dont il etait fier, de Bureau-Exactitude.

Quant au reste, jamais homme, a un pareil degre, ne se desinteressa de
sa femme et de ses enfants.

Sa maison n'etait pour lui qu'une hotellerie ou il venait prendre son
repas du soir et dormir. Jamais il ne songea a demander a sa femme
l'emploi de ses journees, ni a quoi elle s'occupait en son absence.

Pourvu qu'elle ne lui reclamat pas d'argent, et qu'elle fut la quand
il rentrait, il etait content.

Bien des femmes, a l'age de Mme Favoral, auraient etrangement use de
cette indifference injurieuse, et de cette absolue liberte.

Si elle en profita, ce fut uniquement pour obeir a une de ces
inspirations qui ne peuvent naitre qu'au coeur d'une mere.

L'augmentation du budget du menage etait relativement considerable,
mais si exactement calculee, qu'elle n'en etait pas maitresse d'un
centime de plus. C'est avec un veritable desespoir qu'elle songeait
que ses enfants auraient a endurer les humiliantes privations qui
avaient desole son existence. Ils etaient trop jeunes encore pour
souffrir de la parcimonie paternelle, mais ils grandiraient, leurs
desirs s'eveilleraient et elle serait dans l'impossibilite de leur
accorder les plus innocentes satisfactions.

A force de tourner et de retourner dans son esprit cette idee
desolante, elle se souvint d'une amie de sa mere, qui avait rue
Saint-Denis un important etablissement de lainage et de mercerie. La
etait peut-etre la solution du probleme. Elle se rendit chez cette
digne femme, et sans meme avoir besoin de lui confesser toute la
verite, elle en obtint divers petits travaux, mal retribues, comme de
juste, mais qui, moyennant une severe application, pouvaient rapporter
de huit a douze francs par semaine.

Des lors, elle ne perdit plus une minute, se cachant de son travail
comme d'une mauvaise action.

Elle connaissait assez son mari pour etre certaine qu'il
s'indignerait, et il lui semblait l'entendre s'ecrier qu'il depensait
cependant assez pour que sa femme n'en fut pas reduite au metier
d'ouvriere.

Mais aussi, quelle joie, le jour ou elle cacha tout au fond d'un
tiroir la premiere piece de vingt francs gagnee par elle, une belle
piece d'or qui lui appartenait sans conteste, qu'on ne lui connaissait
pas, et qu'elle pouvait depenser a sa guise sans avoir a en rendre
compte.

Et avec quel orgueil, de semaine en semaine, elle vit son petit tresor
grossir, malgre les emprunts qu'elle lui faisait, tantot pour donner a
Maxence un jouet dont il avait envie, tantot pour ajouter un ruban a
la toilette de Gilberte.

Ce fut le temps le plus heureux de sa vie, une halte le long de cette
voie douloureuse ou elle se trainait depuis tant d'annees. Les heures,
entre ses deux enfants, s'envolaient legeres et rapides comme des
secondes. Si toutes les esperances de la jeune fille et de la femme
avaient ete fletries avant d'eclore, les joies de la mere, du moins,
ne lui manqueraient pas.

C'est que si le present suffisait a ses modestes ambitions, l'avenir
avait cesse de l'inquieter.

Jamais il n'avait ete question entre elle et son mari de leurs hotes
d'une soiree, jamais il ne lui parlait du _Comptoir de credit mutuel_,
mais il n'avait pas ete sans laisser echapper de ci et de la quelques
exclamations qu'elle enregistrait precieusement, et qui trahissaient
des affaires prosperes.

--Ce Thaller est un rude matin! s'ecriait-il, et qui a une chance
infernale!

Et d'autres fois:

--Encore deux ou trois operations comme celle que nous venons de
reussir, et nous pourrons fermer boutique!...

Que conclure de la, sinon qu'il marchait a grands pas vers cette
fortune, objet de toutes ses convoitises.

Deja, dans le quartier, il avait cette reputation qui est le
commencement de la richesse, d'etre tres-riche. On l'admirait de tenir
sa maison avec une economie severe, car on estime toujours un homme
qui a de l'argent de ne le point depenser.

--Ce n'est pas lui, bien sur, qui mangera ce qu'il a, repetaient les
voisins.

Les gens qu'il recevait le samedi le croyaient plus qu'a l'aise. Quand
M. Desclavettes et M. Chapelain s'etaient bien plaints, l'un de sa
boutique et l'autre de son etude, ils ne manquaient pas d'ajouter:

--Vous riez de nos plaintes, vous qui etes lance dans les grandes
affaires ou l'on gagne ce qu'on veut.

Ils semblaient d'ailleurs tenir en haute estime ses capacites
financieres. Ils le consultaient et suivaient ses conseils.

M. Desormeaux disait:

--Oh! il s'y entend.

Et Mme Favoral se plaisait a se persuader que, sous ce rapport au
moins, son mari etait un homme remarquable. Elle attribuait a des
preoccupations superieures son mutisme et ses distractions. De meme
qu'il lui avait appris a l'improviste qu'il avait de quoi vivre, elle
pensait qu'un beau matin il lui annoncerait qu'il etait millionnaire.




IX


Mais le repit accorde par la destinee a Mme Favoral touchait a son
terme, les epreuves allaient revenir, plus poignantes que jamais,
occasionnees par ses enfants, tout son bonheur jusqu'alors, et sa
seule consolation.

Maxence allait avoir douze ans. C'etait un brave petit garcon,
d'une intelligence eveillee, travaillant a ses heures, mais d'une
inconcevable etourderie et d'une turbulence que rien ne pouvait
dompter.

A l'institution Massin, ou on l'avait place, il faisait blanchir les
cheveux de ses maitres d'etudes, et il ne se passait pas de semaine
qu'il ne se signalat par quelque mefait nouveau.

Un pere comme tous les autres se fut mediocrement inquiete des
fredaines d'un ecolier, qui etait en definitive des premiers de sa
classe et dont les professeurs eux-memes, tout en se plaignant,
disaient:

--Bast! qu'importe, puisque le coeur est bon et l'esprit sain.

Mais M. Favoral prenait tout au tragique. Si Maxence etait mis en
retenue et accable de pensums, il se pretendait atteint dans sa
consideration et declarait que son fils le deshonorait.

S'il tombait a la maison un bulletin portant cette mention: "conduite
execrable", il entrait dans des fureurs ou il semblait ne plus
posseder son libre arbitre.

--A votre age, disait-il au gamin epouvante, je travaillais dans une
fabrique et je gagnais ma vie. Pensez-vous que je ne me lasserai pas
de me saigner aux quatre veines pour vous procurer le bienfait de
l'education qui m'a manque? Prenez garde! Le Havre n'est pas loin, et
on y a toujours besoin de mousses.

Si du moins il s'en fut tenu a ces admonestations, qui par leur
exageration meme manquaient le but!

Mais il etait d'avis que les moyens mecaniques sont necessaires, pour
graver profondement les reprimandes dans la cervelle des jeunes
gens, et, pour ce, empoignant sa canne, il rouait Maxence de coups,
s'acharnant d'autant plus que le gamin, devore d'amour-propre, se fut
laisse hacher plutot que de pousser un cri ou de verser un pleur.

La premiere fois que Mme Favoral vit frapper son fils, elle fut saisie
d'une de ces coleres farouches qui ne raisonnent ni ne pardonnent
plus. Etre battue lui eut paru moins atroce, moins humiliant. Jusqu'a
ce jour, il lui avait ete impossible d'aimer un mari tel que le sien.
De ce moment elle le prit en aversion, il lui fit horreur. Son fils
lui parut un martyr, pour lequel jamais elle ne saurait faire assez.

Aussi, fallait-il voir de quelles etreintes passionnees elle le
serrait sur son coeur apres ces scenes desolantes, de quels baisers
elle couvrait la trace des coups et par quelles tendresses delirantes
elle s'efforcait de lui faire oublier les brutalites paternelles. Avec
lui, elle sanglotait. Comme lui, elle s'ecriait, en menacant le vide
de ses poings crispes: "Lache! tyran! bourreau!..." La petite Gilberte
melait ses larmes aux leurs. Et presses l'un contre l'autre, ils
deploraient leur destinee, maudissant l'ennemi commun, le chef de la
famille.

C'est ainsi que s'ecoula la jeunesse de Maxence, entre des
exagerations egalement funestes, entre les brutalites revoltantes de
son pere et les gateries dangereuses de sa mere, prive de tout par
l'un et par l'autre comble.

Car Mme Favoral avait trouve l'emploi de ses humbles economies.

Si jamais l'idee n'etait venue au caissier du _Comptoir de credit
mutuel_, de mettre quelques sous dans la poche de Maxence, la trop
faible mere lui eut cree des besoins d'argent pour avoir cette joie de
les satisfaire.

Elle, qui avait devore tant d'humiliations en sa vie, elle n'eut pu
supporter de savoir son fils souffrant en son amour-propre, et reduit
a reculer devant ces menues depenses qui sont la vanite des ecoliers.

--Tiens, prends, lui disait-elle, les jours de promenade, en lui
glissant dans la main quelques pieces de vingt sous.

Malheureusement, elle joignait a son cadeau la recommandation de n'en
rien laisser deviner au pere ne comprenant pas qu'elle dressait
ainsi Maxence a la dissimulation, faussant sa droiture naturelle et
pervertissant ses instincts.

Non, elle donnait. Et pour reparer les breches faites a son tresor,
elle travaillait jusqu'a se gater la vue, avec une si apre ardeur,
que la digne marchande de la rue Saint-Denis lui demandait si elle
n'employait pas des ouvrieres. Elle ne se faisait aider que par
Gilberte, qui des l'age de huit ans savait deja se rendre utile.

Et ce n'est pas tout. Pour ce fils, en prevision de depenses
croissantes, elle descendait a des expedients qui, jadis, pour
elle-meme, lui eussent paru indignes et deshonorants. Elle vola le
menage, faisant danser l'anse de son propre panier. Elle en vint a se
confier a sa domestique et a faire de cette fille la complice de ses
manoeuvres. Elle s'ingeniait a servir a M. Favoral des diners ou
l'excellence de la sauce l'empechait de remarquer l'absence du
poisson. Et le dimanche, quand elle rendait ses comptes hebdomadaires,
c'est sans rougir qu'elle augmentait de quelques centimes le prix de
chaque objet, s'applaudissant quand elle avait ainsi grappille une
douzaine de francs, et trouvant, pour se justifier a ses yeux, de ces
sophismes qui jamais ne font defaut a la passion.

Au debut, Maxence etait trop jeune pour se preoccuper des sources
ou sa mere puisait l'argent qu'elle prodiguait a ses fantaisies
d'ecolier.

Elle lui recommandait de se cacher de son pere, il se cachait et
trouvait cela tout naturel.

Le discernement lui devait venir avec l'age.

Le moment arriva ou il ouvrit les yeux sur le regime auquel etait
soumise la maison paternelle. Il y vit cette economie inquiete qui
semble denoncer la gene, et les apres discussions que soulevait
l'emploi inconsidere d'une piece de vingt francs. Il vit sa mere
realiser des miracles d'industrie pour dissimuler la pauvrete de
sa toilette et recourir a la plus savante diplomatie quand elle
souhaitait acheter une robe neuve a Gilberte.

Et lui, malgre tout, se trouvait avoir a sa disposition autant
d'argent que ceux d'entre ses camarades; dont les parents passaient
pour etre les plus opulents et les plus genereux.

Inquiet, il interrogea.

--Eh! que t'importe! lui repondit sa mere, toute rougissante et toute
embarrassee, voila-t-il pas un grave sujet de preoccupation!

Et comme il insistait:

--Va, nous sommes riches, lui dit-elle.

Mais il ne pouvait la croire, accoutume qu'il etait a toujours
entendre crier misere, et comme il fixait sur elle de grands yeux
surpris:

--Oui, reprit-elle, avec une imprudence qui, fatalement, devait porter
ses fruits, nous sommes riches, et si nous vivons comme tu le vois,
c'est que cela convient a ton pere, qui veut amasser une fortune plus
grande encore.

Ce n'etait pas une reponse, et cependant Maxence n'en demanda pas
plus. Mais il s'informa de droite et de gauche, avec cette adresse
patiente des jeunes gens armes d'une idee fixe.

Deja, a cette epoque, M. Vincent Favoral avait dans le quartier, et
meme parmi ses amis, la reputation d'etre pour le moins millionnaire.
Le _Comptoir de credit mutuel_ avait pris des developpements
considerables; il avait du, pensait-on, en profiter largement, et les
benefices avaient du grossir vite entre les mains d'un homme aussi
habile que lui et dont la severe economie etait celebre.

Voila ce qu'on dit a Maxence, mais non sans lui donner ironiquement a
entendre qu'il aurait tort de compter sur la fortune paternelle pour
mener joyeuse vie.

M. Desormeaux lui-meme, qu'il avait interroge assez adroitement, lui
dit en lui frappant amicalement sur l'epaule:

--S'il vous faut jamais de la monnaie pour vos fredaines de jeune
homme, tachez d'en gagner, car ce n'est sacrebleu pas papa qui vous en
fournira.

De telles reponses compliquaient, au lieu de l'expliquer, le probleme
qui troublait Maxence.

Il observa, il epia, et enfin il en arriva a acquerir la certitude que
l'argent qu'il depensait etait le produit du travail de sa mere et de
sa soeur...

--Ah! pourquoi ne l'avoir pas dit!... s'ecria-t-il en se jetant au cou
de sa mere, pourquoi m'avoir expose aux regrets amers que j'eprouve en
ce moment!...

Par ce seul mot, la pauvre femme se trouva largement payee. Elle
admira la noblesse des sentiments de son fils et la bonte de son
coeur.

--Ne comprends-tu donc pas, lui dit-elle, en versant des larmes de
joie, ne vois-tu pas bien que c'est un bonheur, pour une mere, le
travail qui peut servir au plaisir de son fils!...

Mais il etait consterne de sa decouverte.

--N'importe! dit-il. Je jure bien qu'on ne me verra plus jeter au
vent, comme autrefois, l'argent que tu me donnes...

Pendant plusieurs semaines, en effet, il fut fidele a cet engagement
qu'il venait de prendre. Mais a dix-sept ans, les resolutions ne sont
pas bien solides. L'impression qu'il avait ressentie s'effaca. Il
s'ennuya des petites privations qu'il s'imposait.

Il en vint a prendre au pied de la lettre ce que lui avait dit sa
mere et a se prouver que se priver d'un plaisir c'etait l'en priver
elle-meme. Il demanda dix francs un jour, puis dix francs encore, il
reprit ses habitudes...

Il touchait alors a la fin de ses etudes.

--Voila le moment venu, disait M. Favoral, de choisir une carriere et
de se suffire a soi-meme.




X


Pour s'inquieter d'une profession, Maxence Favoral n'avait pas attendu
les avertissements paternels.

Les ecoliers modernes sont precoces, ils savent le fort et le faible
de la vie, et quand ils abordent le baccalaureat, ils sont bien
desenchantes deja, ayant use leurs illusions derriere leur pupitre,
pendant les longues etudes du soir.

Et il serait difficile qu'il en fut autrement. Au fond des lycees,
fatalement se retrouve l'echo des preoccupations et le reflet des
moeurs du moment. Il n'y a ni murailles ni surveillants qui tiennent.
En meme temps que la boue de la ville, dont leurs souliers sont
macules, les eleves rapportent, les soirs de sortie, leur provision
d'observations et de faits.

Qu'ont-ils vu, pendant la journee, dans leur famille ou chez leur
correspondant?

Des convoitises ardentes, d'insatiables appetits de luxe, de
bien-etre, de jouissances, de plaisirs, le dedain des labeurs
patients, le mepris des convictions austeres, d'apres besoins
d'argent, la volonte de parvenir a tout prix et la resolution de
violenter la fortune a la premiere bonne occasion.

Assurement on a dissimule devant eux, mais ils ont l'entendement
subtil.

Leur pere leur a bien dit, d'un ton grave, qu'il n'est rien de
respectable en ce monde que le travail et la probite, mais ils ont
surpris ce meme pere saluant a peine un pauvre diable d'honnete homme,
et s'inclinant jusqu'a terre devant quelque gredin fletri par trois
jugements, mais riche de six millions.

Conclusion?... Oh! ils s'entendent a conclure, car il n'est tels que
les jeunes gens pour etre logiques et deduire d'un fait ses dernieres
consequences.

Ils savent, pour la plupart, qu'il leur faudra faire quelque chose,
mais quoi? Et c'est alors que, pendant les recreations, leur
imagination s'exerce a chercher cette fameuse profession, jusqu'ici
introuvable, qui donne la fortune sans travail et la liberte en meme
temps qu'une situation brillante.

C'est eux qu'il faut entendre eplucher et discuter toutes les
carrieres qui s'ouvrent aux jeunes ambitions. Et que de rires, si
quelque naif s'avise de citer un de ces emplois modestes ou l'on gagne
au debut cent cinquante francs! c'est a peine ce que depense tel
externe, rien que pour ses cigares et ses voitures quand il est en
retard.

Maxence n'etait ni meilleur ni pire que les autres. De meme que les
autres, il s'ingenia a decouvrir le metier ideal qui enrichit son
homme en l'amusant.

Sous pretexte qu'il dessinait joliment, il parla de se faire peintre,
calculant avec aplomb ce que rapporte la peinture et comptant d'apres
un journal ce que gagnent Corot ou Gerome, Ziem, Daubigny et quelques
autres, qui recueillent enfin le prix d'incessants efforts et
d'ecrasants labeurs.

Mais en fait de tableaux, M. Vincent Favoral n'appreciait que les
vignettes bleues de la banque de France.

--Je ne veux pas d'artiste dans ma famille! declara-t-il, d'un ton qui
n'admettait pas de replique.

Maxence eut ete volontiers ingenieur, car l'ingenieur est a la mode.
Mais les examens de l'Ecole polytechnique sont roides. Ou officier de
cavalerie. Mais les deux annees de Saint-Cyr manquent de gaiete. Ou
chef de bureau comme M. Desormeaux, mais il faut commencer par etre
surnumeraire.

Apres avoir longtemps hesite entre le droit et la medecine, il finit
par reconnaitre qu'il voulait etre avocat, influence surtout par les
joyeuses legendes du quartier latin.

Ce n'etait pas precisement le reve de M. Vincent Favoral.

--Cela va couter encore de l'argent, gronda-t-il.

Or, il s'etait berce de cette fausse esperance que son fils, au sortir
du lycee, entrerait immediatement dans une maison de commerce ou il
gagnerait de quoi se suffire.

Battu en breche par sa femme, cependant, et sollicite par ses amis, il
ceda.

--Soit, dit-il a Maxence, tu feras ton droit. Seulement, comme il
ne peut me convenir que tu gaspilles tes journees a flaner dans les
estaminets de la rive gauche, tu travailleras en meme temps chez un
avoue. Des samedi prochain, je m'entendrai avec mon ami Chapelain.

Ce stage chez un avoue, Maxence ne l'avait pas prevu, et il faillit
reculer devant cette perspective d'une discipline qu'il prevoyait
devoir etre aussi exigeante que celle du college.

Pourtant, ne decouvrant rien de mieux, il persista. Et la rentree
venue, il prit sa premiere inscription et fut installe a un pupitre
chez Me Chapelain, dont l'etude etait alors rue Saint-Antoine.

La premiere annee, tout alla passablement.

La somme de liberte qui lui etait laissee lui suffisait. Son pere ne
lui accordait pas un centime pour ses menus plaisirs, mais l'avoue,
en sa qualite de vieil ami de sa famille, faisait pour lui ce qu'il
n'avait jamais fait pour un clerc amateur, et lui allouait vingt
francs par mois. Mme Favoral ajoutant quelques pieces de cent sous a
ces vingt francs, Maxence se declarait satisfait.

Malheureusement, nul moins que lui, avec son imagination vive et son
temperament fougueux, n'etait fait pour cette existence paisible,
pour cette besogne toujours la meme, que ne passionnaient ni les
difficultes a vaincre, ni les rivalites d'amour-propre, ni les
satisfactions du resultat obtenu.

Bientot il se lassa.

Il avait retrouve a l'Ecole de Droit d'anciens camarades de
l'institution Massin, dont les parents habitaient la province, et qui,
par consequent, vivaient libres au quartier latin, moins assidus aux
cours qu'a la brasserie de la Source ou a la Closerie des Lilas.

Il envia leur vie joyeuse, leur liberte sans controle, leurs plaisirs
faciles, leur chambre meublee, et jusqu'a la gargote ou ils prenaient
a credit tout ce qu'on voulait bien leur donner, reservant l'argent de
leur pension pour la distraction qu'il faut payer comptant.

Mais Mme Favoral n'etait-elle pas la?...

Elle avait tant travaille, la pauvre femme, surtout depuis que Mlle
Gilberte etait presque une jeune fille, elle avait tant economise,
tant grappille, que sa reserve, malgre le nombre des emprunts,
s'elevait a une somme assez forte.

Quand Maxence voulait deux ou trois louis, il n'avait qu'un mot a
dire. Il les voulut souvent.

Aussi devint-il d'une jolie force au billard. Il eut sa pipe culottee
au ratelier d'une brasserie, il prit l'absinthe avant de diner et
s'exerca le soir a _effacer_ des bocks. L'audace lui venant, il dansa
a Bullier, il connut les cabinets particuliers de Foyot et enfin eut
une maitresse.

Si bien qu'une apres-midi, que M. Favoral avait ete appele par une
affaire de l'autre cote de l'eau, il se trouva nez a nez avec son
fils, lequel s'avancait, le cigare a la bouche, ayant au bras une
demoiselle superieurement peinte et harnachee d'une toilette a faire
cabrer les chevaux de fiacre.

C'est dans un etat d'indicible fureur qu'il regagna la rue
Saint-Gilles.

--Une femme! s'ecriait-il d'un accent de pudeur revoltee. Une
drolesse! lui! mon fils!...

Et lorsque ce fils reparut au logis, l'oreille fort basse, son premier
mouvement fut de recourir a la correction d'autrefois.

Mais Maxence venait d'avoir dix-neuf ans.

A la vue de la canne levee sur lui, il devint plus blanc que sa
chemise, et l'arrachant des mains de son pere, il la brisa sur son
genou, en jeta violemment les morceaux a terre et s'elanca dehors.

--Il ne remettra plus les pieds ici! s'ecriait le caissier du
_Comptoir de credit mutuel_, jete hors de lui par un acte de
resistance qui lui semblait inoui. Je le chasse. Qu'on fasse un paquet
de son linge et de ses habits et qu'on le porte au premier hotel venu.
Je ne veux plus le voir!...

Longtemps Mme Favoral et Mlle Gilberte se trainerent a ses pieds,
avant d'obtenir qu'il revint sur sa determination.

--Il nous deshonorera tous! repetait-il, ne comprenant pas que c'etait
lui qui avait, en quelque sorte, pousse Maxence dans la voie funeste
ou il etait engage, oubliant que les severites absurdes du pere
preparent les complaisances perilleuses de la mere; ne voulant pas
s'avouer qu'un chef de famille a d'autres devoirs que de donner aux
siens la patee et la niche, et qu'un pere est mal venu a se plaindre
qui n'a pas su se faire l'ami et le conseiller de son fils.

Enfin, apres les plus violentes recriminations, il pardonna--en
apparence du moins.

Mais les ecailles lui etaient tombees des yeux. Il courut aux
informations et decouvrit des choses enormes.

Il sut par Me Chapelain, adroitement questionne, que Maxence restait
des semaines entieres sans paraitre a l'etude. Si l'avoue ne s'etait
pas plaint jusqu'alors, c'est qu'il avait eu la bouche fermee par les
supplications de Mme Favoral, et il n'etait pas fache, ajoutait-il,
d'un aveu qui soulageait sa conscience.

Ainsi, le caissier surprit une a une toutes les fredaines de son
fils. Il apprit qu'il etait presque inconnu a l'Ecole de Droit, qu'il
passait ses journees dans les cafes, et que le soir, pendant qu'il le
croyait endormi, il s'echappait pour courir les theatres et les bals.

--Ah! c'est ainsi, se disait-il, ah! ma femme et mes enfants sont
ligues contre moi, le maitre!... Eh bien! nous verrons!




XI


De cet instant, la guerre fut declaree.

De ce jour, commenca rue Saint-Gilles un de ces drames bourgeois qui
attendent encore leur Moliere, drames d'une vulgarite desesperante et
d'un affadissant realisme, poignants neanmoins, car il s'y depense une
energie farouche, des larmes et du sang.

M. Favoral se croyait bien sur de l'emporter. N'avait-il pas la clef
de la caisse! Car, tenir la clef de la caisse, c'est tenir la victoire
a une epoque ou tout finit par de l'argent.

Cependant, d'irritantes inquietudes le travaillaient.

Lui, qui venait d'eventer tant de choses qu'il ne soupconnait meme pas
la veille, il ne pouvait decouvrir ou son fils puisait l'argent qu'il
laissait glisser comme de l'eau entre ses mains prodigues.

Il s'etait assure que Maxence n'avait pas de dettes, pourtant ce ne
pouvait pas etre avec les vingt francs mensuels de Me Chapelain qu'il
alimentait ses fredaines.

Mme Favoral et Mlle Gilberte, soumises separement a un savant
interrogatoire, avaient su garder le secret de leur labeur mercenaire.
La servante, habilement questionnee, n'avait rien dit qui put mettre
sur la trace de la verite.

Il y avait donc la un mystere. Et la constante preoccupation de M.
Favoral se lisait dans le froncement de ses sourcils, pendant ses
rares apparitions au logis, c'est-a-dire pendant le diner.

A la seule facon dont il degustait sa soupe, il etait aise de voir
qu'il se demandait si c'etait bien de vraie soupe et si on ne lui en
faisait pas accroire. A l'expression de ses yeux, on devinait cette
question incessamment posee dans son esprit:

--On me vole, evidemment; mais comment s'y prend-on pour me voler?

Et il devenait defiant, tatillon et meticuleux comme jamais il ne
l'avait ete. C'est avec les plus injurieuses precautions qu'il
repassait chaque dimanche les comptes de sa femme. Il voulut avoir
chez l'epicier un livre dont il soldait lui-meme le total tous les
mois; il se faisait representer les bulletins de la boucherie. Il
s'informait du prix de la pomme qu'il pelait en longs rubans sur son
assiette, et il ne manquait pas d'entrer chez la fruitiere s'assurer
qu'on ne l'avait pas trompe.

Tant d'efforts n'aboutissaient a rien.

Et cependant, il avait pu constater que Maxence avait toujours en
poche deux ou trois pieces de cinq francs.

--Ou les voles-tu? lui demanda-t-il un jour.

--Je les economise sur mes appointements, repondit hardiment le jeune
homme.

Exaspere, M. Favoral eut voulu interesser a ses investigations
l'univers entier. Et un samedi qu'il causait avec ses amis, M.
Chapelain, le bonhomme Desclavettes et papa Desormeaux, montrant sa
femme et sa fille:

--Ces sacrees femmes me pillent, au profit de mon fils, dit-il, et si
adroitement que je n'y vois que du feu! Elles s'entendent avec les
fournisseurs, qui ne sont que des filous patentes, et il ne se mange
rien ici qu'on ne m'ait fait payer le double de sa valeur.

M. Chapelain dissimula mal une grimace, pendant que M. Desclavettes
admirait sincerement un homme qui avait du moins le courage de sa
ladrerie.
    
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